M NOTICE SUR MADAME RICCOBONI
avoir aidé, dit-on, son mari dans lacoinpositionde quelques comédies, elle chercha une consolation à des peines trop réelles dans la fiction et dans les aventures imaginaires. Le malheur et les chagrins l'engagèrent dans la littéralure et lui firent trouver sa vocation.
Ses débuts furent heureux et lui assignèrent, dès les années 1758 et 1750, une place très-honorable parmi nos romanciers. Le succès du Marquis de Cressy et de Mylady Catesby fut tel, qu'on se refusa d'abord à les admettre comme l'œuvre d'une débutante, et que ses premiers ouvrages lui furent contestés à cause de leur mérite même. Ceux qu'elle publia plus tard prouvèrent jusqu'à l'évidence qu'elle était bien l'auteur de ces deux romans, et l'on ne songea plus à lui en disputer l'invention. On reconnut dans tous la même sensibilité, le même intérêt, le même talent d'exécution, et si les louanges eussent pu la consoler de ses chagrins, elle eût trouvé quelque adoucissement dans les témoignages d'estime et d'approbation qui lui furent donnés par les meilleurs critiques du temps.
Nous pourrions rapporter ici plusieurs de ces témoignages ; mais il nous paraît inutile de les multiplier. Nous citerons pourtant quelquesunes des lignes que la Harpe lui a consacrées dans son Cours de litté. rature. Après avoir nommé et caraclérisé d'une manière rapide, mais expressive, quelques-unes des femmes qui se sont distinguées dans le roman, le célèbre critique continue ainsi :
« Mais celle qui, dans ce siècle (le dix-huitième), partage avec madame de Tencin la gloire de disputer la palme à nos meilleurs romanciers, est sans contredit madame Riccoboni.
« Les romans sont, de tous les ouvrages d'esprit, celui dont les femmes sont le plus capables. L'amour, qui en est toujours le sujet principal, est le sentiment qu'elles connaissent le mieux. Il y a dans la passion une foule de nuances délicates et imperceptibles, qu'en général elles connaissent mieux que nous, soit parce que l'amour a plus d'importance pour elles, soit parce que, plus intéressées à en tirer parti > elles en observent mieux les caractères et les effets. Cetle fine et déhcate observation est un des mérites qui distinguent madame Riccoboni.;.
NOTICE SUR MADAME RICCOBONI. m
« Le Marquis de Cressyei Mylady Catesby furent ses premiers essais, et ce sont des chefs-d'œuvre. Ce dernier eut un grand succès, quoique le principal ressort parût peut-être un peu forcé. Le roman est d'ailleurs conduit avec beaucoup d'art, et très-attachant. Il règne dans le Marquis de Cressy un grand intérêt d'action et de style. On y trouve surtout cette unité d'objet, si précieuse dans tous les genres. On y remarque des expressions heureuses et faites pour être retenues par le cœur, celle-ci, par exemple : les âmes tendres tournent tout contre elles-mêmes. J'avoue que de tout ce qu'a fait madame ^iccohom, le Marquis de Cressy est ce que je préférerais...
« Au reste, il n'y a pas un seul de ses ouvrages qu'on ne lise avec plaisir, et qui n'offre des morceaux très-bien faits et très-intéressants. Ce qui distingue l'auteur dans tout ce qu'elle a composé, c'est l'agrément de son style. Peu de femmes, peu d'hommes même, ont pensé avec autant de finesse et écrit avec autant d'esprit.
« A l'égard d'Ernestine, quoique ce soit la moindre production de Fauteur pour l'étendue, c'est peut-être la première pour l'inlèrêt et la grâce. C'est un morceau fini qui suffirait seul à un écrivain. On pourrait appeler Ernestine le diamant de madame Riccoboni. »
Madame de Genlis a consacré quelques pages faciles mais peu expressives, à madame Riccoboni. Dans sa courte notice, légèrement empreinte de pédantisme, elle commet des erreurs et des confusions singuhères, et pour une femme qui prodiguait tant le mot historique, elle se montre bien peu exacte. N'imagine-t-elle pas de prendre Antoine Riccoboni pour Louis Riccoboni son père, et de nous donner la liste complète des ouvrages de celui-ci, qu'elle croit être le mari de la romancière? Pour le coup, ce n'est pas le cas de s'écrier : historique. Madame de GenHs a fait souvent de ces bévues, et il faut se défier de son érudition ; ce qui ne l'empêchait pas d'être une femme d'esprit et d'avoir fait un petit chef-d'œuvre. Mademoiselle de C/^rwon/. Ell.e juge d'ailleurs madame Riccoboni avec une bienveillance qui ne lui est pas ordinaire et qu'elle ne pratique constamment qu'envers elle-même. Sa préférence marquée est pour Catesby , qu'elle déclare le plus agréable des romans de notre auteur : « Il est écrit, dit-elle, avec grâce et légèreté ;