‹ ŒuvresChapitre 45 sur 87 · LX« LETTRE · texte numérisé non relu

LX« LETTRE

Je viens de recevoir une lettre de M. de Montalais; je vous Tenverrois si je pouvois me priver du plaisir de la relire, ou si j'avois le temps de la copier; mais j'ai à peine celui de vous écrire.

Qu'elle est tendre, cette lettre 1 Qu'elle montre bien toute la noblesse de cette âme vraiment supérieure, vraiment grande ! Ah ! mon cher comte, une passion si désintéressée, si délicate, est-elle destinée à n'être jamais heureuse, à pénétrer mon cœur d'un long, d'un sensible, d'un éternel regret?

Le marquis pense précisément comme moi sur les droits du comte d'Estelan; la perte ou le gain du procès que l'on m'intente est un article traité bien légèrement dans sa lettre. Il s'étonne de la bizarrerie de mon parent, et ne conçoit pas comment il refuse une restitution offerte; le point d'honneur où il s'attache lui paroît frivole, M. d'Estelan vivant par son choix à trois mille lieues d'ici.

Il ne pense pas que cette affaire puisse retarder notre union ; nous serons riches et heureux^ dit-il, si je consens à vivre pour lui, à quitter Paris, à passer mes jours dans une retraite agréable et tranquille. Avec quels traits il me peint les plaisirs délicieux d'une vie simple, uniforme, paisible ; d'un lien dont l'estime, l'amitié, l'amour serrent les nœuds! Il rassemble sous mes yeux tous ces biens purs et véritables, puisés dans la nature, en nous-mêmes ; biens précieux dont la saine philosophie nous découvre leç charmes! Mais, mon cher comte, pour les goûter, pour en jouir, il faudroit s'assurer de les préférer, de

les sentir toujours; il faudroit pouvoir fixer notre esprit trop léger, cette pensée toujours errante, voltigeant sans cesse d'objets en objets ; il faudroit détruire en nous cette inconstance naturelle, source de l'inquiétude et de l'ennui ; par elle le plaisir s'envole, et le bonheur s'anéantit.

Si j'écoute mon cœur, si je cède au désir de mon amant, aux miens, n'aurai-je rien à craindre du temps, de la réflexion? Cet homme si distingué parmi ses égaux, est-il fait pour vivre au fond d'une province écartée, pour y vivre oublié? Une noble ambition Ta porté à se rendre capable d'occuper les plus grandes places; il a nourri l'espoir fondé de parvenir aux premières dignités ; sa naissance, son mérite lui aplanissent la roule des honneurs; l'en détournerai-je ? rarrêterai-je dans sa course? est-ce à trente-deux ans qu'un homme peut compter assez sur lui-même pour s'affermir contre le regret, poison cruel, dont la solitude augmente l'amertume?

Le marquis de Montalais a le cœur généreux, il ne me rappellera point les sacrifices qu'il m'aura faits, mais il les sentira peut-être ; le plus léger nuage qui obscurcira son front me fera craindre un repentir secret, je le verrai triste, et m'accuserai de l'avoir rendu malheureux... Ah ! si je perds le pouvoir de répandre l'agrément sur ses jours, je ne serai point à lui... Renoncer à M. de Montalais! Ai-je pu le penser? ai-je pu l'écrite? Aurai-je la force de le vouloir, de le lui dire!...

Piennes m'interrompt, il arrive avec deux avocats ; il me tourmente, il m'excède de conseils, de consultations ; madame de Martigues m'impatiente aussi ; elle jure, elle proteste de ne point se marier si je perds mon procès. Elle veut vivre avec moi, comme moi, tout partager avec moi ; ces propos désolent le comte de Piennes ; les tendres sentiments de mon amie m'inspirent la plus vive reconnoissance. Mais sa résolution me fâche- eh! mon Dieu, n'est-ce pas assez d'être inquiète, chagrine, incertaine de mon sort? faut-il, pour rendre ma situa-

»21S LKTTRKS \)K MADAMK DE SANCERP.i:.

lion plus donlonronso, que le bonheur des autres soit dépendant du mien? Adieu.

l.Xl"^ LETTRE

Oli! je perdrai l'esprit^ sérieusement je le erains, rimbécilc pei'sonnage ne venl entendre aucune raison. Après plusieurs entrevues, dix lettres, vingt querelles, l'inutile négociation de tous mes amis, un procès paroît inévitable. Assignée à rendre, je vais le faire assigner à recevoir. Sur son refus, je répondrai, nous serons en instance réglée, et qui sait quand cette mallieureuse affaire finira ?

M. de Montalais est près de Paris, il arrive, je l'attends à chaque instant... Eh! mon Dieu, ce retour m'alarme. Si mon cousin apprend nos engagements, s'il ose... Il est si fougueux, si emporté! Si le marquis indigné d'une rivalité... Mon. ami, j'entrevois mille maux plus cruels que ma ruine.

J'ai écrit ce matin à M. d'Estelan, je sais fort peu les lois, mais je cherche continuellement des moyens d'accommodement. Je lui en propose, ils ne valent rien peut-être.... On m'apporte sa réponse... Tout espoir n'est pas perdu ; voyez.

LETTUE DU COMTE d'eSTELAN

« Vous voilà bien contente, madame; vous me faites de belles affaires ; je traite avec de jolis gens, plus bavards, plus lambins;... ils parlent de mois, d'années ! A les entendre, il faut bien du temps pour décider une question qu'un enfant résoudroit en un quart d'heure.

« Je suis malade, l'air de ce pays ne me vaut rien, je m'ennuie, j'enrage, vous me ferez mourir, et puis vous direz que je vous chagrine. Après tout, de quoi vous plaignez-vous ? Je vous

aime; voilà tons mes torts avec vous. Dans un instant je me rendrai à vos ordres ; je n'entends rien à vos moyens, mais je désire de vous contenter. Si vous vouliez, il seroit bien facile de terminer... Pour une femme douce, vous êtes en vérité bien obstinée. »

Je ne sais, mon ami, mais je suis dans uneagitationferriblo. Ce billet... J'espère... Il s ennuie^ dit-il : ab! tant mieux. Si le désir de partir pouvoit se joindre à cet ennui... On entre, c'est lui...

Neuf heures du soir.

Ab ! tout est désespéré... madame de Martigues... L'imprudente ! faut-il qu'elle soit venue dans un moment où cet homme adouci commençoit à céder... A auoi l'indiscrète m'expose! il sait que j'aime, il est furieux ! toat est perdu, vous dis-je... Et M. de Montalais revient ; s'ils se voient, s'ils se parlent... Je me meurs. La cruelle madame de Martigues!

M. d'Estelan est entré, s'est assis, a gardé le silence ; il paroissoit appesanti, fatigué, cbagrin. Par mon ordre, Raimond lui a présenté un état des effets qui composoient la fortune do son père, et un détail de l'emploi qu'on en fit après sa mort. Emportez vos papiers, lui a-t-il dit, j'en ai assez vu depuis deux jours. L'enfer confonde les lois, ceux qui les embrouillent au lieu de les interpréter; maudit soit l'héritage ! Je voudrois qu'il fût au fond de la mer. Raimond est sorti.

J'ai commencé à parleravec douceur, avec amitié. M. d'Estelan m'a interrompue, mais sans humeur. Vous êtes une enchanteresse, m'a-t-ildit, vous me rendez malheureux ! malgré votre dureté pour moi, je ne saurois vous haïr. Devois-je venir ici? Pourquoi vous ai-je vue? j'étois si content, si heureux ! toujours prêta rire, tout m'amusoit. Me voilà sombre, triste... Je ne voudrois pas traiter un de mes esclaves avec la même inhumanité que ma plus proche parente me monire : et devinez-^en la

raison? Jo lui offre mon cœur, mon bien, ma vio, jo rononccrois à tout pour olli» ! Eh bien! elle ne m'aime pas, elle no m'aimera jamais; elle me fera monrir, sans s'émouvoir, tranquillementt, parce que les dispositions de son cœur... Enfm il faut avoir patience.

En parlant, il pleuroit, ses larmes étouffoient sa voix. Il m'a touchée, j'ai jugé de ses chagrins par les miens. Il m'a semblé que la violence de son caractère, l'impétuosité naturelle de ses désirs, l'habitude de les satisfaire, dévoient Ini faire éprouver des peines sensibles. On s'attendrit aisément sur les maux que l'on cause ; mes yeux se sont mouillés malgré moi, j'ai voulu parler, je ne l'ai pu.

M. d'Estelan a vu couler mes larmes, elles ont élevé dans son cœur un mouvement très-vif; il s'est levé tout ému, tout hors de lui-même, répétant : Allons, bon! affligez-vous, pleurez pour achever de me désoler ; et marchant à grands pas : Je voudrois être mort, être mort il y a dix ans.

Je l'ai prié de se calmer, de s'asseoir, de m'écouter. Je lui ai tendu la main : Mon cousin, lui ai-je dit, je suis bien éloignée de vous haïr, votre obstination à vouloir m'épouser s'oppose seule à l'amitié que je me plairois à vous montrer. Renoncez à ce dessein, étouffez un désir inutile. Ne tourmentez pas cruellement une femme... Je vous tourmente, moi, s'est-il écrié avec feu, et cruellement encore ! Madame, ne me traitez point de cruel, je ne le souffrirai pas. Je suis bon, sensible, complaisant, j'ai même de la douceur quand on ne m'obstine pas... Je vous tourmente, parbleu ! il faut être bien femme pour voir comme cela ; et sans me donner le temps de lui répondre : Madame, m'a-t-il, tâchons de nous arranger, de ne plus nous tourmenter ni l'un ni l'autre : si la moitié de la fortune ne vous suffit pas, je vous en assurerai l'entière jouissance, la propriété, de mon vivant, après ma mort; vous disposerez de mes biens, de mes volontés, de moi... Est-ce assez m'entendez- vous?

M'allez-vous répondre... Eh bien! parlez, parlez donc ! Acceptezvous?... Et recommençant à courir dans la chambre, ses deux mains sur son \isage : Elle ne parlera pas, crioit-il ; elle ne parlera pas! elle pleurera tout le jour, elle dira que je la chagrine !

Revenant à moi, sejetant à mes pieds, priant, pleurant, répétant : Ma belle, ma charmante cousine, aimez-moi, prononcez seulement que vous avez un peu d'amitié pour un parent qui vous adore, dites que vous m'aimeriez si vous le pouviez, je ferai toutxe que vous voudrez, j'abandonnerai le procès, la succession ; l'honneur m'engageoit... je renoncerai àtoutpourvous obliger. Parlez, ordonnez, je signerai mon désistement, je désire votre cœur et non pas l'héritage de mon père ; la plus petite marque de votre amitié, de votre estime, peut-elle trop s'acheter.^ Dictez-moi vos volontés. Charmée de le voir adouci, j'allois profiter de cet heureux instant ; la porte s'ouvre brusquement, madame de Martigues entre : Eh bien ! dit-elle, tout est-il d'ajccord, entend-il raison, avez-vous terminé? Quand s'en va-t-il?

Eh ! de quoi vous mêlez-vous, madame ? lui a-t-il demandé; qu'est-ce que cela vous fait? Vous me permettrez de vous dire, a-t-elle continué, que c'est bien assez de ruiner madame, il ne faut pas l'ennuyer, l'excéder de vos mauvais propos, de votre sauvage amour : une belle passion, en vérité, elle vous sied bien! mais en bonne foi, croyez-vous qu'il soit possible de vous aimer? Quand madame de Sancerre ne seroit point liée par ses propres promesses, par ses sentiments, à l'homme le mieux fait... Liée, s'est-il écrié, des promesses ? que veut-elle dire? madame de Sancerre liée! elle est mariée? Eh! je vous prie, monsieur, a-telle répondu vivement, ne peut-elle l'être sans votre aveu ? On devoit apparemment vous attendre pour disposer d'elle? Mais comme c'est moi qui l'ai engagée... Elle est mariée, -elle ! a-t-il répété. Eli ! pourquoi non ? a poui*suivi l'étourdie, ne vous disje pas que je l'ai engagée? Je ne puis vous donner la moindre

t>>2 LETTRES DE MADAME DE SANCERRE.

idée des transports, de la colère, de la fureur de M. d'Estckm. il s'est emporté contre madame de Martigues ; elle l'a durement plaisanté, raillé, impatienté, outré. Je me suis en vain efforcée de la faire taire, je n'ai pu retenir la vivacité de l'une, ni modérer la rage de l'autre; ils clierchoient tous deux les expressions les plus piquantes ; le comte est sorti, menaçant, jurant, criant, étouffant. Madame de Martigues est restée triomphante, enchantée de l'avoir chassé, persuadée qu'elle a tiès-bien fait de lui tout dire ; jamais elle n'a voulu comprendre qu'elle me rejeloit dans les embarras d'où sans elle j'allois sortir heureusement.

Eh ! mon Dieu ! que vais-je devenir? M. de Montalais attendu à chaque instant... mon cousin révolté, instruit... Je suis accablée; une position si fâcheuse, de si tristes idées, des craintes si grandes... Que le ciel détourne de moi... Et c'est une amie, c'est madame de Martigues qui me désespère. en ce moment. Adieu, plaignez-moi, je vous le dis encore : hélas! vous le dirai-je toujours?

LXIÏ^ LETTRE

Eh! vite, vite, que je vous apprenne... Je vous dépêche un courrier... Je voudrois qu'il eût des ailes ! Ai-je bien toute ma raison? Suis-je éveillée, n'est-ce point un songe? M. de Montalais est -il là? Oui, il rit, il cause avec madame de Termes... Qu'il a l'air content, que je le suis !... M. d'Estelan... mon pauvre cousin ! je le plains, je l'estime... Ah ! je n'espérois pas... Mais je veux me modérer... Je nelepuis; moncœur est dans une émotion... Pourtant je veux vous conter... Ecoutez, mon cher comte, écoutez-moi bien.

Ce matin à onze heures, seule dans mon cabinet, pleurant de toute ma force, portant mes idées sur les objets les plus alfli-

geanls, on me présente une lettre du comte d'Eslelan. Je l'ouvre avec elfroi, je lis, je crois me tromper ; Jugez de ma surprise, de la révolution qu'excitent en moi ses expressions ; lisez et partagez le plaisir que j'ai senti.

L E T 1 II E DU C 0 M T li I) E S T E L A N

« Votre amie est très-imperlinente, ce n'est pas votre faute. Vous êtes engagée... Le ciel puisse m'accorder de la modération, de la patience, j'en ai grand besoin. Si je m'en croyois... mais une foison ma vie je veux me contraindre. Elle est très-audacieuse, très-méchante, votre amie ! Vous êtes bonne, vous, belle, douce, gracieuse, même en refusant. Vous êtes ma parente, ce n'est pas à moi avons rendre malheureuse... C'est pour un autre que vous pleuriez... N'importe, je me sens incapable de vous affliger. Je m'en vais tout à l'heure. Si je restois ici, je ne pourrois me dispenser de quereller votre amant ou votre mari, je ne ifais leqoel, je suis bien aise de l'ignorer, car cela feroit une grande différence et qui pourroit nous mener loin. Il est nécessaire que je parte. Si je tuois cet homme, vous ne m'en aimeriez pas davantage; s'il me tuoit, cela vous sépareroit peut-être ; eh ! qu'y gagnerois-je alors? Vous détesteriez ma mémoire, voilà tout, et votre bégueule d'amie diroit que je me serois comporté comme un sot. Je m'en vais, vous dis-je,je m'en vais à l'instant. Adieu, madame, adieu, ma belle, mon aimable, ma très-aimable cousine. Si je cesse un jour de vous trop aimer, je reviendrai dans l'espoir d'être votre ami. Oui, vous êtes une femme adorable; mais cette petite furie ! je la hais de tout mon cœur.

« Daignez accepter une légère preuve de mon affection. Un parent aussi proche peut vous offrir ces bagatelles... Mon Dieu! est-il possible qu'un autre vous soit cher? On vous disoit si indilfèienleî j'espèrois... Allons, n'en parlons plus. J'ai bien peui

i>>4 LETTUliS DE MADAME DE SAiNCEKUE.

(le ne VOUS oublier jamais. Adieu, madame, adieu, ma charmante cousine ; sur ma foi, mon cœur se brise... Je vous quille, je ne vous verrai plus. Ohl non, je ne vous reverrai jamais, car je vous aimerai toujours. »

Un coffret du plus beau laque accompagnoit celle lellre : en l'ouvrant, j'ai trouvé une renonciation en forme de l'héritage de mon oncle, deux superbes parures de diamants, un assortiment de perles delà plus belle eau, quantilé de rubis, d'émeraudes et de pierres précieuses.

En voyant l'abandon des droits du comte, son présent, sa lellre, j'ai craint d'être séduite par une flatteuse illusion ; est-ce une vérilé, demandois-je à madame de Termes, mes sens ne m'abusent-ils point? Elle a envoyé chez le comle, il étoit parti à l'instant où l'on m'apporloit sa lettre. A peine venoit-on de m'en assurer, quej'ai vu entrer le marquis de Montalais. J'ai couru à sa rencontre, je me suis précipitée dans ses bras, j'ai osé le presser contre mon sein: Ah! nous serons heureux, nous le serons, me suis-je écriée en baignant son visage de ces larmes consolantes que la joie fait répandre. Madame de Termes lui expliquoit le sujet de mes transports, lui contoit l'événement qui les excitoit : Elle m'aime, lui disoit-il d'un ton tendre et animé, elle m'aime ! ah ! celte assurance suffit à mon bonheur! Que font tous les biens du monde comparés à la certitude de lui plaire ?

Voyez, mon cher comte, si je vous aime ; c'est dans les premiers moments du retour d'un amant... oui, d'un amant, chéri, adoré, que je vous écris pour vous dire...

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