L1X« LETTRE
Je viens de recevoir une lettre du marquis de Montalais. Ah ! qu'elle m'afflige ! il ignore encore le chagrin amer où je me livre, il s'abandonne à de douces espérances, il me parle des liens.... Quoi î faudra-t-il renoncer à lui ? Depuis l'aveu de ses sentiments, des miens, ma tendresse a pris de nouvelles forces. 0 mon ami ! que d'attraits, que de charmes dans un amour senti, partagé ; dans de mutuels désirs, dans une seule volonté ! Après avoir aimé avec tant de douleur, quand j'aime avec tant de plaisir, faut-il qu'il s'élève une barrière entre nous? Vivrons-nous séparés : hélas ! oui. Voudrois-je associer le marquis à ma mauvaise fortune?.;. Mais rien n'est encore décidé.
Je devois voir M, d'Estelan mardi dernier ; madame de Termes le fit prier de ma part de remettre sa visite au jeudi. Pour mieux s'assurer de moi, elle me força de l'accompagner à Neuilly chez ma sœur. La première personne qui s'offrit à mes yeux fut le comte d'Estelan; il jouoit. A peine ai-je fait deux pas dans le salon, qu'il m'aperçoif, se lève avec précipitation, renverse la table, pousse rudement tout ce qui s'oppose à son passage, accourt à moi, répète : C'est elle^ la voilà, ah! la voilà! Puis, appelant ma sœur de toute l'étendue de sa voix : lié, madame la marquise, venez vite, parlez-lui ; vous m' avez promis de lui parler ; conseillez-hii de m^iimer^ de m' épouser ; elle sera heureuse, jamais je ne lui ferai de peine, non, jamais! En parlant, il saisit ma robe, une de mes mains, me tire, m'entraîne vers la terrasse où il voit ma sœur : mon éventail tombe, il se précipite dessus, le relève, le baise, le brise, se croit seul au milieu de vingt personnes, et ne se doute point du tout de Textrôme surprise qu'il cause à tout le monde.
J'ai prié madame de Thoré de passer dans mon cabinet, j'y
suis entrée avec elle et le ridicule personnage qui me tonoil toujours.Mon cousin, lui ai-jedit, nos affaires sont faciles à terminer. Nous n'aurons point de procès ensemble... Tant mieux, a-t-il interrompu, quand nous serons du môme avis, tout s'arrangera. Vous me paroissez douce et raisonnable, cela est charmant. Parbleu, vous êtes une belle femme ! il ne vous manquoit que de me voir, de me parler, vous voilà parfaite. Çà, vous consentez donc... Oui, monsieur, ai-je repris, je reconnois vos droits, et suis Irès-éloignée de les contester. Voire demande est juste, et dès demain, si vous voulez, mes gens d'affaires... Vos gens d'affaires, a-t-il répété, est-ce que ne vous voilà pas? Si vous trouvez ma demande juste, vous allez l'accorder, consentir à m'épouser, et tout sera terminé.
Séparons les deux objets que vous confondez, monsieur, lui ai-je dit : il s'agit simplement de la succession de mon oncle, et je ne prétends pas vous écouter sur un autre sujet. Non, s'est-il écrié : et moi je refuse absolument d'entendre parler de la maudite succession: ai-je affaire de biens, de richesses? Est-ce là ce que je vous demande ? Je veux détruire un acte qui attaque mon honneur ; si le testament ne le rappeloit pas, je le laisserois subsister. Mais si vous vous donnez à moi, vous n'y perdrez rien, je vous ferai les plus grands avantages: si vous ne prétendez pas m' écouter sur ce sujets point d'accommodemen!, point de pourparler, point de gens d'affaires à vous, les miens vous parleront, oui, morbleu ! je plaiderai, et nous verrons.
Eh ! sur quoi plaider, ai-je repris, quand je ne vous dispute rien? L'entendez-vous? dit-il à ma sœur, elle me fera dévenir fou ; et s'adressant à moi : Madame, je traite de bonne foi, je suis honnête, simple, uni. Écoutez ceci, je dois hériter de mon père, vous en convenez, à la bonne heure. Vous voulez rendre, dites-vous; il ne s'agit pas de cela, je dois reprendre, moi; mon honneur exige que je rentre dans mes droits par un arrêt. Si vous voulez accepter mon cœur et toute ma fortune, je cherche-
rai des moyens de concilier loul cela ; si vous ne le voulez pas, je le répète, je n'écouterai rien. Je puis vous faire un procès, je vous l'intenterai dès demain, vous serez bien contente quand vous m'aurez forcé à vous chagriner.
Eh! vous me chagrinez plus que vous ne pensez, me suis-je écriée, votre retour anéantit tout le. bonheur que. je me promettois, tout l'agrément de ma vie. 11 m'a regardée, a rêvé un moment. Vous êtes attachée à votre fortune, et vous ne voulez rien faire pour la conserver, a-t-il dit : eh ! qu'est-ce que la succession de mon père? je vais vous assurer la mienne, si vous le désirez. Et se jettant à mes pieds : Ma belle, ma chère cousine, ne me reprochez pas de vous donner du chagrin, je vous offre d'être votre ami, votre amant, votre mari ! Puis-je dire; mieux? Vous me tournez la tête, vous me déchirez le cœur; faites un effort, aimez-moi, on dit que vous êtes si bonne, et pour qui diable l'ôtes-vous donc? Ne sommes -nous pas de proclies parents? Est-ce un étranger qui vous recherche? parlez donc, répondez, m'aimerez-vous ? m'épouserez-vous ? Je serois bien fâchée, lui ai-je répondu, de vous donner une espérance que je tromperois. Non, monsieur, non; toutes les dispositions de mon cœur sont contraires à vos désirs, je ne puis jamais être à vous.
Il me seroit impossible de vous peindre son emportement, ses cris, ses reproches à ma sœur sur le silence qu'elle gardoit, ses plaintes de ma cruauté^ de mon obstination; il s'est épuisé, mis hors d'haleine, est sorti comme un fou, et ce matin j'ai reçu une assignation de sa part.
Mes amis veulent absolument que je me défende, je ne saurois m'y déterminer. Cela devient très-embarrassant, il croit son honneur engagé à faire casser l'acte d'exhérédation, malheureusement rappelé dans le testament ; cette circonstance le porle seule à l'attaquer, du moins le dit-il k tout le monde. Enfin il demande, et ne veut pas recevoir. 0n me rejette ce
2t« LETTRES DE MADAME DE SANCERRE.
procès ; tlans quel lomps en ospéror la décision? J'ai tout écrit, à M. de Montalais, j'attends sa réponse, elle réglera mes démarches.