PRÉFACE POUR LES LETTRES, ETC
l'empereur Joseph II, à M. de Ségur, sur la guerre des Turcs; à madame de Goigny , pendant le fameux voyage de Crimée : ainsi le sujet des lettres et les personnes auxquelles elles sont adressées inspirent un double intérêt. Le prince de Ligne a connu Frédéric II, et surtout l'impératrice de Russie, dans la familiarité d'une société intime; et ce qu'il en dit fait \i\'re dans cette société. Le portrait du prince Potemkin, qu'on trouve dans les lettres adressées à M. de Ségur, est véritablement un chefd'œuvre ; il n'est point travaillé comme ces portraits qui servent plutôt à faire connaître le peintre que le modèle. Vous voyez devant vous celui que le prince de Ligne vous décrit : il donne de la vie à tout, parcequ'il ne met de l'art à rien. Ceux qui le connaissent savent qu'il est impossible d'être plus étranger à toute espèce de calcul ; ses actions sont toujours l'effet d'un mouvement spontané ; il comprend les choses et les hommes par une inspiration soudaine, et l'éclair, plus encore que le jour, semble lui servir de guide.
Adoré par une famille charmante , chéri par ses concitoyens, qui voient en lui l'ornement de leur ville, et s'en parent aux yeux des étrangers comme d'un don de la nature , le prince de Ligne a prodigué sa vie dans les camps par goût et par entraînement , bien plus que sa carrière militaire ne l'exigeait. Il se croit né heureux, parcequ'il est bienveillant, et pense qu'il plaît au sort comme à ses amis. Il jouit de la vie comme Horace, mais il l'expose comme s'il ne mettait aucun prix à en jouir : sa valeur a ce caractère brillant et impétueux qu'on a coutume d'attribuer à la valeur française. On peut soupçonner qUe, dans les dernières guerres, le prince de Ligne eût souhaité qu'on lui offrît plus souvent l'occasion d'exercer sa valeur française contre les Français : c'est la seule peine d'ambition qu'on aperçoive dans un homme dont il faudrait louer la philosophie, s'il y en avait à se contenter de plaire et de réussir toujours.
II a perdu une grande fortune avec une admirable insouciance, et il a mis une fierté bien rare à ne rien faire pour réparer cette perte; enfin, le calme de son ame n'a été troublé qu'une fois; c'est par la mort de son fils aîné , tué en s' exposant dans les combats, comme son père. C'est en vain alors que le prince de Ligne appelait à son secours sa raison ; et même cette légèreté d'esprit qui non seulement sert à la grâce , mais quelquefois aussi peut distraire des peines de l'ame. 11 était blessé au cœur ; et ses efforts
pour le cacher rendaient plus déchirantes encore les larmes qui lui échappaient. Cette crainte de paraître sensible quand on s'est permis quelquefois de plaisanter la sensibilité ; cette pudeur de la tendresse paternelle dans un homme qui n'avait jamais montré aux autres que ses moyens de plaire et de captiver ; tout ce contraste, tout ce mélange du sérieux et de la gaieté, de la plaisanterie et de la raison , de la légèreté et de la profondeur, font du prince de Ligne un véritable phénomène : car l'esprit de société, à l'éminent degré où il le possède , donne rarement autant de grâces en laissant autant de qualités. On dirait que la civilisation s'est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent jamais , lorsque toutes les formes rudes sont adoucies sans que l'essence de rien soit altérée.
Il va sans dire que l'éditeur ne prend point la liberté de combattre ni d'appuyer les opinions du prince de Ligne sur divers sujets manifestés dans ce recueil. On n'a voulu que rassembler quelques traits épars d'une conversation toujours variée, toujours piquante, où les jeux de mots et les idées, la force et le badinage sont toujours à leur place et conviennent à chaque jour , quoi qu'on en dise le lendemain. Le privilège de la grâce semble être de s'accorder également bien avec tous les genres, tous les partis et toutes les manières de voir. Elle ne touche à rien assez rudement pour blesser, ni même assez sérieusement pour convaincre, et jamais elle n'ébranle la vie qu'elle embellit.
Je pourrais continuer encore long-temps le portrait du prince de Ligne , car on cherche mille tours divers pour peindre ce qui est inexprimable, un naturel plein de charmes. Mais après avoir essayé toutes les paroles, je devrais dire encore comme Eschine : <( Si vous êtes étonné de ce que je vous raconte de lui, que seraitce si vous l'aviez entendu? «
Je crois qu'il est d'un intérêt général de connaître le caractère et la vie privée d'un homme dont la carrière politique tiendra une
* Imprimé p iir la première fois en 1801, à la tête des Manuscrits de M. Necker, 'publiés par sa fille.
grande place dans l'histoire; car l'observation du cœur humain se fonde particulièrement sur les sentiments et les actions de ceux qui ont eu part à des circonstances extraordinaires , et que des événements remarquables et des talents supérieurs ont mis aux prises avec le sort et les hommes. Cet intérêt général acquiert une nouvelle importance, et s'unit intimement à la cause de la morale la plus haute, quand il s'agit de peindre un homme qui, doué des qualités faites pour servira une ambition sans mesure, a été constamment dirigé ou retenu par la conscience la plus scrupuleuse; un homme dont le génie n'a été circonscrit que par ses devoirs et ses affections, et dont les facultés n'ont jamais eu d'autres bornes que ses vertus ; nn homme , enfin , qui , ayant joui d'abord de la destinée la plus brillante, a été renversé par de grands malheurs , et qui, se présentant à la postérité sans le prestige du succès, ne sera jugé, ne sera senti que par les âmes qui ont en elles quelques étincelles de soname.
Je me propose un jour , si mon esprit se relève du coup qui a pour jamais détruit mon bonheur, d'écrire la vie publique de mon père comme ministre et comme écrivain; mais cette vie étant nécessairement liée tout entière à la plus irande époque de l'histoire européenne, à la révolution de France , je renvoie à d'autres temps un travail qui pourrait réveiller les passions haineuses que la mort a désarmées. Je veux bien le dire aux ennemis de cet homme , qui non seulement ne s'est jamais vengé , mais n'a pas même conservé dans son ame , toujours pure et toujours jeune, une trace des plus jubtes ressentiments; je veux bien le leur dire, ces ménagements ont pour but d'empêcher qu'ils ne profanent la solennité du tombeau. Oui, qu'ils s'en prennent à moi, mais à moi seule, de ce qui pourrait les blesser dans cet écrit. Je suis là, je vis encore : qu'ils dirigent leurs coups sur le dernier reste de cette famille tant enviée; mais qu'ils respectent un souvenir que toutes les âmes honnêtes recueillent avec vénération, un souvenir qui fera dans le dernier siècle une trace lumineuse, éthérée, une trace qui part de la terre et se continue dans le ciel.
Quand M. Necker n'eût été qu'un citoyen obscur de la ville de Genève, quand il n'eût poiiit passé sa vie au milieu de toutes les séductions de la France, et de toutes les luttes d'iiitérêt que faisaient naître et la gloire et la puissance , je croirais encore que son caractère , comme homme privé , eût été l'objet de i'étonnement et de l'admiration de tous ceux qui l'auraient vu de près;
mais que n'inspire-t-il pas , ce caractère , quand on le voit sortir dans toute sa pureté , son élévation, sa douceur , sa délicatesse , de la vie la plus orageuse, des circonstances qui offraient le plus de chances à une ambition sans bornes, d une carrière enfin qui aurait fait naître mille passions ardentes ou vindicatives, mille sentiments durs ou tout au moins arides, dans le cœur de la plupart des hommes!
C'est à l'âge de quinze ans que mon père est arrivé seul à Paris, avec une fortune très bornée, que ses parents desiraient qu'il augmentât par le commerce. Depuis cette époque, nonseulement i! s'est guidé seul dans le monde, mais il a fondé la fortune sur laquelle sa famille entière a subsisté ; car tous tant que nous sommes, nous n'avons rien que par lui: bonheur, fortune, renommée, ces brillants avantages dont mes premiers ans ont été environnés, c'est à mon père seul que je les dois; et, dans cet instant même où j'ai tout perdu, c'est en l'invoquant à chaque heure, c'est en me pénétrant de ses idées, que je trouve encore la force de remplir quelques devoirs et de m'essayer à parler de lui.
A peu près vingt ans se sont passés depuis son arrivée à Paris jusqu'à son mariage; et pendant ces années un travail habituel l'a tellement absorbé , qu'il n'a joui d'aucuiî des plaisirs de la vie. Quelquefois, en causant avec moi dans sa retraite, il repassait ce temps de sa vie, dont le souvenir m'attendrissait profondément; ce temps où je me le représentais si jeune, si aimable, si seul! ce temps où nos destinées auraient pu s'unir pour toujours, si le sort nous avait crées contemporains. L'étude et l'occupation du commerce avaient développé dans M. Necker les facultés et les connaissances nécessaires pour les grandes places qu'il a depuis remplies; mais le talent d'écrivain, qu'il possédait au suprême degré, n'était certes pas préparé par le genre de vie qu'il a mené pendant vingt-cinq ans. En elfet, n'est-ce pas une chose sans exemple que le premier calculateur, celui dont l'autorité est classique en finances, soit en même temps l'un des écrivains français en prose les plus remarquables par l'éclat et la magnificence de son imagination? Celte réunion de qualités opposées se retrouvera souvent dans le caractère de M. Necker ; c'est elle que l'on peut considérer comme le trait principal qui distingue un être supérieur; car les qualités qui se forment aux dépens les unes des autres n'ont pas l'empreinte de la véritable grandeur morale : un arbre faible peut jeter toute sa sève dans une branche; mais le chêne des forêts
a tous ses rameaux pleins de force , et s'environne au loin de son ombre.
Il n'est presque aucun négociant de l'Europe qui ne sache avec quelle sagacité M. Necker a su se diriger dans les affaires, quoiqu'il se décidât toujours contre son intérêt dans toutes les circonstances susceptibles du moindre doute. Il m'a dit souvent qu'il aurait fait une fortune immense , s'il n'avait pas quitté de bonne heure le commerce, et s'il avait pu se pénétrer de l'idée qu'une très grande richesse l'eût rendu fort heureux . « Il m'a toujours manqué, me répétait-il souvent, de désirer fortement ou l'argent, ou le crédit, ou la puissance; car si j'avais été passionné pour un de ces buts, les moyens de l'atteindre se seraient facilement présentés à moi. » Mon père avait dans Tame cette élévation et cette sensibilité qui ne permettent pas d'être ardemment ambitieux d'aucun des biens de ce monde; il n'aimait vivement que la gloire. Il y a quelque chose d'aérien dans la gloire; elle formera, pour ainsi dire, la nuance entre les pensées du ciel et celles de la terre.
Ce fut dans les séances de la compagnie des Indes que la supériorité du génie de M. Necker se fit d'abord connaître ; il improvisa plusieurs fois avec un grand succès; et, dans cette occasion comme dans plusieurs autres, on a pu remarquer qu'il parlait à merveille toutes les fois qu'il était vivement intéressé, quand une pensée forte, et plus encore un sentiment élevé, l'animait : mais jusqu'à la fin même de sa vie, je lui ai vu souvent beaucoup de timidité. J'ai vu son noble visage rougir, quand il lui arrivait d'attirer plus particulièrement l'attention sur lui , par un récit quelconque dont la grâce de ses expressions ou de sa plaisanterie faisait le principal mérite. Il n'avait toute sa puissance, il n'était tout à-fait sûr de lui-même, que quand il luttait contre des difficultés dignes de cette puissance : il grandissait avec la circonstance, il était fier contre les forts, il se rassurait par le danger, il avait à la fois le plus noble orgueil et la plus véritable modestie; personne ne savait comme lui opposer à l'injustice toute la dignité de sa conscience ; mais au milieu de ses amis, mais visà-vis de lui-même surtout , il se comparait sans cesse avec ses idées de perfection en tout genre, et j'ai passé ma vie à plaider, en causant avec lui , contre sa défiance de lui-même, contre les reproches imaginaires qu'il se faisait dans les occasions où il avait développé le plus de talents et de vertus : tel avait été son caractère dès sa première jeunesse. Qu'il me soit permis, en commen-
çant par retracer Tépoque de la vie de mon père qui a précédé ou ma naissance ou mon intimité avec lui , de rappeler souvent les dernières années pendant lesquelles je Tai si bien connu. Une unité parfaite a caractérisé Texistence de M. Necker, sa jeunesse a ressemblé à sa vieillesse, sa prospérité à son adversité; c'est le même rayon qui a éclairé toute sa vie, c'est le même respect pour la morale et la Divinité, pour !a religion et la bonté , qui a dirigé sa destinée; et je suis sûre de connaître aussi bien que ses contemporains ce qu'il était à trente ans, parcequ'il s'est montré le même à soixante.
Dès sa jeunesse, il avait devancé Texpérience par la réflexion; €t c'est par la pureté de lame qu'il a conservé 1" imagination et la sensibilité dans la vieillesse. Il se maria environ vingt ans après son arrivée à Paris ; il choisit pour femme une personne d'une vertu parfaite, d'un esprit extrêmement cultivé, née de parents respectables à tous égards, mais que la révocation de l'édit de Nantes avait privés de tous les biens que possédait leur famille. Ainsi mon père créa tout une seconde fois autour de lui. Depuis le moment où il s'est marié jusqu'à sa mort, la pensée de ma mère a dominé sa vie : ce n'était point à la manière des hommes publics qu'il s'occupait du bonheur de sa femme , ce n'était point par quelques actions éparses qui d.ivent suffire, dit-on, à la destinée subordonnée des femmes, c'était par l'expression continuelle du sentiment le plus tendre et le plus délicat. Ma mère, dont toutes les affections étaient passionnées, aurait été très malheureuse si elle n'avait fait que ce qu'on appelle communément un excellent mariage , si elle avait été liée à un homme seulement bon, seulement généreux. Il lui fallait trouver dans le cœur de son premier ami cette sensibiliié sublime qui n'appartient qu'aux esprits supérieurs, et que l'esprit supérieur détruit presque toujours, parcequ'il inspire d'autres désirs, d'autres penchants que la vie domestique. Il lai fallait l'être unique, elle l'a trouvé, elle a passé sa vie avec lui; Dieu lui a épargné le malheur de lui survivre : paix et respect à sa cendre ! Elle a plus mérité que moi d'être heureuse.
Peu de temps après le mariage de mon père, il fut nommé ministre de la république de Genève à Paris. En acceptant cet emploi, il refusa les appointements qui y étaient attachés. Il paraît que dès-lors il avait pris pour système de ne jamais recevoir aucun genre d'émoluments pour les places qu'il remplissait. Lors-
qu'il fut ministre d'état, on l'accusa d'orgueil, parcequMl était le premier exemple d'un ministre en France , et peut-être partout ailleurs, qui refusât les grands appointements attachés à cette place, et consumât une portion de son capital ^ pour subvenir à la représentation qu'elle exigeait. Ce n'est point par un^mouvement d'orgueil que mon père adopta cette résolution ; mais, appelé par son esprit d'ordre, et par le mauvais état des finances de France, à supprimer beaucoup d'emplois , à réduire beaucoup d'émoluments, il ne pouvait supporter l'idée qu'un de ceux dont il diminuait la fortune mettrait peut-être en comparaison les appointements du ministre aveclaperte que ce même ministre faisait subir aux autres : il se sentait plus de force pour réformer les abus, en ayant donné lui-même l'exemple du sacrifice entier de ce qui lui était personnel. Ce motif délicat, mais simple, a été la seule cause d'une renonciation qu'on pourrait trouver extraordinaire.
Ce qui m'a toujours singulièrement frappée dans mon père , c'est qu'il ne mettait de l'effort à rien ; les plus grands sacrifices, quand il les faisait , lui étaient inspirés par des sentiments tellement profonds, tellement puissants, que lui-même toujours, et les autres quelc[uefois, n'en sentaient pas tout le mérite. On ne voyait point de lutte, on ne voyait point de regrets; on finissait par croire avec mon père qu'il ne pouvait pas agir autrement qu'il n'agissait. Le roi d'abord fut étonné du refus que fit M. Necker d'accepter aucun genre d'émoluments pour sa place ; mais dans la suite le roi s'y accoutuma si bien, que M. Necker étant nommé ministre une seconde et une troisième fois, il'n'en fut jamais question entre eux.
De semblables traits, dans d'autres rapports, se retrouvent souvent dans la vie de mon père : il avait une man^'ère si simple de faire accepter des services aux autres, que beaucoup de personnes les ont oubliés. Il y a un degré de délicatesse dans les procédés, de finesse dans les expressions, qui n'est pas en proportion avec la sagacité du commun des hommes ; et pour beaucoup de gens, il faut renoncer à ce qu'ils comprennent ce qu'on ne leur dit pas. Je crois donc pouvoir affirmer que l'on n'a pas l'idée de la conduite de M. Necker dans tout ce qui tient à la fortune, quand on a dit (ce qui n'est pas contesté) qu'il était un homme d'une générosité
* M. Necker était sûrement le meilleur père qui ait jamais existé, et cependant il fut forcé de se constituer cent mille livres de reute viagères sur l'état, poursuflire, avec son revenu, aux dépenses de sa place.
ôiO DU CARACTÈRE DE M. NECKER ,
parfaite ; il faut trouver un mot pour peindre un caractère qui oubliait complètement le bien qu'il avait fait ; qui l'oubliait, non en apparence, mais réellement; non par résolution, mais par cette négligence des grandes âmes pour elles-mêmes, inimitable trait de leur beauté naturelle.
Ma mère était une personne très fière; elle n'avait apporté aucune dot à mon père, et si elle avait été liée à un homme d'une délicatesse ordinaire, elle n'aurait jamais usé de sa fortune qu'avec la contrainte la plus excessive. Mon père lui remit tout ce qu'il possédait au moment où il entra dans les affaires publiques, ne voulant pas , lui disait-il , avoir d'autres occupations que ses devoirs envers la France; et il sut si bien depuis lors persuader à ma mère qu'il ne pensait plus à sa fortune, que tous les soins relatifs à l'emploi ou à l'administration de cette fortune le fatiguaient, qu'elle finit par s'en regarder comme l'unique maîtresse. Ce qu'on appellerait généralement la délicatesse, c'est d'offrir, de donner, d'encourager à disposer de ce qu'on offre : quelle finesse, quelle inspiration du cœur n'y avait-il pas dans M. Necker à rechercher l'apparence des défauts qu'il n'avait pas, pour perfectionner les jouissances de sa femme ! Elle le plaisantait souvent sur sa prétendue incapacité pour les détails ; et depuis sa mort il est entré avec une suite constante dans ces mêmes détails qu'il feignait de détester '.
^ Ce que je dis sur ce sujet me semble remarquablement confiroié par ce passage , q'.ie je transcris du portrait impdmé de M. Necker, par sa femme :
« Les qualités de M Decker sont franches et bien terminées ; je n'oserais pronon- " cer qu'elles sont parfaites , mais elles sont entières, sans le mélange d'aucun autre « sentiment. Qu'on me permette de m'expliquer : l'on dit souvent de tel homme » qu'il n'est pas suscf^ptib'e de rancune , et cependant ce même homme pense aux « mauvais procédés de ses ennemis, car il pense qu'il leur pardonne ; on dit aussi f que telle personne e^t fort désintéressée, et cependant l'on sait qu'elle s'occupe de t ses bienfaits, qu'elle veut qu'on lai en tienne compte : mais si je me hasardais à < peindre ici ce que c'est que ce mot désintéressé , appliqué à l'ame de M. ^"ecke^J « je ne parlerais ni de la noblesse de ses procédés, ni de sa pureté , ni de sa délica- '< tcsse, ni, en un mot, de tout ce qu'il y a de grand dans le mépris de l'argent , et « dans le sacrifice qu'on en fait, soit à l'est me publique , soit à des sentiments de « géiiérosité et de bienfaisance; ces vertus appartiennent tellement à M. Necker, •< que je rougirais d'en faire l'é.'oge, comme on n'oserait louer une vestale de la chas- * teté de ses regards : je peindrais son désintéressement par im côté bizarre, et qui «^lui en ôte presque le mérite, en montrant que des goûts d'une nature plus élevée « ont effacé de sa tète toutes les idées relatives à sa fortune; et voici quelques traits « de ce caractère singulier, que je choisirai entre m lie autres , pour éviter les loD- « gueurs.
« M. Necker a quitté les affaires dans un moment où il pouvait décupler sa fortune, •^ simplement parcequ'il était ennuyé d'un genre de travail qui ne lui présentait plus « rien d attrayant ni de nouveau ; et celte fortune même eût été doublée, si un see-
Un homme qui n'aimait pas mon père ( Pancliaud ) a fait une remarque sur lui qui me semble caractériser, à quelques égards, l'histoire de sa vie. « M. Necker, disait-il, a consacré vingt an- (( nées à la fortune , vingt années à l'ambition et à la gloire , en « se séparant entièrement de tout intérêt de fortune, et de lon- « gués années à la retraite, en renonçant entièrement à toute es- « pèce d'existence active. » Faire ainsi trois grandes parts de sa \ie , sans que les habitudes de l'une influent jamais sur l'autre, sans retrouver comme défaut dans une situation ce qui était une qualité dans l'autre, c'est, je crois, la preuve la plus remarquable de l'élévation du caractère et de la force de la raison.
f timent trop subtil pour mériter le nom de vertu ne l'eijt engagé à la partager avec « son associé. Je tentai vainement alors de le fixer encore quelque temps à des occut pations qui n'étaient plus de son goût : il se sépara absolument de la maison qu'il < avait formée; et, en abandonnant ainsi un fonds qui lui appartenait, il ne s'y réserva « aucun intérêt, ni même aucune facilité dy faire valoir son argent, sous quelque dé- « nomination que ce pût être; il le retira et me le remit en entier, sans garder à sa « diSf^osition ni un s-eul papier ni la plus légère somme. Depuis ce temps , je m'en « suis seule occupée; j'ai acheté, vendu, affermé , bâti , placé, disposé de tout à mon « gré, sans presque oser lui en parler, ayant éprouvé, au premier mot , ou de I hu- « meur, ou les marques du plus mortel ennui. Sa fortune n'a plus atiiré ses regards « que dans le seul moment où , par un sentiment estimable, il voulut en dépoi^er la « plus grande partie au trésor royal; car elle devint alors uu objet public c!igne de « son attention. Après sa retraite, dans toutes les révolutions des contrôleurs-géné- « raux, rien n'a pu le déterminer à reprendre ce dépôt', dont on lui paie un intérêt « fort au-dessous de celui que rendent les fonds publics. H m'a cédé de si bonne foi, « et depuis si long-temps, le maniement de ses affaires , qu'il en a oublié jusqu'à la « propriété, et qu'il est reconnaissant quand je fais une dépense à sa prière, et timide « quand il me la propose. Notre intérieur présente, à cet égard, le contraste aimable € et risible d'un grand génie en tutelle, d'un homme qui pourrait gouverner la for- « tune des deux Indes, dont linsouciance pour Fargent est si bien connue, que ses « domestiques la prennent pour de l'ineptie , et que les plus petits détails qui le « concernent me sont rapportés, sont décidés et exécutés sans qu'on pense à l'en in- « struire.
« Enfin M. Necker, si grand dans les grandes choses , est comme ce dieu de la « Fable qu'on vit tour à tour régner dans les cieux et servir sur la terre.
« J'ai souvent remarqué, en pensant à la générosité et au désintéressement de c M. Necker, que la perfection des qualilés morales n'était pas faite pour intéresser « les autres hommes , en ce qu'elle n'a aucun rapport avec eux. Pour qu'ils « sentent le prix d'une vertu, il faut qu'ils reconnaissent à quelque signe la possibi- « lité du vice opposé : voilà pourquoi l'on veut toujours que le mot de verlu désigne « un effort. D'ailleurs l'amour-propre ne tient compte des choses qu'autant qu'on « lui montre bien ce qu'elles nous coûtent. Personne n'a su gré à M. Necker de par- « donner à ses ennemis , personne ne lui a su gré des sacrifices immenses dar- » gent qu'il a faits et dans son intérieur et au dehors, et l'on en a souvent exigé et « reçu de lui, sans lui en rendre la moindre grâce ; car l'on mesure sa fortune par sa c générosité , et l'on aime mieux lui supposer de grandes richesses qu'une grande « ame. Cependant, dès que M. Necker gouverna les finances, il devint économe et f sévère de la fortune publique. L'argent n'étant qu'une image et un équivalent f général , le sien ne lui promettait des jouissances qu'en le répandant ; mais celui c du trésor royal lui pamt sacré, car il lui représentait le bonheur du peuple. »
M. Necker, protestant et Genevois , rencontrait des obstacles pour arriver aux premières places de la monarchie française; mais sa réputation, et le talent qu'il avait de captiver ceux à qui il voulait plaire, lui obtinrent la distinction, sans exemple pour un étranger et un protestant, d'être nommé d'abord ministre, et d'entrer ensuite, à son rappel, dans le conseil du roi. L'éloge de Colbert, et l'ouvrage sur la législation et le commerce des grains, avaient donné une grande idée des talents de M. Necker en administration; et M. de Maurepas, qui, dans ses entretiens avec lui, avait été frappé de sa supériorité, le fit nommer directeur du trésor royal en 1777, dans un moment où les finances de France forçaient déjà à sortir de la routine des choix , pour chercher le secours du génie.
On a dit que M. Necker ne connaissait pas les hommes, parcequ'il a toujours voulu les conduire par la raison et la morale, et que depuis la révolution de France beaucoup de gens sont disposes à trouver de la niaiserie dans ces sortes de moyens. Mais je puis dire avec certitude que ce n'est point par une estime exagérée des hommes en général , mais par un respect scrupuleux pour la vertu, qu'il ne s'est point écarté des principes qu'elle impose. Il connaissait parfaitement la politique du machiavélisme ; il avait mille fois plus de finesse dans l'esprit qu'il n'en faut pour manier la ruse. Il était impossible de pénétrer avec plus de sagacité et de promptitude le caractère et l'esprit de ceux avec qui il avait affaire. On remarquera sûrement dans les pensées que je publie, dans le Bonheur des sots, dans plusieurs morceaux des ouvrages de M. Necker, une grande connaissance du cœur humain , et quelquefois même une disposition satirique dans la manière de peindre et de juger. Aucun des gens d'esprit qui ont vécu avec mon père ne me désavouera quand j'affirmerai que cet homme, désarmé par sa bonté, par ses scrupules, par sa délicatesse, eût été très redoutable si, s'abandonnant à son talent, à son adresse, à la rapidité de ses aperças, il s'était permis de tromper ou de corrompre. Quand il avait jeté un coup d'œil sur un homme , quand il lui avait parlé seulement un quart d'heure, il s'en formait l'idée la plus juste, je dirai même la plus piquante, parcequ'elle était détaillée, parceque les remarques les plus fines le conduisaient aux résultats les plus sûrs , et qu'il surprenait le caractère des hommes dans tous les mouvements imperceptibles , involontaires, indéfinissables , sur lesquels l'art ne peut rien , mais
que la nature s'est réservés pour se faire connaître au génie ^ J'ai dit que M. Necker avait réussi à captiver tous ceux à qui il avait désiré de plaire; et s'il ne s'était pas quelquefois livré au dégoût des intérêts actifs et bornés de la vie réelle, son influence sur les hommes aurait été beaucoup plus grande. Il avait inspiré^ comme simple représentant de la république de Genève, une telle affection à M. de Choiseul , alors le plus puissant ministre de France, que le gouvernement de Genève ayant imaginé une fois d'envoyer un homme d'esprit à Paris pour traiter en particulier avec M. de Choiseul, ce ministre écrivit à M. TSecker : « Dites à « vos Genevois que leur envoyé extraordinaire ne mettra pas le « pied chez moi, et que je ne veux avoir affaire qu'à vous. » Mon père m'a dit que ce premier succès de sa vie politique était celui qui lui avait causé le plaisir le plus vif. Quand il parlait de luimême, et des mouvements d'ambition ou d'amour -propre qu'il avait éprouvés, il intéressait toujours , parceque l'imagination se mêlait à toutes ses impressions, et que successivement il s'était lassé de tout ce qu'il avait obtenu, non par le désir d'obtenir encore plus, mais par cette sensibilité et cette élévation d'ame que les événements extérieurs ne peuvent jamais satisfaire.
Deux conversations avec M. de Maurepas avaient suffi pour le déterminer à proposer M. Necker pour directeur du trésor royal ; pendant une très courte maladie de M. de Maurepas, mon père
' Mon père, dans sa première jeunesse, a composé quelques comédies , dans lesquelles se trouve beaucoup de ce qu'on appelle la force comique , et cette force comique suppose toujours une grande conna'feance du cœur humain ; il eut alors lidée de les faire représenler, mais les affaires lui en ôtèrent le temps. U m'a souvent dit , depu's. que ail avait d^nué ces pièces au théâtre , tout le cours de sa vie en eût été changé; car, en France, on n'aurait pas choisi pour minis're d'état un homme qui aurait Cf mposédes comédies dont le sujet n'avait rien de sérieux, et qui consistaientseulement en des scènes de plaisant-rie et de moque; ie très forte, quoique de bon goût. C'est encore un contraste Lien singulier, que l'homme le plus imposant dai.s ses manières , le plus majestueux dans son style , le plus mélancoliqiie dans ses sentiments, eût pourtant dan> resprit. quand il s'y livrait, une sorte de gaieté tellement originale, tellement frappante, qu'elle eût fait rire aux éclits une assemblée dans laquelle même la classe du peuple se serait trouvée : cette bizarrerie, ou plutôt cette faculte de plus, me paraît si pi luante à remarquer, que j'étais un moment tentée de publier ces comédies ; mais je ne me suis pas senti la disposition qu'il fallait pour mettre ce travail en ordre, et, d'ailleurs, il faut que les enfants d'un grand homme n'existent plus , il faut qu'on n'ait plus l'espérance de leur faire du mal en attaquant sa mémoire , pour qu'on ait en France la sorte de bonne foi nécessaire pour juger le génie tout entier. Depuis long-temps, dans notre pays , les hommes ni les choses ne sont plus étudiéfs pour elles-mêmes , on n'y cherche pas ce qu'elles sont , mais ce qu'on peut en dire; et l'on doit se présenter toujours sérieusement à ce peuple d'écrivains qui se croit encore gai , mais dont la gaieté n'est plus qu'une arme offensive» et non un jeu de l'imagination.
travaillant seul , pour la première fois , avec le roi , en obtint la nomination de M. le maréchal de Castries au ministère de la marine. Le maréchal de Castries était un homme généralement estimé ; mais le roi le connaissait peu, et une heure avant l'arrivée de mon père, il ne pensait nullement à le choisir. Ce trait du crédit que mon père avait acquis sur le roi en si peu de moment devint la principale cause de la jalousie deM.de Maurepas contre lui, La reine, jusqu'au moment où les partis politiques envenimèrent tout , se plaisait singulièrement dans la conversation de mon père. Enfin, je l'ai toujours vu aimé des hommes médiocres, quand il s'en faisait connaître, et des hommes supérieurs, dès qu'il se montrait à eux. On aimait M. Necker à proportion des idées et des sentiments dont on était capable ; et plus on possédait en soi-même, plus on découvrait en lui.
A l'appui de cette opinion, je citerai un trait choisi au hasard entre beaucoup d'autres. M. de Mirabeau, l'un des premiers juges en fait d'esprit, mais qu'on ne peut accuser de prévention en faveur de la morale, M. de Mirabeau eut un entretien avec mon père vers la fin de 1789, pour l'engager à le faire nommer ministre. Mon père , en rendant hommage à la supériorité des talents de M. de Mirabeau, lui déclara qu'il ne pouvait être son collègue. « Ma force à moi, dit-il à M. de Mirabeau, consiste dans la morale ; vous avez trop d'esprit pour ne pas sentir un jour la nécessité de cet appui : jusqu'à ce que ce moment soit arrivé, il peut convenir au roi, dans les circonstances actuelles, de vous avoir pour ministre, mais il ne se peut pas que nous le soyons ensemble. » En rentrant chez lui, M. de Mirabeau écrivit sur cette conversation des notes qui m'ont été communiquées, et dans lesquelles il déclare combien il a été frappé de la supériorité d'esprit de M. Necker. Tl commanda son buste, pour le faire poser dans la maison de campagne où il comptait se retirer ; ce buste, je l'ai racheté du sculpteur à qui Mirabeau l'avait commandé peu de temps avant sa mort. Il m'a paru curieux déposséder ce témoignage secret de la véritable opinion de Mirabeau, quand les calculs de son ambition l'engageaient si souvent à la démentir à la tribune. Si j'ai insisté sur ce talent qu'avait mon père de connaître et de captiver les hommes, c'est que j'ai entendu quelques amis superficiels prétendre qu'il en était privé, parcequ'il s'était constamment refusé à s'en servir selon les principes d'une politique immorale. Je le répète ici, les facultés de M. Necker n'avaient d'autres bornes que ses vertus;
et ce qui le caractérise peut-être d'une manière unique, c'est que, par la finesse même de son esprit, il n'aurait pas été étranger au plaisir d'employer avec art les combinaisons les plus subtiles et i'adresse la plus ingénieuse; mais la hauteur de son ame lui a toujours fait rejeter ce genre de talent bien loin de lui.
La même sagacité qui lui avait ouvert la route à la fortune et à la puissance aurait parfaitement suffi pour lui faire découvrir les mauvais moyens et les mauvais buts. Combien n'a-t-on pas vu d'esprits bien inférieurs au sien saisir toutes les ressources de la ruse et de la politique ! Et parmi les gens du peuple, ceux mêmes qui sont le plus incapables de comprendre une idée générale, une idée désintéressée , vous étonnent souvent par la finesse avec laquelle ils devinent tout ce que l'intérêt personnel peut conseiller. Mais M. Neckerne voulait pas dégager son esprit des liens de la plus scrupuleuse délicatesse; il ne le voulait pas, et il y avait à cette décision d'autant plus de mérite, que l'habileté en tout genre était une de ses qualités distinctives. Jamais personne n'est parvenu à le tromper sur rien , et sa pénétration était telle, qu'elle aurait pu le conduire à mépriser les hommes, s'il n'avait pas tout relevé, tout ennobli par cette indulgence sublime qui juge les actions à leur source, et confond dans le même sentiment de pitié les autres et nous-mêmes, les individus et l'espèce.
M. Necker, dans le cours de son premier ministère, eut à triompher de sa bonté naturelle, en supprimant des emplois qui privaient beaucoup de personnes , non de la fortune nécessaire , mais de celle qui contribue pourtant beaucoup au bonheur de la vie. Cette administration, dont lesecret était l'ordre et l'économie, le privait nécessairement de toutes les jouissances attachées au pouvoir; il ne s'est pas permis de donner une place à un seul de ses parents ni de ses amis , parcequ'il croyait devoir offrir ce sacrifice pour exemple et pour consolation à ceux dont il supprimait les places ou diminuait les appointements. Il travaillait sans relâche du matin au soir , et ne voyait presque que les personnes qui venaient se plaindre des retranchements qu'il leur imposait. Ma mère , de son côté , se livrait avec un zèle admirable aux soins des prisons et des hôpitaux ; il serait difficile de dire quels étaient, selon le langage du monde , leurs plaisirs à tous deux ; quels étaient les honneurs , la fortune , les avantages qu'ils comptaient retirer d'une telle vie : ils n'en attendaient rien d'humain que l'estime publique , et mon père l'obtenait à un degré qui
étonnera peut-être un jour , quand , en écrivant sa \ie politique , je donnerai quelques extraits de tous les genres d'hommages qu'il recevait alors K
Les administrations provinciales établies par M. Necker préparaient tous les ordres de Tétat à la connaissance de l'administration. La suppression du droit de mainmorte , la publicité de l'état des finances , le peuple soulagé de la plupart des impôts qui pesaient particulièrement sur la classe pauvre, toutes ces vues bienfaisafites réalisées pour la première fois , pénétraient d'admiration et de reconnaissance la classe éclairée et la classe souffrante, celle qui aimait le bien public et celle qui en ressentait les effets. Cependant les intérêts personnels blei^sés , la jalousie de M. de Maurepas, l'avidité de quelques courtisans, excitaient secrètement des libelles odieux contre M. Necker. Ma mère, en s'y montrant trop sensible , leur donna trop d'importance aux yeux de mon père. Il s'est fait depuis la loi de n'en lire aucun , et ses regards n'ont point été souillés par les misérables écrits dont la fausseté est encore plus connue par leurs auteurs mêmes que par les lecteurs. Mais la douleur de ma mère, cette douleur toute puissante sur le cœur de son mari, l'inquiétait malgré lui. Madame Necker écrivit à M. de Maurepas, à l'insu de M. Necker, pour lui demander de retirer sa faveur directe ou indirecte aux libellistes qui attaquaient M. Necker; et cette fausse démarche, apprenant à M. de Maurepas combien M. et madame Necker étaient sensibles à tout ce qui pouvait leur ôter la faveur de l'opinion publique, lui fit connaître quel était le plus sûr moyen de les blesser. Il faut se garder d'apprendre à ses ennemis comment ils peuvent vous faire du mal; mais presque jamais les femmes ne se laissent guider
* Je possède un nombre infini de lettres adressées à mon père et à ma mère par tous les liomm»^s les plus distingués de France, pendant Tespace de vingt années , à dater de 1773. U se peut que je publie un jour cette collection, qui seule donnera l'idée du mouvement des esprits en France àlceite époque ; on sera étonné d'y voir de certaines personnes qui depuis se sont décbaînées contre le doublement du tiers, et qui ont accusé mon père d'en être l'auteur, lui écrire avec une véhémence extraordinaire, les unes pour auplaudir à cette décision, les autres pour ss plaindre de ce qu'il n'en faisait pas assez pour la cause populaire. A la lêle des hommes éclairés et supérieurs de ce temps, Buffon, Thomas, Marmontel, Saint-Lambert, M. Suard, Fabbé Morellet, montrent leurs opinions avec une modéraUon et une indépendance qui pénètrent de respect pour leur caractère autant que pour leur esprit; et M. et madame Necker sont toujours unis, par leurs pensées ou parleurs actions, à la sainte liguequi existait alors pour l'honneur et le bien de la France.
U y a aussi dans cette coUectiou quelques lettres des étrangers les plus marquants de cette époque , l'abbé Galiani, le prince Henri , M. de Caraccioli , milord Stormond, etc.
par cette réflexion. Il leur semble qu'il suffit de dire , même à ceux qui les haïssent : Vous me faites souffrir , pour les désarmer. Les rapports politiques sont d'une nature plus âpre; et mon père ne tarda pas à s'apercevoir de la faute que ma mère avait commise.
M. de Maurepas et plusieurs autres personnes de la cour^ que la sévère économie de M. Necker importunait, excitèrent contre lui secrètement de nouveaux libelles : mon père ne demandait point qu'on en punît les auteurs ; il y en avait même plusieurs parmi eux qui possédaient des places dans sa dépendance, et à qui il les avait conservées ; mais il desirait, pour lutter avec succès contre des ennemis toujours croissants, une marque éclatante de la satisfaction du roi, telle que l'entrée dans le conseil , qui depuis lui fut accordée. Cette demande amena des discussions que les ennemis de M. Necker trouvèrent l'art d'envenimer ; il offrit sa démission, et elle fut acceptée.
Mon père s'est amèrement reproché dans la suite de n'avoir pas supporté les dégoûts qu'il éprouvait, pour accomplir les projets utiles et réparateurs dont il avait conçu l'idée; et il se peut en effet que s'il fût resté dans le ministère alors , il eût prévenu la révolution , en maintenant l'ordre dans les finances. On ne concevra pas, maintenant que de longues agitations politiques ont déshonoré successivement toutes les paroles ea France , on ne concevra pas comment il se peut que des libelles fussent, il y a vingt ans , un grand événement pour un ministre ; mais il est pourtant vrai que, dans un pays où la liberté de la presse n'existait pas comme en Angleterre , et où l'opinion publique avait acquis cependant une force morale étonnante , tout ce qui pouvait porter atteinte à la pureté de la réputation méritait une grande attention. D'ailleurs, la puissance de mon père consistait presque en entier dans la haute idée que l'on s'était formée de son caractère; et le respect qu'il inspirait eût été diminué, si oa l'avait vu supporter trop patiemment des outrages encouragés en secret par des personnes du gouvernement. Enfm , les âmes fiôres doivent se pardonner les inconvénients de cette fierté même ; ils tiennent à l'ensemble de leur caractère ; et quand cette susceptibilité, peutêtre trop grande, porte seulement à résigner ce que la plupart des hommes distingués eux-mêmes retiennent à tout prix, le pouvoir , il me semble qu'on pourrait aisément se croire justifié. Mon père ne pensait point ainsi ; son imagination , autant que sa
conscience , le rendait très sévère sur ses actions passées. Il s'est souvent pris lui-même bien injustement à partie , dans le secret de ses réflexions ; et certainement il a été plus malheureux dans cette première retraite du ministère , brillante , mais volontaire , qu'à répoque de la dernière qui lui faisait tout perdre , mais sur laquelle il ne pouvait pas hésiter.
Qu'elle fut belle, en effet, cette première retraite I la France entière ne cessa point de rendre hommage à M. Necker, et les Français ont tant de vivacité, tant de naturel , tant de grâce, quand ils rendent un généreux hommage à l'adversité non méritée ! Le roi de Pologne, le roi et la reine de Naples, l'empereur Joseph II 'j offrirent à M. Necker de venir gouverner les finances de leur état: il refusa tout par cet amour pour la France, la passion dominante de son cœur , alors et toujours , jusqu'au dernier moment, le plus vif intérêt de sa vie. Il écrivit dans sa retraite cet ouvrage sur l'administration des finances , qui fit la fortune de trois ou quatre libraires, s'imprima à cent mille exemplaires , et qui est consiiéré maintenant presque comme le seul livre classique en France sur les objets d'administration.
M. de Galonné , en 1787 , convoqua l'assemblée des notables ^ et dans son discours d'ouverture il attaqua la véracité du Compte rendu au roi par M. Necker. Il est aisé de supposer qu'un homme du caractère de M. Necker devait repousser une assertion si in-
^ Je ne puis me refuser à Iranscrire ici quelques fragments des lettres de l'impératrice Catherine, à l'époque de la retraite de mon père, qui lui ont été envoyées par M. Grimm, à qui elles étaient adressées.
Pétersbourg, du ^-7 juillet 178<.
« Enfin M. Necker n*est plus en place. Voilà un beau rêve que la France a fait , et une grande victoire pour ses ennemis. Le caractère de cet homme rare est à admirer dans ses dpux ouvrages, car le Mémoire vaut bien le Compte rendu. Le roi de France a touché du pied à une grande gloire. JVun das wird schon so bald nicht ivieder kommen, mais cela ne reviendra pas de sitôt. 11 fallait à M. Necker une tète de maître qui suivît ses enjambées. •
Pétersbourg, du — juillet nSl.
t Lakltre que M. Necker vous a écrite m'a fait grand plaisir : je suis seulement fâchée qu il ne soit plus en place. C'est un homme à qui le ciel a destiné la première place en Europe, sans contredit, pour la gloire. Il faut qu'il vive, il faut qu'il survive à une couple de ses contemporains, et alors cet astre sera à nul autre comparable, et
ses contemporains resteront loin derrière lui.»
De Pétersbourg, 8 novembre 1783.
« J'ai enfin pu lire lintroduction du livre de MiV.ecker; je viens de l'achever. Puisqu'il est sensible à lestirae, assurez-le de toute la mienne. On voit qu'il était à sa place, et qu'il la remphssait avec passion; il en convient lui-même. J'aime ce mot : Ce que j'ai fait, je le ferais encore. Et on ne parle point a'nsi sans être bon, et il faut l'être éperduraent, pour n'en rien avoir perdu après beaucoup de traverses. »
ET DE SA VIE PBIVÉE. 3'<d
jurieuse ; il envoya im mémoire au roi, avec des pièces justificatives qui prouvaient victorieusement l'exactitude du Compte rendu. Le roi, après l'avoir lu, voulut le garder pour lui seul, et désira qu'il ne fût point connu. Ceux des amis de mon père qui approchaient alors le roi l'assurèrent que s'il voulait faire le sacrifice de la publicité de ce livre, le roi était décidé à le rappeler au ministère dans peu de temps ; et en effet il n'y avait pas de doute que, selon tous les calculs humains , mon père ne renonçât entièrement à la possibilité de rentrer dans le ministère, en ne se soumettant pas, dans cette circonstance , au désir prononcé du roi. Mais mon père crut son honneur compromis par l'insulte qui lui avait été faite publiquement par le discours imprimé de M. de Galonné ; et plus la publication de sa réponse exigeait des sacrifices d'ambition , plus il croyait sa délicatesse engagée à cette publication. Je l'ai déjà dit , le sentiment le plus vif qui attachait mon père aux intérêts du monde , c'était l'amour de la considération et de la gloire ; il pouvait sacrifier ce sentiment à la vertu . mais jamais à des considérations d'un autre genre.
Dès que le roi eut appris que la réponse de M. Necker au discours de M. de Galonné était imprimée, il l'exila, par une lettre de cachet, à quarante lieues de Paris. J'étais bien jeune alors; une lettre de cachet, un exil, me paraissaient l'acte le plus cruel qui pût être commis : je jetai des cris de désespoir en l'apprenant; je n'avais pas l'idée d'un plus grand malheur. Toute la société de Paris, que des mœurs douces et une longue période de paix n'avaient point accoutumée à voir souffrir, vint en foule chez mon père, et s'exprimait publiquement avec indignation contre son exil. Mon père seul jugeait le roi, dans cette circonstance, comme il méritait d'être jugé ; il répétait qu'il avait dû être mécontent de ce qu'il ne s'était pas soumis à ses désirs, et depuis il m'a souvent donné, comme une preuve delà bonté de Louis XYI, ce dernier terme de sa colère. Un exil à quarante lieues de Paris avait été l'effet de son premier mouvement, et quatre mois après il mit un terme à cet exil, et peu de temps après, le 23 août 1788, il rappela M. Necker au ministère.
Je passai avec mon père le temps de son exil : combien alors il était calme et serein ! On lui écrivait tantôt qu'il allait être nommé ministre, tantôt qu'il ne le serait jamais, tantôt que tout était gagné, et huit jours après que tout était perdu. Il attendait les événements avec une sécurité que je lui ai toujours vue dans toutes
550 DU CARACTÈRE DE M. NECKEe",
les crises où il n'était exposé ni aux peines de cœur ni aux scrupules de la conscience.
Au moment où M. Necker fut rappelé pour la seconde fois dans le ministère, il venait de publier son ouvrage sur V Importance des opinions religieuses. Ce livre n'est-il pas une grande preuve de la tranquilité de son ame, dans les circonstances qui auraient dû le plus agiter un ambitieux? Les bommes du monde ont souvent écrit sur la religion dans la retraite , au déclin de leur vie, lorsqu'il n'y avait plus pour eux d'autre avenir que l'éternité : mais il est bien rare que dans l'intervalle de deux ministères, au milieu de toutes les vicissitudes d'une telle attente, un bomme d'état se soit voué à un travail sans rapport immédiat avec l'administration, à un travail qui fera sa gloire dans la postérité, mais qui ne servait en rien à ses intérêts présents. Au contraire, M. Necker s'exposait par cet ouvrage à perdre quelques uns de ses partisans dans une classe très distinguée ; car il fut le premier et même le seul, parmi les grands écrivains, qui signala dès-lors la tendance à l'irréligion ; cette tendance succédait au bien réel qu'on avait fait encombattant l'intolérance et la superstition. M. Necker lutta, sans aucun aide alors, contre cette aride et funeste disposition ; il lutta, non avec cette baine pour la pbilosopbie, qui n'est qu'un changement d'armes dans les mêmes mains, mais avec ce noble enthousiasme pour la religion, sans lequel la raison n'a point de guide et l'imagination point d'objet, sans lequel enfin la vertu même est sans charmes et la sensibihté sans profondeur.
Parmi les hommes d'état, l'on compte Gicéron, le chancelier de l'Hospital et le chancelier Bacon, qui, au milieu des agitations politiques, n'ont jamais perdu de vue les grands intérêts de l'ame et de la pensée solitaire ; mais mon père fit paraître son livre dans un moment particulièrement défavorable aux opinions qu'il soutenait, et il fallait toute la précision de M. Necker en matière de calcul, pour n'être pas alors appelé un rêveur, en s'occupant d'un tel sujet. Il y a dans toutes les époques une vertu qu'on traite de niaiserie : c'est celle qui est véritablement une vertu, parcequ'on ne peut pas s'en servir comme d'une spéculation.
Le second ministère de M. Necker, depuis le 25 août 1788 jusqu'au 14 juillet 1789, est précisément l'époque qu'un parti parmi les Français s'est acharné à défigurer. Je répète ici que je prends l'engagement, quand j'écrirai la vie politique de mon père, de prouver, par l'histoire même de la révolution, que ce parti s'est
cons'amraent mépris sur ses véritables intérêts, sur la force des événements et sur le caractère des personnes; mais il me semble qu'il est déjà reconnu, par tous ceux qui ont étudié la conduite et les écrits de M. Necker, qu'il n'a pas eu un seul instant l'idée de faire une révolution en France. I! croyait, en théorie, que le meilleur ordre social pour un grand état, c'est une monarchie limitée, telle que celle dont l'Angleterre offre l'exemple : cette pensée domine dans tous ses écrits ; et de quelque opinion politique que l'on soit, l'on ne peut nier, je pense, que l'amour de l'ordre et de la liberté nV règne avec la double force de la sagesse de l'esprit et de l'élévation de l'ame ; mais les opinions politiques de mon père étaient, comme tout lui-même, entièrement soumises à la morale ; il avait des devoirs envers le roi, comme son ministre ; il craignait fortement les suites d'un mouvement insurrectionnel quelconque, qui devait compromettre le repos et la vie des hommes; et si l'on pouvait lui faire un reproche comme homme d'état, dans le sens qu'on attache vulgairement à ce mot, c'était d'avoir autant de scrupule sur les moyens que sur le but, et de placer la morale, non-seulement dans l'objet que l'on se propose, mais dans la route même que l'on suit pour y parvenir. Comment, avec un tel caractère, se serait-il permis, étant ministre du roi, de devenir l'instrument d'une révolution qui pouvait renverserle trône? Sans doute il aimait la liberté : quel est l'homme de génie et de caractère qui ne laime pas? Mais le devoir lui a toujours paru d'une origine encore plus céleste que les plus nobles sentiments de la terre; et dans l'ordre des devoirs,/les plus impérieux sont ceux qui nous lient individuellement; car plus les rapports s'étendent, moins l'obligation est précise.
M. Necker dit au roi, en prenant le timon des affaires, que si le gouvernement se trouvait jamais dans des circonstances qui parussent exiger la volonté sévère et violente d'un Richelieu, il n'était pas l'homme qui lui convenait pour ministre; mais que si la raison et la morale suffisaient, il se croyait en état de lui rendre encore de bons services. En effet, quand des penseurs éclairés étudieront l'histoire de la révolution de France, dans une époque eii tous ceux qui y ont pris part n'existeront plus, je suis convaincue que la conduite politique et les écrits de M. Necker donneront lieu à traiter de nouveau une question bien ancienne, mais toujours digne de l'attention des hommes : — Si la vertu est conciliable avec la politique ; s'il peut jamais être avantageux pour les nations que
ie petit nombre qui les gouverne dévie quelquefois des principes rigoureux de la morale. — La réponse à cette question juge la vie de M. Necker. Mais en supposant qu'on le condamne sous ce rap* port comme homme public, c'est une belle condamnation que celle qui porterait seulement sur son trop de vertu ; c'est un procès qu'il serait encore beau de perdre, et dont on appellerait peutêtre avec succès à l'expérience des siècles, à cette expérience qui est seule aussi imposante que le sentiment qu'elle doit juger, la conscience d'un honnête homme.
M. Necker a répété sans cesse dans ses écrits que la convocation des états -généraux était solennellement promise par le roi avant son entrée dans le ministère; que le doublement légal de la députation du tiers était tellement forcé par l'opinion d'alors, que si le roi l'avait refusé, il se fût montré inutilement injuste et dangereusement impopulaire. Cependant quel était le but de mon père, en repoussant avec tant d'instance quelques uns des titres qu'il pouvait avoir à la reconnaissance et à l'enthousiasme d'une grande portion de la nation française? Était-ce pour conquérir la fdveur du parti nommé aristocratique? il n'avait pas cherché cette faveur lorsque ce parti était puissant ; sans doute il le redoutait davantage dans sa proscription et dans son malheur; mais cependant il n'a jamais écrit aucune de ces paroles irrévocables en fait d'opinions politiques, qui seules réconcilient avec les partis exagérés ; il a toujours soutenu ces idées modérées qui irritent si vivement les hommes dont les idées extrêmes sont les armes et l'étendard. « Pourquoi donc, lui ai-je dit souvent, cherchez-vous à diminuer votre mérite aux yeux du parti populaire, vous qui ne prétendez pas du tout à captiver ses antagonistes? — Je veux, me répondit-il alors, exprimer la vérité, sans considérer jamais ses rapports avec mon intérêt personnel ; et si j'ai quelque désir qui ne regarde que moi, c'est qu'il soit généralement connu que je ne me serais jamais permis, quelles que fussent mes opinions individuelles, de faire, comme ministre, aucune démarche contraire aux obligations que ma place me faisait contracter envers le roi'. » Et quelle plus éclatante preuve mon père a-t-il
< Je n'ai pas besoin de dire qu'il ne me convient en aucune manière de mêler mes opinions personnelles an récit que je fais de la conduite de mon père ; mais s'il m'est permis déjuger, par mes propres impressions, de celles des véritables républicains de tous les pays et de tous les temps, il me semble qu'ils doivent approuver qu'un ministre, quelle que soit sa manière de penser, serve fidèlement le gouvernement dont il a accepté la confiance.
ET DE SA VIE PRIVEE. 55 :i
pu donner de ce respect pour ses devoirs envers le roi; que sa conduite le il juillet 1789!
L'on savait que dans le conseil M. Necker s'était opposé à l'ordre qui avait été donné de faire arriver à Versailles et à Paris des troupes allemandes et françaises; on savait qu'il avait été d'avis d'un accommodement raisonnable avec les communes, qui, en ne mettant pas dans le cas de recourir à la force, n'eût pas révélé le secret des dispositions insurrectionnelles des troupes, et n'eût point anéanti Tautorité royale, en apprenant au peuple que l'armée n'était plus dans sa main : mais un parti que la confiance a constamment perdu, et qui s'en est pris toujours à quelques hommes des difficultés qui consistaient dans l'ensemble des choses. ce parti, dis-je, persuada au roi qu'il suffisait de changer de ministre pour aplanir toutes les difficultés ; et cette mesure inconsidérée, cet acte véhément, sans force réelle, sans résolution de caractère pour le soutenir, amena le 14 juillet, et par le M juillet le renversement de l'autorité royale.
Le 1 1 juillet, au moment où mon père allait se mettre à table avec un assez grand nombre de personnes, le ministre de la marine vint chez lui, le prit à part, et lui apporta une lettre du roi , qui lui ordonnait de donner sa démission, et de se retirer hors de France sans bruit. Tout consistait dans ces mots sans bruit. En effet, les esprits étaient alors si exaltés, que si mon père avait laissé pénétrer qu'il était exilé pour la cause populaire, il n'y a aucun doute que dans ce moment la nation ne l'eût élevé à un degré de puissance très éminent. S'il avait nourri dans son ame la plus faible étincelle de l'esprit d'un factieux, s'il avait seulement permis à des sentiments bien naturels de le trahir un instant, son renvoi était découvert, on l'empêchait de partir, on l'amenait en triomphe à Paris, et tout ce que l'ambition des hommes peut désirer, il l'obtenait. La première cocarde qui fut portée à Paris , même pendant son absence, était verte, parceque c'était la couleur de sa livrée : deux cent mille hommes armés répétaient le nom de M. Necker dans toutes les rues de Paris, tandis que lui fuyait l'enthousiasme populaire avec plus de soin que n'en met un criminel à se dérober à l'échafaud. Son frère, moi, ses plus intimes amis, personne ne fut informé de sa résolution. Ma mère, qui était d'une santé très faible, ne prit aucune femme avec elle , aucun habit de voyage, de peur de faire soupçonner son départ. Ils montèrent tous les deux dans la voiture qui leur servait pour 3. 24
se promener le soir ; ils allèrent jour et nuit jusqu'à Bruxelles, et quand je les y rejoignis, trois jours après, ils portaient encore ce même habit de parure dont ils étaient revêtus lorsque , après un dîner nombreux, et pendant lequel personne ne se douta seulement qu'ils fussent agités, ils s'étaient éloignés en silence de la France, de leur maison, de leurs amis, et du pouvoir. Cet habit tout couvert de poussière, ce nom étranger que mon père avait pris pour n'être pas reconnu en France, et par conséquent retenu par Tamour qu'il y inspirait alors, toutes ces circonstances me pénétrèrent d'un sentiment de respect qui me fit me prosterner devant lui, en entrant dans la salle de l'auberge où je parvins à le découvrir. Ah! ce sentiment, je n'ai jamais cessé de l'éprouver, dans les plus petites circonstances de sa vie domestique comme dans la plus grande époque de sa carrière publique. La justesse, la vérité, l'élévation, la simplicité de ses sentiments, offraient, dans les détails de l'existence privée, l'emblème de son caractère tout entier.
On dit vulgairement qu'il n'y a point de héros pour ceux qui les voient de près : c'est que la plupart des hommes qui ont joué un grand rô'e politique n'avaient point les qualités de l'homme privé : mais quand vous retrouvez l'homme simple dans Thomme sublime, l'homme juste dans l'homme puissant, l'homme bon dans l'homme de génie, l'homme sensible dans l'homme illustre ; plus vous le voyez de près, plus vous l'admirez, plus vous retrouvez l'image de cette Providence qui préside aux cieux étoiles, mais ne dédaigne point de donner aux lis leur parure, et veille avec bonté sur la vie des passereaux.
Mon père a été souvent loué dans les écrits de sa femme et de sa fille, quoiqu'il nous fût bien aisé de nous élever jusqu'à comprendre cette modestie solidaire que l'on impose aux familles : mais nous découvrions en lui, dans son intérieur, des vertus si constantes et si naturelles, des vertus si fort en harmonie avec sa conduite et ses discours publics , que notre cœur avait besoin d'exprimer ce culte domestique qui remplissait notre vie ; oppressées par la reconnaissance et l'amour, nous bravions la vaine plaisanterie, qui devait s'émousser à la fin contre la vérité de nos sentiments.
M. Necker, en quittant Versailles, n'avait pas même pris de passe-port, de peur de mettre un individu quelconque dans sa confidtnce ; il se refusa scrupuleusement à tous les prétextes, à
tous les motifs même qui pouvaient retarder sa route. Arrivé à Valenciennes, le commandant de la ville ne voulait pas le laisser sortir sans passe-port ; mon père lui montra la lettre du roi : le commandant la lut, et reconnaissant en même temps mon père , d'après une gravure qu'il avait à sa cheminée, il le laissa aller, en soupirant sur les irréparables malheurs qu'allait entraîner ce départ. On avait proposé au roi de faire arrêter mon père, parceque personne ne pouvait croire qu'il prendrait de telles précautions, précisément contre l'enthousiasme qu'il excitait; mais le roi, qui n'a jamais cessé de rendre justice à la parfaite probité de M. Necker, assura qu'il partirait secrètement s'il le lui ordonnait. On a vu que le roi ne s'était pas trompé.
Le 12 juillet au matin, je reçus une lettre de mon père, qui m'annonçait son départ, et m'ordonnait d'aller à la campagne , de peur qu'on ne voulût, à cause de lui, me rendre quelques hommages publics à Paris. En effet, des députations de tous les quartiers de la ville vinrent dans la matinée même chez moi, et me tinrent le langage le plus exalté sur le départ de M. Necker, et sur ce qu'il fallait faire pour forcer son retour. Je ne sais ce qu'alors mon âge et mon enthousiasme m'auraient inspiré, mais j'obéis à la volonté de mon père ; je me retirai sur-le-champ à quelques lieues de Paris. Un nouveau courrier de lui m'apprit sa route, dont il m'avait encore fait un mystère dans sa première lettre, et le 13 juillet je partis pour le retrouver.
Mon père avait choisi Bruxelles, comme une frontière moins éloignée que celle de Suisse, précaution de plus pour ne pas augmenter la chance d'être reconnu. Pendant les vingt- quatre heures que nous y passâmes ensemble à préparer le long voyage qui lui restait à faire par l'Allemagne pour retourner en Suisse, il se rappela que, peu de jours avant son exil, MM. Hope, banquiers d'Amsterdam, lui avaient demandé de cautionner sur sa propre fortune, sur ses deux millions déposés au trésor royal, un approvisionnement en blés, qui était indispensable à la nourriture de Paris, dans cette année de disette. Les troubles de France inquiétaient beaucoup les étrangers, et la caution personnelle de M. Necker leur inspirait la plus parfaite confiance ; il n'hésita pas à la donner. Mais ce n'est pas tout encore : arrivé à Bruxelles, il craignit que la nouvelle de son exil n'effrayât MM. Hope, et qu'ils ne suspendissent leur approvisionnement. Il leur écrivit de là qu'il maintenait de nouveau sa garantie. Exilé, proscrit, il expo-
sait la plus grande partie de ce qui lui restait encore, pour préserver les habitants de Paris du mal que pouvait leur faire l'embarras ou rinexpérience d'un nouveau ministre. 0 Français ! ô France! c'est ainsi que mon père vous a servis.
Lors du premier travail du successeur éphémère qu'eut alors M. Ncc'ker, le premier commis des finances, M. Dufrêne de Saint- Léon, fut appelé à présenter, dans la correspondance ministérielle, la réponse de MM. Hope, qui acceptaient la première caution que mon père leur avait offerte. J'ignore ce que pensa le successeur sur cette manière de servir le roi, sans appointements, et en risquant encore, pour le bien de l'état, sa fortune personnelle; mais qu'y a-t-il de plus noble, de plus beau, de plus antique, que de confirmer, du fond de l'exil, un tel sacrifice ; d'être, à ce point, exempt du sentiment le plus commun aux hommes, le désir que leur successeur les fasse regretter, et que leur absence soit fortement sentie !
Mon père partit seul avec M. de Staël, pour aller à Bâle par l'Allemagne : nous le suivîmes un peu plus lentement, ma mère et moi, et nous fûmes atteintes à Francfort par l'envoyé qui portait les lettres du roi et de l'assemblée nationale. Ces lettres rappelaient M. Necker, pour la troisième fois, au ministère. Il semblait alors que nous touchions au faîte des prospérités : c'est à Francfort que j'appris cette nouvelle, à ce même Francfort où une destinée bien différente devait m'appeler quatorze années après.
Ma mère, loin d'être éblouie par tous ces succès, n'avait point envie que mon père acceptât son rappel : nous nous réunîmes à lui à Bâle, et c'est là qu'il se décida. Il me permit de l'entendre parler sur les motifs de sa décision, et j'atteste que ce fut avec un profond sentiment de tristesse qu'ii se résolut à revenir. Il avait appris les événements du 14 juillet, et sentait parfaitement que son rôle allait changer, et que c'était l'autorité royale et ses partisans qu'il aurait à défendre. Il prévoyait aussi qu'en perdant sa popularité pour soutenir le gouvernement , il n'aurait jamais sur son chef, entouré comme il l'était, un pouvoir suffisant pour le diriger entièrement selon ce qu'il croirait le plus utile : enfin , l'avenir, tel qu'il a été, s'offrit à lui. Un devoir, une espérance, combattaient toutes ces craintes : il crut que sa popularité pourrait encore lui servir quelque temps à préserver les partisans de l'ancien régime des dangers personnels qui les menaçaient: et il
se flatta même un moment d'amener rassemblée constituante à faire avec le roi des conditions qui pussent donner à la France une monarchie limitée. Cette espérance, cependant, était bien loin d'être ferme. Il se disait, il nous disait toutes les chances qui pouvaient Vanéantir ; mais il craignait les reproches qu'il se ferait à lui-même si, refusant d'essayer encore d'arrêter le mal, il pouvait s'accuser dans sa retraite de tous les malheurs qu'il n'aurait pas essayé d'empêcher K Cette terreur du remords a été toute puissante sur la vie de mon père : il était enclin à se condamner dès que le succès ne répondait pas à ses efforts ; sans cesse il se jugeait lui-même de nouveau. On a cru qu'il avait de l'orgueil, parcequ'il ne s'est jamais courbé ni sous l'injustice ni sous le pouvoir : mais il se prosternait devant un regret du cœur, devant le plus subtil des scrupules de l'esprit, et ses ennemis peuvent apprendre avec certitude qu'ils ont eu le triste succès de troubler amèrement son repos, chaque fois qu'ils l'ont accusé d'être la cause d'un malheur, ou de n'avoir pas su le prévenir.
Il est aisé de concevoir qu'avec autant d'imagination et de sensibilité, quand l'histoire de notre vie se trouve mêlée aux plus ter-
* On a trouvé dans les papiers du frère aîné de mon père, qui ne lui a pas , hélas l survécu long-temps, une lettre qui explique si simplement et si naturellement ce que mon pore éprouvait alors, ce quil confiait à son ami le plus intime, dans l'époque la plus remarquable de sa vie, qu'il m'a paru intéressant de la publier.
« Bûle, 24 juillet «789.
« Je ne sais pas où tu es, mon cher ami, n'ayant aucunes nouvelles de Paris, de fraîche date. Je suis arrive ici lundi dernier , 20 de ce mois, et cha |ue jour j'ai eu dans l'idée que je te verrais arriver, parceque tu aurais pris cette route en apprenant que j'allai sen Suisse de Bruxelles, par l'Allemagne. J'avais devancé madame Necker, aj'ant pour compagnon M. de Staël; et n lUs avons traversé l'Allemagne sans accident, sous des noms empruntés. Hier, j'ai vu arriver madame Necker et ma fille, qui ont supporté la fatigne du voyage m^eux que je ne l'espérais. Elles ont été précédées de quelques heures par M. de Saint-Léon, qui m'avait cherché à Bruxelles, et qui avait ensuite suivi ma route ; il m'a apporté une lettre du roi et des états-généraux , pour m'inviter et me presser de retourner à Versailles y reprendre ma place. Ces circonstances m'(mt rendu malheureux ; je touchais au port, et je uj'en faisais plaisir ; mais ce port n'eût pins été tranquille et serein, si j'avais pu me reprocher d'avoir manqué de courage, et si l'on avait pu dire et penser que tel ou tel maltieur, je l'aurais prévenu. Je retourne donc en France, mais en victime de l'estime dont on m'honore. Madame ISecker partage ce sentiment avec plus de force encore, et notre changement de plan est un acte de résignation pour tous deux. Ah ! Coppet , Coppet 1 j'aurai peut être bientôt de justes motifs de le regretter: mais il faut se soumettre aux lois de la nécessité et aux enchaînements d'une destinée iocompréhensible. Tout est en mouvement en France ; il vient d'y avoir encore une scène de désordre et de sédition ouverte à Strasbourg. Il me semble que je vais rentrer dans le gouffre.
t Adieu, cher ami. »
ribles événements politiques, ni la conscience, ni la raison, ni l'estime même du monde, ne rassurent entièrement l'homme de génie, dont l'ardente pensée, dans la solitude, s'acharne sur le passé. Je conseille aux jaloux d'envier les grandeurs , la fortune, la beauté, la jeunesse, tous ces dons qui ne font qu'embellir l'extérieur de la vie ; mais les éminentes distinctions de l'esprit et de l'ame causent un tel ravage dans le sein qui les recèle; la destinée humaine, telie qu'elle est , peut si rarement se trouver en harmonie avec cette supériorité, qu'il est bien injuste de la haïr.
Quel moment de bonheur, cependant, que celte route de^Bâle à Paris, telle que nous l'avons faite , lorsque mon père se fut décidé à revenir ! Je ne crois pas que rien de pareil soit jamais arrivé à un homme qui n'était pas le souverain du pays. La nation française, si animée dans l'expression de ses sentiments, se livrait pour la première fois à un espoir tout nouveau pour elle , et dont rien encore ne lai avait appris les bornes. La liberté n'était connue de la classe éclairée que par les sentiments nobles qu'elle rappelle , et du peuple, que par des idées analogues à ses besoins et à ses peines. M. Necker paraissait alors le précurseur de ce bien tant attendu. Les acclamations les plus vives raccompagnaient à chaque pas, les femmes se mettaient à genoux, de loin, dans les champs, quand sa voiture passait ; les premiers citoyens des lieux que nous traversions prenaient la place des postillons pour conduire nos chevaux sur la route , et dans les villes , les habitants les dételaient pour traîner eux-mêmes la voiture. L'un des généraux de l'armée française, renommé brave entre les braves', fut blessé par la foule, dans l'une des entrées triomphales; enfin, aucun homme, parmi ceux qui ne sont pas sur le trône, n'a joui à ce point de l'affection du peuple. Hélas ! c'est moi surtout qui en ai joui pour lui, c'est moi qu'elle enivrait; c'est moi qui ne dois pas être ingrate envers ces jours , quelles que soient maintenant les amertumes de ma vie ; mais mon père n'était dès-lors occupé qu'à calmer une exaltation bien redoutable pour tous ceux qui composaient le pirti vaincu.
La première démarche de M. Necker, en arrivante Baie, fut d'aller voir madame de Polignac , qui s'était toujours montrée fort opposée à lui , mais qui l'intéressait dans ce moment , parcequ'elle était proscrite. Il ne cessa pas, sur sa route, de rendre service aux personnes de l'opinion aristocratique, qui s'échappaient en grand
* Le général Junot.
nombre de Paris : plusieurs lui demandèrent des lettres de sa main pour traverser les frontières sans danger. Il en donna à tous ceux qui étaient exposés ; il savait cependant combien , en agissant ainsi, il se compromettait; car il faut remarquer, pour sentir tout le prix d'une telle conduite, que mon père, par réflexion et par nature, possédait une rare prudence , et qu'il ne faisait presque jamais rien par rimpulsion du moment. Son esprit avait un défaut pour l'action, c'était d'être susceptible d'incertitude; il combinait toutes les cbances , et ne s'étourdissait jamais sur la possibilité d'ua inconvénient : mais lorsque l'idée d'un devoir lui était présentée , toutes les puissances calculatrices de sa raison se courbaient devant cette loi suprême , et, quelles que pussent être les suites d'une résolution que la vertu lui commandait, c'était la seule circonstance dans laquelle il se décidait sans hésiter.
Dans presque tous les endroits où mon père s'arrêtait pendant son voyage, il parlait au peuple qui l'environDait sur la nécessité de respecter les propriétés et les personnes; il demandait à ceux qui lui montraient tant d'amour, de lui en donner pour preuve l'accomplissement de leurs devoirs : il acceptait son triomphe avec un sentiment religieux pour la vertu , religieux pour l'humanité, religieux pour le bien public. Qu'est-ce donc que les hommes, si ce n'est pas ainsi qu'on mérite leur estime et leur respect? qu'est-ce donc que la vie, si ce n'est pas sur une telle conduite que repose la protection divine?
A dix lieues de Paris, on vint nous dire que le baron de Besenval , l'un des hommes les plus menacés par la fureur populaire , était ramené prisonnier à Paris , ce qui l'aurait infaiiliblem.ent fait massacrer dans les rues. On arrêta notre voiture au milieu de la route , pour demander à mon père d'écrire aux autorités qui conduisaient à Paris le baron de Cesenval , qu'il prenait sur lui de les engager à suspendre l'exécution de l'ordre qu'elles avaient reçu de la commune de Paris , et à garder le baron de Eesenval où il était. C'était beaucoup hasarder que de faire une teUe demande, et mon père n'ignorait pas à quel point la faveur qu'on tient de la popu'arité est aisément détruite : c'est une sorte de puissance dont il faut jouir sans en user. Il écrivit cependant à l'instant même sur ses genoux , dans sa voiture ; le moindre délai pouvait coûter la vie au baron de Besenval , et jamais mon père ne se serait pardonné de n'avoir pas empêché la mort d'un homme, quand il le pouvait. Je ne sais ce qu'on peut dire politiquement
de ce profond respect pour la vie des hommes, mais il me semble cependant que l'espèce humaine n'est pas intéressée à le dénigrer.
Arrivé à Versailles, il fallait que mon père allât à la commune de Paris , pour lui exposer sa conduite dans l'affaire de M. de Besenval ; il s'y rendit , et ma mère et moi nous le suivîmes. Tous les habitants de Paris étaient dans les rues, aux fenêtres et sur les toits : tous criaient, Vive M. JSecker! Mon père entra à l'hôtelde-ville au milieu de ces acclamations; il y prononça un discours qui avait pour unique but de demander la grâce de M. de Besenval , et que l'amnistie fût étendue à toutes les personnes de son opinion. Ce discours entraîna les nombreux auditeurs qui l'écoutaient ; un sentiment de pur enthousiasme pour la vertu et la bonté, un sentiment qui n'était excité par aucun intérêt ni par aucune opinion politique , s'empara de près de deux cent mille Français qui se trouvaient rassemblés , soit dans riiôtel-de-ville, soit sur la place qui Teuvironne. Ah ! qui n'aurait pas en ce moment aimé la nation française avec passion ? Jamais elle ne se montra plus grande que ce jour où elle ne songea qu'à être généreuse; jamais elle ne se montra plus aimable que ce jour où son impétuosité naturelle prenait un libre essor vers le bien. Quinze ans se sont passés depuis ce jour, et rien n'a pu affaiblir cettejmprcssion, la plus vive de ma vie. Mon père aussi, dans les événemen's de tout genre qui sont arrivés depuis , avait conservé sur le nom de France cette indéfinissable émotion qu'on ne peut expliquer qu'aux Français ; car ce n'est pas assurément que plusieurs événements de la révolution aient permis d'estimer constamment cette belle France; mais elle Càt si favorisée du ciel , qu'on s'attend toujours à lui voir mériter les bénédictions qu'elle a reçues.
Il existe un bien petit nombre de femmes qui aient eu le bonheur d'entendre répéter à tout un peuple le nom de l'objet de leur tendresse; mais celles-là ne me démentiront pas, quand je dirai que rien ne peut égaler l'émotion que font alors éprouver les acclamations de la multitude. Tous ces regards qui semblent un moment animés par le même sentiment que vous , ces voix sans nombre qui retentissent toutes à votre cœur, ce nom qui s'élève dans les airs , et semble vous revenir du ciel après avoir passé par les hommages de la terre ; cette électricité tout-à-fait inconcevable, que les hommes se communiquent les uns aux autres par les sentiments vrais qu'ils éprouvent ensemble ; tous ces mystères de
ET DE SA VIE PRIVÉE. 06 ï
la nature et de la société viennent ajouter encore au plus grand de tous les mystères , à l'amour, à l'amour filial ou maternel , mais enfin à l'amour ; et notre ame succombe à des émotions plus puissantes qu'elle. Quand je revins à moi, je sentis que j'avais touché aux bornes du bonheur possible. Je ne croyais pas cependant que ce moment de bonheur serait le dernier de ma vie ; je ne croyais pas que le déclin de ma destinée tint de si près à son commencement. Mon père était au comble de la gloire; il la faisait servir, cette gloire, aux plus chéries de ses espérances, à rhumanité, à la réconciliation, à l'indulgence ; mais depuis ce jour d'éternel souvenir pour les siens et pour la nation elle-même, depuis ce jour, dis-je , commencèrent les revers de sa destinée.
Presque tous les grands hommes ont dans leur histoire une époque de prospérité qui semble avoir lassé la fortune ; mais celui qui n'avait jamais laissé pénétrer dans son cœur un projet personnel, un des'r égoïste , ne pouvait-il pas espérer plus de constance dans le bonheur? Il ne l'obtint pas ; la Providence ne guida pas la révolution française dans les voies de la justice ; mon père, qui les suivait, dut être renversé, Le^soir même du triomphe à l'hôtelde-ville, M. de Mirabeau fit rétracter dans les sections l'amnistie prononcée le matin , et il ne resta de ce beau jour à mon père que le plaisir d'avoir sauvé du massacre un vieillard, le baron de Besenval'. C'était encore beaucoup. Hélas! nous savons si peu ce que sont les angoisses d'une mort cruelle , qu'il suffirait peut-être de l'avoir épargnée à un seul homfme, pour garder à jamais dans son ame l'inépuisable douceur d'un honorable souvenir. Et ne lira-t-on pas toujours avec intérêt, dans l'histoire , qu'il a existé un grand homme d'état qui croyait que la morale , la sensibilité, la bonté, s'accordaient parfaitement avec les talents nécessaires pour le gouvernement d'un empire? ne sera-t-il pas doux de penser que cet homme était accessible à la générosité , à la pitié , et que tous ceux qui souffraient de quelque manière dans la vaste France pouvaient se dire : « S il le sait et s'il le peut , nous serons soulagés ? » Ah ! n'est-ce pas assez de la main de fer de la destinée? il ne faut pas que les hommes soient inflexibles comme elle; nous avons tous besoin de compassion; les plus heureux n'ont-ils pas pour perspective la vieillesse et la mort , et l'éternelle nature n'est- elle pas là pour les attendre? Comment donc cesserions-nous
* La plupart des cantons s;iisses, Berne, Soleure, etc., écrivirent à M. Necker pour le remercier d'avoir sauvé la vie à un de lears concitoyens.
562 DU CABACTÈRE DE M. KECICER,
d'admirer avant tout, dans les hommes puissants, l'humanité qui console, et la magnanimité qui pardonne !
Une année de disette , comme il n'en avait pas existé depuis près d'un siècle, vint se mêler, en 1789 et 1790, aux troubles politiques, et M. Necker, par des soins multipliés, obscurs, continuels, par ces soins qui ne rapportent aucune gloire éclatante, mais qui sont inspirés par le sentiment du devoir, sauva de la famine Paris et plusieurs autres villes de France : il fit venir des blés de toutes les parties du monde , s'occupa jour et nuit de cet intérêt, et souvent il a regretté l'impossibilité où il se trouvait alors de donner à la politique tout le temps qu'elle aurait exigé ; mais il avait une si vive terreur que Paris ne manquât de pain, au milieu des factions prêtes à se livrer la guerre , qu'il en fit une maladie de bile longue et dangereuse , origine des maux qui ont abrégé ses jours; car il mêlait les affections du cœur aux affaires politiques ; il aimait les hommes en les gouvernant.
J'ai lu dans ses papiers les lettres de la commune de Paris et des communes environnantes, pour le remercier des heureux efforts par lesquels il les avait préservées de la famine. Que de titres de ce genre , sur divers sujets , envoyés de tous les coins de la France , n'ai je pas trouvés ! Quelle déchirante lecture, malgré la gloire qu'elle répand sur une mémoire chérie ! Il y a peu d'années tant de bruit, et tant de silence maintenant ! tant d'éclat autrefois , et pour jamais tant de deuil ! On apprend la mort pour la première fois, quand elle tombe sur ce qu'on aime. Jusque là ce n'était qu'une terreur des ténèbres dont on avait tâché de détourner ses regards; mais à présent elle apparaît dans le jour ; elle est comme l'autre moitié de toutes les pensées de la vie ; et si le bonheur voulait renaître , elle serait là pour le flétrir.
M. Necker soutint , pendant les quinze mois que dura son dernier ministère , une lutte continuelle ea faveur du pouvoir exécutif, soit au-dehors de rassemblée constituante, s ât dans son sein; et sa position devenait chaque jour d'autant plus désavantageuse , que les hommes exagérés qui entouraient la cour lui avaient inspiré des soupçons contre ses intentions , et qu'il ne pouvait guider ceux qu'il était chargé de défendre. On parle beaucoup de la fermeté du caractère, et l'on a raison de la considérer comme une importante qualité dans ceux qui gouvernent : mais d'abord Je crois facile de prouver qu'en 1 789 et 1 790 , la fermentation des esprits était telle , qu'aucune force morale n'aurait pu
l'arrêter ; et secondement il est impossible d'avoir du caractère pour un autre. On lui prête son esprit, on lui prête ses ressources ; mais il y a quelque chose de si individuel dans le caractère, qu'il ne sert jamais qu'à soi. L'action personnelle du roi n'est point nécessaire dans le gouvernement constitutionnel de l'Angleterre ; mais dans les autres monarchies de l'Europe, surtout au milieu des crises politiques , un ministre ne peut jamais suppléer à l'énergie d'un roi ; et les discours qu'il compose pour lui ne servent souvent qu'à faire ressortir le contraste qui existe entre ce qu'on veut qu'il paraisse et ce qu'il est réellement.
Je dois convenir aussi que mon père , ménager par principe de tous les moyens de force et de violence, répugnant par caractère à toutes les ressources de la corruption, n'avait contre les factieux d'autres armes que la raison ; mais quand il aurait embrassé d'autres maximes , je crois fermement encore qu'on était dans des circonstances où le roi seul pouvait défendre le roi , et que les paroles d'un ministre qu'on savait sans influence à la cour ne pouvaient avoir la puissance d'un seul mot prononcé sur le trône.
M. de Mirabeau et ses adhérents , le soir même du jour où mon père revint de rhôtel-de-\ille, travaillèrent à le dépopulariser; ils l'abreuvèrent d'amertume dans les journaux , dans les libelles; ils firent enfin le siège de sa réputation. Et qui ne sait que, depuis la découverte de l'imprimerie, il y a dans les mains des hommes puissants un moyen terrible qui a besoin , comme tous les moyens de la société , d'ordre et de liber^té , pour ne pas tout confondre ou tout étouffer ?
Malgré les ennemis qui le persécutaient, M. Necker fit encore quelque bien partiel ; les restes de sa popularité lui servirent encore à préserver quelques \ies menacées : il inspira à l'autorité royale un langage qui soutenait encore l'opinion ; mais une double vertu diminuait doublement sa force, La cour, voyant baisser sa popularité , adhérait d'autant moins à ses conseils ; et le parti populaire , sachant que son crédit baissait à la cour, ne redoutait plus son influence. Sa force auprès de la cour consistait dans sa popularité , et il perdait cette popularité pour défendre la cour. Son crédit à la cour lui aurait donné de l'influence sur le parti populaire , et il n'obtenait pas ce crédit, parcequ'il avait soutenu d'abord le parti populaire contre la cour. Il ne faut pas qu'un tel spectacle décourage de la morale. Mon père (on l'a vu dans ses ouvrages) ne mit point en doute la fidélité de ce guide , quoiqu'il
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ne l'eut point fait triompher de ses ennemis. Si le succès était le but de la vie des hommes , ii n'y aurait point de vertu , il n'existerait que des calculs. Il faut donc croire qu'un grand dévouement est imposé aux consciences délicates pour un but inconnu , pour un but éloigné. Caton , en périssant dans l'enceinte d'Utique, n'a point sauvé la liberté de Rome; mais il a consacré dans tous les siècles une noble idée par un beau sacrifice. Qui sait si M. Necker, en se faisant martyr de l'union de la morale avec la politique , n'a pas donné plus de force à cette opinion par son génie, qu'il ne lui en a ôté par ses revers ?
En 1790 , dans cette année la plus pénible de toutes pour mon père , il vit tomber autour de lui ses espérances , ses projets , le souvenir du passé , la récompense de l'opinion , tout ce qui composait sa destinée, et néanmoins il ne dévia pas un seul instant de sa route généreuse. Un membre du comité des finances fit imprimer un livre appelé le Livre rouge, qui ne devait pas être public, puisqu'il contenait les dépenses secrètes du roi. M. Necker prit la défense de ce livre , dans lequel il n'y avait pas un seul article qui se rapportât au temps de son administration , et presque tous à celle de M. de Galonné, son antagoniste. On y trouvait entre autres quelques dons faits aux princes alors bannis de France, et qui se montraient dans l'étranger très opposés à M. Necker. Il n'en mit que plus de soin à justifier ces dons , et se servit, pour en parler, de ces expressions délicates où le respect du malheur est si noblement empreint. Un ressentiment n'a jamais approché de Tame de mon père , trop douce pour haïr, trop fière pour se croire insultée.
Un décret supprima les titres; M. Necker insista vivement pour que le roi lui refusât sa sanction , et il publia un mémoire contre ce décret , dans le moment où l'enthousiasme de l'égalité régnait le plus vivement en France. Ce n'étaient point les titres en général, mais l'utilité des titres dans une monarchie, qui était analysée dans ce mémoire. Il ne me convient point de discuter dans cet écrit les motifs philosophiques qui ont souvent inspiré à mon père des opinions qu'on pourrait considérer comme antiphilosophiques : il n'entre pas non plus dans mon sujet de faire remarquer à présent l'admirable réunion de contrastes, ou plutôt l'étendue d'esprit qui faisait de lui le plus véritable ami des institutions libres, et le plus habile défenseur des barrières fixes qu'on peut opposer à ces institutions; mais en publiant un jour les œuvres de mon père, j'y
joindrai le recueil de tous les mémoires qu'il a donnés au roi et à l'assemblée nationale pendant les quinze derniers mois de son administration , et j'annonce avec confiance que ces mémoires prouveront qu'il n'existe pas une injustice envers les opprimés . pas une faute en institutions politiques, qu'il n'ait signalée d'avance , et que l'on n'ait reconnue depuis.
Mais pouvait-on entendre Tharmonieuse voix d'une éloquence aussi pleine de raison que de sensibilité , à l'instant du réveil de toutes les passions politiques, lorsque l'espérance et la crainte avaient doublé d'activité dans toutes les destinées , et quand ce beau royaume de France était devenu , pour les enthousiastes de bonne foi, le plus vaste champ ou l'imagination pût s'exercer , et , pour les ambitieux calculateurs , le plus riche domaine que l'avidité de l'argent ou du pouvoir se fût jamais partagé ?
La maison de mon père , à Paris , fut menacée ; ma mère craignit pour ses jours ; et comme il n'avait plus aucun moyen d'être utile, il partit en 1790, en donnant sur les assignats un mémoire dans lequel il annonçait tout ce qui est arrivé depuis. Mais , tout en prédisant avec certitude la ruine des créanciers de l'état par le papier-monnaie , il laissa au trésor royal ses deux millions en dépôt. Il possédait cependant un bon du roi, qui l'autorisait à les reprendre quand il le voudrait; et, comme ministre des finances, il avait encore plus de facilité que qui que ce soit pour retirer ce qui lui était dû. Quelques personnes ont trouvé ce dernier acte de générosité presque blâmable ; et l'on pourrait le considérer ainsi , si l'on ne songeait pas que mon père voulait laisser un gage de son administration , et ne p^int détacher son sort des destinées de la France ; et que , d'ailleurs, tout en ayant lieu de craindre que les intérêts ne lui fussent payés en papier-monnaie, il n'était pas dans son caractère de croire possible que jamais le fonds d'une dette aussi sacrée pût être séquestré, même au milieu des plus violentes agitations politiques.
Mon père , en retournant en Suisse par Baie , fut arrêté à Arcis-sur-Aube, et menacé de perdre la vie à Vesoul , par l'effet des soupçons populaires que les libelles écrits contre lui avaient excités. On l'accusait d'avoir trahi les intérêts du peuple, de s'être mis du parti des émigrés, qui , dans l'étranger, ne se montraient certes pas ses amis : c'est ainsi qu'il refit cette même route que ftuiDze mois auparavant il avait traversée en triomphe. Crue! e
vicissitude, qui aurait aigri l'ame la plus courageuse, mais qu'une conscience pure pouvait seule supporter avec douceur !
Enfin, il arriva dans sa terre de Goppet, il y a maintenant quatorze années , et je l'y suivis bientôt après. Je le trouvai triste, rêveur, mais sans un seul sentiment d'amertume. Un jour il me parlait des députés de la ville de Tours , qui avaient logé chez lui quelques mois, pendant la fédération, et il me dit : « Dans cette vilie, on avait beaucoup de bienveillance pour moi il y a un an ; peut-être n'est-elle pas tout-à-fait détruite ; peut-être , dans cette partie de la France, m'aime-t-on encore ! » Il faut l'avoir connu, il faut avoir su comme son regard était élevé et noble, comme le son de sa voix était juste et doux, pour se faire une idée de l'effet de ces paroles sur un cœur qui Taimait avec passion. Ils étaient rares, ces moments où il laissait pénétrer jusqu'au fond de son ame. Sa manière habituelle était digne et contenue; et, dans ce qui lui était personnel surtout, il avait cette réserve qui est le premier caractère des impressions profondes. C'est à cette arrivée dans Coppet, dans ce lieu où il ne vit plus que par les amers regrets qui le rappellent, c'est à cette arrivée que commence l'admirable vie, sohtaireet résignée, qui lui a conciUé la vénération même de ses ennemis ; c'est là qu'il a composé, sur les diverses situations politiques de la France, des ouvrages qui ont obtenu successivement l'approbation de tous ceux dont l'opinion était vaincue, et lebiâme de tous ceux dont l'opinion était victorieuse. C'est dans cette retraite qu'il a développé une ame céleste, un caractère tous les jours plus pur, plus noble, plus sensible ; c'est là qu'il a imprimé daDS le cœur de tous ceux qui l'ont vu un sentiment que chacun , selon ses forces, conservera jusqu'à la mort.
C'est en écrivant la vie politique de mon père, que j'essaierai d'examiner le caractère et l'objet de ses écrits ; et comme quelques uns tiennent à des circonstances du moment, peut-être en détacherai-je un jour les idées générales, pour en faire un corps de doctrine politique qui retienne à jamais son nom. Je suis persuadée que parmi les admirateurs mêmes de M. Necker, il en est qui seront frappés de nouveau de son génie ainsi détaché de ses rapports avec les événements du jour; car il a été forcé d'employer beaucoup d'esprit à lutter contre ces événements passagers ; et c'est une chose curieuse que d'extraire de ses ouvrages les pensées à l'usage des siècles.
Le seul ouvrage de M. Necker, imprimé pendant sa retraite ^ qui n'ait poiat de rapport avec les sujets politiques , c^est son Cours de morale religieuse. La forme de ce livre, divisé en discours, ou plutôt en sermons, a déplu à quelques personnes. Il me semble néanmoins que cette forme est singulièrement propre au but que mon père s'était proposé. Elle fait d'abord sentir tout le parti qu'on pourrait tirer, dans notre religion, de l'éloquence de la chaire , et le mouvement animé qu'elle permet. Le retour des pensées les plus belles, des expressions les plus originales et les plus poétiques de l'Ecriture sainte, donne à ces discours un intérêt que la simple discussion ne pourrait avoir. Que de beautés de style , d'idées, de sentiments, n'y a-t-il pas dans cet ouvrage i Quelle profonde connaissance de la nature humaine, dans sa force et dans sa faiblesse; de cette nature sensible, orageuse, passionnée, qui caractérise tous ceux que les affections , les malheurs ou les talents arrachent au sommeil de l'ame et à la vulgarité de la vie physique! Quelle sublime indulgence, à côté de la plus austère pureté ! Quelles consolations pour toutes les douleurs, hors une seule , pour laquelle je demande en vain du soulagement à son admirable génie ! Il n'est pas une relation de famille, pas une situation de la vie humaine, la jeunesse, la vieillesse, l'adversité, la gloire, les fonctions pubhques, les devoirs privés , pas une situation pour laquelle il n'ait dit tout ce qu'il y a de plus intime et de plus vrai. Mais il faut avoir souffert pour l'entendre.
Plus un écrivain connaît le secret des caractères naturels et sensibles, moins il est compris par ceux qui se sont formés tout entiers pour l'existence extérieure, et ne recèlent rien en euxmêmes que les peines de l'amour-propre. Mais je crois pouvoir dire avec certitude que c'est l'un des premiers livres existants pour les âmes solitaires, pour les âmes qui s'approfondissent elles-mêmes par la réflexion , et s'en prennent de tout à leur propre conduite, plutôt qu'à celle des autres. Quelle émotion, hélas! la lecture des discours sur la mort et l'immortalité ne fait-elle pas éprouver! Celui qui n'est plus, parlant si vivement de la mort, regrettant à l'avance le printemps, la nature et toutes les beautés de la terre, qu'une nuit éternelle couvre à ses yeux maintenant ; celui qui n'est plus, compatissant aux regre's de ceux qui survivent, promettant l'immortalité; cette immortalité , noble espérance de le revoir, touchante communication avec lui ! 0 mon Dieu ! pardonnez aux faibles créatures si leur cœur, qui a tant
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aimé, ne se peint dans le ciel que le sourire de leur père, qui les recevra dans vos parvis !
La plupart des hommes arrivent au terme sacs avoir réfléchi 5ur la terrible mort; mais quand un génie lumineux plonge ses regards dans cet abîme . il semble qu'il saura n'y pas tomber, il semble qu'il plane au-dessus de cette mort qu'il contemple. C'était mon impression , quand je lisais ces admirables discours en présence de mon père, ^'ous étions là tous les deux ; tous les deux nous eo parlions : et cette puissance de la réflexion qui le transportait au-delà de lui-même, cette puissance serait détruite! ^'on ! loin, bien loin ceux qui le disent ; ils ne savent pas le mal qu'ils font ; ils ne voient la religion que comme un instrument de puissance dans la main des hommes ; mais quand c'est un dernier, tout-à-fait dernier espoir au fond du cœur; qu'ils le laissent, qu'ils passent à côté sans y toucher.
Mon père préside encore à l'éducation de mes enfants, par son Cours de morale religieuse : en l'écoutant, i!s élèvent leur ame à Dieu sur les ailes de leur père : cette lecture fait du bien à leur ame ; elle sert ainsi doucement a ceux pour qui la vie va commencer, et qui la voient arriver toute rayonnante d'avenir.
Je le dirai , de quelque manière que cette vérité soit reçue, quand je lis ces discours de mon père, quand je lis les divers morceaux de ses ouvrages qui ont rapport aux idées sensibles et aux pensées élevées, ce que je me reproche, c'est de ne pas assez exprimer ici la sincère, la profonde admiration qu'ils m'inspirent. Loin de dire, pour faire effet, un mot de plus que mon opinion, je retranche, pour faire effet, la moitié de cette opinion même, et je suis sûre que ma tendresse ne me fait point illusion. Il me semble que quand on s'est soi-même livré de tout temps à l'étude des lettres, on a sur les livres une sorte d'impartialité d'artiste, et je sais, du moins, qu'il m'arrive souvent de louer des écrivains qui m'ont personnellement attaquée, par cet amour pour le talent en lui-rtéme, qui l'emporte sur toute espèce de prévention. Je demanderai donc à ceux qui ne partageraient pas mon enthousiasme pour mon père, de reUre ses discours sur le i/îeurirc, sur l'indulgence, sur la vieillesse, sur la jeunesse, etc., et je dis avec certitude qu'ils seront profondément émus. Il y aune classe d'hommes qui ne veulent rien de la vie que la fortune et ses jouissances, et pour qui tous les sentiments, tous les principes, ne sont que des moyens, des ruses de guerre, qu'on emploie ou qu'on délaisse.
selon qu'ils servent ou qu'ils nuisent. Je n'attends de ceux-là que quelques plaisanteries plus ou moins légères, selon la disposition du jour; mais je dirais même à ces hommes : « Si des peines, de quelque genre que ce soit, vous menacent, non pas les peines du cœur, elles ne vous atteignent plus, mais la vieillesse, les infirmités, la ruine ou la disgrâce , que sais-je enfin , cette satiété de la vie, contre laquelle les richesses, le crédit, les plaisirs, l'essence de tout enfin ne peut rien, vous trouverez encore, dans je ne sais quel passage des écrits de M. Necker, de cet homme si différent de vous, une consolation, un mouvement de piété ; vous aurez votre part à son universelle bonté, et quelqi^e point de votre être, tout blasé , tout engourdi qu'il est , sera touché par son éloquence. »
Ce qui se fait sentir plus particulièrement, ce me semble, dans les ouvrages de M. Necker, c'est l'incroyable variété de son esprit. Voltaire est unique dans le monde littéraire, par la diversité de ses talents ; je crois M. Necker unique par l'universalité de ses facultés. La réunion et l'harmonie des contrastes est ce qui constitue , dans l'univers comme dans l'homme , la plus parfaite beauté ; la finesse et l'étendue, la gaieté de l'esprit et la mélancolie du cœur, l'énergie et la délicatesse, la précision et l'imagination, l'élévation des pensées et l'originalité de l'expression; toutes ces qualités, sans les défauts qui les accompagnent ordinairement, se trouvent dans les écrits de M. Necker. Partout c'est la force qui s'arrête à temps , l'esprit d'analyse qui ne décompose jamais les sentiments, et démêle toutes les causes sans refroidir une seule impulsion généreuse, sans flétrir un seul mouvement du cœur. En parcourant le monde idéal par l'imagination, il ne se met jamais en opposition, ni avec l'expérience, ni avec la raison ; il s'élève, mais il ne divague jamais. L'administrateur et le poëte s'unissent dans ses écrits par des liens sublimes, mais naturels; par cet ensemble de la pensée, qui embrasse tout à la fois ; par cet ordre admirable dans l'esprit, qui ne lui fait rien perdre de sa grandeur. Ainsi, les astres qui roulent sur notre tête sont guidés par des forces calculées et soumis à des lois positives , quoique leur marche majestueuse et leur région, si distante de la nôtre, semblent nous dérober ce qu'il y a d'immuable et de régulier dans leur course céleste.
L'ouvrage de mon père qui me reste, et que je publie, consiste en des pensées détachées et des morceaux séparés sur divers su-
jets : il en est qu'il a écrits dans différentes époques ; mais la plupart cependant ont été composés cet hiver. Je n'en ai supprimé qu'un très petit nombre , qui pourraient avoir rapport trop immédiatement à des sujets politiques. Je crois qu'aucun de ses écrits ne peut donner mieux l'idée de tout lui-même. Il y a une sagacité étonoaDte dans ses réflexions sur le cœur humain , et une force comique remarquable dans ses observations sur la société. Le même ouvrage renferme un morceau sur la métaphysiquCj sur le commerce des grains, et sur le bonheur des sots'. Pour traiter ces trois sujets il faut avoir dans la tête , si l'on peut s'exprimer ainsi , un clavier d'une singulière étendue ; et , à ces sujets déjà si opposés , il faut ajouter tous ceux qui sont traités avec une sensibilité profonde, et partout des beautés d'expression qui peignent, avec un charme égal, et l'abandon et la réserve, et la mesure et l'indépendance. Il se proposait d'augmenter beaucoup le nombre de ces pensées détachées; il a écrit des notes sur plusieurs sujets qu'il avait dessein de développer : la carrière politique qu'il avait parcourue l'avait conduit à ne traiter que des objets d'administration ou de haute utilité publique ; il trouvait donc un plaisir nouveau dans un travail libre sur tous les sujets, et faisait ai^si passer devant lui les observations de sa vie. C'est un grand malheur, en se plaçant seulement dans le point de vue des étrangers, que sa mort inattendue l'ait empêché de continuer à montrer ainsi le fond de sa pensée et de son ame ; il y avait là des trésors qui sont à jamais perdus, des aperçus si fins et si vrais, tant de conscience même dans l'esprit, une manière de juger exempte de préjugés comme libre de système , une faculté de penser qui n'était asservie ni par la méthode philosophique , ni par les opinions reçues , et se dirigeait elle-même par son propre essor et par sa propre force; enfm, quelque chose de vaste dans le coup d'œil qui ne se retrouvera peut-être jamais , car presque tous les hommes distingués sont dominés par la qualité supérieure qu'ils possèdent. L'homme ferme attribue tout à la volonté ; l'homme enthousiaste, à l'imagination; l'homme sensible, à l'affection; mais il faut l'incroyable diversité de talents et de situations dont se compose la vie de M. Necker, pour se placer comme lui au centre des choses , et pour observer avec le cœur humain une sublime impartialité : il faut avoir en soi des affinités avec
* Ce morceau est le seul qui ait été composé il y a beaucoup d'années; les autres sont écrits depuis deux ans.
tout; découvrir le mal et le bien : le mal , par la perspicacité , le bien par rana'ogie: mais ne rien ignorer, eiifni, de la constante variété comme du singulier ensemble des idées , du caractère et des sentiments des hommes.
Mon père, dans ses lettres les plus simples, avait , non pas du style , car il était trop naturel pour donner aux lettres le genre d'attention qu'il faut pour qu il y ait proprement du style, c'està-dire quelque chose de soutenu et de soigné ; mais il avait toujours cette justesse d'expression , qui n'est pas , je le crois, un simple mérite de l'esprit ; cette justesse qui suppose dans l'ame je ne sais quel son céleste avec lequel on accorde toutes ses paroles. Quand il voulait ice qui lui arrivait très rarement) faire seutirun tort, soit que ce tort fût celui d'une nation ou d'un homme, de sa fille ou de son ennemi, il s'exprimait avec une telle mesure, avec une telle délicatesse, que, si j'en puis juger par moi, tout le cœur était bouleversé. Ce qu'il se refusait à vous dire vous apparaissait avec d'autant plus de force; et loin de retrancher à ses paroles, on y ajoutait toujours et ses bienfaits qu'il ne rappelait jamais, et sa gloire qu'il semblait oublier pour ne récîam-er que l'affection et la justice ^
On a reproché au style de M. ?secker, dans ses écrits, trop de pompe, et par conséquent d'uniformité : ce défaut, s'il existe, ne se trouvera sûrement pas dans les pensées que je publie maintenant, et qu'il composait à loisir, sans aucune intention immédiate de les faire connaître. Mais dans les ouvrages que mon père a fait imprimer, il se considérait encore à quelques égards comme un homme public, et il y maintenait constamment, par habitude et par convenance , la dignité de ce caractère. Cependant il me semble qu'à travers cette dignité nécessaire, l'on aperçoit dans
* Je publierai aussi un jonr des l-^ttres de mon pèro : et c'est moi qui su's la plus riche entre ses amis, car il n'a pas laissé passer, quand nous étions séparés, un courrier, un seul Courrier, sans mecrire. Hélas I je n'ai pas trop de tous ces plans d'occupations rel.'itif à lui pocr me persuader, s'il se peut, que nos liens ne sont pas encore tous déchiré- ; mais je ciierai ici un mot d'une de ses lelties. qui dom.e un p°u 1 idée de sa manière délicate et contenue. Des paysans insurgés du p tys de Vaud Lrûlèient, il y a deux ans, les titres des propriétés se gneuriales; et le g.)uver.ne!r.ent, après cette insurrection , fit demander aux propriétaires des titn s incendiés d'écrire officiellement les plaintes qu'ils avaient à former contre les rebelles. « Je n'ai rien à « dire de particulier contre eux, écrivit mon père ; ils se sont conduits avec dé- « cence, le gejne adnii: » Que de réflexions à faire sur celt'^ simple phrase ! La bonté €t la fierté, qui n*^ permettent pas d'accnser. dans sa propre cause, même les coupables: et dans ce mot le genre admis, tout le blâme de l'homme juste, exprimé avec une grâce et une réserve qui sert de leçon à la faiblesse des gouvernants , comme à la
?^&^re des gouTernés.
672 DU CABACTÈRE DE M. RECREE,
les écrits de M. Necker les différents genres d'esprit qui se montrent d'une manière plus distincte dans ses pensées détachées. H n y a pas même jusqu'au talent de saisir avec force les ridicules des hommes,' et des ^choses , qui ne puisse se démêler facilement dans ses écrits politiques les plus graves. Il se permet, en variété de ton , tout ce que l'on peut se permettre sans porter atteinte à la considération de l'homme d'état; et M. Necker ne devait jamais sacrifier cette considération, même à un plus grand mérite littéraire .
Une des qualités les plus remarquables du style de M. Necker, c'est une parfaite harmonie; il ne pouvait pas supporter les phrases rudes et coupées, et il ne composait aucun morceau d'éloquence sans le lire haut, tout seul dans sa chambre. C'est certainement un des grands charmes du style que l'harmonie : il y a tant danalogie entre la nature physique et la nature morale, que toutes les affections de i'ame ont une inflexion de voix qui leur est propre, une mélodie de paroles qui est d'accord avec le sens de ces paroles elles-mêmes. La teinte générale des impressions de mon père , c'était une noble dignité ; et en observant l'harmonie de son style , on y sentira l'expression de ce caractère. Je crois cependant que s'il avait pu se résoudre à briser plus souvent ses phrases , à prendre quelquefois le ton familier , à faire descendre les lecteurs, pour qu'ils remarquassent plus vivement le retour des mouvements d'élévation , il aurait peut-être inspiré moins de respect, son style ne serait pas aussi classique , mais le commun des lecteurs sentirait plus distinctement toutes les idées qui sont en foule dans ses écrits. Il faut de l'attention pour apprécier en détail tout ce qu'il y a de fin , d'ingénieux, d'original, dans un style toujours soutenu. Si Bossuet n'était pas inégal, peut-être ses beaux morceaux causeraient-ils moins d'étonnement. La continuité du bien , en tout genre , n'obtient presque jamais la continuité de l'admiration.
Cette harmonie pleine de magnificence, qui se retrouve dans presque tous les ouvrages connus de M. Necker, prend un caractère entièrement différent dans le roman qu'il a composé, et qui termine ce recueil ; il se laissait aller , dans cet écrit , à son ame profondément sensible et douce , à une simplicité qui lui était naturelle , et à une éloquence aussi pleine de chaleur que de grâce. C'est surtout en lisant ce roman que l'on comprendra ce qu'il était dans son intérieur, et le désespoir que cause sa perte. Il y a précisément dix-huit mois que^Jcausant avec lui sur les re-
ET DE SA YIE PRIVEE. oTÎ
mans et leur difficulté , je pris la liberté de le défier d'en écrire un. Il me répondit qu'il croyait possible d'intéresser par l'amour conjugal plus vivement que par tout autre amour. Nous parlâmes d'un événement arrivé à Paris, et rappelé dans un journal, et je lui proposai ce sujet comme le plus difficile à traiter, selon moi. Il l'accepta , et quelques semaines après il me fit lire ce que je publie aujourd'hui. A présent que chaque mot retentit à ma blessure, à présent même je n'en reçois pas une impression plus forte qu'alors : il y a un degré de talent auquel rien ne peut ajouter ; et quand on pense que cet admirable langage d'amour , de passion, de sensibilité, de délicatesse, est l'ouvrage d'un homme de soixante-dix ans, d'un homme qui avait traversé les événements politiques les plus propres à dessécher le cœur , d'un homme qui s'est constamment occupé de calculs et d'affaires; quand on pense que le même nom se trouve au bas de Y Administrât ion des finances, et des Suites funestes d'une seule faute; que le même homme, dans un âge avancé, montre tout-à-coup, avec les talents qu'on lui connaissait déjà , la grâce de la jeunesse , la passion de l'âge mur, et je ne sais quelle délicatesse de sentiments qui réunit à la fois la fraîcheur des premières impressions et la conscience d'un long et beau souvenir ; il me semble que la vieillesse , du moins celle de mon père , ne parait plus le déclin de la vie, mais le commencement de l'immortalité. J'atteste que dans les dernières années de son existence il avait pris quelque chose de céleste dans le regard , dans les paroles; c'est ce renouvellement de force et de sensibilité qui fondait mon espérance. J'y voj^ais un nouveau gage de la durée de sa vie, et c'était le ciel qui descendait d'avance dans son cœur.
L'admiration sans bornes dont j'ai été toute ma vie pénétrée pour lui, loin de pouvoir être attribuée à l'illusion de ma tendresse, doit, ce me semble, être comptée comme une forte preuve de la réalité de ses vertus; car dans les relations de père et de fille, non seulement on se connaît sous les rapports les plus intimes, mais souvent même les passions de la jeunesse se heurtent contre la raison d'un autre âge , et les enfants cherchent alors à découvrir le faible de leurs parents , non assurément pour le dévoiler, mais pour mieux connaître les moyens de réussir dans leurs demandes. J'ai fait aussi cet examen, j'en conviens, quand je voulais obtenir ce qui m'intéressait personnellement, et je uai jamais vu mon père ni se tromper ni être trompé sur rien ; je ne
l'aijamais VU poser une fausse limite entre]<a raison et la générosilé; je ne l'ai jamais vu ignorer un moyen d'atteindre un but, et il n'a jamais manqué d'apercevoir la vérité, dans quelque repli du cœur ou de l'esprit qu'elle fût cachée. Celte certitude que j'avais qu'il pénétrerait tout, a formé mon caractère d'une manière qui m'a souvent nui daos mes relations avec les autres hommes. J'avais tellement pris dès l'enfance, dans ma famille, l'habitude de croire que les efforts pour dissimuler un sentiment étaient inutiles , qu'il m'est arrivé de dire ce que j'éprouvais à des gens qui ne l'auraient pas deviné sans cela, de le dire ; non par sincérité, mais parceque j'étais convaincue qu'ils allaient le découvrir, et que je ne voulais pas leur donner cet avantage. L'extrême sagacité de mon père m'avait si bien persuadée que tout ce qu'on faisait et tout ce qu'on pensait finissait toujours par être connu , que j'ai souvent appliqué très inconsidérément cette maxime. Mais les hommes , tels qu'ils sont , font subir une rude épreuve à qui s'était formé pour vivre avec un tel homme.
C'est pendant la maladie de ma mère , et depuis sa mort surtout , il y a dix ans maintenant, que le caractère de mon père , comme homme privé, s'est encore plus fait connaître. Il lui prodigua pendant sa longue maladie des soins dont rien ne peut donner l'idée : elle avait de fréquentes insomnies, et pendant le jour elle s'endormait quelquefois, en posant sa tête sur le bras de son mari. Je l'ai vu rester immobile des heures entières, debout, dans la même position, de peur de la réveiller en faisant le moindre mouvement ; et les soins dont il la comblait, ce n'étaient pas ceux que la vertu seule peut inspirer, c'étaient des soins pleins de tendresse et d'émotion, animés par ce rayon d'amour que les cœurs purs conservent encore à travers les souffrances et les années.
Ma mère aimait à entendre la musique pendant sa maladie, et chaque soir elle faisait venir des musiciens, afin que l'impression causée par les sons entretînt son ame dans les pensées élevées qui seules donnent à la mort un caractère de mélancolie et de paix : le dernier jour de sa vie, des instruments à vent jouaient encore dans la chambre à côté de la sienne, et je ne puis exprimer ce qu'il y avait de sombre dans ce contraste entre les différentes expressions des airs et l'uniforme sentiment de tristesse dont la mort remplissait le cœur. Une fois , pendant le cours de sa maladie , les musiciens manquèrent , et mon père m'ordonna
de jouer du p'ano : après avoir exécuté quelques pièces , je me mis à chanter l'air d'OEdipe à Colone, de Sacchini, dont les paroles rappellent les soins d'Antigone :
Elle m'a prodigne sa tendresse et ses soins;
Son zèle, dans mes maux, m'a fait trouver des charmes, etc.
Mon père , en l'entendant, versa un torrent de pleurs ; je fas obligée de m'arrêter, et je le vis pendant plusieurs heures , ?ux pieds de sa femme mourante , s'abandonner à cette émotion profonde, à cette émotion sans contrainte, qui faisait d'un grand homme, d'un homme si rempli de grands intérêts et de hautes pensées, seulement un cœur sensible, seulement un cœur tout pénétré d'affection et de tendresse.
Ma mère mourut. Ce ne fut point par l'égarement du désespoir que se peignit une douleur qui devait durer autant que la vie : mon père exécuta dès le premier moment les dernières volontés de ma mère pour sa sépulture , avec une présence d'esprit qui appartenait sûrement à une sensibilité bien plus profonde que celle qui se manifesterait seulement par le trouble ; à une sensibilité qui concentrait toutes les forces pour accomplir tous les devoirs.
J'entrai dans sa chambre quelques heures après la mort de ma mère. Sa fenêtre près de Lausanne donnait sur l'un des plus rjaagnifiques points de vue des Alpes , et les plus beaux rayons du matin les éclairaient. « Son ame plane peut-être là, » me dit-il en me montrant un nuage léger qui passait sur notre tête; et i' se tut. Ah! pourquoi n'a-t-il pas'été appelé à prononcer sur moi les mêmes paroles ! je n'aurais senti près de lui aucune terreur de la mort; il me représentait si bien la religion tout entière ! Je la voyais sur cette terre quand il y était , et maintenant il faut accomplir seule la longue et dernière moitié de la vie.
On a beaucoup parlé des soins que ma mère avait apportés à son tombeau : elle avait vu d'affreux exemples des inhumations précipitées, en s'occupant des hôpitaux, et son imagination en avait été frappée. Elle attachait d'aillevirs un prix extrême à la certitude que ses cendres seraient réunies à celles de mon père, et sa passion pour lui embrassait aussi cet avenir. Kien ne peut étonner, ce me semble, dans ce genre , si Ton a Tame assez rêveuse pour concevoir toute l'idée de la mort au milieu de la vie.
Les hommes ont peut-être raison , en général , de chercher
dans la distraction des affaires publiques l'oubli de la destinée humaine; car sa contemplation est rude pour qui ne sait pas vivre de vulgaires intérêts ou de communes pensées. Mais quand la religion , l'amour ou le malheur vous fixent dans la sohtude , et que deux êtres qui s'aiment s'avancent ensemble , à quelques pas de distance, vers le tombeau, rien, je l'avoue , ne me paraît plus naturel que l'imagination et la sensibilité qui tâchent d'apaiser ridée de la mort, et cherchent à se tromper en quelque manière sur la séparation qu'elle impose.
C'est madame Necker dont j'explique ainsi les dispositions testamentaires ; car un seul sentiment devait guider son époux , c'était de suivre en tout ses désirs. Il n'a rien fait à cet égard, ni pour elle ni pour lui, qui ne fût dicté par elle; et pendant, dix années gardien d'un tombeau , les intérêts présents ne l'ont jamais distrait de ce souvenir. Je possède deux écrits de mon père, composés pour lui seul au moment de la mort de ma mère : l'un dans lequel il se retrace tous les motifs qu'il a de la regretter, et l'autre dans lequel il s'interroge sur les preuves de sentiment qu'il lui a données pendant qu'elle existait , afin de combattre en lui-même l'inconcevable crainte qu'il éprouvait de n'avoir pas assez fait pour son bonheur. Il se représente toutes les circonstances possibles dans lesquelles il aurait pu l'affliger ou la rendre heureuse , et se rassure ou s'inquiète selon qu'il est satisfait ou mécontent de sa disposition intime ; il est scrupuleux envers son imagination comme envers ses souvenirs : les actions, les paroles, la vie entière, ne lui suffisent pas ; c'est dans le sanctuaire du cœur qu'il se retire, pour juger l'affection qu'il a ressentie.
Je ne connais nulle part, dans aucune histoire , dans aucun roman, une perfection de tendresse que l'on puisse comparer à cela : tous les autres hommes, quand on pense à ces écrits, semblent avoir une sensibilité superficielle, une existence vulgaire. Ces écrits révèlent, pour ainsi dire, de nouvelles facultés du cœur, un amour pur comme ce qui est divin , agité comme ce qui est terrestre ; plein de délicatesse et de passion , plein de remords sans avoir commis de fautes. Ah! de quelles années ma mère a joui! ces amours que le temps et l'âge affaiblissent, ces amours que la conscience, l'estime, la durée, ne consacrent pas, que sont-ils à côté de cette admirable union? Une vie toujours pure, une existence iientique , un même souvenir embrassant toute une desti-
née, sont des garants de plus de rimmortalité. Il semble que tous ceux qui ont dispersé leur ame ne sauront où retrouver ce qui doit renaître en eux; mais un regard du ciel doit suffire pour ranimer les êtres aimants et vertueux qui vécurent tout entiers pour la même pensée, le même sentiment et la même espérance.
Sans doute mon père a conservé jusqu'à son dernier jour une constante vénération , un profond attachement pour ma mère; mais j'ai joui de quelques années pendant lesquelles mes enfants et moi nous étions parvenus à posséder presque à nous seuls cette grande ame , aussi profonde dans ses affections domestiques que dans ses conceptions les plus élevées. Il m'écrivait, Thiver dernier , qu'il se sentait plus fait pour être un homme privé qu'un homme public; tant il trouvait de plaisir dans les relations de fa77iille! Tout ce qui l'entourait, à quelque degré que ce fût, sentait l'influence de sa parfaite bonté ; bienfaisance , générosité , simples attentions de société , tout avait sa place , et rien n'était négligé.
Lorsque les Français entrèrent en Suisse , mon père , par une des lois du temps *de la terreur, se trouvait, quoique étranger (Genève alors n'était pas encore réunie), sur la liste des émigrés. On l'y avait inscrit en 1793, au moment où il défendit le roi, et s'exposa sciemment, par cette action', à la perte de toute sa fortune en France. Plusieurs personnes étaient inquiètes de la situation de M. Necker à Coppet, la première ville frontière que l'armée française devait occuper. Il ne voulut donc point s'éloigner , et nous restâmes dans notre demeure, nous confiant aux instructions que pouvait avoir données le directoire, et aux sentiments personnels des officiers français. Nous ne fumes point trompés dans l'une ni dans l'autre de ces espérances : les généraux français témoignèrent à mon père la plus touchante considération, et le directoire, à runanimité, raya depuis son nom de la liste. Il y avait cependant des raisons d'inquiétude dans un moment où, par le texte de la loi, tout homme inscrit sur la liste des émigrés, et trouvé sur le territoire occupé par les armées françaises, devait être condamné à mort. Mais mon père, qui s'exagérait tous les dangers quand il s'agissait de ma mère ou de moi, ne me permit pas l'ombre d'une objection à sa résolution de rester à Coppet. La curiosité ayant attiré nos gens sur la route, nous nous trouvâmes tout seuls tous les deux dans notre château 3. 25
désert, au moment solennel de l'arrivée des Français en Suisse.
Pendant les jours qui avaient précédé celui-là; le premier intérêt qui avait occupé mon père, c'était de brûler parmi ses papiers toutes les lettres qui pouvaient compromettre qui que ce fût, par les éloges mêmes dont il était l'objet. Je citerai un fait, entre mille, de sa minutieuse délicatesse dans tout ce qui concernait les autres. Un honnête homme de Vesoul lui avait écrit quelques années auparavant, lors de son passage dans cette ville , pour désavouer les torts de ses concitoyens envers lui; il s'exprimait avec une chaleur éloquente contre ceux qui avaient pu manquer de respect au nom de M. Necker. Mon père tenait à cette lettre , qui adoucissait pour lui l'amer souvenir de Vesoul ; mais craignant que cet homme ne pût être exposé , s'il était connu , il effaça sa signature avec un soin tel, qu'en retrouvant cette lettre dans les papiers de mon père, après sa mort, je n'ai pu découvrir le nom de celui qui lavait écrite.
Que de choses bonnes et généreuses en tout genre n'a-t-il pas cachées à moi et aux autres ! non par l'intention de les taire, mais par l'oubii de les dire. Il y a quelques jours encore que j'ai appris un trait nouveau de sa délicatesse, presque singulière dans son application détaillée. Il avait loué une maison près de Coppet aune famille peu riche , pour un prix convenable; lorsque cette famille partit, une femme qui avait de la fortune voulut qu'il lui louât cette maison à un moindre prix , et le persécuta tellement pour cela, qu'il y consentit. Mais il se persuada qu'il devait rendre à la famille pauvre l'excédant du prix payé pendant plusieurs années, et il lui écrivit pour lui demander d'accepter cette restitution d'un genre nouveau : offrir la même somme par générosité serait une action fort simple ; mais par scrupule, je ne sais pas s'il en existe un autre exemple.
M. Necker avait perdu , par la révolution de Suisse et par le séquestre de son dépôt en France, les trois quarts de sa fortune; et tout le monde , jusqu'à sa mort, a été trompé sur ce qu'il possédait, parcequ'on en jugeait par ses dons. Dans le partage de ses dons, aucun sentiment personnel ne l'a guidé ; et , parmi ses ennemis mêmes , il cherchait souvent des malheureux à secourir. Aucune ostentation nefut jamais jointe à cette générosité ; aucune ostentation, maisaussi pointd'affectationdemystère. Lasimphcité de son caractère et de sa conduite n'avertissait point de ses vertus ceux qui ne les sentaient pas d'eux-mêmes ; et sa perfection mo-
raie, comme tout ce qui est à la fois grand et proportionné, ne se découvrait entièrement qu'à la longue. Il avait tant de sincérité dans tout son être, que, pour étudier les signes de ce qui est vraiment noble et beau, un écrivain n'aurait pu se proposer rien de mieux que d'examiner, et les actions, et les manières , et les paroles de M. Necker, les expressions fortes ou nuancées qu'il employait, rà-propos, la mesure de ce qu'il disait, l'accent de sa voix, le langage de sa physionomie , toute cette harmonie de la vérité enfin, qui se sent plus qu'elle ne s'explique, qu'on peut analyser avec l'esprit quand on la voit, mais qu'on n'imite jamais sans le secours d'une nature semblable.
Mon père obéissait à des principes très austères, dans les moindres actions de sa vie comme dans les plus grandes; mais il avait pour les autres une indulgence qui n'était pas seulement le résultat de sa bonté, mais de sa parfaite connaissance du cœur humain. Il y a une sévérité de principes convenue, universelle, qui s'applique également à toutes les circonstances comme à tous les individus, et dirige l'opinion, dans quelques pays, plutôt comme un code pénal que comme un jugement éclairé , un jugement qui se fonde sur les diverses situations et sur les diverses natures. Cette sévérité, telle qu'elle est , vaut encore mieux sans doute que la corruption des principes et des mœurs ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a quelque chose de beaucoup plus élevé dans la morale qui considère Fensemble du caractère et de \a vie; car le génie sait reconnaître que les facultés supérieures , dans quelque genre que ce soit, sont une puissance et un danger, et il ne juge pas tous les hommes d'après les mêmes mesures. M. Necker n'usait jamais pour lui de ce genre d'excuses, mais il avait pour la distinction un véritable goût. Il sentait qu'à plusieurs égards un esprit vraiment étendu rendait l'homme meilleur ; que Ton ne pouvait avoir un grand nombre de pensées sans qu'elles donnassent à l'ame plus d'élévation et de grandeur ; et que si les hommes supérieurs n'ont pas toujours une moralité parfaite, il n'y a peutêtre de moralité parfaite que parmi les hommes supérieurs.
Mon père unissait à la prédilection pour le talent, pour l'esprit, pour l'imagination, une parfaite bienveillance pour les hommes qui ne s'occupaient pas de ses idées habituelles, mais dont il pouvait tirer des connaissances positives dans quelque genre que ce fût. Il se permettait quelquefois des plaisanteries sur ceux qui l'entouraient; mais il avait tant de grâce et de sagacité dans la
moquerie, que les plus heureux moments de ma vie sont ceux où je me suis vue l'objet de son talent en ce genre. Je ne lui ai vu d'humeur que contre l'incapacité. Dès qu'on était propre à quelque chose d'une manière distinguée, soit dans les affaires, soit dans les sciences, soit dans les arts , soit môme dans les métiers, il avait de la considération pour ceux qui avaient perfectionné une faculté quelconque, qui avaient parcouru toutes les idées d'un cercle, quel qu'en fût le centre. Enfin , la médiocrité même , qui lui déplaisait, il la supportait doucement, par la crainte de faire de la peine, par cette crainte toute puissante sur lui ; car il éprouvait au suprême degré !a sympathie de la pillé : admirable sentiment, sans lequel il nous faudrait tous avoir peur les uns des autres; mais plus admirable encore quand une ame supérieure en est capable, quand cette pitié tombe d'en haut, comme la rosée, sur l'aridité de la vie !
Mon père était tout à la fois l'homme le plus imposant et le moins redoutable ; l'homme devant lequel il m'eût été le plus affreux de rougir, mais devant lequel j'aurais le moins craint de verser des larmes de repentir, auprès de qui jeuie serais justifiée, non par des démonstrations extérieures, mais en lui confiant mes torts comme à la Divinité , mais en l'associant à mes pensées les plus intimes, en faisant passer mon ame dans son sein, pour qu'il me la rendît meilleure, et pour qu'il jugeât de moi, non pas seulement par mes actions , mais par mon caractère tout entier. Je ne crois pas qu'on ait jamais inspiré au même degré la confiance et le respect ; je ne crois pas qu'on ait jamais su encourager à ce point la familiarité la plus douce, en conservant toujours une dignité simple qui imposait avec un mot, si ce mot était nécessaire. Je l'ai vu entouré de mes enfants, invitant à sa table des compagnons de leur âge , et si vénérable au milieu de sa bonté , qu'il faisait éprouver un sentiment d'admiration et d'attendrissement par sa gaieté même.
Il lui était pénible d'être vieux; sa taille, qui était devenue très grosse, et qui lui rendait les mouvements difficiles, lui causait un sentiment de timidité qui le détournait d'aller dans le monde. Il ne montait presque jamais en voiture quand on le regardait; il ne se promenait pas quand il pouvait être vu. Enfin, son imagination aimait la grâce et la jeunesse , et il me disait quelquefois : (( Je ne sais pourquoi je suis humilié des infirmités de l'âge, mais enfin je sens que je le suis. » Et c'était à ce sentiment qu'il devait
d'être aimé comme un jeune homme. Je crois qu'il n'y a que lui au monde qui ait su inspirer pour la vieillesse un mélange de respect et d'intérêt qui créait dans le cœur un sentiment tout-à-fait nouveau. On rencontre parmi les vieillards des personnes qui veulent se faire jeunes, pour plaire aux jeunes gens; mais il y a quelque chose dans l'imagination même des jeunes gens qui repousse cette tentative d'indépendance envers la nature : ils accueillent avec une sorte de protection ces efforts bienveillants pour se rapprocher d'eux, et, tout en encourageant les tremblants retours, les tardifs essais des vieillards, ils ont de la peine à contenir devant eux rénergique joie d'être jeunes. Il y a d'autres vieillards plus dignes, mais non pas plus aimables, qui se placent fermement au centre d'une certaine raison faite, dit-on, pour exclure l'imagination , la sensibilité , tous les dons indéfinis du cœur et de la pensée. Les jeunes gens considèrent ces vieillards, mais ils ne sont point à l'aise avec eux ; et quand même il serait vrai que telle est la disposition où nous parviendrons tous un jour, cet avant-coureur de la mort effraie les cœurs pleins de vie. Mon père avait également évité ces deux extrêmes; il avait fait de la vieillesse quelque chose de si noble et de si touchant, qu'il m'en est resté l'impression du plus profond attendrissement pour tout homme d'un âge avancé; il me semble que c'est à cette époque que les sentiments perdent toute apparence d'égoïsme , que les amis se changent en génies protecteurs de leurs amis. Je verrai tant que j'existerai le regard dont mon père m'accompagnait, quand je m'élançais dans la conversation au milieu des intérêts actifs et des pensées ardentes; il semblait qu'assis sur le rivage, il me suivait de ses vœux, et regrettait de ne pouvoir me protéger luimême contre les vagues.
La faiblesse de l'âge et la force de l'ame , la justesse d'esprit , l'appréciation vraie de tout, au moment où il faut se séparer des trésors acquis par une longue suite de pensées ; la sensibilité, toujours unieàdes idées mélancoliques, formaient autour de mon père je ne sais quelle auréole d'avenir, je ne sais quel nuage précurseur qui me causait souvent une impression douloureuse, mais néanmoins une impression d'amoiir, une impression telle qu'un jeune homme pourrait l'inspirer, s'il était atteint d'une consomption menaçante, si sa vie se couvrait d'un voile , et que les sentiments qu'il ferait éprouver oppressassent le cœur qui ne pourrait se détacher.
On était sûr que mon père comprenait et partageait toutes les peines de la ^ie , qu'il n'opposait à aucune impression naturelle des maximes reçues ou des conseils officiels, qu'il pénétrait en \ous-même pour vous consoler, et se placer à votre point de vue pour juger votre sort. Personne ne Ta plus éprouvée que moi , cette ingénieuse bonté qui lui faisait concevoir les sentiments d'un autre âge, d'une autre situation que la sienne, je ne dirai pas seulement avec justice, mais avec partialité contre lui-même. Il vivait dans un pays qui n'est pas ma patrie, où les sciences sont infiniment plus cultivées que la littérature: il sentait vivement le malheur que me faisait éprouver le combat entre mes goûts, mes amis, qui me rappelaient en France, et la peine de le quitter, même pour quelques mois. Il prenait mon parti contre les autres, il le prenait vivement contre moi-même, quand je m'accusais quelquefois de ne pas savoir vivre comme lui dans la solitude, de ne pas savoir comme lui supporter la perte de cette émulation de pensées et de gloire qui double et la vie et les forces : il m'encourageait dans mon penchant pour la France; il aimait les souvenirs qu'il y avait laissés, et cherchait de toute sa puissance à conserver cette patrie à sa famille.
Je le vis , o mon Dieu, pour la dernière fois , dans cet adieu le plus tendre , le plus rempli de l'espérance d'une prompte réunion, que nos cœurs aveuglés se fussent encore fait. M. Matthieu de Montmorency, que les plus hautes vertus ne détournent jamais des soins délicats de l'amitié, M. de Montmorency, déjà sirespectab'e et toujours généreux, était alors à Coppet avec moi ; il a Yu mon père s'occuper de mon sort dans les moindres détails; il l'a vu me bénir. Ah ! cette bénédiction , le ciel ne l'a pas confirmée ! Je devais perdre , dans cette absence , mon protecteur , mon père, mon frère , mon ami, celui que j'aurais choisi pour Tunique affection de ma vie, si le sort ne m'avait pas jetée dans une autre génération que la sienne !
Personne n'a jamais , autant que mon père, donné l'idée , à tous ceux qui l'entouraient , d'une protection presque surnaturelle. Ce qui caractérisait son esprit, c'était fart de trouver des ressources dans presque toutes les difficultés, et son caractère avait cette rare réunion de prudence et d'activité qui fait pourvoir à tout sans compromettre rien. Pendant les troubles de France , lors même que nous étions séparés, je me croyais préservée par lui ; je n'ai jamais pensé qu'un grand malheur pût m' atteindre.
Il vivait; j'étais sûre quMl viendrait à mon secours, et que son éloquent langage et son vénérable ascendant m'arracheraient du fond des prisons , si j'y avais été jetée. En lui écrivant , je l'appelais presque toujours mo7i ange iuiélaire. Je sentais ainsi son influence , et il me semblait que la responsabilité de mon sort le concernait plus que moi : je comptais sur lui , comme réparateur de mes fautes ; rien ne me paraissait sans ressources pendant sa vie : ce n'est que depuis sa mort que j'ai connu la véritable terreur, que j'ai perdu cette espérance de la jeunesse, qui se fonde toujours sur ses forces pour tout obtenir. Mes forces, c'étaient les siennes; ma confiance, c'était son appui. Existe-t-il encore autour de moi , ce génie protecteur? me dira-t-ii ce qu'il faut souhaiter ou craindre? me guidera-t-il dans mes démarches? étendra-t-il ses ailes sur mes enfants , qu'il a bénis de sa voix mourante? et puis-je assez recueillir de lui dans mon cœur, pour le consulter encore et l'entendre ?
Mon père me permettait , dans notre retraite , de causer avec lui plusieurs heures chaque jour : jam.ais je ne craignais de l'interrompre, et, sur quelque sujet que ce fut, je lui demandais son avis. Il a composé tous ses ouvrages à de certaines heures fixes du jour, sans avoir jamais négligé ni ses affaires ni ses amis ; et quand il m'arrivait d'entrer dans son cabinet pendant ces heures mêmes, j'étais sûre d'un regard qui me disait que je lui faisais plaisir. Oh! ce regard, cet accueil paternel, je ne le recevrai plus. Je suis là , dans ce même cabinet , entourée des objets qui lui ont appartenu ; toute ma pensée , tout mon cœur, l'appellent, et c'est en vain ! Oh ! quelle est donc la barrière qui sépare les vivants de ceux qui ne sont plus? il faut qu el'e soit terrible, car un être si bon, un être qui m'a tant aimée, témoin de mon désespoir, viendrait , s'il le pouvait encore , à mon secours.
Ily a^ dit un écrivain d'un talent remarquable ^ , il y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se touchent pas ; et ces points suffisent , à la longue , pour rendre la vie insupportable. Mais lorsque , nés du même sang, vous avez avec votre père une analogie tout en infériorité , mais cependant une analogie véritable; quand celui que vous aimez vous a formée dès votre enfance , et que vous avez adopté ses sentiments , ses opinions, tout , hors les célestes vertus qui ne pouvaient appartenir qu'à lui seul ; quand il n'exigeait rien au monde de vous que d'ê-
* M. de Chaîeaubriand.
tre heureuse et de l'aimer ; qu'en le perdant , tout votre appui s'écroule, sans que vous acquériez une ombre de liberté de plus ; quand, même sous ces rapports matériels de la vie , qui peuvent troubler le sort des âmes les plus indépendantes , c'était encore lui, lui, l'homme sublime , lui , l'homme de génie , qui se chargeait de tout, et que, étrangère aux affaires de fortune , vous passez, même sur ce point , de la plus parfaite sécurité à l'incertitude ; quand il n'y a pas un seul rapport , pas un , le plus grand et le plus petit, le plus ostensible et le plus secret, pas un sous lequel vous n'ayez tout perdu , comment fait-on pour le supporter? je n'en sais rien. J'existe cependant, privée de ses soins qui s'étendaient à tout; j'existe, privée de cette sollicitude continuelle sur ma vie, sur mon"bonheur , qui me rendait un objet intéressant à mes propres yeux. La douleur ne produit rien que la douleur, les jours ne s'arrêtent point en chemin, et la vie, toujours plus dépouillée, re^ient, telle qu'elle est, à chaque réveil.
L'un des plus grands charmes de mes relations avec mon père, c'était son goût animé pour tous les événements de la vie : il aimait peu les conversations qui roulent uniquement sur les questions abstraites. Il avait tant d'idées , qu'on ne pouvait guère lui en développer de nouvelles ; mais comme il était surtout admirable par la connaissance du cœur humain , tout ce qui développait le caractère des hommes et leurs passions l'intéressait vivement. Rien ne l'ennuyait autant que les idées générales, lorsqu'elles étaient communes. « Oui , me disait-il une fois , j'aimerais mieux qu'un homme vînt me raconter le plus petit fait , m'apprendra de quelle couleur est la voiture qu'il vient de rencontrer dans la rue , que de venir , comme ce monsieur , l'autre jour, me dire : Je 7ie sais pas si vous êtes de mon avis , monsieur ^ mais je crois que r amour-propre est le mobile de toutes nos actions , ou toute autre maxime aussi rebattue. » En effet , les événements , quelque peu importants qu'ils soient , sont moins fades, réveillent une réflexion plus nouvelle dans la tète , que les pensées communes. Rien n'est si froid , si privé de vie, que de telles pensées ; car ce qui est commun en tout genre est répété par tout le monde , et n'est senti par personne. Le goût que je connaissais à mon père pour l'observation des faits et des hommes m'avait accoutumée à n'avoir point de distractions en ce genre , et je n'apprenais rien , je ne remarquais rien, que je n'y joignisse l'idée de le lui raconter
OU de le lui écrire. Lorsque j'étais loin de mon père , je \ivais encore avec lui , par le plaisir de recueillir ce qui pouvait animer nos entretiens à mon retour , ou de lui mander d'avance tout ce que je savais. Il m'a souvent dit qu il ne voulait du monde que mes récits , et qu'il lui suffisait de m'y envoyer pour en avoir l'amusement sans en éprouver la fatigue. Il écoutait avec tant d'intérêt , il y avait tant de plaisir à lui en faire , que je ne me reconnais plus moi-même , maintenant que la vie s'arrête à moi , et que je ne peux plus la lui rapporter. Les plus grands événements ont passé devant moi comme des ombres ; ses réflexions, ses pensées, ses sentiments ne devaient plus leur donner l'être à mes yeux.
Lorsque j'étais absente de lui, il m'était sans cesse présent, non seulement par son intérêt à tous les événements de la vie, mais par son intérêt plus intime encore à mon sort et à celui de mes enfants. Dans mon dernier et fatal voyage , que n'a-t-il pas inventé pour protéger ma fille et moi contre ce qu'il appelait les dangers de la route ! Ses adorables lettres contiennent toutes de longs détails sur ce sujet , et quelquefois il s'en excusait presque , en avouant qu'il y avait de la faiblesse paternelle dans ses continuelles inquiétudes. Je connaissais si bien cette angélique faiblesse, j'en jouissais même avec tant de volupté , qu'un jour, près de Naumbourg en Allemagne , en allant à Berlin, nous tombâmes dans la neige , ma fille et moi ; et quand on nous sortit de là, je me faisais un plaisir vif de lui raconter à Coppet notre aventure , de le voir frémir pour nous dans le passé , se fâcber sérieusement contre mes gens, contre moi... Ah! l'on n'est aimée ainsi que par un père , par un père âgé , qui ne croit plus à la certitude de la vie. Nos contemporains sont si forts et pour eux-mêmes et pour nous ! Délicieuse protection que celle de la génération qui nous précède ! Amour désintéressé ! amour qui nous fait sentir à tous les moments que nous sommes jeunes , que nous sommes aimés , que la terre est encore à nous î Ah ! quand elle tombe, cette génération , nous sommes à notre tour à découvert devant la mort, et ce sera bientôt à nous à traiter les premiers avec elle.
Au printemps de cette terrible année , j'étais heureuse en Allemagne ; j'avais retrouvé de l'émulation par le séjour que j'avais fait dans un pays sincère , éclairé , enthousiaste , et qui avait daigné recevoir la fille de M. Necker, comme si c'était à l'Allemagne qu'il eût consacré sa fortune , ses vertus et son génie. Dans les lettres de recommandation que mon père m'avait don-
nées , il m'avait appelé sa fille unique et chérie , et de nobles âmes avaient bien pensé de celle qu'un tel homme avait honorée de ce nom. Je ne sais si la Providence voulait que ce fût au milieu du bonheur que m'atteignît la foudre; mais mon ame, froissée par d'amères ingratitudes^ s'était relevée en recevant un accueil généreux. Je formais des plans d'ouvrage pour faire connaître l'Allemagne littéraire à la France ; j'avais rassemblé une foule de notes pour causer avec mon père , pour lui demander son avis sur des objets de tout genre ; je m'étais amusée à calculer minutieusement sur l'almanach le jour précis de mon départ; et mon père , en se moquant de mes manies pour les dates, m'avait écrit que le même jour, à la même heure, il quitterait Genève pour revenir m'attendre à Coppet. Enfin, et c'est là , ce me semble , ce qui doit faire peur à la destinée humaine, mon père, dans la dernière de ses lettres qui a précédé sa maladie , m'écrivait : « Mon enfant^ jouis sans inquiétude du plaisir que tu trouves « dans la société de Berlin; car depuis long-temps je ne me suis <( senti dans un aussi bon état de santé, » Ces paroles m'avaient pénétrée d'une sécurité tout-à-fait étrangère à mon caractère habituel. Jamais je n'avais porté si légèrement la vie , jamais je ne m'étais plus complètement distraite de toutes les pensées qui préparent à la douleur. Le matin du ï8 avril, un homme de mes amis posa sur ma table , à Berlin , deux lettres qui m'annonçaient la maladie de mon père. Le courrier qui les apportait , la terrible nouvelle dont il était chargé , tout me fut caché. Je partis à l'instant même; mais jusqu'à \yeimar l'idée qu'on m'avait trompée, l'idée qu'il n'existait plus, n'approsha pas de mon ame. On ne sait pas ce qu'il y a d'inconcevable dans lamort de son ^m\ le plus intime, de celui avec lequel on a passé toute sa vie, de celui qui est tellement la moitié de vous-même, qu'il vous semble impossible que rien dans votre propre existence ne vous ait averti de sa fin. On ne sent vivement la différence des âges qu'en voyant les forces baisser, ou l'ame s'affaiblir. Mais passer d'une lettre pleine de projets pour l'avenir, pleine des sentiments les plus tendres et les plus vifs , à l'éternel silence ; c'est ce que l'ame ne prévoit pas d'elle-même, c'est une douleur au-devant de laquelle la pensée ne s'avance pas. On se fait d'ailleurs, dans ces terribles anxiétés qui désorganisent notre être , et nous font éprouver une sorte de folie intérieure qu'on ne peut confier à personne, on se fait des systèmes, on se crée des superstitions pour se rassu-
rer. Je me retraçais ma \ie passée, je me demandais si j'avais jamais eu des torts qui pussent mériter un tel supplice ; et comme il me semblait que non , je croyais que je ne l'éprouverais pas. Quand il fallut n'en plus douter, je pense que les plus cruels ennemis auraient eu pitié de ce que j'ai souffert ; mais ce n'est pas afin d'obtenir la pitié que je le dis. Ah ! surtout en France, il y a long-temps que l'ame est comme épuisée pour ce sentiment. Je parle de moi, seulement dans le dessein de faire juger de lui par l'impression qu'il a produite sur une personne susceptible de distractions, sur une personne qui, sans lui , n'aurait jamais creusé si profondément dans les abîmes de la vie.
On ne peint rien en disant qu'on aimerait mieux la mort que la douleur qu'on éprouve. Qui n'a pas eu ce mouvement pour bien moins qu'une telle douleur? Mais je voudrais donner une idée de ce qu'il y avait d'unique dans le caractère de mon père, et dans son influence sur le bonheur des autres. Si Ton me disait : « Vous serez réduite à la pauvreté la plus complète, mais vous aurez votre père dans sa jeunesse pour compagnon de toute votre vie , » l'avenir le plus délicieux s'offrirait à mon imagination. Je verrais son intelligence recommençant notre fortune, sa dignité soutenant ma considération, la variété de son esprit me préservant de la monotonie des jours, et son ingénieux dévouement pour ce qu'il aimait me faisant découvrir mille jouissances habilement combinées par l'espérance et par la modération. Si l'on me disait: « Vous allez perdre la vue ; toute- cette nature qui vous environne va disparaître à vos yeux , vous ne verrez plus vos enfants; mais votre père sera votre contemporain, il vous donnera le bras, vous entendrez toujours sa voix : votre père , qui ne s'est jamais lassé du malheur; votre père, qui avait la plus inépuisable pitié, le plus admirable talent pour consoler, le soin le plus ingénieux pour relever Famé ; votre père, à qui vous avez tout dit dans ce monde, accompagnera chacun de vos pas dans la vie ; >) j'aimerais mieux cette destinée que l'indépendance sans appui.
La différence de nos âges a souvent troublé mon bonheur pendant que je le possédais, et maintenant il me semble que si on me le rendait, je tiendrais quitte pour six mois de toutes mes années. Ah ! si l'on pouvait, pendant la vie de ce qu'on aime, se faire une idée de l'état où vous jettera sa perte, comme on saurait mieux rendre heureux, comme on sentirait plus le prix de chaque heure, de chaque minute! C'est en vain qu'on se rappelle d'avoir pas-
sionnément aimé ; il semble qu'on est bien loin d'avoir joui autant qu'on souffre; il semble qu'on a vécu si superficiellement, que l'on n'a jamais su la moitié de ce que l'on découvre, alors qu'il n'est plus temps. On est poursuivi par tout ce qu'on aurait pu faire ; un jour d'humeur, un jour d'amertume , quoiqu'il ait été mille foispa rdonné, s'attache à vous comme un ennemi mortel. Enfin le trouble se met dans toutes les pensées ; et qui sait si jamais l'on pourra dissiper tous les fantômes que produit le désespoir ?
Mon père, au printemps de cette année, vivait à Genève , entouré de ses amis, et particulièrement de son frère aîné, qu'il avait toujours estimé et chéri du fond du cœur ; il avait encore auprès de lui sa nièce, ma plus chère amie, la fille du célèbre physicien de Saussure; c'est elle qui, comme une sœur, me remplaçait en mon absence. Madame Necker de Saussure a su renfermer, dans le cercle le plus régulier de la vie domestique , un esprit supérieur ; et son ame, profonde dans toutes les affections, m'était un garant qu'elle se serait hâtée de me rappeler, si la santé de mon père lui avait causé de l'inquiétude. Une maladie violente et rapide l'a saisi au moment même où les médecins le croyaient tout-à-fait rétabli de quelques infirmités de l'hiver, au moment où il jouissait le plus de la vie, lorsque, dans toute la force de son esprit et de son ame, il aurait pu, pendant plusieurs années encore, et s'illustrer par ses écrits, et diriger le sort de mes enfants. J'ai retrouvé, dans les notes qu'il avait écrites pour lui seul, quelques mots tout pleins de calme, de bonheur ou de tendresse: Cest un âge agréable pour écriî'e, dit-il, que soixante-dix ans; vous n'avez point encore perdu vos forces ; l'envie commence à vous laisser /à, et vous entendez d'avance la douce voix de la postérité.
Vous êtes vieux, dit-il ailleurs, mais tout vivant d'amour pour vos enfants. Faudra-t-il déposer tout cela dans le sein de la, mort ?
Ah ! il nous regrettait , et nous n'avons pu le retenir ! Et lorsqu'il écrit dans une de ses pensées : « En perdant un ami, l'on ne « songe qu'à ses propres regrets. Ne faut-il pas penser aussi aux « regrets de cet ami en se séparant de ceux qu'il aime? » il me semble encore qu'il aimait la vie; des affections si douces et des souvenirs si purs donnent sans doute , dans toutes les situations, du prix à l'existence. C'est dans l'âge des passions que le cœur est amèrement déchiré.
Plusieurs fois, dans nos entretiens, mon père s'était plaint doucement avec moi de voir les années se hâter; il me dit une fois : <( Pourquoi ne suis-je pas ton frère? je protégerais toute ta vie.» Mon Dieu ! si l'on avait une nature vraiment profonde , de tels souvenirs tueraient à l'instant.
C'était quelquefois une cruelle situation que d'aimer aussi vivement un homme plus âgé que soi, de ne pouvoir rien sur l'invincible nécessité qui devait vous séparer un jour, de briser son ame contre cette barrière , de sentir qu'il voudrait vivre avec vous , vivre pour vous aimer, et de ne pouvoir arracher de son propre sein cette vie qui vous agite, cette vie qui vous dévore, pour la partager du moins avec lui.
C'est une des plus étonnantes merveilles du monde moral que cet oubli de la mort dans lequel nous existons tous ; que cette frivolité de sensations qui nous fait voguer si légèrement sur les flots. Je ne m'étonne pas que les âmes sensibles, saisies tout-à-coup de cette idée, se soient retirées dans la solitude des monastères, et s'entourent des objets les plus sombres pour mettre plus d'harmonie entre les premiers et les derniers jours. Hélas ! on ne sait pas dans la jeunesse, on ne sait pas, avant un grand malheur, ce que c'est que de ne plus se fier à la destinée. Je ne me sépare pas un jour des objets qui me restent, sans que tous les bruits subits me semblent celui de ce messager de Berlin, qui changea pour jamais toute ma destinée: la poésie, la musique, ces inépuisables sources d'une douce mélancolie, me saisissent péniblement le cœur par un attendrissement amer ; je ne puis me persuader qu'il ne soit pas là, qu'à force de larmes je ne puisse pas lui rendre la vie; et ces émotions profondes, autrefois délicieuses, ces émotions auxquelles je devais et le talent et l'enthousiasme , ne font que rallumer en moi la douleur assoupie pendant les occupations communes de la journée.
II y a une fenêtre du cabinet de mon père, à Coppet, qui donne sur le bois où il avait bâti le tombeau de ma mère et le sien : Ion aperçoit aussi l'avenue par cette fenêtre, et c'est de là que chaque fois que je l'ai quitté il venait me dire adieu, et me saluer de son mouchoir blanc, que je voyais encore à distance. Un de ces soirs que je passais avec lui , l'automne dernière , dans ce même cabinet, après nous être long-temps entretenus intimement, je lui demandai à lui-même , à lui qui me semb'ait devoir me préserver de tout, même de sa perte, ce que je deviendrais s'il me fallait ja-
mais la supporter. « Mon enfant, » me dit-il alors avec une voix brisée , avec une émotion toute céleste, « Dieu mesure le vent aux brebis dépouillées. » Ah! Torage ne m'a pas épargnée; et c*est quand ma patrie m'était ôtée, qu'une autre patrie, la maison paternelle, n'est plus pour moi qu'un tombeau!
Sans doute on me blâmera d'avoir fait imprimer parmi les pensées que mou père a laissées celles qui contiennent quelques éloges de moi. Mais je ne crains point d'avouer que je n'ai de rien, sur cette terre, autant d'orgueil que des éloges qui m'ont été donnés par mon père. Loin de les supprimer, j'aurais voulu pouvoir réimprimer dans ce recueil, et la note de lui relative à moi qui se trouve réunie aux mélanges de ma mère, et les lettres sur mon sort, qu'il a adressées l'année dernière à l'un des premiers fonctionnaires de l'état ; je n'aurais point eu d'ennemis, je n'aurais rencontré que ce qui m'était du parceque je réprouvais, la bienveillance, que je me parerais encore de ce magnifique témoignage; mais à présent il est mon égide, et j'en couvrirai jusqu'à la tombe où nous serons un jour tous les trois réunis.
Je laisserai donc dire à qui se plaira dans cette observation , bien gaie à côté de la mort , que nous sommes une famille qui nous louons les uns les autres. Oui, nous nous sommes aimés, nous avons eu le besoin de le dire, et, dédaignant de jamais repousser les attaques de nos ennemis, de faire usage de notre talent contre eux, nous leur avons opposé un ferme sentiment d'élévation et de fierté, dont je reste seule le triste mais fidèle dépositaire.
Mon père, dans une de ses notes, écrit : Singulière famille que la nôtre ! Singulière, peut-être; mais qu'il lui soit permis de rester telle. La foule ne se presse pas dans la route qu'elle a choisie, et la postérité seule dira si mon père avait raison de sacrifier tant d'avantages présents aux suffrages des siècles.
Il admirait particulièrement le mot de saint Augustin, en parlant de la Divinité : Patiens quia œternus, Patient par cequ' il est éternel. L'homme , tout faible qu'il est , l'homme, quand il prétend à la gloire, à cette immortalité terrestre, doit être patient, puisqu'il veut être éternel.
Mon père (on le verra dans ses pensées) s'occupait souvent de la mort : il avait essayé de familiariser son imagination avec elle; et peut-être en aurait-il parlé plus souvent avec moi, si la différence de nos âges ne m'avait pas rendu cet entretien trop péni-
ble ; mais heureusement que ce mot, la différence de nos âges, n'a qu'un sens bien rapide. Je les éprouverai aussi, ces angoisses de la mort qu'il a senties, et quand elles approcheront de moi , c'est lui qui m' apparaîtra, c'est dans ses bras encore que j'irai me jeter ! Il dit dans une de ses notes : Supposez que vous avez vu lOt foule qui assiste à votre enterrement^ et tout est dit. S'était-il en effet représenté cette douleur profonde qu'a causée sa perte? et sa pensée pénétrante avait-elle suivi jusque dans les détails les plus terribles images ? Passant ensuite de ces idées si sombres à cette délicatesse de sentiments que nul homme privé, à plus forte raison nul homme public, n'a jamais possédée comme lui, il s'écrit à lui-même un mot d'enfant qu'avait dit ma fille, un mot dont la sensibilité l'avait attendri, et il ajoute en parlant d'elle : Je voudrais bien qu'ion vînt m'en donner des nouvelles. C'est moi, mon père, qui, la première, viendrai vous en donner. Ah! la Providence , qui voulait nous retenir quelque temps sur cette terre, a bien fait de couvrir d'un voile l'espérance de la vie à venir. Si nos yeux pouvaient voir clairement l'autre bord, qui resterait sur cette rive désolée? qui n'en partirait pas pour rejoindre?
La maladie de mon père l'a jeté promptement dans le délire : c'est alors que son ame, sans aucune relatioQ avec les objets extérieurs, s'est montrée dans toute son élévation et sa sensibilité. 11 a sans cesse parlé de la religion avec amour et respect; il a demandé avec ardeur l'indulgence et la miséricorde de Dieu; (que sommes-nous , si un tel homme ^croj^ait avoir besoin d'être pardonné)? il a béni mes trois enfants ; il a béni aussi sa fille : en plaçant la main sur son cœur, il a répété plusieurs fois, avec toute la beauté de son regard, toute la force de son ame : Elle m'a beaucoup aimé. Oh! oui sans doute, elle l'a beaucoup aimé ! Il s'est inquiété vivement de mon sort à venir ; plusieurs fois, pendant sa fièvre, il a montré la crainte que son dernier ouvrage ne m'eût nui; il m'a plainte de le perdre ; des pensées toutes sensibles l'ont occupé. Il ne se souvenait plus de sa carrière publique, de sa vie célèbre ; les affections et les vertus dominaient seules en lui, dans ces instants d'abattement où les hommes vulgaires ne laissent voir que des personnalités et des faiblesses.
Son testament commence par ces paroles : Je remercie VÉtre suprême du sort quil m*a donné sur cette terre, et je remets avec confiance ma destinée future à sa bonté et à sa iniséricorde. Ainsi, malgré tout ce qu'il a souffert, il a été content de sa des-
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tinée, et, sans orgueil comme sans humilité, il a dû sentir qu'elle avait été illustrée, et que le temps en consacrerait la gloire.
Les dernières paroles qu'il a prononcées sont entre Dieu et lui: Grand Dieu , s'est-il écrié , reçois ton serviteur , qui s*avance vers la mort à grands pas ! Sans doute il a été exaucé : c'est lui qui a été protégé par le ciel, ce n'est pas sa malheureuse fille; elle n'a point entendu les derniers accents de sa voix, elle ne l'a pas soutenu dans ce terrible passage ; elle jouissait en paix de la vie, à l'instant même où il périssait.
Dans son discours sur la charité, il a dit : « Qu'il est imposant, « qu'il est magnifique, ce moment, le dernier de tous, où l'homme « de bien, jetant ses regards en arrière et parcourant sa vie, « peut emprunter le langage de Job , et dire avec vérité : Je déli- <( vrais Vafjligéqui errait, l'orphelin qui n'avait personne pour « le secourir; la bénédiction de celui qui cdlait périr venait sur « inoi, et je faisais que le cœur de la veiive sautait de joie. » Admirable prédiction de sa propre fin ! Dans ce même discours , il montre, avec une sagacité à la fois ingénieuse et touchante , tous les genres de bien que l'on peut faire à celui qui souffre , toutes les consolations qu'on peut offrir aux douleurs de l'ame. C'est là que l'on peut voir les ressources inépuisables d'un esprit supérieur inspiré par la bouté. Hélas ! ne semble-t-il pas que dans le même jour , et par la même perte, la pitié se soit tarie et que la fierté se soit abaissée? car les âmes généreuses aussi se plaisaient à penser qu'il était leur recours, qu'au fond des Alpes un grand homme de bien applaudissait à leurs sacrifices , prenait part à leurs peines, et que, par ses écrits, il encourageait encore l'amour pur du beau moral, et cette élévation de l'ame, jouissance religieuse et recueillie, qui peut dédommager 'de toutes les autres. C'en est fait, à présent, de ce recours sur la terre; c'en est fait du plaisir d'être récompensé par l'approbation de cet homme vertueux, par ces paroles si cordiales et si douces que, dans sa noble vieillesse, il adressait aux jeunes gens encore épris des pensées fières. Sa considération universelle était une puissante autorité pour les bons de tous les pays, et je ne suis pas seule à sentir cette mort, qui laisse désert un si vaste espace dans le monde où régnent encordes talents et les vertus.
L'on a vu sûrement des carrières plus heureuses, des noms plus éclatants, des destinées plus longues, des succès plus soutenus : maisun tel dévouement pour la nation française, mais un génie si