LA COMTESSE
Ciel ! que m'apprenez- vous? quel est donc le malheur... LE COMTE. Dans un autre moment interrogez son cœur.
Tous mes bons paysans au château vous attendent,
Avec impatience en foule ils vous demandent ;
Jouissez avec moi de ce qu'ils sont heureux.
L'on peut avec plaisir, fût-on bien malheureux,
Contempler le bonheur que l'on croit son ouvrage :
C'est le seul dont sans peine on supporte l'image. LA COMTESSE. Jc scns quc près de vous ma trop juste douleur
N'occupe pas assez de place dans mon cœur ;
Nos vassaux n'ont pas eu le temps de me connaître;
Mais moi je les chéris , puisqu'ils aiment leur maître.
Ah 1 dans ce pavillon , sur le bord du chemin ,
D'où l'on doit aisément découvrir le jardin.
Menez-moi donc, cher comte...
SOPHIE. Obtenez-le, madame;
Ce triomphe sans doute appartient à sa femme. LE COMTE, troublé.
Dans ce lieu , je l'avoue, on n'est jamais entré;
Ce séjour à l'étude...
LA COMTESSE. Il doit m'étrc sacré, SOPHIE. Quoi! vous n'insistez pas?
LA COMTESSE. Moius vivc quc Sophie ,
Un secret ne fait pas le tourment de ma vie.
SOPHIE. Mais comment, quand on aime...
LA COMTESSE. Il peut VOUS convenir,
Vous qui savez charmer, de vous faire obéir.
Moi , si j'osais aimer, ce serait en silence,
Et sans attendre rien pour prix de ma constance. SOPHIE. C'est vous qu'on doit aimer , ô céleste vertu!
Donnez votre raison à mon cœur abattu.
LE COMTE. Venez donc toutes deux.
LORD HENRI , seul. Aimable créature,
Dont le cœur est coupable , et dont l'ame est si pure ,
Je te détesterais , si tu pouvais un jour
Te douter un moment de ton fatal amour.
Et moi , qui suis forcé d'en dévorer l'image ,
Je sens que ce tableau m'attache davantage;
Je l'adore encor plus en la voyant aimer ;
Ce qui m'ôte l'espoir ne sert qu'à m'enflammer.
Ses yeux, qui pour un autre expriment la tendresse ,
Sans s'adresser à moi, me captivent sans cesse,
Et j'apprends tout le prix du bonheur d'être aimé ,
En observant ce cœur par un autre charmé.