‹ ŒuvresChapitre 23 sur 33 · UP · texte numérisé non relu

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comme un autre; mais ce bonheur dura peu. Le quatrième jour de son voyage, les habitants d^un hameau écarté Pavertirent qu'il s'était égaré et lui conseillèrent de regagner promptement le grand chemin pour se soustraire aux brigands dont leurs cantons étaient infestés. Daucourt, à son ordinaire, prit cet avis pour un compliment, et, s'applaudissant de son talent de deviner, il continua sa route avec plus de confiance qu'auparavant.

Bientôt il se vit attaqué. Il n'est point de sourd qui n'entende le langage des voleurs; Daucourt fut dépouillé. Cette aventure Tafifligea ; il reprit pourtant courage , et, se reposant sur son mérite, il se persuada qu'une fois arrivé r,fV^>t^ ^ Paris il ne pourrait manquer sa for-

tune. « Ces malheureux, dit-il, reculent mes espérances ; à pied, je ne saurais faire la même diligence ; mais enfin, il ne s'agit que de gagner Paris ; on y connaît le prix des talents, et cela doit me suffire. »

En se consolant ainsi , il arriva dans une petite ville où il résolut de passer la nuit. Son premier soin fut de s'adresser à un courtier; il lui fit un récit touchant de son aventuré et lui proposa de lui avancer de l'argent à compte de la fortune qu'il espérait faire à Paris.

L'usurier s'aperçut encore plus vite de la surdité de Daucourt et de sa sottise que de son besoin d'argent; il n'en était pas à son coup d'essai ; il prit son billet, et promit de lui donner dans peu de ses nouvelles.

En effet, notre sourd se vit arrêté une heure après. Sa surprise fut égale à son courroux, et, s'il n'apprit point le sujet de son infortune, ce ne fut pas ^aute de questions, mais faute d'entendre les réponses. Il sut enfin, par un interrogatoire en forme, qu'il était condanmé à payer sur son billet cinquante pistoles qu'il n'avait jamais touchées. On lui apprit par la même occasion qu'il était sourd ; mais il ne voulut jamais convenir ni de sa dette, ni de sa surdité.

Livré à ses réflexions dans une prison assez désagréable, il commença à se plaindre de sa destinée, et s'occupa principalement des règlements qu'il conviendrait de faire pour garantir les voyageurs de la brutalité des valets,

de Pattaque des voleurs et de la friponnerie des courtiers : trois espèces d'hommes auxquels il attribuait tous les malheurs du monde.

Cependant il se familiarisa insensiblement avec ridée qu'il pouvait bien être un peu sourd. De nouvelles réflexions (on a tout le loisir d'en faire dans la prison) vinrent à l'appui du premier soupçon. Daucourtneputse dissimuler que, s'il eût voulu se croire sourd et en convenir, il aurait évité presque tous les malheurs qui lui étaient arrivés; Il ^ c . *X pensa encore que les jeunes gens, pour savoir si leurs projets étaient bons ou mauvais, ne faisaient pas mal de s'adresser à ceux que leur expérience avait mis en état de juger. Il se condamna surtout d'avoir entrepris de

jouer un rôle sans consulter un père dont il avait reçu tant de marques de bonté *, il se détermina enfin à lui apprendre ses malheurs et ses fautes. Ce père était indulgent; il suffisait que son fils fût malheureux et repentant pour lui faire oublier ses écarts; il pardonna. Daucourt eut la permission de revenir auprès de lui, où il mène actuellement une vie tranquille, bien convaincu quUl faut avoir des oreilles pour entendre, et qu'on a besoin de conseils quand on veut réussir dans un monde qu'on ne connaît point.

Toute histoire a, dit-on, sa morale :

voyons, mon fils, quelle leçon nous pourrons tirer de celle de nos deux voyageurs. La surdité de l'un ne ressemble pas mal à l'entêtement d'un

jeune homme sans jugement et sans expérience, qui ne suit que ses idées ; il sait d'avance tout ce qu'on a à lui dire, et se juge toujours plus sage que celui qui lui parle. Trompé, comme Daucourty par quelques succès passagers, il attribué aux autres les embarras que son imprudence lui attire, et perd ainsi le fruit des instructions qu'il pourrait tirer de ses malheurs et de ses fautes. Lors même que la force de la vérité ne lui permet plus de se dissimuler ses torts , un amour-propre ridicule l'empêche d'en convenir, et l'expose au danger de s'abuser continuellement par les sophismes les plus absurdes.

Plus on a d'esprit, plus on saisit promptement les réflexions et les con-

seils des gens raisonnables; mais l^opiniâtreté est le partage d'un esprit étroit et bomé. Ne sachant discerner le bien du mal, il n'a que son orgueil pour arbitre de ses pensées : or, on est toujours orgueilleux à proportion qu'on est sot; non-seulement on s'expose au ridicule et au mépris général , mais on se prive encore des moyens de combattre ses défauts avec succès.

Car, ne croyez pas, mon fils, qu'il y ait dans le monde beaucoup de gens empressés à nous rendre meilleurs malgré nous. On s'ennuie bien vite d'un entêté , et on le laisse courir à sa !

perte. Celui en qui l'on voit un désir sincère de se corriger peut seul se flatter de trouver des conseils et de Tas-

sistance. !

Il est peu de défauts aussi funestes que l'entêtement. Si Ton pouvait faire des fautes sans conséquences, du moins, en s'arrêtant, n'aurait-on plus rien à redouter ; mais Pentêté, quand il parvient à connaître ses erreurs, est ordinairement déjà perdu , et il ne lui est plus permis, comme à Daucourt, de revenir sur ses pas : car, de même /. i^' que la vertu et la raison f)roduisent et conservent le bonheur parmi les hommes, de même le vice et la sottise engendrent sourdement et continuellement leurs malheurs. Victime de son entêtement, un jeune homme s'est déjà précipité dans sa ruine, avant que d'en soupçonner les causes.

Si rinfirmité de Daucourt nous a fait voir le danger de l'opiniâtreté, je

crois, mon fils, que celle de Dainville peut nous éclairer sur les malheurs attachés à la faiblesse. Un homme faible ne se conduit point par luimême : c'est toujours Popinion et la volonté des autres qui le déterminent, ou plutôt qui l'entraînent. Il se livre aveuglément à tous ceux qu'il rencontre, et son faible cœur, semblable à la cire molle, prend tour à tour toutes les impressions qu'on lui donne : bonne ou mauvaise, c'est toujours la dernière qui le décide. Tant qu'il est avec des gens sages et estimables, il se conduit comme eux : tout annonce en lui les sentiments d'honneur, de probité et de vertu ; mais aussitôt qu'il se trouve parmi les méchants , privé de cette viv> * gueur de Tâme qui fait que l'on con-

serve les traits de son caractère au milieu de ceux qui s'efforcent de les effacer, il succombe par sa mollesse ; son engouement subit et continuel pour ses amis du jour le rend complice de tous leurs vices. Semblable à un homme toujours chancelant, il tombe tour à tour dans les bras de ceux qui Penvironnent, et ne saurait se tenir sur ses jambes.

Si l'entêtement nous rend ridicule, la faiblesse, quoiqu'elle inspire la pitié, doit être regardée comme un malheur bien plus déplorable. Abandonné aux impressions étrangères, l'homme faible devient successivement ce qu'il plaît aux autres et aux circonstances. Le germe des vertus reste étouffé dans son âme; l'esprit, le discernement, le penchant

naturel au bien, tout ce qui prête au sage des armes contre le vice, ajoute au malheur de Thomme faible. Souvent il est entraîné dans le précipice contre son penchant ; il le voit devant ses yeux sans avoir la force de l'éviter, ni de se détacher de ses mauvais ^f conducteurs. Les Anciens peignaient

1(^0^ r Innocence traînée par la Calomnie

aux pieds de P Envie et de la Haine :

on pourrait ainsi montrer la Çaiblesse traînée par la J^chanceté aux pieds de rinfortune et du Crime.

Le faible sent son malheur sourdement ; il est toujours prêt à prodiguer sa confiance et son estime aux autres et à se méfier de lui-même. Son engouement se promène d'objet en objet, et c'est toujours le dernier qui efface les

autres ; partout il semble chercher un appui, des autorités et des consolations. Toutes les illusions lui sont chères ; la vérité seule lui paraît redoutable. En vain un ami courageux lui montrerait-il le danger de son état et les moyens de se retirer de l'abîme, le même défaut de fermeté qui l'entraîne dans ses malheurs lui ôte la force de les envisager. Bientôt il n'a plus le courage de soutenir la présence de ceux qui connaissent sa conduite; leur coup d'œil le déconcerte. Ainsi le seul avantage qu'il pourrait tirer d'une malheureuse facilité de caractère reste perdu pour lui : il ne sait se prévenir qu'en faveur de mauvais conseils.

C'est donc une vie tranquille et retirée qui convient à un homme faible.

Le bon conducteur de Dainville avait raison de lui dire qu'un aveugle doit éviter les routes difficiles et pénibles ; cela est bien plus aisé que de trouver un guide assez éclairé et assez affectionné pour nous préserver des dangers et des positions critiques ; mais le plus grand malheur de Thomme faible consiste dans cette mollesse d'âme qui Tempêche de résister aux tentations.

Il n'y a point de vertu ni de bonheur sans la fermeté.On ne pourrait en manquer impunément que parmi les hommes exempts de méchanceté ou de vice ; faiblement bon^ tout ce qui nous environnerait nous confirmerait du moins dans une vertu trop fragile et trop vacillante ; mais les hommes sont corrompus. Sans intérêt, souvent sans dessein,

leur légèreté et leur funeste exemple nous entraînent loin de nos devoirs :

il faut donc élever un rempart inexpugnable contre nos défauts et contre la séduction des autres.

La fermeté tient un juste milieu entre Tentêtement et la faiblesse, et ne peut habiter que dans une âme éclairée et droite. Il faut connaître la mesure exacte de son esprit et de ses talents, pour apprendre jusqu'à quel point on doit déférer aux lumières des autres; sans cette connaissance, il est impossible de prévenir les fautes et de se tirer de la médiocrité.

Voilà, mon fils, à quoi vous devez

employer votre jeunesse. Deux choses

sont également importantes à votre

âge : Tune, de savoir quels sont les dons

que nous avons reçus de la nature; l'autre, de les cultiver avec une application sans relâche. Livré à cette étude, vous éviterez le ridicule d'un sot entêtement et les malheurs inséparables de la faiblesse.

A. Paris, ce i5 mai 17 56.

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