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CHAPITRE XI

De ÏHnfluence de l'enthousiasme sur les lumières.

Ce chapitre est, à quelques égards, le résumé de tout mon ouvrage : car l'eathousiasme étant la qualité vraiment distinctive de la nation allemande, on peut juger de l'influence qu'il exerce sur les lumières , (l'après les progrès de l'esprit humain en Allemagne. L'enthousiasme prête de la vie à ce qui est invisible , et de l'intérêt à ce qui n'a point d'action immédiate sur notre bien-être daiiS ce monde : il n'y a donc point de sentiment plus propre à la recherche des vérités abstraites; aussi sont-elles cultivées en Allemagne avec une ardeur et une loyauté remarquables.

Les philosophes que l'enthousiasme inspire sont peut-être ceux qui ont le plus d'exactitude et de patience dans leurs travaux; ce sont eu même temps ceux qui songent le moins à briller ; ils aiment la science pour elle-même , et ne se comptent pour rien dès qu'il s'agit de l'objet de leur culte : la nature physique suit sa marche invariable à travers la destruction des individus; la pensée de l'homme prend un caractère sublime , quand il parvient à se considérer lui-même d'un point de vue universel; il sert alors en silence aux triomphes de la vérité , et la vérité est, comme la nature , une force qui n'agit que par un développement progressif et régulier.

On peut dire avec quelque raison que l'enthousiasme porte à l'esprit de système : quand on tient beaucoup à ses idées, on voudrait y tout rattacher; mais en général ii est plus aisé de traiter avec les opinions sincères qu'avec les opinions adoptées par vanité. Si dans les rapports avec les hommes on n'avait affaire qu'à ce qu'ils pensent réellement, on pourrait facilement s'entendre ; c'est ce qu'ils font semblant de penser qui amène la discorde.

On a souvent accusé l'enthousiasme d'induire en erreur, mais peut-être un intérêt superficiel trompe-t-il bien davantage; car pour pénétrer l'essence des choses , il faut une impulsion qui nous excite à nous en occuper avec ardeur. En considérant d'ailleurs la destinée humaine en général , je crois qu'on peut affirmer que nous ne rencontrerons jamais le vrai que par l'élévation de l'ame; tout ce qui tend à nous rabaisser est mensonge; et c'est, quoi qu'on en dise, du côté des sentiments vulgaires qu'est Terreur.

L'enthousiasme, je le répète, ne ressemble en rien au fana-

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tisme j et ne peut égarer comme lui . L'enthousiasme est tolérant, non par indifférence , mais parcequ'il nous fait sentir l'intérêt et la beauté de toutes choses. La raison ne donne point de bonheur à la place de ce qu'elle ôte ; l'enthousiasme trouve dans la rêverie du cœur et dans l'étendue de la pensée ce que le fanatisme et la passion renferment dans une seule idée ou dans un seul objet. Ce sentiment est, par son universalité même, très favorable à la pensée et à T imagination.

La société développe Tesprit , mais c'est la contemplation seule qui forme le génie. L'amour-propre est le mobile des pays où la société domine, et Tamour-propre conduit nécessairement à la moquerie , qui détruit tout enthousiasme.

Il est assez amusant , on ne saurait le nier, d'apercevoir le ridicule , et de le peindre avec grâce et gaieté; peut-être vaudrait-il mieux se refuser à ce plaisir, mais ce n'est pourtant pas là le genre de moquerie dont les suites sont le plus à craindre ; celle qui s'attache aux idées et aux sentiments est la plus funeste de toutes , car elle s'insinue dans la source des affections fortes et dévouées. L'homme a un grand empire sur l'homme , et , de tous les maux qu'il peut faire à son semblable , le plus grand peut-être est de placer le fantôme du ridicule entre les mouvements généreux et les actions qu'ils peuvent inspirer.

L'amour, le génie, le talent, la douleur même, toutes ces cho- S3S saintes sont exposées à Tironie; et l'on ne saurait calculer jusqu'à quel point l'empire de cette ironie peut s'étendre. Il y a quelque chose de piquant dans la méchanceté ; il y a quelque chose de faible dans la bonté. L'admiration pour les grandes choses peut être déconcertée par la plaisanterie ; et celui qui ne met d'importance à rien a l'air d'être au-dessus de tout ; si donc l'enthousiasme ne défend pas notre cœur et notre esprit , ils se laissent prendre de toutes parts par ce dénigrement du beau, qui réunit l'insolence à la gaieté.

L'esprit social est fait de manière que souvent on se commande de rire , et que plus souvent encore on est honteux de pleurer d'où cela vient-il? De ce que l'amour-propre se croit plus en sûreté dans la plaisanterie que dans Témotion. Il faut bien compter sur son esprit pour oser être sérieux contre une moquerie; il faut beaucoup de force pour laisser voir des sentiments qui peuvent être tournés en ridicule. Fontenelle disait : J*aî quatre-vingts ans j je suis Français, et Je n'ai pas donné dans toute ma vie le

DE l'Allemagne. 517

plus petit ridicule à la plus petite vertu. Ce mot supposait une profonde connaissance de la société. Fontenelle n'était pas un homme sensible, mais il avait beaucoup d'esprit; et toutes les fois qu'on est doué d'une supériorité quelconque, on sent le besoin du sérieux dans la nature humaine. Il n'y a que les gens médiocres qui voudraient que le fond de tout fût du sable , afin que nul homme ne laissât sur la terre une trace plus durable que la leur.

Les Allemands n'ont point à lutter chez eux contre les ennemis de l'enthousiasme , et c'est un grand obstacle de moins pour les hommes distingués. L'esprit s'aiguise dans le combat ; mais le talent a besoin de confiance. Il faut croire à l'admiration, à la gloire , à l'immortalité , pour éprouver l'inspiration du génie ; et ce qui fait la différence des siècles entre eux, ce n'est pas la nature, toujours prodigue des mêmes dons, mais l'opinion dominante à l'époque où l'on vit : si la tendance de cette opinion est vers l'enthousiasme, il s'élève de toutes parts de grands hommes ; si l'on proclame le découragement , comme ailleurs on exciterait à de nobles efforts, il ne reste plus rien en littérature que des juges du temps passé.

Les événements terribles dont nous avons été les témoins ont blasé les âmes, et tout ce qui tient à la pensée paraît terne à côté de la toute-puissance de l'action. La diver£ité des circonstances a porté les esprits à soutenir tous les côtés des mêmes questions ; il en est résulté qu'on ne croit plus aux idées, ou qu'on les considère tout au plus comme des moyens. La conviction semble n'être pas de notre temps ; et quand un homme dit qu'il est de telle opinion, on prend cela pour une manière délicate d'indiquer qu'il a tel intérêt.

Les hommes les plus honnêtes se font alors un système qui change en dignité leur paresse ; ils disent qu'on ne peut rien à rien ; ils répètent avec l'ermite de Prague, dans Shakspeare, que ce qui est est, et que les théories n'ont point d'influence sur le monde. Ces hocpmes finissent par rendre vrai ce qu'ils disent; car avec une telle manière de penser on ne saurait agir sur les autres ; et si l'esprit consistait à voir seulement le pour et le contre de tout, il ferait tourner les objets autour de nous de telle manière qu'on ne pourrait jamais marcher d'un pas ferme sur un terrain si chancelant.

L'on voit aussi des jeunes gens, cmbitieux de paraître détrom-

.'il 8 DE l'aLLEMAGNE.

pés de tout enthousiasme , affecter uû mépris réfléchi pour les sentiments exaltés ; ils croient montrer ainsi une force de raison précoce, mais c'est une décadence prématurée dont ils se vantent. Ils sant, pour le talent, comme ce vieillard qui demandait si Von avait encore de l'amour. L'esprit dépourvu d'imagination prendrait volontiers en dédain même la nature, si elle n'était pas plus forte que lui.

On fait beaucoup de mal, sans doute, à ceux qu'animent encore de nobles désirs, en leur opposant sans cesse tous les arguments qui devraient troubler Tespoirle plus confiant; néanmoins la bonne foi ne peut se lasser, car ce n'est pas ce que les hommes paraissent, mais ce qu'ils sont, qui l'occupe. De quelque atmosphère qu'on soit environné, jamais une parole sincère n'a été complètement perdue ; s'il \\y a qu'un jour pour le succès, il y a des siècles pour le bien que la vérité peut faire.

Les habitants du Mexique portent chacun , en passant sur le grand chemin , une petite pierre à la grande pyramide qu'ils élèvcDt au milieu de leur contrée. Nul ne lui donnera son nom, mais tous auront contribué à ce monument qui doit survivre à tous.

CHAPHRE Xli ET DERNIER.

Influence de V enthousiasme sur le bonheur.

11 est temps de parler de bobheur ! J'ai écarté ce mot avec un soin extrême, parceque depuis près d'un siècle surtout on l'a placé dans des plaisirs si grossiers, dans une vie si égoïste, dans des calculs si rétrécis, que Timage même en est profanée. Mais on peut le dire cependant avec coLfiance, l'enthousiasme est de tous les sentiments celui qui donne le plus de bonheur, le seul qui en donne véritablement, le seul qui sache nous faire supporter la destinée humaine dans toutes les situations ou le sort peut nous placer.

C'est en vain qu'on veut se réduire aux jouissances matérielles, famé revient de toutes parts ; 1 orgueil, l'ambition, fampur-propre, tout cela c'est encore de l'ame , quoiqu'un souffle empoisonné s'y mêle. Quelle misérable existence cependant, que celle de tant d'hommes en ruse avec eux-mêmes presque autant qu'avec les autres, et repoussant les mouvements généreux qui renaissent dans leur cœur, comme une maladie de l'imagination que le grand air doit dissiper ! Quelle pauvre existence aussi , que celle

de beaucoup d'hommes qui se contentent de ne pas faire du mal, et traitent de folie la source d où dérivent les belles actions et les grandes pensées ! Ils se renferment par vanité dans une médiocrité tenace, qu'ils auraient pu rendre accessible aux lumières du dehors; ils se condamnent à cette monotonie d'idées, à cette froideur de sentiment qui laisse passer les jours sans en tirer ni fruits, ni progrès, ni souvenirs ; et si le temps ne sillonnait pas leurs traits, quelles traces auraient-ils gardées de son passage ? s'il ne fallait pas vieillir et mourir, quelle réflexion sérieuse entrerait jamais dans leur tête?

Quelques raisonneurs prétendent que l'enthousiasme dégoûte de la vie commune, et que, ne pouvant pas toujours rester dans cette disposition, il vaut mieux ne l'éprouver jamais : et pourquoi donc ont-ils accepté d'être jeunes, de vivre même, puisque cela ne devait pas toujours durer? Pourquoi donc ont-ils aimé , si tant est que cela leur soit jamais arrivé, puisque la mort pouvait les séparer des objets de leur affection ? Quelle triste économie que celle de l'ame ! elle nous a été donnée pour être développée , perfectionnée, prodiguée même dans un noble but.

Plus on engourdit la vie, plus on se rapproche de Texistence matérielle, et plus l'on diminue, dira-t-on, la puissance de souffrir. Cet argument séduit un grand nombre d'hommes; il consiste à tâcher d'exister le moins possible. Cependant, il y a toujours dans la dégradation une douleur dont on ne se rend pas compte, et qui poursuit sans cesse en secret : l'ennui, la honte et la fatigue qu'elle cause, sont revêtus des formes de l'impertinence et du dédain par la vanité; mais il est bien rare qu'on s'établisse en paix dans cette façon d'être sèche et bornée, qui laisse sans ressource en soi-même, quand les prospérités extérieures nous délaissent. L'homme a la conscience du beau comme celle du bon , et la privation de l'un lui fait sentir le vide, ainsi que la déviation de l'autre le remords.

On accuse l'enthousiasme d'être passager ; l'existence serait trop heureuse si l'on pouvait retenir des émotions si belles ; mais c'est parcequ'elles se dissipent aisément qu'il faut s'occuper de les conserver. La poésie et les beaux-arts servent à développer dans l'homme ce bonheur d'illustre origine qui relève les cœurs abattus, et met à la place de l'inquiète satiété de la vie le sentiment habituel de l'harmonie divine dont nous et la nature faisons partie. Il n'est aucun devoir, aucun plaisir , aucun sentiment qui

n'emprunte de l'enthousiasme je ne sais quel prestige, d'accord avec le pur charme de la vérité.

Les hommes marchent tous au secours de leur pays, quand les circonstances l'exigent ; mais s'ils sont inspirés par l'enthousiasme de leur patrie, de quel beau mouvement ne se sentent-ils pas saisis! Le sol qui les a vus naître , la terre de leurs aïeux, la mer qui baigne les rochers^ de longs souvenirs , une longue espérance, tout se soulève autour d'eux comme un appel au combat: chaque battement de leur cœur est une pensée d'amour et de fierté. Dieu l'a donnée, cette patrie, aux hommes qui peuvent la défendre, aux femmes qui, pour elle, consentent aux dangers de leurs frères, de leurs époux et de leurs fils. A l'approche des périls qui la menacent, une fièvre sans frisson, comme sans délire, hâte le cours du sang dans les veines ; chaque effort dans une telle lutte vient du recueillement intérieur le plus profond. L'on n'aperçoit d'abord sur le visage de ces généreux citoyens que du calme; il y a trop de dignité dans leurs émotiors pour qu'ils s'y livrent au-dehors : mais que le signal se fasse entendre, que îa bannière nationale flotte dans les airs, et vous verrez des regards jadis si doux, si prêts à le redevenir à l'aspect du malheur, toutà-coup animés par une volonté sainte et terrible ! Ni les blessures, ni le sang même, ne feront plus frémir ; ce n'est plus de la douleur, ce n'est plus de la mort, c'est une offrande au Dieu des armées; nul regret , nulle incertitude, ne se mêlent alors aux résolutions les plus désespérées ; et quand 1^ cœur est entier dans ce qu'il veut , l'on jouit admirablement de l'existence. Dès que l'homme se divise au-dedans de lui-même , il ne sent plus îa vie que comme un mal ; et si, de tous les sentiments , l'enthousiasme est celui qui rend le plus heureux, c'est qu'il réunit plus qu'aucun autre toutes les forces de l'ame dans le même foyer.

Les travaux de l'esprit ne semblent à beaucoup d'écrivains qu'une occupation presque mécanique, et qui remplit leur vie comme toute autre profession pourrait le faire : c'est encore quelque chose de préférer celle-là ; mais de tels hommes ont-ils l'idée du sublime bonheur de la pensée, quand l'enthousiasme l'anime? Saveat-ils de quel espoir l'on se sent pénétré, quand on croit ma-

* Il est aisé d'apercevoir que je tâchais, par cet!e phrase et par celles qui suivent, de désigner l'Angleterre : en effet, je n'aurais pu parler de la guerre avec enthousiasme, sans me la représenter comme celle d'une nation libre combalîant pour son indépendance.

DE l'alle:magne. 521

nifester par le don de l'éloquence une vérité profonde, une vérité qui forme un généreux lien entre nous et toutes les âmes en sympathie avec la nôtre ?

Les écrivains sans enthousiasme ne connaissent , de la carrière littéraire, que les critiques, les rivalités, les jalousies, tout ce qui doit menacer la tranquillité , quand on se mêle aux passions des hommes: ces attaques et ces injustices font quelquefois du mal; mais la vraie , Tintime jouissance du talent peut-elle en être altérée? Quand un livre paraît, que de moments heureux n'a- 1 -il p&if déjà valus à celui qui l'écrivit selon son cœur, et comme un acte de son culte! Que de larmes pleines de douceur n'a-t-il pas répandues dans sa solitude sur les merveilles de la vie, l'amour, la gloire, la religion ! Enfin , dans ses rêveries , n'a-t-il pas joui de Tair comme l'oiseau ; des ondes, comme un chasseur altéré ; des fleurs , comme un amant qui croit respirer encore les parfums dont sa maîtresse est environnée? Dans le monde, on se sent oppressé par ses facultés , et l'on souffre souvent d'être seul de sa nature, au milieu de tant d'êtres qui vivent à si peu de frais; mais le talent créateur suffit, pour quelques instants du moins, à tous nos vœux;ilases richesses et ses couronnes, il offre à nos regards les images lumineuses et pures d'un monde idéal , et son pouvoir s'étend quelquefois jusqu'à nous faire entendre dans notre cœur la voix d'un objet chéri.

Croient-ils connaître la terre , croient-ils avoir voyagé , ceux qui ne sont pas doués d'une imagination enthousiaste? Leur cœur bat-il pour l'écho des montagnes? l'air du Midi les a-t-il enivrés de sa suave langueur? comprennent-ils la diversité des pays, l'accent et le caractère des idiomes étrangers? les chants populaires et les danses nationales leur découvrent-ils les mœurs et le génie d'une contrée? suffit-il d'une seule sensation pour réveiller en eux une foule de souvenirs ?

La nature peut-elle être sentie par des hommes sans enthousiasme ? ont-ils pu lui parler de leurs froids intérêts, de leurs misérables désirs? Que répondraient la mer et les étoiles aux vanités étroites de chaque homme pour chaque jour ? Mais si notre ame est émue, si elle cherche un Dieu dans Tunivers, si même elle veut encore de la gloire tt de l'amour, il y a des nuages qui lui parlent, des torrents qui se laissent interroger, et le vent dans la bruyère semble daigner nous dire quelque chose de ce qu'on aime.

Les hommes sans enthousiasme croient goûter des jouissances

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par ies arts: ils aiment rélégance du iUAe, i's veu'.ent se connaître en musique et en peinture, afin d'en i^i 1er avec grâce, avec goût, et même avec ce ton de supérioriré qui convieut à Thomme du monde, lorsqu'il s'agit de l'imagination ou de la nature : mais tous ces arides plaisirs , que sont-ils à côté du véritable enthousiasme? En contemplant le regard de la Niobé, de cette douleur calme et terrible qui semble accuser les dieux d'avoir été jaloux du bonheur d'uLc mère, quel mouvement s'élève dans notre sein,! Quelle consolation l'aspect de la beauté ne fait-il pas éprouver! car la beauté est aussi de Tame, et l'admiration qu'elle inspire est noble et pure. Ne faut-il pas , pour admirer l'Apollon, sentir en soi-même un genre de fierté qui foule aux pieds tous les serpents de la terre? Ne faut-il pas être chrétien, pour pénétrer la physionomie des Vierges de Raphaël et du saint Jérôme du Dominiquin? pour retrouver la même expression dans la grâce enchanteresse et dans le Visage abattu, dans la jeunesse éclatante et dansl es traits défigurés; la même expression qui part de Tame, et traverse, comme un rayon céleste, l'aurore de la vie , ou les ténèbres de raoje avancé?

Y a-t-il de la musique pour ceux qui ne sont pas capables d'enthousiasme? Une certaine habitude leur rend les sons harmonieux nécessaires, ils en jouissent comme de la saveur des fruits, du prestige des couleurs; mais leur être entier a-til retenti comme une lyre, quand, au milieu de la nuit, le silence a tout-à-coup été troublé par des chants , ou par ces instruments qui ressemblent à Ja voix humaine? Ont-ils alors senti le mystère de l'existence, dans cet attendrissement qui réunit nos deux natures, et confond dans une même jouissance les sensations et Tame? Les palpitations de leur cœur ont-elles suivi le rhythme de la musique ? Une émotion pleine de charmes leur a-t-elle appris ces pleurs qui n'ont rien de personnel , ces pleurs qui ne demandent point de pitié , mais qui nous déUvrent d'une souffrance inquiète, excitée par le besoin d'admirer et d'aimer?

Le goût des spectacles est universel , car la plupart des hommes ont plus d'imagination qu'ils ne croient; et ce qu'ils considèrent comme l'attrait du plaisir, comme une sorte de faiblesse qui tient encore à l'enfance , est souvent ce qu'ils ont de meilleur en eux: ils sont, en présence des fictions, vrais, naturels, émus, tandis que, dans le monde, la dissimulation, le calcul et la vanité disposent de leurs paroles, de leurs sentiments et de leurs actions.

Mais pensent-ils avoir senti tout ce qu'inspire une tragédie vraiment belie, ces hommes pour qui la peinture des affections les plus profondes n'est qu'une distraction amusante? se doutent-ils du trouble délicieux que font éprouver les passions épurées par la poésie? Ah ! combien les fictions nous donnent de plaisirs! Elles nous intéressent sans faire naître en nous ni remords ni crainte, et la sensibilité qu'elles développent n'a pas cette âpreté douloureuse dont les affections véritables ne sont presque jamais exemptes.

Quelle magie le langage de l'amour n'emprunte-il pas de la poésie et des beaux-arts ! Qu'il est beau d'aimer par le cœur et par la pensée! de varier ainsi de mille manières un sentiment qu'un seul mot peut exprimer, mais pour lequel toutes les paroles du monde ne sont encore que misère ! de se pénétrer des chefs-d'œuvre de limagination, qui relèvent tous de l'amour, et de trouver, dans les merveilles de la nature et du génie, quelques expressions de plus pour révéler son propre cœur !

Qu'ont-ils éprouvé, ceux qui n'ont point^admiré la femme qu'ils aimaient, ceux en qui le sentiment n'est point un hymne du cœur, et pour qui la grâce et la beauté ne sont pas l'image céleste des affections les plus touchantes? Qu'a-t-elle senti, celle qui n'a point vu dans l'objet de son choix un protecteur sublime, un guide fort et doux, dont le regard commande et supplie, et qui reçoit à genoux le droit de disposer de notre sort? Quelles délices inexprimables les pensées sérieuses ne mêlent-elles pas aux impressions les plus vives? La tendresse de cet ami, dépositaire de notre bonheur, doit nous bénir aux portes du tombeau, comme dans les beaux jours de la jeunesse ; et tout ce qu'il y a de solennel dans l'existence se change en émotions délicieuses, quand l'amour est chargé, comme chez les anciens, d'allumer et d'éteindre le flambeau de la vie.

Si renthousiasm3 enivre l'ame de bonheur, par un prestige singulier il soutient encore dans l'infortune ; il laisse après lui je ne sais quelle trace lumineuse et profonde, qui ne permet pas même à l'absence de nous effacer du cœur de nos amis. Il nous sert aussi d'asile à nous-mêmes contre les peines les plus amères, et c'est le seul sentimeat qui puisse calmer sans refroidir.

Les affections les plus simples, celles que tous les cœurs se croient capables de sentir, l'amour maternel, l'amour filial, peuton se flatter de les avoir connues dans leur plénitude , quand on

n'y a pas mêlé d'eathousiasme ? Comment aimer son fils sans se flatter qu'il sera noble et fier, sans souhaiter pour lui la gloire qui multiplierait sa vie, qui nous ferait entendre de toutes parts le nom que notre cœur répète? pourquoi ne jouirait-on pas avec transport des talents de son fils , du charme de sa fille? Quelle singulière ingratitude envers la Divinité, que findifférence pour ses dons! ne sont-ils pas célestes, puisqu'ils rendent plus facile de plaire à ce qu'on aime?

Si quelque malheur cependant ravissait de tels avantages à notre enfant, le même sentiment prendrait alors une autre forme : il exalterait en nous la pitié, la sympathie, le bonheur d'être nécessaire. Dans toutes les circonstances, l'enthousiasme anime ou console ; et lors même que le coup le plus cruel nous atteint, quand nous perdons celui qui nous a donné la vie, celui que nous aimions comme un ange tutélaire, et qui nous inspirait à la fois un respect sans crainte et une confiance sans bornes , l'enthousiasme vient encore à notre secours; il rassemble dans notre sein quelques étincelles de l'ame qui s'est envolée vers les cieux ; nous vivons en sa présence, et nous nous promettons de transmettre un jour l'histoire de sa vie. Jamais , nous le croyons, jamais sa main paternelle ne nous abandonnera tout-à-fait dans ce monde, et son image attendrie se penchera vers nous pour nous soutenir avant de nous rappeler.

Enfin , quand elle arrive, la grande lutte , quand il faut à son tour se présenter au combat de la mort, sans doute l'afiaiblissement de nos facultés, la perte de nos espérances, cette vie si forte qui s'obscurcit, cette foule de sentiments et d'idées qui habitaient dans notre sein et que les ténèbres de la tombe enveloppent , ces intérêts, ce saffections, cette existence qui se change en fantôme avant de s'évanouir, tout cela fait mal, et l'homme vulgaire paraît, quand il expire, avoir moins à mourir. Dieu soit béni cependant pour le secours qu'il nous prépare encore dans cet instant l nos paroles seront incertaines , nos yeux ne verront plus la lumière; nos réflexions, qui s'enchaînaient avec clarté, ne feront plus qu'errer isolées sur de confuses traces ; mais l'enthousiasme ne nous abandonnera pas , ses ailes brillantes planeront sur notre lit funèbre, il soulèvera les voiles de la mort, il nous rappellera ces moments où. pleins d'énergie, nous avions senti que notre cœur était impérissable , et nos derniers soupirs seront peut-être comme une noble pensée qui remonte vers le ciel.

DE l'opinion de LA MAJORITÉ DE LA NATION. 525

* « 0 France! terre de gloire et d'amour! si l'enthousiasme « s'éteignait un jour sur votre sol , si le calcul disposait de tout, « et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls, « à quoi vous serviraient votre beau ciel , vos esprits si brillants , « votre nature si féconde ? Une intelligence active , une impétuo- (( site savante vous rendraient les maîtres du monde ; mais vous

n'y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles

« comme les flots , arides comme le désert ! »

A QUELS SIGiNES

PEUT-ON CONNAÎTRE QUELLE EST l'oPINION DE LA MAJORITE DE LA NATION ^ ?

Cette question, dans un temps de calme, serait facile à résoudre; mais c'est au milieu même de Tinsurrection, qui semble montrer le plus fortement une opinion dominante, qu'il faut réunir toutes les forces de son attention , pour démêler ce qui appartient au moment , et ce qui doit durer toujours ; ce qu'inspirait la crainte , et ce que la raison conseille ; enfin , surtout ce qui naît de la haine pour l'ancien gouvernement ou de l'attachement au nouveau.

Plus l'ancien gouvernement était odieux , plus il y a eu d'accord pour le renverser, et plus il est difficile de distinguer les différents avis qui divisent ceux qui , réunis pour détruire , sont opposés entre eux pour remplacer.

Le côté droit de l'assemblée , connu sous le nom d'aristocrates, prétend que la terreur enchaîne le vœu de la majorité de la nation. Une partie du côté gauche , connu sous celui de jacobins , attribue toutes les résistances qu'il éprouve à l'attachement aux anciens abus. Les deux partis conviennent également de déférer à la volonté générale ; mais l'un , avec des raisonnements trop contraires aux exemples , et fautre , avec des exemples trop contraires aux raisonnements, s'appuient à tort, ou sur l'existence

* Celte dernière phrase est celle qui a excité le plus d'indignation à la police contre mon livre; il me semble cependant qu'elle n'aurait pu déplaire aux Français.

2 Ce morceau a été inséré, au commencement de 1792 , dans un journal publié sous ]e titre àes Indépendants, eidoni MM. Suard et Lacretelle et tient les principaux rédacteurs.

526 LE l'opinion

d'une majorité qui ne se montre jamais, ou sur celle d'une majorité toujours en insurrection.

Il y a deux forces toutes puissantes dar.sla nature morale comme dans la nature pbysiqr.e : la tendance au repos , et l'impulsion vers la liberté ; l'une ou Tautre tour à tour l'emporte , mais c'est de la combinaison de toutes les deux que résulte la volonté permanente et générale : c'est à la solution de ce problème qu'il faut aller l'attendre , et qu'on est sûr de l'obtenir.

Dans une révo'ulionj le parti qui soutient les opinions modérées a plus besoin que tout autre de courage dans l'ame et d'éteadue dans l'esprit; il a deux combats à livrer, deux genres d'arguments à réfuter, deux écueils à éviter; mais si les cbefs d'un tel parti sont rares, rien n'est plus nombreux que l'armée qui attend leur signal pour savoir où trouver le bien qu'elle desire. Ce grand nombre n'es- jamais ni oppresseur ni opprimé ; s'il était da parti des ennemis de la révolution , depuis long-temps elle n'existerait plus; s'il était ^ourles jacobms , on ne les verrait pas s'agiter de tant de manières pour prolonger les inquiétudes et les persécutions , pour conserver le pouvoir exécutif de la crainte et de la haine.

On cherche à jeter du ridicule sur les opinions également éloignées des exagérations contraires. Il est simple que les deux partis s'entendent pour attaquer cet ennemi commun; mais il ne l'est pas qu'on ose donner à cette manière de penser le nom de faiblesse et d'incertitude , et qu'entre l'aristocratie et la démocratie il ne paraisse p^s possible d'établir un parti plus fort , plus prononcé, plus énergique que les deux extrêmes opposés, auxquels on a l'art de vouloir tout réduire, parceque chacun alors se croit certain de se voir préféré. Il existe des opinions qu'il faut adopter sans modifications; mais appartient-il à l'insensé qui découvre une folie nouvelle de reculer jusque là la barrière de la vérité, et ne reste-t-il pas autant d'espace en avant d'elle qu'en arrière?

Ma's s'il est vrai , dira-t-on , que la nation ne partage aucun des excès des jacobins', qu'elle distingue parfaitement les intérêts particuliers du salut public , et l'établissement de la constitution de l'ambition de ses coopérateurs ; si cela est vrai , pourquoi ne le témoignerait-elle pas ? Parceque voulant la révolution , elle ne sait pas encore si ses ennemis sont assez' abattus pour qu'elle ose faire un choix parmi ses amis ; parceque l'horreur qu'elle a conçue pour l'ancien régime lui fait respecter partout

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