IV^ LETTRE
Oh ! vous veniez de recevoir une lettre de madame du Lugei quand vous m'avez écrit. La politesse de vos expressions ne peut me cacher l'esprit qui vous les dicte, ni effacer entièrement Taigreur de ma sévère parente. Je méprise beaucoup l'espèce de sagesse dont elle tire vanité, je commence par vous le dire ; toute affectation m'est odieuse : mais je veux répondre à vos observations, comme si la marquise du Lugei ne vous engageoit point à me communiquer les siennes.
Vous avez raison de blâmer la légèreté de mon amie ; exacte dans ses mœurs, inconsidérée dans sa conduite, madame de Martigues néglige trop peut-être de réunir tous les suffrages : elle dédaigne de se contraindre pour prévenir les malignes interprétations qu'on peut donner à ses discours, ou les fausses conjectures que ses démarches semblent quelquefois autoriser. Souvent ses idées sont folles ; elle est trop vive, trop attachée à faire précisément ce qu'elle veut, ce qui l'amuse. Par exemple, sa fantaisie d'éprouver le comte de Piennes dure trop longtemps. Un mariage annoncé, relardé, rompu; desbrouilleries, des raccommodements; un amant banni, rappelé, admis et rejeté dix fois en deux ans, cela est bizarre; cet amant lui demeure attaché, supporte ses caprices; un homme maltraité est-il capable de tant fie patience? C et! e offensante question est de madame du Lugei;
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elle seule admire la patience d'un homme qui n'en a point du tout, qui se plamt sans cesse, tourmente continuellement les amis, les parents de madame de Marligues, engage toute la France à lui parler, et peut-être éloigne par trop d'importunilés l'instant favorable à ses désirs.
En vérité, mon cher comte, on téroit une cruelle injustice à madame de Martigues, si on osoit la soupçonner de la moindre foiblesse; satisfaite du témoignage de son cœur, du respect de son amant, de l'estime de ses amis, elle peut se consoler d'élever des doutes^ des craintes^ d'inquiètes idées dans l'esprit de madame du Lugei. Celte femme, remplie de prétentions, voudroit tout attirer, tout occuper. L'étourderie de madame de Martigues la blesse^ dit-elle? Eh ! non, ce n'est pas cela; elle lui envie ce cercle nombreux que son naturel aimable et l'agrément de son commerce fixe chez elle... On m'interrompt... c'est elle ; c'est cette dangereuse compagne, objet de mes préférences. Nous allons sortir ensemble, je finirai ma lettre après souper.
A minuit.
Mon cher comte, afin de ne pas revenir sur un sujet désagréable, je veux l'épuiser, et vous répéter ce que j'ai dit cent fois à madame du Lugei. L'opinion des autres ne réglera jamais mes sentiments ; mon cœur est mon juge suprême. Si madame de Martigues avoit le malheur d'être soupçonnée, j'en gémirois, j'en ressentirois une douleur véritable, rien ne m'en consolcroit ; mais je ne cesserois pas de voir assidûment mon amie, j'aimerois mieux risquer de partager une injuste censure qu'aider par mon éloignement à l'accréditer ou à l'étendre.
Ce ne seroit pas la première fois que, sacrifiant mon propre intérêt 'Ji mes principes, je me serois vue l'objet des fausses idées de cette partie du monde dont l'attention est toujours fixée
sur les mouvements d'autrui. Combien de spectateurs oisils prononcent hardiment sur ce qu'ils voient, plus hardiment encore sur ce qu'on leur cache !
Dans le temps où l'on s'élevoit contre moi, où je passois à la cour, à la ville, pour une femme allière, d'un caractère diflicile, toujours triste, toujours enveloppée des voiles de l'humeur; quand on me croyoit capricieuse, insensible, hautaine, incapable de vivre avec le plus doux des maris, dont j'étois chérie^ adorée^ madame de Martigues fut la seule qui méjugea favorablement. Son amitié la rendit pénétrante, elle découvrit en moi des qualités que sans me connoilre on osoit me refuser. Souvent elle vcnoit partager ma solitude; elle quiltoit pour moi ce monde quelle aime; elle me donna des amis; elle apprit à tous les siens que je sou ff rois des peines secrètes, elle engagea madame de Mirande à venir vivre avec moi ; elle défendit hautement mon esprit, mon cœur et mon caractère : aurois-je pour elle un procédé moins généreux? non, assurément; mais je ne suis point dans le cas de lui prouver ma reconnoissance, grâce au ciel, je n'y serai jamais : excepté madame du Lugei, personne ne forme des doutes injurieux sur la conduite de madame de Martigues, et je puis voir mon amie sans que de fâcheuses craintes empoisonnent ce plaisir.
M. de Montalais revient demain, il soupera ici : je lui parlerai de votre protégé : comme le marquis est très-obligeant, je suis sûre du succès de ma négociation. Vous me demandez ce quHl dit^ comment il se conduit? Eh mais, il parle bien et se conduit mieux, tout le monde l'aime^ tout le monde l'approuve. Il est un peu rêveur, il l'étoit aussi l'hiver dernier. Madame de Martigues prétend en savoir la raison* Pour la première fois de sa vie elle se tait, elle est impénétrable ; ce secret lui pèse un peu pourtant, elle en est fort occupée, et sans qu'on l'interroge elle s'écrie: Je ne le dirai pasi
Madame de Mirande et moi nous cherchons des défauts à cet
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aimable marquis; le comte de Piennes soutient son cousin parfait. Parfait! s'écrie madame deMirande; ne souffrons point cela, ne convenons jamais qu'un homme puisse être parfait. Nous examinons toutes deux le marquis, et nous vous ferons part de nos découvertes. Sa figure est vraiment belle, noble, gracieuse ; il faut se résoudre à ne pas l'attaquer ! mais son esprit sera bien adroit s'il nous cache le foible de son cœur. Adieu, mon cher comte; quelle lettre! ai-je écrit tout cela I