PRIÊFACE POUR LES LETTRES, ETC
homme dont les plus grands génies et les plus illustres souverains ont recherché Tentretien , comme leur plus noble délassement. Cependant, pour y parvenir autant qu'il était possible J'ai choisi sa correspondance et ses pensées détachées. Il n'est aucun genre d'écrit qui puisse suppléer davantage à la connaissance personnelle. Un livre est toujours fait d'après tel ou tel système, qui place l'auteur à quelque distance du lecteur. On peut bien deviner le caractère de l'écrivain; mais son talent même doit mettre un genre de fiction entre lui et nous. Les lettres et les pensées sur divers sujets que je publie aujourd'hui peignent à la fois la rêverie et la familiarité de l'esprit ; c'est à soi et à ses amis que Ton parle ainsi : il n'y a point, comme dans La Rochefoucauld, une opinion toujours la même , et toujours suivie. Les hommes, les choses et les événements ont passé devant le prince de Ligne; il lésa jugés sans projet et sans but, sans vouloir leur imposer le despotisme d'un système; ils étaient ainsi, ou du moins ils lui paraissaient ainsi, ce jour-là; et s'il y a de l'accord et de l'ensemble dans ses idées, c'est celui que le naturel et la vérité mettent à tout.
Un dialogue entre un esprit fort et un capucin intéresse par l'art aimable avec lequel le prince de Ligne sait retourner la plaisanterie contre l'incrédulité, et prête sa propre grâce au pauvre capucin qui soutient la bonne cause. On remarque, dans le récit des conversations du prince de Ligne avec Voltaire et Rousseau, le profond respect qu'il témoignait pour la supériorité de l'esprit : il faut en avoir autant que lui , pour n'être ni prince ni grand seigneur avec les hommes de génie. Il savait qu'admirer était plus noble que protéger; il était flatté de la visite de Rousseau, et ne craignait point de lui montrer ce sentiment. C'est un des grands avantages d'un haut rang et d'un sang illustre, que le calme qu'ils donnent sur tout ce qui tient à la vanité ; car, pour bien juger et la société et la nature , il faut peut-être devoir de la reconnaissance à l'une et à l'autre.
Enfin , la correspondance se rapprochant davantage de la conversation, on peut y suivre le prince de Ligne dans sa vie active; on peut y apercevoir l'infatigable jeunesse de son esprit , l'indépendance de son ame , et la gaieté chevaleresque qui lui était surtout inspirée par les circonstances périlleuses. Ses lettres sont adressées au roi de Pologne , en lui rendant compte de deux entrevues avec le grand roi de Prusse; à rimpératrice de Russie, a