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CHAPITRE XX

Guillaume Tell.

Le Guillaume Tell de Schiller est revêtu de ces couleurs vives €t brillantes qui transportent l'imagination dans les contrées pittoresques où la respectable conjuration de Rûtli s'est passée. Dès les premiers vers , on croit entendre résonner les cors des Alpes. Ces nuages qui partagent les montagnes , et cachent la terre d'en bas à la terre la plus voisine du ciel; ces chasseurs de chamois poursuivant leur proie légère à travers les abîmes ; cette vie tout à la fois pastorale et guerrière, qui combat avec la nature et reste en paix avec les hommes ; tout inspire un intérêt animé pour la Suisse; et l'unité d'action, dans cette tragédie , tient à l'art d'avoir fait de la nation même un personnage dramatique.

La hardiesse de Tell est brillamment signalée au premier acte de la pièce. Un malheureux proscrit , que l'un des tyrans subalternes de la Suisse a dévoué à la mort , veut se sauver de l'autre côté du rivage, où il peut trouver un asile. L'orage est si violent, qu'aucun batelier n'ose se risquer à traverser le lac pour le conduire. Tell voit sa détresse , se hasarde avec lui sur les flots , et le fait heureusement aborder à l'autre rive. TeU est étranger à la conjuration que l'insolence de Gessîer fait naître. Stauffacher, Walther Fùrst et Arnold de Melchtal préparent la révolte. Tell en est le héros , mais non pas l'auteur ; il ne pense point à la politique , il ne songe à la tyrannie que quand elle trouble sa vie paisible ; il la repousse de son bras, quand il éprouve son atteinte^

il la juge 5 il la condamne à son propre tribunal , mais il ne conspire pas.

Arnold de Melchtal, Tun des conjurés , s'est retiré chez Walther ; il a été obligé de quitter son père , pour échapper aux satellites de Gessler; il s'inquiète de l'avoir laissé seul; il demande avec anxiété de ses nouvelles , quand tout-à coup il apprend que, pour punir le vieillard de ce que son fils s'est soustrait au décret lancé contre lui , les barbares , avec un fer brûlant, l'ont privé de la vue. Quel désespoir, quelle rage peut égaler ce qu'il éprouve ? Il faut qu'il se venge. S'il délivre sa patrie , c'est pour tuer les tyrans qui ont aveuglé son père ; et quand les trois conjurés se lient par le serment solennel de mourir ou d'affranchir leurs citoyens du joug affreux de Gessler, Arnold s'écrie :

« 0 mon vieux père aveugle, tu ne peux plus voir le jour de « la liberté ; mais nos cris de ralliement parviendront jusqu'à toi. « Quand des Alpes aux A'pes des signaux de feu nous appelle- « ront aux armes , tu entendras tomber les citadelles de la ty- « rannie. Les Suisses , en se pressant autour de ta cabane, fe- « ront retentir à ton oreille leurs transports de joie, et les rayons « de cette fête pénétreront encore jusque dans la nuit qui tenvi- (( ronne. »

Le troisième acte est rempli par l'action principale de l'histoire et de la pièce. Gessler a fait élever un chapeau sur une pique , au milieu de la place publique , avec ordre que tous les paysans le saluent. Tell passe devant ce chapeau sans se conformer à la volonté du gouverneur autrichien ; mais c'est seulement par inadvertance qu'il ne s'y soumet pas, car il n'était pas dans le caractère de Tell, au moins dans celui que Schiller lui a donné, de manifester aucune opinion politique : sauvage et indépendant comme les chevreuils des montagnes, il vivait libre, mais il ne s'occupait point du droit qu'il avait de l'être. Au moment où Tell est accusé de n'avoir pas salué le chapeau, Gessler arrive, portaut un faucon sur sa main : déjà cette circonstance fait tableau, et transporte dans le moyen âge. Le pouvoir terrible de Gessler est singulièremrnt en contraste ave: les mœurs si simples de la Suisse, et l'on s'étonne de cette tyrannie en plein air, dont les vallées et les montagnes sont les solitaires témoins.

On raconte à Gessler la désobéissance de Tell , et Tell s'excuse en affirmant que ce n'est point avec intention , mais par ignorance, qu'il n'a point fait le salut commandé. Gessler, toujours

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irrité, lui dit, après quelques moments de silence : « Tell , on assure que tu es maître dans l'art de tirer de l'arbalète , et que jamais ta flèche n'a manqué d'atteindre au but. » Le fils de Tell , âgé de douze ans, s'écrie , tout orgueilleux de l'habileté de son père : « Cela est vrai , seigneur; il perce une pomme sur l'aibre à cent pas. — Est-ce là ton enfant? dit Gessler. — Oui , seigneur, répond Tell. — En as-tu d'autres? — Tell. Deux garçons , seigneur. — Gessler. Lequel des deux t'est le plus cher ? — Tell. Tous les deux sont mes enfants. — Gessler. Eh bien! Tell, puisque tu perces une pomme sur l'arbre à cent pas , exerce ton talent devant moi ; prends ton arbalète, aussi bien tu l'as déjà dans ta main , et prépare-toi à tirer une pomme sur la tète de ton fils ; mais , je te le conseille, vise bien ; car si tu n'atteins pas ou la pomme ou ton fils , tu périras. — Tell. Seigneur, quelle action monstrueuse me commandez-vous ! Qui ! moi , lancer une flèche contre mon enfant ! Non , non , vous ne le voulez pas, Dieu vous en préserve ! ce n'est pas sérieusement , seigneur, que vous exigez cela d'un père. — Gessler. Tu tireras la pomme sur la tête de ton fils ; je le demande et je le veux. — Tell. Moi viser la tête chérie de mon enfant ! ah! plutôt mourir. — Gessler. Tu dois tirer, ou périr à l'instant même avec ton fils. — Tell. Je serais le meurtrier de mon fils ! Seigneur, vous n'avez pas d'enfants , vous ne savez point ce qu'il y a dans le cœur d'un père. — Gessler. Ah l Tell , te voilà tout-à-coup bien prudent ; on m'avait dit que tu étais un rêveur, que tu aimais l'extraordinaire ; eh bien! je t'en donne l'occasion, essaie ce coup hardi, vraiment digne de toi. »

Tous ceux qui entourent Gessler ont pitié de Tell , et tâchent d'attendrir le barbare qui le condamne au plus affreux supplice; le vieillard , grand-père de l'enfant , se jette aux pieds de Gessler; l'enfant sur la tête duquel la pomme doit être tirée le relève, et lui dit : « Ne vous mettez point à genoux devant cet homme ; qu'on me dise seulement où je dois me placer : je ne craius rien pour moi ; mon père atteint l'oiseau dans son vol, il ne manquera pas son coup quand il s'agit du cœur de son enfant. » Stauffacher s'avance, et dit : (( Seigneur, l'innocence de cet enfant ne vous touche-t-eîle pas? — Gessler. Qu'on l'attache à ce til'eul. — L'i-Ixfa:st. Pourquoi me her? laissez -moi libre , je me tiendrai tranquille comme un agneau ; mais si l'on veut m'enchaîner, je me débattrai avec violence. » Rodolphe , l'écuyer de Gessler, dit à l'enfant : « Con- 3. • "^ ' 10

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sens au moins à ce qu'on te bande les yeux. — Non, répond l'enfant, non ; crois-tu que je redoute le trait qui va partir de la maia de mon père ? Je ne sourcillerai pas en l'attendant. Allons , mon père , montre comme tu sais tirer de l'arc ; ils ne le croient pas, ils se flattent de nous perdre : eh bien ! trompe leur méchant espoir ; que la flèche soit lancée , et qu'elle atteigne au but. — Allons. »

L'enfant se place sous le tilleul , et l'on pose la pomme sur sa tête ; alors les Suisses se pressent de nouveau autour de Gessler, pour en obtenir la grâce de Tell. « Pensais-tu , dit Gessler en s'adressant à Tell, pensais-tu que tu pourrais te servir impunément des armes meurtrières? Elles sont dangereuses aussi pour celui qui les porte ; ce droit inso'ent d'être armé , que les paysans s'arrogent, offense le maitre de ces contrées; celui qui commande doit seul être armé. Vous vous réjouissez tant de votre arc et de vos flèches, c'est à moi de vous donner un but pour les exercer. — Faites place, s'écrie Tell, faites place.» Tous les spectateurs frémissent. Il veut tendre son arc , la force lui manque ; un vertige l'empêche de voir; il conjure Gessler de lui accorder la mort^ Gessler est inflexible. Ttll hésite encore long-temps , dans une affreuse anxiété : tantôt il regarde Gessler, tantôt le ciel , puis tout-à coup il tire de son carquois une seconde flèche, et la met dans sa ceinture. Il se penche en avant, comme s'il voulait suivre le trait qu'il lance ; la flèche part , le peuple s'écrie : « Vive Penfant î » Le fils s'élance dans les bras de son père , et lui dit : « Mon père , voici la pomme que ta flèche a percée ; je savais bien que tu ne me blesserais pas. » Le père anéanti tombe à terre, tenant son enfant dans ses bras. Les compagnons de Tell le relèvent, et le félicitent. Gessler s'approche , et lui demande dans quel dessein il avait préparé une seconde flèche. Tell refuse de le dire. Gessler insiste. Tell demande une sauvegarde pour sa vie , s'fl répond avec vérité; Gessler l'accorde. Tell alors, le regardant avec des yeux vengeurs , lui dit : « Je voulais lancer contre vous cette flèche, si la première avait frappé mon fils; et , croyez-moi, cellelà ne vous aurait pas manqué. » Gessler, furieux à ces mots, ordonne que Tell soit conduit en prison.

Cette scène a, comme on peut le voir, toute la simplicité d'une histoire racontée dans une ancienne chronique. Tell n'est point représenté comme un héros de tragédie, il n'avait point voulu braver Gessler : il ressemble en tout à ce que sont d'ordinaire les

paysans de THelvétie, calmes dans leurs habitudes , amis du repos , mais terribles quand on agite dans leur ame les sentiments que la vie champêtre y tient assoupis. On voit encore près d'Altorf , dans le canton d'Uri , une statue de pierre grossièrement travaillée , qui représente Tell et son fils , après que la pomme a été tirée. Le père tient d'une main son fils , et de l'autre il presse son arc sur son cœur, pour le remercier de l'avoir si bien servi. Tell est conduit enchaîné sur la même barque dans laquelle Gessler traverse le lac de Lucerne; forage éclate pendant le passage; f homme barbare a peur, et demande du secours à sa victime : on détache les liens de Tell, il conduit lui-même la barque au milieu de la tempête , et s'approchant des rochers, il s'élance sur le rivage escarpé. Le récit de cet événement commence le quatrième acte. A peine arrivé dans sa demeure , Tell est averti qu'il ne peut espérer d'y vivre en paix avec sa femme et ses enfants, et c'est alors qu'il prend la résolution de tuer Gessler. Il n'a point pour but d'affranchir son pays du joug étranger, il ne sait pas si l'Autriche doit ou non gouverner la Suisse : il sait qu'un homme a été injuste envers un homme , il sait qu'un père a été forcé de lancer une flèche près du cœur de son enfant, et il pense que l'auteur d'un tel forfait doit périr.

Son monologue est superbe : il frémit du meurtre, et cependant il n'a pas le moindre doute sur la légitimité de sa résolution. Il compare l'innocent usage qu'il a fait jusqu'à ce jour de sa flèche, à la chasse et dans les jeux , avec la sévère action qu'il va commettre : il s'assied sur un banc de pierre, pour attendre au détour d'un chemin Gessler qui doit passer. « Ici, dit-il, s'arrête le péle- « rin , qui continue son voyage après un court repos ; le moine « pieux qui va pour accomplir sa mission sainte, le marchand qui « vient des pays lointains , et traverse cette route pour aller à « l'autre extrémité du monde : tous poursuivent leur chemin « pour achever leurs affaires, et mon affaire à moi, c'est le meur- « tre ! Jadis le père ne rentrait jamais dans sa maison sans réjouir « ses enfants, en leur rapportant quelque fleur des Alpes, un « oiseau rare, un coquillage précieux, tel qu'on en trouve sur les « montagnes ; et maintenant ce père est assis sur le rocher, et des « pensées de mort l'occupent : il veut la vie de son ennemi; mais « il la veut pour vous, mes enfants, pour vous protéger, pour vous (( défendre ; c'est pour sauver vos jours et votre douce innocence « qu'il tend son arc vengeur. »

220 DE l'allemagin'E.

Peu de temps après, on aperçoit de loin Gessler descendre de la montagne. Une malheureuse femme dont il fait languir le mari dans ies prisons se jette à ses pieds, et le conjure de lui accorder sa délivrance: il la méprise et la repousse : elle insiste encore; elle saisit la bride de son cheval, et lui demande de l'écraser sous ses pas, ou de lui rendre celui qu'elle aime. Gessler, indigné contre ses plaintes, se reproche de laisser encore trop de liberté au peuple suisse. « Je veux, dit-il, briser leur résistance opiniâtre; je veux courber leur audacieux esprit d'indépendance : je veux publier une loi nouvelle dans ce pays; je veux... » Comme il prononce ce mot, la flèche mortelle l'atteint ; il tombe en s'écriant : (( C'est le trait de Tell. — Tu dois le reconnaître, » s'écrie Tell du haut du rocher. Les acclamations du peuple se font bientôt entendre , et les libérateurs de la Suisse remplissent le serment qu'ils avaient fait de s'affranchir du joug de l'Autriche.

Il semble que la pièce devrait finir naturellement là, comme celle de Marie Stuart à sa mort ; mais dans l'une et l'autre Schiller a ajouté une espèce d'appendice ou d'explication, qu'on ne peut plus écouter Tquand la catastrophe principale est terminée. Elisabeth reparaît après l'exécution de Marie : on est témoin de son trouble et de sa douleur en apprenant le départ de Leicester pour la France. Cette justice poétique doit se supposer, et non se représenter; le spectateur ne soutient pas la vue d'É'isabeth , après avoir été témoin des derniers moments de Marie. Dans Guillaume TelL au cinquième acte, Jean le Parricide, qui assassina son oncle l'empereur Albert , parcequ'il lui refusait son héritage , vient , déguisé en moine , demander un asile à Tell ; \\ se persuade que leurs actions sont pareilles, et Tell le repousse avec horreur, en lui montrant combien leurs motifs sont différents. C'est une idée juste et ingénieuse que de mettre en opposition ces deux hommes; toutefois ce contraste, qui p'ait à la lecture, ne réussit point au théâtre. L'esprit est de très peu de chose dans les effets dramatiques ; il en faut pour les préparer, mais s'il en fallait pour les sentir, le public même le pk.s spirituel s'y refuserait.

On supprime au théâtre l'acte accessoire de Jean le Parricide, et la toile tombe au moment où la flèohe perce le cœur de Gessler. Peu de temps après la première représentation de Guillaume Tell , le trait mortel atteignit aussi -e digne auteur de ce bel ouvrage. Gessler périt au moment où les desseins les plus cruels

l'occupaient; Schiller n'avait dans son ame que de généreuses pensées. Ces deux volontés si contraires, la mort, ennemie de tous les projets de l'homme, les a de même brisées.

CHAPiTilE XXI.

Goclz de Berlichingen, et le Comte (TEgmont,

La carrière dramatique de Goethe peut être considérée sous deux rapports différents. Dans les pièces qu'il a faites pour être représentées, il y a beaucoup de grâce et d'esprit, mais rien de plus. Dans ceux de ses ouvrages dramatiques, au contréire, qu'il est très difficile de jouer, on trouve un talent extraordinaire. Il parait que le génie de Goethe ne peut se renfermer dans les limites du théâtre : quand il veut s'y soumettre, il perd une portion de son originalité, et ne la retrouve tout entière que quand il peut mêler à sou gré tous les genres. Un art, quel qu'il soit, ne saurait être sans bornes ; la peinture , la scu'pture , l'architecture , sont soumises à des lois qui leur sont particulières , et de même l'art dramatique ne produit de l'effet qu'à de certaines conditions : ces conditions restreignent quelquefijis le sentiment et la pensée ; mais l'ascendant du spectacle est tel sur les hommes rassemblés, qu'on a tort de ne pas se servir de cette puissance , sous prétexte qu'elle exige des sacrifices que ne ferait pas l'imagination livrée à ellemême. Comme il n'y a pas en Allemagne une capitale où Ton trouve réuni tout ce qu'il faut pour avoir un bon théâtre, les ouvrages dramatiques sont beaucoup plus souvent lus que joués ; et de là vient que les auteurs composent leurs ouvrages d'après le point de vue de la lecture, et non pas d'après celui de la scène.

Goethe fait presque toujours de nouveaux essais en littérature. Quand le goût allemand lui paraît pencher vers un succès quelconque, il tente aussitôt de lui donner une direction opposée. On dirait qu'il administre l'esprit de ses contem.porains comme son empire , et que ses ouvrages sont des décrets qui tour à tour autorisent ou bannissent les abus qui s'introduisent dans l'art.

Goethe était fatigué de l'imitation des pièces françaises en Allemagne, et il avait raison ; car un Français même le serait aussi. En conséquence, il composa un drame hiS'Orique à la manière de Shak^peare, Goetz de Berlichingen. Cette pièce n'était pas destinée au théâtre ; mais on pouvait cependant la représenter, comme

toutes celles de Shakspeare du même genre. Goethe a choisi la même époque de l'histoire que Schiller dans ses Brigands; mais., au lieu de montrer un homme qui s'affranchit de tous les liens de la morale et de la société , il a peint un vieux chevalier, sous le règne de Maximilien, défendant encore la vie chevaleresque, et l'existence féodale des seigneurs , qui donnaient tant d'ascendant à leur valeur personnelle.

Goetz de Berlichingen fut surnommé la Main de fer, parceque , ayantperdu sa main droite à la guerre , il s'en fit faire une à ressort, avec laquelle il saisissait très bien la lance; c'était un chevalier célèbre dans son temps par son courage et sa loyauté. Ce modèle est heureusement choisi pour représenter quelle était l'indépendance des nobles, avant que l'autorité du gouvernement pesât sur tous. Dans le moyen âge, chaque château était une forteresse, chaque seigneur un souverain. L'établissem.ent des troupes de ligne et l'invention de l'artillerie changèrent tout-à-fait Tordre social ; il s'introduisit une espèce de force abstraite qu'on nomme état ou nation ; mais les individus perdirent graduellement toute leur importance. Un caractère te! que celui de Goetz dut souffrir de ce changement, lorsqu'il s'opéra.

L'esprit militaire a toujours été plus rude en Allemagne que partout ailleurs, et c'est là qu'on peut se figurer véritablement ces hommes de fer dont on voit encore les images dans les arsenaux de l'Empire. Néanmoins îa simplicité des mœurs chevaleresques est peinte dans la pièce de Goethe avec beaucoup de charmes. Ce vieux Goetz, vivant dans les combats , dormant avec son armure, sans cesse à cheval, ne se reposant que quand il est assiégé, employant tout pour la guerre, ne voyant qu'elle; ce vieux Goetz, dis je, donne la plus haute idée de l'intérêt et de l'activité que la vie avait alors. Ses qualités comme ses défauts sont fortement prononcés ; rien n'est plus généreux que son attachement pour Weislingen , autrefois son ami , depuis son adversaire , et souvent même traître envers lui. La sensibilité que montre un intrépide guerrier remue l'ame d'une façon toute nouvelle ; nous avons du temps pour aimer, dans notre vie oisive ; mais ces éclairs d'émotion qui font lire au fond du cœur, à travers une existence orageuse , causent un attendrissement profond. On a si peur de rencontrer l'affectation dans le plus beau don du ciel, dans la sensibilité, que Ton préfère quelquefois la rudesse elle-même, comme garant de la franchise.

La femme de Goetz s'offre à rimagination telle qu'un ancien portrait de l'école flamande, où le bêtement, le regard, la tranquillité même de l'attitude , annoncent une femme soumise à son époux, ne connaissant que lui , n'admirant que lui , et se croyant destinée à le servir, comme il l'est à la défendre. On voit en contraste avec cette femme par excellence une créature tout-à-fait perverse , Adélaïde, qui séduit Weislingen , et le fait manquer à ce qu'il avait promis à son ami ; elle l'épouse, et bientôt lui devient infidèle. Elle se fait aimer avec passion de son page, et trouble ce malheureux jeune homme au point de l'entraîner à donner à son maître une coupe empoisonnée. Ces traits sont forts, mais peut-être est-il vrai que quand les mœurs sont très pures en général , celle qui s'en écarte est bientôt entièrement corrompue : le désir de plaire n'est de nos jours qu'un lien d'affection et de bienveillance; mais, dans la vie sévère et domestique d'autrefois, c'était un égarement qui pouvait entraîner à tous les autres. Cette criminelle Adélaïde donne lieu à l'une des plus belles scènes de la pièce, la séance du tribunal secret.

Des juges mystérieux , inconnus l'un à l'autre, toujours masqués, et se rassemblant pendant la nuit, punissaient dans le silence, et gravaient seulement, sur le poignard qu'ils enfonçaient dans le sein du coupable, ce mot terrible : tribunal secret. Ils prévenaient le condamné, en faisant crier trois fois sous les fenêtres de sa maison : Malheur^ malheur, malheur! Alors l'infortuné savait que partout , dans l'étranger , dans son concitoyen , dans son parent même , il pouvait trouver son meurtrier. La solitude, la foule , les villes , les campagnes , tout était rempli par la présence invisible de cette conscience armée qui poursuivait les criminels. On conçoit comment cette terrible institution pouvait être nécessaire dans un temps où chaque homme était fort contre tous, au lieu que tous doivent être forts contre chacun. Il fallait que la justice surprît le criminel avant qu'il pût s'en défendre : mais cette punition , qui planait dans les airs comme une ombre vengeresse , cette sentence mortelle , que pouvait receler le sein même d'un ami , frappait d'une invincible terreur.

C'est encore un beau moment que celui où Goetz, voulant se défendre dans son château , ordonne qu'on arrache le plomb de ses fenêtres pour en faire des balles. Il y a dans cet homme un mépris de l'avenir, et une intensité de force dans le présent, toutà-fait admirables. Enfin Goetz voit périr tous ses compagnons

224 DE l'allemagive.

d'armes ; il reste blessé , captif, et n'ayant auprès de lui que son épouse et sa sœur. Il n'est plus entouré que de femmes, lui qui voulait vivre au milieu d'hommes, et d'hommes indomptables, pour exercer avec eux la puissance de son caractère et de son bras. Il songe au nom qu'il doit laisser après lui; il réfléchit, puisqu'il va mourir. Il demande à voir encore une fois le soleil^ pense à Dieu dunt il ne s'est point occupé , mais dont il n'a jamais douté , et meurt courageux et sombre , regrettant la guerre plus que la vie.

On aime beaucoup cette pièce en Allemagne ; les mœurs et les costumes nationaux de l'ancien temps y sont fidèlement représentés, et tout ce qui tient à la chevalerie ancienne remue le cœur des Allemands. Goethe, le plus insouciant de tous les hommes, parcequ'il est sûr de gouverner son public , ne s'est pas donné la peine de mettre sa pièce en vers ; c'est le dessin d'un grand tableau, mais un dtssin à peine achevé. On sent dans l'écrivain une telle impatience de tout ce qui pourrait ressembler à l'affectation , qu'il dédaigne même Fart nécessaire pour donner une forme durable à ce qu'il compose. Il y a des traits de génie çà et là dans son drame , comm.e des coups de pinceau de Michel-Ange; mais c'est un ouvrage qui laisse ou plutôt qui fait désirer beaucoup de choses. Le règne de Maximiîien , pendant lequel l'événement principal se passe, n'y est pas assez caractérisé. Enfin on oserait reprocher à Goethe de n'avoir pas mis assez d'imagination dans la forme et dans le langage de cette pièce. C'est volontairement et par système qu'il s'y est refusé ; il a voulu que ce drame fût la chose même , et il faut que le charme de l'idéal préside à tout dans les ouvrages dramatiques. Les personnages des tragédies sont toujours en danger d'être vulgaires ou factices, et le génie doit les préserver également de l'un et de l'autre inconvénient. Shakspeare ne cesse pas d'être poète dans ses pièces historiques, ni Racine d'observer exactement les mœurs des Hébreux dans sa tragédie lyrique d'Athalie. Le talent dramatique ne saurait se passer ni de la nature , ni de l'art ; l'art ne tient en rien à l'artifice, c'est une inspiration parfaitement vraie et spontanée,, qui répand sur les circonstances particulières l'harmonie universelle , et sur les moments passagers la dignité des souvenirs durables.

Le Comte d'E^mont me paraît la plus belle des tragédies de

Goethe ; il Ta écrite , sans'donte , lorsqu'il composait ^Verthe^ : la même chaleur d'ame se retrouve dans ces deux ouvrages. La pièce commence au moment ou Philippe II , fatigué de la douceur du gouvernement de Marguerite de Parme , dans les Pays- Bas , envoie le duc d'Albe pour la remplacer. Le roi est inquiet de la popularité qu'ont acquise le prince d'Orange et le comte d'Egmont ; il les soupçonne de favoriser en secret les partisans de la réformation. Tout est réuni pour donner l'idée la plus séduisante du comte d'Egraont ; on le voit adoré de ses soldats, à la tète desquels il a remporté tant de victoires. La princesse espagnole se fie à sa fidélité , bien qu'elle sache par lui-même combien il blâme la sévérité dont on use envers les protestants ; les citoyens de la ville de Bruxelles le considèrent comme le défenseur de leurs libertés auprès du trône; enfin , le prince d'Orange , dont la pohtique profonde et la prudence silencieuse sont si connues dans l'histoire, relève encore la généreuse imprudence du comte d'Egmont , en le suppliant vainement de partir avec lui avant l'arrivée du duc d'Albe. Le prince d'Orange est un caractère noble et sage ; un dévouement héroïque , mais inconsidéré , peut seul résister à ses conseils. Le comte d'Egmont ne veut pas abandonner les habitants de Bruxelles ; il se confie à son sort , parceque ses victoires lui ont appris à compter sur les faveurs de la fortune , et que toujours il conserve dans les affaires publiques les qualités qui ont rendu sa vie militaire si brillante. Ces belles et dangereuses qualités intéressent à sa destinée ; on ressent pour lui des craintes que son ameiatrépidene saurait jamais éprouver; tout l'ensemble de son caractère est peint avec beaucoup d'art , par l'impression même qu'il produit sur les diverses personnes dont il est entouré. Il est aisé de tracer un portrait spirituel du héros d'une pièce ; il faut plus de talent pour le faire agir et parler conformément à ce portrait ; il en faut plus encore pour le faire connaître par l'admiration qu'il inspire aux soldats , au peuple , aux grands seigneurs , à tous ceux enfin qui se trouvent en relation avec lui.

Le comte d'Egmont aime une jeune fille , Clara , née dans la classe des bourgeois de Bruxelles ; il va la voir dans son obscure retraite. Cet amour tient plus de place dans le cœur de la jeune fille que dans le sien ; l'imagination de Clara est tout entière subjuguée par l'éclat du comte d'Egmont, par le prestige éblouissant de son héroïque valeur et de sa brillante renommée. Egmont

226 DE l'allemagne.

a dans son amour de la bonté et de la douceur ; il se repose auprès de cette jeune personne des inquiétudes et des affaires. « On « te parle, lui dit-il, de cet Egmont silencieux . sévère, impo- « sant ; c'est lui qui doit lutter avec les événements et les hom- <( mes; mais celui qui est simple, aimant, confiant, heureux, « cet Egmont-là, Clara, c'est le tien. » L'amour d'Egmont pour Clara ne suffirait pas à Tintérêt de la pièce ; mais quand le malheur vient s'y mêler, ce sentiment, qui ne paraissait que dans le lointain, acquiert une admirable force.

On apprend l'arrivée des Espagnols, ayant le duc d'Albe à leur tête : la terreur que répand ce peuple sévère , au milieu de la nation joyeuse de Bruxelles , est supérieurement décrite. A l'approche d'un grand orage , les hommes rentrent dans leurs maisons, les animaux tremblent, les oiseaux volent près de la terre et semblent y chercher un asile ; la nature entière se prépare au fléau qui la menace : ainsi l'effroi s'empare des malheureux habitants de la Flandre. Le duc d'Albe ne veut point faire arrêter le comte d'Egmont au milieu de Bruxelles; il craint le soulèvement du peuple, et voudrait attirer sa victime dans son propre palais , qui domine la ville et touche à la citadelle. Il se sert de son jeune fils, Ferdinand , pour décider celui qu'il veut perdre à venir chez lui. Ferdinand est plein d'admiration pour le héros de la Flandre ; il ne soupçonne point les terribles desseins de son père , et montre au comte d'Egmont un enthousiasme qui persuade à ce franc chevalier que le père d'un tel fils n'est pas son ennemi. Egmont consent à se rendre chez le duc d'Albe : le perfide et fidèle représentant de Philippe II fattend avec une impatience qui fait frémir ; il se met à la fenêtre , et l'aperçoit de loin , monté sur un superbe cheval qu'il a conquis dans l'une des batailles dont il est sorti vainqueur. Le duc d'Albe est rempli d'une cruelle joie, à chaque pas que fait Egmont vers son palais ; il se trouble quand le cheval s'arrête ; son misérable cœur bat pour le crime ; et quand Egmont entre dans la cour , il s'écrie : « Un pied dans la tombe, deux ; la grille se referme , il est à moi ! »

Le comte d'Egmont paraît ; le duc d'Albe s'entretient assez long-temps avec lui sur le gouvernement des Pays-Bas , et la nécessité d'employer la rigueur pour contenir les opinions nouvelles. Il n'a plus d'intérêt à tromper Egmont, et cependant il se plaît dans sa ruse, et veut la savourer encore quelques instants; à la fin il révolte l'ame généreuse du comte d'Egmont, et l'irrite par

!a dispute , pour arracher de lui quelques paroles violentes. Il veut se donner l'air d'être provoqué , et de faire par un premier mouvement ce qu'il a combiné d'avance. D'où viennent tant de précautions envers l'homme qui est en sa puissance , et qu'il fera périr dans quelques heures ? C'est qu'il y a toujours dans l'assassin politique un désir confus de se justifier, même auprès de sa victime , il veut dire quelque chose pour son excuse , alors même que ce qu'il dit ne peut persuader ni lui-môme ni personne. Peutêtre aucun homme n'est-il capable d'aborder le crime sans subterfuge ; aussi la véritable moralité des ouvragt s dramatiques ne consiste-t-elle pas dans la justice poétique dont l'auteur dispose à son gré , et que l'histoire a si souvent démentie , mais dans l'art de peindre le vice et la vertu de manière à inspirer la haine pour l'un et l'amour pour l'autre.

A peine le bruit de l'arrestation du comte d'Egmont est-il répandu dans Bruxelles , qu'on sait qu'il va périr. Personne ne s'attend plus à la justice , ses partisans épouvantes n'osent plus dire un mot pour sa défense ; bientôt le soupçon sépare ceux qu'un même intérêt réunit. Une apparente soumission naît de l'effroi que chacun inspire en le ressentant à son tour , et la terreur que tous font éprouver à tous, cette lâcheté populaire qui succède si vite à l'exaltation, est admirablement peinte dans cette circonstance.

La seule Clara, cette jeune fille timide qui ce sortait jamais de sa maison, vient sur la place publique de Bruxelles, rassemble par ses cris les citoyens dispersés , et leur rappelle leur enthousiasme pourEgmont, leur serment de mourir pour lui ; tous ceux qui l'entendent frémissent. « Jeune fille, dit un citoyen de « Bruxelles , ne parle pas d'Egmont ; son nom donne la mort. — « Moi, s'écrie Clara, je ne prononcerais pas eon nom! Ne l'avez- <( vous pas tous invoqué mille fois ? n'est-il pas écrit en tous lieux ? « n'ai'je pas vu les étoiles du ciel même en former les lettres bril- « lantes ? Moi , ne pas le nommer I Que faites-vous, hommes hon- (( nêtes? votre esprit est-il troublé, votre raison perdue? Ne me « regardez donc pas avec cet air inquiet et craintif, ne baissez <( donc pas les yeux avec effroi : ce que je demande , c'est ce que <( vous desirez ; ma voix n'est-elle pas la voix de votre cœur? qui <( de vous , cette nuit même , ne se prosternera pas devant Dieu « pour lui demander la vie d'Egmont? Interrogez-vous l'un et « l'autre ; qui de vous, dans sa maison, ne dira pas : La liberté (( d'Egmont j ou la mort?

« UN CITOYEN DE BRUXELLES. Dieu nous préscrve de vous écou- <( ter pluslong-temps! il eu résulterait queli[ue malheur.

(( CLARA. Restez, restez! ne vous éloignez point, parcequeje « parle de celai au-devant duquel vous vous pressiez avec tant « d'ardeur , quand la rumeur publique annonçait son arrivée ^ (( quand chacun s'écriait : Egmont vient, il vient! Alors les ha- « bitants des rues par lesquelles il devait passer s'estimaient heu- « reux : dès qu'on entendait \es pas de son cheval , chacun aban- « donnait son travail pour courir à sa rencotitre , et le rayon qui « partait de son regard colorciit d'espérance et de joie vos visages u abattus. Quelques uns d'entre vous portaient leurs enfants sur « le seuil de la porte, et, les élevant dans leurs bras, s'écriaient : « Voyez , c'est le grand Egmont , c'est lui, lui qui vous vaudra « des temps plus heureux que ceux qu'ont supportés vos pauvres « pères ! Vos enfants vous demanderont ce que sont devenus ces « temps que vous leur avez promis. Eh quoi ! nous perdons nos (( moments en paroles , vous êtes oisifs , vous le trahissez ! « Brackenbourg, l'ami de Clara , la conjure de s'en aller. « Que dira « votre mère? » s'écrie-t-il.

« CLARA. Penses-tu que je sois un enfant ou une insensée ? Non, (( il faut qu'ils m'entendent. Écoutez-moi , citoyens : je vois que « vous êtes troublés, et que vous ne pouvez vous-mêmes vcusre- « connaître à travers les dangers qui vous menacent ; laissez-moi « porter vos regards sur le passé, hélas ! le passé d'hier. Songez « à l'avenir : pouvez-vous vivre, vous laissera-ton vivre, s'il pé- (( rit? C'est avec lui que s'éteint le dernier souffle de votre liberté. « Que n'était-il pas pour vous ? Pour qui s'est-il donc exposé à « des périls sans nombre ? Ses blessures , il les a reçues pour « vous; cette grande ame tout entière occupée de vous est maln- « tenant renfermée dans un cachot, et les pièges du meurtre l'en- « vironnent ; il pense à vous , il espère peut-être en vous. Il a be- <( soin pour la première fois de vos secours, lui qui jusqu'à ce jour « n'a fait que vous combler de ses dons.

0 UN CITOYEN DE BRUXELLES (à Brackenbourg ). Éloignez-la; « elle nous afflige.

« CLARA. Eh quoi ! je n'ai point de force, point de bras ha- « biles aux armes comme les vôtres ; mais j'ai ce qui vous « manque, le courage et le mépris du péril : ne puis-je donc pas « vous pénétrer de mon ame? Je veux aller au milieu de vous : « un étendard sans défense a rallié souvent une noble armée ; moû

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(( esprit sera comme une flamme en avant de vos pas ; l'enthoi;- « siasme, l'amour , réuniront enfin ce peuple chancelant et dis- (( perse. »

Brackenbourg avertit Clara que l'on aperçoit non loin d'eux des soldats espagnols qui pourraient l'entendre. « Mon amie , lui « dit-il , voyez dans quel lieu nous sommes.

(( CLARA. Dans quel lieu ! sous le ciel , dont la voûte magnifique « semblait s'incliner avec complaisance sur la tête d'Egmont « quand il paraissait. Conduisez-moi dans sa prison , vous con- « naissez la route du vieux château : guidez mes pas , je vous « suivrai. » Brackenbourg entraîne Clara chez elle, et sort de nouveau pour s'informer du comte d'Egmont : il revient ; et Clara, dont la dernière résolution est prise, exige qu'il lui raconte ce qu'il a pu savoir.

e Est-il condamné? s'écrie-t elle.

« BRACKENBOURG. Il l'cst , jc u'cn puîs doutcr.

« CLARA. Vit il encore?

(( BRACKENBOURG. Oui.

« CLARA. Et comment peux-tu me l'assurer? la tyrannie tue « dans la nuit l'homme généreux , et cache son sang aux yeux de « tous. Ce peuple accablé repose, et rêve qu'il le sauvera; et . « pendant ce temps , son ame indignée a déjà quitté ce monde. « Il n'est plus , ne me trompe pas ; il n'est plus.

« BRACKENBOURG. Nou , je VOUS le répète , hélas! il vit , par- « ceque les Espagnols destinent au peuple qu'ils veuîent opprimer (( un effrayant spectacle , un spectacle qui doit briser tous les (( cœurs où respire encore la liberté.

(( CLARA. Tu peux parler maintenant : moi ai:issi j'entendrai <( tranquillement ma sentence de mort ; je m'approche de la région « des bienheureux ; déjà la consolation me vient de cette contrée « de paix : parle.

« BRACKENBOURG. Lcs bruits qui circulent, et la garde doublée, 0 m'ont fait soupçonner qu'on préparait cette nuit sur la place pu- « blique quelque chose de redoutable. Je suis arrivé par des dc- 0 tours dans une maison dont la fenêtre donnait sur cette place ; (( le vent agitait les flambeaux qu'un cercle nomb:eux de soldats (( espagnols portaient dans leurs mains ; et comme je m'efforçais « de regarder cà travers cette lueur incertaine, j'aperçois en frc- « missant un échafaud élevé; plusieurs étaient occupés à couvrir « les planches d'un drap noir, et déjà les marches deFiSColicr

« étaient revêtues de ce deuil funèbre : on eut dit qu'on célébrait « la consécration d'un sacrifice horrible. Un crucifix blanc , qui « brillait pendant la nuit comme de l'argent , était placé sur l'un « des côtés de l'écliafaud. La terrible certitude était là devant « mes yeux ; mais les flambeaux par degrés s'éteignirent , bientôt « tous les objets disparurent , et l'œuvre criminelle de la nuit « rentra dans le sein des ténèbres. »

Le fils du duc d'Albe découvre qu'on s'est servi de lui pour perdre Egmont ; il veut le sauver à tout prix ; Egmont ne lui demande qu'un service , c'est de protéger Clara quand il ne sera plus ; mais on apprend qu'elle s'est donné la mortjpour ne pas survivre à celui qu'elle aime. Egmont périt , et l'amer ressentiment de Ferdinand contre son père est la punition du duc d'Albe, qui , dit-on, n'aima rien sur la terre que ce fils.

Il me semble qu'avec quelques changements il serait possible d'adapter ce plan à la forme française. J'ai passé sous silence quelques scènes qu'on ne pourrait point introduire sur notre théâtre. D'abord celle qui commence la tragédie : des soldats d'Egmont et des bourgeois de Bruxelles s'entretiennent entre eux de ses exploits ; ils racontent , dans nn dialogue naturel et piquant , les principales actions de sa vie , et font sentir dans leur langage et leurs récits la haute confiance qu'il leur inspire. C'est ainsi que Shakspeare prépare l'entrée de Jules-César , et le camp de ^Valstein est composé dans le même but. Mais nous ne supporterions pas en France le mélange du ton populaire avec la dignité tragique , et c'est ce qui donne souvent de la monotonie à nos tragédies du second ordre. Les mots|pompeux et les situations toujours héroïques sont nécessairement en petit nombre : d'ailleurs fattendrissement pénètre rarement jusqu'au fond de l'ame , quand on ne captive pas l'imagination par des détails simples , mais vrais , qui donnent de la vie aux moindres circonstances.

Clara est représentée au milieu d'un intérieur singulièrement bourgeois ; sa mère est très vulgaire ; celui qui doit l'épouser a pour elle un sentiment passionné, mais on n'aime pas à se représenter Egmont comme le rival d'un homme du peuple : tout ce qui entoure Clara sert , il est vrai , à relever la pureté de son ame ; néanmoins on n'admettrait pas en France dans l'art dramatique l'un des principes de l'art pittoresque , l'ombre qui fait ressortir la lumière. Comme on voit l'une et l'autre simultanément dans un

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tableau , on reçoit tout à la fois Teffet de toutes deux : i! n'en est pas ainsi dans une pièce de théâtre, où Taction est successive; la scène qui blesse n'est pas tolérée , en considération du reflet avantageux qu'elle doit jeter sur la scène suivante; et l'on exige que Topposition consiste dans des beautés différentes, mais qui soient toujours des beautés.

La fin de la tragédie de Goethe n'est point en harmonie avec l'ensemble : le comte d'Egmont s'endort quelques instants avant de marcher à l'échafaud; Clara, qui n'est plus, lui apparaît, pendant son sommeil , environnée d'un éclat céleste , et lui annonce que la cause de la liberté qu'il a servie doit triompher uq jour : ce dénoùment merveilleux ne peut convenir à une pièce historique. Les Allemands, en général, sont embarrassés lorsqu'il s'agit de finir; et c'est surtout à eux que pourrait s'appliquer ce proverbe des Chinois : Quand on a dix pas à faire, neuf est la moitié du chemin. L'esprit nécessaire pour terminer quoi que ce soit exige une sorte d'habileté et de mesure qui ne s'accorde guère avec l'imagination vague et indéfinie que les Allemands manifestent dans tous leurs ouvrages. D'ailleurs il faut de l'art , et beaucoup d'art , pour trouver un dénoùment , car il y en a rarement dans la vie ; les faits s'enchaînent les uns aux autres, et leurs conséquences se perdent dans la suite des temps. La connaissance du théâtre seule apprend à circonscrire l'événement principal , et à faire concourir tous les accessoires au même but. Mais combiner les effets semble presque aux Allemands de l'hypocrisie, et le calcul leur paraît inconciliable avec l'inspiration.

Goethe est cependant de tous leurs écrivains celui qui aurait le plus de moyens pour accorder ensemble l'habileté de l'esprit avec son audace ; mais il ne daigne pas se donner la peine de ménager les situations dramatiques de manière à les rendre théâtrales. Quand elles sont belles en elles-mêmes , il ne s'embarrasse pas du reste. Le public allemand qu'il a pour spectateur à Weimar ne demande pas mieux que de l'attendre et de le deviner; aussi patient, aussi intelligent que le chœur des Grecs, au lieu d'exiger seulement qu'on l'amuse, comme le font d'ordinaire les souverains, peuples ou rois, il se mêle lui-même de son plaisir, en analysant, en expliquant ce qui ne le frappe pas d'abord : un tel public est lui-même artiste [dans ses jugements.

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