SCÈNE III
MADEMOISELLE D'ORFEUIL, H. D'ORLANGE, JUSTINE.
Voici, mademoiselle, une heureuse disgrâce. Ala nuit, au hasard, que je dois rendre grâce ! De détours en détours m' amener jusqu'ici,
C'est conduire Fort bien que d'égarer ainsi.
JUSTINE
Quelquerois dans la vie i! faut que l'on s'égare.
Eh 1 mais, cet accident chez moi n'est pas très rare : Je l'avoùrai, souvent cela m'est arrivé : Presque toujours aussi je m'en suis bien trouvé.
JDSTINE.
Vous le faites exprès peut-être ?
Je m'écarte Volontiers. Je ne sais les chemins ni la carte ; Hais je marche au hasard. Si la nuit m'a surpris. De ce petit malheur moi-même je souris, Sbr de voir tôt ou tard, de loin, une lumière ; Tantôt c'est un château, tanlCt une chaumière. Hier je fus reçu par un bon paysan, A qui, par parenttièse, avant qu'il soit un an, Je prétends bien causer une douce surprise. Ici je trouve encore, avec même franchise. Plus de goût, plus de grâce, et j'admire, d'honneur...
HADEKOISELLE D'ORFEaiL.
Vous aimez donc beaucoup k voyager, monsieur ?
Ah 1 beaucoup. Esl-il rien de plus doux dans la vie Que d'aller, do venir, au gré de son envie ?
HA DE MOIS EL LE d'orFEVIL.
Mais... on se fixe enfin.
i3H LKS CHATEAUX EN ESPAGXK.
Eh ! mais, eii vérilé, De se fixer ici l'on serait bien (enté. Où trouver en effet un lieu plus agréable, Plus riant, et surtout un accueil plus aimable ? Mais je ne puis long-temps m'arréter nulle part.
Vous arrivez, déj^ vous parlez île départ !
N'en parlons point ce soir ; mais demain, dès l'aurore, Il faudra...
Bon 1 demain vous serez las encore.
Hais de la sorte enfin si toujours vous errez, iamùs, en ce cas-là, vous ne vous marirez.
H. d'oblanoe.
On ne voyage pas toujours,
JUSTINE
Oh ! non, sans doute.
Un beau jour, par hasard, on trouve sur sa roule Tel objet.... qui vous plaît, qui sait vous engager ; Et l'on ne songe plus alors à voyager.
M. d'orlange.
Peut-être bien qu'un jour ce sera mon histoire. Cependant je serais parfois tenté de croire Que je ne suis point fait pour élre marié.
Pourquoi, monsieur 7
H. D'oaLAHGE.
Je crains d'être contrarié Dans mes goûts ; car je suis ennemi de la gêne ; Et l'hymen le plus doux est tot^ours une chaîne.
MADEMOISELLE d'oBFEUIL.
Cette chaîne est légère, et n'a rien d'effrayant. J'aime la hberté.
MADEMOISELLE d'oRFEUIL.
Mais, en vous mariant, Vous ne la perdrez point.
M. d'orlange.
Les femmes sont charmantes. Je te vois ; mais souvent elles sont exigeantes. Elles veulent qu'on soit toujours k leurs côtés, Qu'on prodigue les soins, les assiduités : D'un tel effort je sens que je suis incapable,
E[ je pourrais par jour eire souvent coupable.
m A DEMOISELLE d'ohfeuil.
Il faudrait bien alors souvent vous pardonner.
H. O'ORLANGE.
Parfois pendant un mois je puis me promener.
MADEMOISELLE D'ORFEUIL.
Il faudrait bien encor pardonner cette absence : Le devoir d'une femme est dans la complaisance.
Une fois prévenue...
Oh I je l'en préviendrais ; Car si j'étais au point d'épouser, je voudrais Connaître bien ma femme, être bien connu d'elle.
Je lui dirais : < Tenez, mademoiselle...» Mais quoi ! je vous ennuie.
MADEMOISELLE d'oHFEUIL.
Achevez, s'il vous platt ; Je prends k vos discours le plus vif intérêt.
JUSTINE
(A put.)
Hoi de même. Voyons où tout ceci nous mène.
H. d'orlanoe.
< Je n'aimeru que vous, voua le croirez sans peine, Dirais-je h ma future...»
mademoiselle d'orpbdil.
Oh 1 oui, j'entends fort bien.
« Hais je suis né galant, tel mSme, j'en convien,
Que l'on pourrait parfois me croire un peu volage.
Toute femme jolie a droit à mon hommage :
Trop heureux de lui plaire en tous temps, en tous lieux !
Or, même après l'hymen, j'aurai toujours des yeux ;
Et je croirai pouvoir, sans inspirer de doutes,
Préférer une femme, et vouloir plaire à toutes. >
C'est tout simple. Sans doute aussi, de son c6té. Monsieur lui laisserait la mâme liberté ; Verrait avec plaisir, même après l'hyménée. De mille adorateurs sa femme environnée. Sourire à l'un, flatter cet autre d'un coup d'ceil. Et faire k tout le monde un caressant accueil : Aux lieux publics, au bal, à la pièce nouvelle,
LES CHATEAUX EN ESPAGNE
Partout aller sans lui, puisqu'il irait sans elle ;
Et, comme vous disiez, fidèle k son époux,
Le prélérer, d'accoi'd, mais vouloir plaire à tous.
VoUà pourtant ce qu'il faudrait permettre. C'est ce qu'en vérité je n'oserais promettre. Vous faites un portrait qui n'est pas séduisant.
HADEIIOISELLE d'oRFEUIL.
Rassurez-Tous, monsieur. Justine, en s'amusant, A peint une coquette, et non... votre future.
JUSTINE
Quoil seriez-vous, monsieur, jaloux, par aventure î Peut-être, un peu.
KADEUOISELLF. d'oufedii..
Pourtant, il faudrait, entre nous, Ou n'être point volage, ou n'être point jaloux ; Sinon, vous aurez peine à trouver une femme.
Aussi je le sens bien dans le fond de mon ême.
Je suis fait pour l'amour, mais très-peu pour l'hymen.
JUSTINE, 1 paît.
De bonne Coi du moins il fait son examen.
■ V. o'OBLANGE,
Je dis ce que je pense ; excusez ma franchise.
Hoi, je vous en sais gré, s'il faut que je le dise. En de tels sentimens j'ai regret de vous voir ; Hais je suis très-charmée au fond de le savoir.
M, d'orlange.
Laissons donc là l'hymen, el parlons d'autre chose : Aussi bien ce serait s'inquiéter sans cause.