XXIII* LETTRE
J'ai reçu vos deux lettres ensemble. En les parcourant, mon premier mouvement a été de me fâcher contre vous ; je les ai laissées, reprises, rejelées, et puis examinées. En réfléchissant sur vos expressions les plus choquantes, j'ai pensé qu'un ami si tendre n'avoit pas dessein de m'affliger, encore moins de m'olfenser. La vérité révolte souvent une âme vive, mais elle persuade toujours un esprit jusle. J'ai suivi voire conseil ; lasonde à la main, je suis descendue dans le profond secret de moi-même, j'ai interrogé mon cœur. Hélas ! mon cher comte... il est trop vrai... Puis-je le dire, l'avouer! mon cœur m'a parlé,*, il m'a parlé comme vous.
Après avoir refusé des partis si distingués, après avoir annoncé tant d'amour pour ma liberté, après avoir résisté à des soins si pressants, évité des pièges si dangereux ! j'ai donc trouvé le point fatal où ma raison devoit m'abandonner ; où mon bonheur devoit se détruire ; où devoit s'arrêter cette confiance orgueilleuse que j'osois mettre dans mes propres forces !
M. deMontalais meplaît ou il me plaira, dites-vous? Ah! que ce doute n'est-il encore au fond de mon cœur I M. de Montalais me plaît, je vous l'avoue sans détour ; quand j'ai rougi devant moi, je ne crains pas de rougir devant un autre.
Ma situation est triste, elle est cruelle! Que puis-je attendre d'une p?.ssion inutile, d'un penchant condamnable, d'un sentiment que l'amertume accompagnera sans cesse? Un reproche secret, de vains désirs, de la lionle, des remords, peut-être un. jour une injuste jalousie : voilà les mouvements que l'amour doit naturellement exciter dans le cœur de voire foible amie. Ah ! s'il changeoit mon caractère ! s'il me conduisoit à penser comme madame de Cézanes! si, méprisable âmes propres yeux.
j'osois m'égarer, envisager comme un bien... Écartons cette liorribie idée.
Il falloit fuir d'abordé Eli ! mon Dieu, je l'ai voulu ; mais de légers obstacles s'opposoient à ce dessein, mille petites bienséances me retenoient : peut-être me suis-je plu à. les étendre; peut-être me suis-je caché le plaisir que je sentois à rester. // alloit éviter le marquis. Eh ! comment Paurois-je évité? Lié avec toutes mes amies, il me trouvoit chez elles ; sous quel prétexte fermer ma porte à un homme de ce rang, de ce mérite, à un parent si proche du comte de Piennes, de madame de Cornminges? à l'ami intime de madame de Martigues?
Vous dirai-je tout? de flatteuses illusions se sont mêlées souvent au trouble inquiet de mon cœur. Souvent je me suis accusée de trop de sévérité ; mon âme déjà séduite s'est attachée à de nouvelles réflexions; j'ai jeté des regards de complaisance sur ceux dont j'étois environnée; j'ai vu que Famour animoit tout, que tout sembloit heureux par l'amour ! Eh ! pourquoi me faire uU sujet d'effroi d'un sentiment si naturel, me demandoisje, d'une passion si douce? Conduit-elle toujours à l'avilissement? Ne peut-on la sentir ans s'y livrer avec indécence, sans passer les bornes que l'honneur prescrit? Une juste préférence,- que l'on accorde à un homme estimable, entraîne-t-elle nécessairement vers cet excès vicieux ? Dites-moi, mon cher comte, dans une âme comme celle du marquis, croyez- vous qu'il fût impossible de trouver cette pureté d'affection, cet amour discret, désintéressé... Ah! n'en raillez pas! je ne suis ni folle, ni romanesque. Supposer à un honnête homme ma faconde penser, de sentir, est-ce aller trop loin? Si vous osez l'avouer, renoncez donc à la prétendue supériorité de votre être.
11 est bien sûr au moins qu'un espoir téméraire n'attire pas le marquis près de moi, il ne me confond point avec ces femmes imprudentes... Hélas! que sais-je? Ma prévention est son seul garant, elle lui prêle des qualités, des vertus... Mais non, son
silence, son respect, sa continuelle attention à retenir, à cacher les mouvements de son cœur... Cependant il n'est pas libre, il m'aime, il ose le dire à madame de Marligues, peut-être avec le temps osera-t-il davantage ; ses regards trop expressifs me parlent déjà... Ah ! pourquoi madame deMartigucs a-t-elle arraché le voile que j'aimois à laisser sur mes yeux? pourquoi m'a-l-cllo dit... Mon ami, je suivrai vos avis. Je dois éviter M. deMontalais, il faut le fuir, il faut partir ; ah 1 oui, il le faut.
Parlir ! le quitter 1 ne plus le chercher, n'espérer plus de le rencontrer, renoncer à la douceur de le voir, au plaisir de l'attendre... Eh ! quel sujet m'a-t-il donné de le craindre, de le fuir? Que m'a-t-il dit? quel est son crime? Que la raison est dure, qu'elle est impérieuse et peu forle! Elle conseille et ne détermine point, elle fixe nos idées sur de tristes objets, elle exige le sacrifice de tout ce qui nous est agréable ; je la hais, je veux lui céder pourtant. Mon cher comte, je le veux, mais je gémis d'être forcée à le vouloir. Je vois la nécessité de m'éloigner, et je pleure parce que je la vois absolue. Ah ! l'amour m'avoit causé tant de peines ! faut-il qu'il me fasse répandre de honteuses larmes?
Je -suis foible et malheureuse, voilà l'aveu que vous désiriez : il me coûte, il m'humilie ; mais je le dois à l'amitié, à l'intérêt vif et sincère que vous me montrez. Suis-je encore digne de cette estime si flatteuse? Oui, car ma première lettre sera datée de Mondelis. Mon esprit est décidé, mon départ résolu. Je veux tout immoler à mon devoir; mais je ne puis promettre de ne point m'affliger. Mon ami, laissez-moi pleurer, point de vos consolations sloïques ; contraindre son cœur à tous les efforts que l'honneur exige, c'est être noble, c'est être fort : mais dissimuler la douleur où livre trop souvent celte contrainte, c'est une orgueilleuse fausseté ; pour être sensible, en est-on moins généreux? Adieu; aimez-moi, estimez-moi toujours.
XXI v« li:ttre
Ne me soupçonnez point d'une vile complaisance pour moimême, ne m'accusez pas de foiblesse ; ma sœur me relient seule à Paris, elle est malade et fort inquiète ; je ne puis l'abandonner dans une situation où ma présence lui est agréable, où mes soins lui sont nécessaires ; mon départ dépend à présent de sa convalescence.
En vérité, mon cher comte, quand je réfléchis sur la démarche que je vais faire, elle m'étonne, elle m'effraye. Comment la justifier aux yeux de mes amis, de ma société, du monde ? Si on en pénélroit le motif; si madame de Martigues'devinoit ; si M. de Montalais pensoit... Partirau milieu de l'hiver, sans aucun r.rétexte apparent, sans prévenir d'intimes amis sur ce voyage? M'en aller comme une folle, comme une femme qui ne tient à rien, n'a d'égards pour personne ! Que diront ma sœur, son mari, mes connoissanccs? Ne pas confier la raison d'une conduite si extraordinaire à madame de Termes, à madame de Martigues? Elles me croiront bizarre, capricieuse, insensée î On se rappellera ma première réputation ; on se dira : Elle est retombée (lans son ancienne aUénation cF esprit. Autrefois j'étois peu sensible à l'idée qu'on pouvoit prendre de mon caractère, personne ne m'inléressoit. Sûre de n'avoir rien à me reprocher, je m'inquiétois peu si on me jugeoit favorablement. Je n'ai plus cette indifférence, la fausse opinion d'un seul m'affligeroit, je ne me consolerois point d'en être moins estimée. Eh! mon Dieu, que dira-t-on ! Et Termes, que je viens d'engager à loger chez moi, qu'imaginera-t-il? Quel embarras? Que je suis malheureuse! Risquer d'offenser tous mes amis, de les perdre, et pourquoi ? Vouv éviter^ \)our fuir; qui? l'objet des plus tendres affections de mon cœur. Adieu.
LETTliKS OK MADAME DE SANCERRE.
XXY« LETTRE
Non, je ne suis point partie, mais je partirai, soyez-en sûr : eh ! je ne saurois rester ! Que je vous dise tout? Hélas, je vous ai tout dit. Ma position est la môme, ma résolution ne peut changer; plus j'examine M. de Montalais, plus je sens la nécessité de m'éloigner. Je le vois trop, on m'entretient trop de lui. A chaque instant on me répète: // est aimable^ il est charmant^ rien ne régale! je le regarde, je l'écoute, et je trouve difficile do le louer assez pour lui rendre justice.
Je passe tout le jour auprès de ma sœur ; le soir madame de Martiguès vient me prendre, elle me contraint de souper chez elle, ou chez Comminges ; M. de Montalais y est assidu. Depuis un peu de temps il paroît sérieux, sombre môme : il soupire tout bas, sa tristesse émeut mon cœur : je m'efforce en vain de cacher la mienne; il la voit; elle l'intéresse, il semble vouloir m'en demander la cause ; il parle, s'interrompt, baisse les yeux, se tait : que tous ses mouvements m'agitent ! Pourquoi m'a-t-on appris à les interpréter? Mes sentiments pouvoient me rendre heureuse, si on ne m'eût jamais instruite des siens, si on n'eût pas élevé dans mon âme cette crainte inquiète de me laisser pénétrer. Il est tard, je vous écris seulement pour vous dire que je suis encore à Paris : je me sens pesante, accablée, j'ai mal à la tôle ; je vais essayer de trouver un repos dont mon esprit a besoin. Je le fatigue sans cesse en cherchant des moyens d'excuser mon départ, de rendre moins révoltant ce voyage si nécessaire et si fâcheux. Je n'en aperçois aucun. Cherchez aussi, mon cher comte; faites-moi part de vos idées, et tâchez de fixer les miennes.
LETTRES DE MADA.ME DE SANCEUKE.
XXV^ LETTUE
Oui, encore à Paris, Je ne saurois répondre ù ce que vous me dites, je ne saurois m'en occuper à présent : une petite aventure me cause la plus grande agitation, m'inquiète, m'embarrasse, trouble toutes mes idées : le croiriez-vous? Je suis brouillée, oui, presque brouillée avec M. de Montalais. Dans la disposition aciuelle démon esprit, je serois partie ce matin avec moins de regret. Cet homme si parfait a de la singularité : son caractère est inconcevable; souvent il voit mal, il se prévient, il a des défauts, je le crois.
Samedi j'élois chez madame de Comminges : après souper on s'avisa de faire des vers ; on les écrivoit sur des cartes ; plus on les trouvoit mauvais, plus on s'en amusoit. Madame de Marti gués les lisoit ; et vous savez quelle grâce elle donne à la moindre plaisanterie. Le marquis a pris sa place auprès de moi, Thémines est venu lui parler : il s'est levé, en écoutant il avoit l'air distrait ; nos regards se sont rencontrés : jamais les siens ne me parurent plus dangereux : mon Dieu, qu'il étoit bien ! En l'examinant, je me disois tout bas : Ses amis ont raison, il est charmant^ rien ne légale.
Thémines l'a laissé, il s'est assis : on lisoit alors. Un trait sur l'amitié, adressé à madame de Termes, lui a fait connoître la carte où je venois d'écrire; il l'a demandée avec vivacité, madame de Martigues la lui a jetée. 11 l'a lue, m'a considérée un moment en silence, ensuite il a écrit sur le revers de la carte. Madame de Thémines, debout en ce moment, curieuse, et presque aussi étourdie que madame de Martigues, s'est adroitement saisie de la carte. Le marquis a poussé un cri, s'est levé avec précipitation ; elle a fui, il l'a suivie : tout en courant, elle m'a contié son larcin. Dépositaire infidèle, j'ai caché l'écrit :
158 LETTRES DE iMADAME DE SANCERRE.
subslitiianl une autre carie à la place de celle du marquis^ je l'ai brûlée. Il m'a remerciée, madame de Tliémines m'a grondée, et puis on n'y a plus pensé.
Rentrée chez moi, mon premier soin a été de lire ce que le marquis craignoit de laisser voir à madame de Thémines. J'ai trouvé ces vers :
Douce amilié, sentiment plein d'attraits, Voilez toujours ma tendresse inquiète.
Ah ! si Tamour, caressé sous vos traits, Faisoit entendre une voix indiscrète!
Belle Thémire, attaché sur tes pas, Ardent, timide, il veut paroitre, hésite; il suit tes yeux, les cherche, les évite ! Eh ! que craint-il? tu ne le connois pas.
Vous le voyez, mon cher comte, M. de Montalais est darts Terreur commune. Tu ne le connois pas? 11 me croit donc insensible ? Ah ! que ne le suis-je ! Je crains d'avoir élevé d'autres idées dans son esprit : à présent il pense peut-élre .. Je voudrois avoir été moins curieuse.
Ce matin, pendant qu'on me coifioil, jai relu ces vers ; il m'a pris envie d'en faire. Vite je quilte ma toilette, renvoie mes femmes, et me voilà devant mon feu ; les cheveux épars, une petite table à côté de moi, un gros livre sur mes genoux, la carte précieuse sur le livre; bientôt il est couvert de papiers raturés, chiffonnés, déchirés : j'essaye sans cesse, je ne suis contente de rien ; enfln il me vient une idée, je commence à l'exprimer : on m'annonce^ qui? M. de Montalais !
Peignez-vous ma surprise,* mon désordre; je veux tout cacher, je me lève, la table se renverse, le livre m'échappe, la carte vole, tombe, va brûler ; je crie, me baisse, la reprends au milieu des tlammes, et toute noire, à peine éteinte^ je la mets dans mon sein. Le marquis voit mon action ^ elle l'étonné : je
LETTRKS DE MADAME DE SAiNCERKE. 159
suis rouge, embarrassée ; lui, muet, interdit : il me présente des roses que madame de Mar ligues Fa chargé de m'apporter ; je les reçois : il s'assied ; nous ne savons que nous dire. Les lieux communs viennent à notre aide, s'épuisent, se tarissent; la conversation languit : le marquis rêve, je me tais; il fait deux ou trois questions : je dis oui : non : je ne sais : croyez-vous ]! en parlant il ne me regarde point, ses yeux sont fixés sur ces petits papiers semés autour de nous. Vous étiez occupée, madame; il paraît. . . J^ai bien mal choisi l'heure de vous voir ; je le sens, je. . . . ievous gêne ; oh ! je vous gêne assurément!
Il répèle encore cette expression, elle me lâche. Je me demande tout bas, à qui croit-il donc que j'écri vois ? Eh quoi ! une femme accoutumée à passer une partie du jour avec lui pourroit-clle s occuper d'un autre? Dans cet instant je lui aurois plutôt pardonné de la vanité que de l'inquiétude : il devoit deviner... Lui, former des doutes, me croire sensible, et ne pas voir... hélas! il a trop vu peut-être... Cette idée m'est insupportable.
Il s'est levé, m'a saluée d'un air froid, m'a demandé mes ordres, est sorti brusquement, même impoliment, sans s'apercevoir que je le rappelois par une question. Oh ! je suis bien mécontente de lui, de moi, de tout le monde! Madame de Thémines avoit bien affaire... Mais aussi quelle sottise à moi de cacher ce que j'écrivois : auroit-il regardé?... Je suis quelquefois bien imbécile.
Mon ami, je ne voudrois pas qu'il joignît au malheur d'aimer sans espérance le malheur plus grand d'èlre jaloux, d'aimer avec douleur : il me seroit affreux d'exciter dans son cœur des mouvements pénibles, cruels, déchirants ! que ne suis-je partie! Adieu.
XXVÏI* LETTRE
Fcrez-vous toujours la môme question? Si je 2)artiral, si je socrifierai de vaines considérations? Il le faut bien. Je n'ai point l'art de feindre : j'ai dédaigné cet art trop utile dans la société. Mes yeux expriment tous les mouvements de mon âme : M. de Montalais pénétreroit le secret qu'il m'est si imporlant de lui cacher.
Qu'aura-t-il pensé ce matin de mon embarras ? Pourquoi n'ai-je pu lui parler? Comment va-t-il interpréter mon trouble, ma rougeur, le stupide silence qu'il m'a été impossible de rompre?
Ma sœur commence à se lever. Madame de Thémines étoit chez elle quand j'y suis arrivée. J'ai vu entrer le carrosse de madame du Lugei : le désir d'éviter cette ennuyeuse femme, un beau soleil, l'air assez doux, m'ont fait proposer à madame de Thémines d'aller aux Tuileries. Nous sommes sorties par l'appartement de M. de Thoré. En entrant sur la terrasse, la première personne qui s'est offerte à mes regards a été le marquis de Montalais. J'ai eu peine à retenir un cri : sa présence m'a causé autant de surprise que si, après une bien longue absence, je Tavois rencontré inopinément dans une terre étrangère. Il m'a félicitée sur la convalescence de ma sœur. Hélas ! elle va nous séparer pour longtemps, peut-être pour toujours ! 0 mon ami I que celte idée est affligeante !
Madame de Martigues et madame de Thianges sont venues, Termes, sa femme, son frère : je commençois à me rassurer au milieu de ce petit cercle, quand madame de Thémines s'est arrêtée avec madame de Thianges : ce n'étoit rien encore ; mais l'inconsidérée, l'étourdie madame de Martigues s'est avisée d'entraîner madame de Termes, de m'en séparer, de la mener vile, vile, regarder je ne sais quelle femme, au bas de la terrasse.
Elles sont descendues, Termes a couru sur leurs pas ; son frère, appelé par un vieux parent, n'a pu se défendre d'aller lui parler. Je suis resiée seule avec le marquis.
Pour augmenter mon chagrin, j'ai aperçu de loin M. de Limeuil; il accouroit à nous : par un mouvement habituel j'ai voulu l'éviter; je me suis tournée, et revenant sur mes pas, j'ai marché fort vite. Que Limeuil est à plaindre! s'est écrié le marquis : aimer, déplaire ; et baissant les yeux et la voix : on peut être plus à {)laindre encore, a-t-il ajouté. Mon cœur s'est violemment ému, je n'ai rien dit. Ah ! madame, a-t-il continué, aimer, le dire, faire éclater ses sentiments, espérer, se flatter d'obtenir enfin du retour, c'est un sort bien doux, comparé à celui d'un malheureux qui n'ose môme demander de la pitié, ni former le désir d'en exciter.
Je ne sais comment je me rappelle ses paroles : que j'étois Iroublée en l'écoutant! Malgré moi j'ai ralenti ma marche : le marquis a voulu parler encore, le son de sa voix déceloit l'agitation de ses sens ; je ne pouvois me soutenir, je ne pouvois respirer. Madame de Martigues est revenue, les autres se sont rapprochés ; je me suis plainte du froid, on s'est récrié ; je me suis obstinée à trouver l'air glacé, à vouloir me retirer : M. de Montalais m'a conduite à mon carrosse; il gardoit le silence, mais ses regards parloient, et j'entendois trop bien leur langage. Il s'est profondément incliné, ne m'a rien dit; mais j'ai vu des larmes dans ses yeux... Qu elles m'ont émue! Eh ! pourquoi cet aimable Montalais n est-il pas libre? pourquoi suis-je destinée au malheur de l'affliger? Hélas ! il souffre ; il souffre plus que moi, peut-être? Il est d'un sexe si ardent, si impétueux! On nous accoutume à réprimer nos mouvements : l'habitude de les contraindre affoiblit peut-être leur force... Oh! non; en le perdant de vue, j'ai pleuré, j'ai gémi... On m'interrompt. Adieu.
nie.
XXVIIh LETTRE
Eh ! mon Dieu, que vous êtes pressant, inquiet, prompt à craindre^ à soupçonner, à prévoir ! Ai-je dessein de rester? est-ce ma faute si mon départ est retardé, différé de peu de jours ? Je grossis les difficultés'^ Mais non, elles naissent malgré moi. Il y auroit eu de l'inhumanité à quitter ma sœur. Ne pas être dure, est-ce saisir des prétextes? Un cœur tendre en trouve toujours. Mon ami, je n'en cherche pas, soyez-en sûr : mais ce voyage est assez déplacé; il paroîtra assez ridicule, sans y ajouter des circonstances propres à le rendre plus étrange encore.
Vos reproches me fâchent; ils me troublent, m'attristent; continuez-les pourtant. Ma foiblesse est grande, je l'avoue; pardonnez-la-moi ; qu'elle vous anime, et ne vous révolte pas. Mettez de la douceur, de l'indulgence dans vos conseils ; supportez mes ennuyeux détails, mon indécision, mes chagrins, mon humeur! Suis-je à moi-même? Ne vous rebutez pas; ne m'abandonnez point à l'égarement de mon esprit, à la séduction de mes sens. C'est dans l'humiliation, dans la douleur, dans la sensible amertume de mon cœur, que je vous crie : Aidez-moi, soutenez-moi, défendez-moi I Ah ! mon ami, je pleure, je me sens... Je ne puis écrire... Que ma situation est fâcheuse! Si paisible quand vous partîtes, à présent si cruellement agitée! Eh! qu'est-ce donc que tous les biens de la vie, si un seul désir peut nous rendre leur possession inutile? Libre, estimée, aimée, riche, maîtresse de mes volontés, de ma fortune, l'avenir m'offroit une si riante perspective ! Un sombre rideau s'est baissé devant mes yeux, il me cache tous les avantages de mon état ; je vois seulement le marquis de Montalais : cet objet fixe mes regards, mes, souhaits, mes vœux ! eh! je dois le fuir? l'espace va m'en éloigner, des obstacles nous séparent, une mer agitée semble s'éle-
ver entre nous. Eh I quoi, cet homme aimable est unécueil oîije puis échouer ? Un coup de vent va me sauver du naufrage ; mais, mon cher comte, il me conduira au port bien fatiguée de l'orage. Adieu. Que vous ai-je écrit? je n'en sais rien.