‹ ŒuvresChapitre 4 sur 87 · COMTESSE DE SANCERRE · texte numérisé non relu

COMTESSE DE SANCERRE

M. LE COMTE DE NANCT:, SUN AMI PKEMIÈHK LETTUE

Paris, lundi, 'i iiuvemhrc 17...

J'atlendois votre réponse avec impatience; je pensois qu'elle ni annoncer oit un heureux changement dans les dispositions de ce bon parent, qui montre tant de politesse et d'obstination, en s'efforçant de ruiner votre sœur. Je suis bien irritée contre lui, mon cher comte ; cette désagréable discussion d'intérêt vous a lait passer l'automne en Bretagne, elle vous y retiendra peutêtre tout hiver. Vous devez des conseils à votre sœur; des soins, des secours à vos neveux : le sacrifice de votre temps, de vos plaisirs est vraiment généreux, je l'approuve, mais je ne vous verrai point : je me le dis avec bien du regret, avec bien du chagrin, jamais je ne vous ai si vivement désiré ; vous allez me demander pourquoi? je l'ignore moi-mcrr.e. Je suis sans affaires, sans embarras, au moins apparent ; cependant vous me seriez nécessaire, je le sens : eh, dans quel temps un ami nous cbl-il inulilc?

78 lETTUES DE MADAME DE SANCEPiUE.

M. de Monlalais est enfin rendu à ses amis, qui souhailoienl passionnément son retour. M. et madame de Comminges, le comte de Tiennes, et madame de Martigues célèbrent son arrivée par des fêles : il mérite, je crois, tous les sentiments qu'il inspire. Adieu : mes plus tendres compliments à votre aimable sœur : elle doit cire bien contente de moi. Je me prive du plaisir de lui écrire, pour ne pas la troubler dans sa douce paresse.

n* LETTRE

Je vais vous confier un petit secret ; il fait naître de grandes espérances. M. de Méri, si décidé à marier madame de Mirande à son maussade pupille, commence à revenir de sa longue prévention. Les amis du comie de Termes entourent ce bon vieillard, lui demandent s'il veut toujours affliger sa nièce chérie. On le flatte, on le presse; le chevalier de Termes le voil, l'amuse, lui plaît ; tout paroît s'arranger pour combler les vœux de deux personnes estimables. Madame de Mari i gués se donne de grands soins; le comte de Tiennes agit fortemeni; Termes va, vient, court, tremble, se rassure, espère, se désole, rit et pleure vingt fois en un jour. Ami solide, tendre amant, il louche, il intéresse ; il engage tout le monde à souhaiter son bonheur. Mon attachement pour madame de Mirande fixe mon attention sur un événement dont la fortune et la félicité dépendent.

La perspective de ce mariage donne bien de la joie au comlc de Piennes. Si une de ces trois charmantes veuves^ dil-iI,rcnlroil sous le joug, les deux aulres suivroient son exemple ; madame de Martigues se décideroit enfin, j'obtiendrois son cœur et sa main. La satisfaclion de M. de Piennes en seroit une véritable pour lous ses amis; si madame de Martigues écoutoit mes conseils, elle l'épouseroil, il seroit heureux; mais reprendre de

LETTRES Dfc) MADAME DE SAxNCKURE. 79

nouveaux liens, moi ! mon ami, je suis plus éloignée que jamais d'y penser.

Le marquis de Montalais esl arrivé; vous l'ai-jedit? Avezvous des nouvelles do madame du Lugei? Je vais vous étonner ; nous sommes brouillées, oui, foui à fait brouillées. Je ne sais pourquoi cette femme prétendoit régler ma conduite et me choisir des amis : fatiguée de ses leçons, j'ai cessé d'aller m'ennuyer à ses tristes dîners. Je veux bien que vous me grondiez un peu, mon cher comte ; mais ne vous rendez point arbitre de nos différends, et surtout ne vous avisez pas d'entreprendre de nous raccommoder. Adieu, j'ai t'ait toutes vos commissions.

Ilh LETTRE

Oui, je vois souvent le marquis de Monlalais, je soupe presque tous les soirs avec lui. Mon Dieu! vous avez raison, cet homme est un enchanteur ; il amuse, séduit, occupe; il a ranimé les plaisirs de notre société, il en fait les délices. Recherché, préféré, caressé, il conserve cette modestie qui le distingue si avantageusement, qualité rare dans un homme aimable ; oui, rare, peut-être dangereuse.

Madame de Marligues ne conçoit pas comment elle a pu vivre six mois sans voir M. de Montalais; elle l'écoute, l'admire, applaudit à ses moindres discours, veut que tout le monde en soit charmé, et gronde sérieusement quand on ose contrarier son goût. Le comte de Tiennes voit comme elle, dit comme elle; le plus riant accueil, mille louanges prodiguées au marquis, ne donnent point un instant d'humeur à un amant mall]eureux et jaloux! cela ne vous paroît-il pas singulier, étonnant?

La personne dont vous me parlez avec tant de chaleur, m'est absolument inconnue. J'ignorois que ma mère eût une parente mariée en Bretagne, et sans doute elle-même ne le savoit pas.

fiO LLTTHKS DK MADAiME DE SANCEKHE.

Si madame de Kerlanes est de la maison d'Eslelan, maison qui m'est chère à tous égards, je suis prête à répondre à voire attente; et si deux mille louis peuvent faciliter l'établissement de mademoiselle de Kerlanes, je consens de tout mon cœur à les donner.

Mais, quel récit vous a-t-on fait? rien n'est plus faux, je ne possède point les biens de la maison d'Estelan, ils éloient passés en des mains étrangères, longtemps avant ma naissance. A h\ vérité, le dernier comte de ce nom m'a laissé les richesses qu'il rapporta de la Marti ni(jue ; mais le maréchal de Tende ne l'en- (fctfjea point à me nommer sa légataire universelle ; les grands biens de M. d'Estelan ne formèrent point les liens qui m'unirent au neveu du maréchal; ce tendre parent me destinoit à M. de Sancerre, dans un lemps où ma fortune étoit bien bornée, où je n'espérois pas ce brillant héritage. Je dois une entière jusli tication à la mémoire du maréchal de Tende; sa généreuse amilié pour moi lui lit souhaiter de me voir sa nièce : il désiroil mon bonheur, il croyoit l'assurer; le peu de succès de ses soins n'a point affoibli ma reconnoissance. Je me souviendrai toujours avec regret, avec douleur, qu'il n'a pas été en mon pouvoir de la lui prouver.

Détrompez madame de Kerlanes, délrompez-la, je vous en prie. Le frère de ma mère m'appela volontairement à sa succession; je vous instruirai des raisons qu'il eut de déshériter son lils. Non, je vous le jure, personne ne l'engagea à signer cet acte de vengeance, juste dans ses idées, téméraire dans les miennes. Comme parente de madame de Kerlanes, je crois ne lui rien devoir ; mais comme plus favorisée qu'elle de la forlune, je crois lui devoir des secours, et je me plairai à l'obliger. Madame de Mariadeck pouvoit s'épargner ses pressanles sollicitations ; le besoin est auprès de moi la recommandation la plus forte; j'imaginois que la sœur du comte de Nancé me connoissoit assez pour le penser.

Madame de Mirande soi t, elle me prie de vous remercier de vos tendres vœux. Ses espérances augmentent à chaque instant. Madame de Thémines entre; la voilà, belle, gaie, charmante; elle veut vous dire cent nouvelles, elle les écrit, je mettrai sa gazette dans ma lettre. Adieu mon ami : je suis triste, je ne sais pourquoi. M. de Montalais est à Versailles, je n'ai pu taire votre commission auprès de lui.

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