DE MYLADY D ORMOND
J'arrive à temps pour me justifier : un piège, une conspiralion, un mariage qui ne vaut rien... Que penseriez-vous de moi, ma chère Henriette, si vous n'étiez sûre de mes sentiments pour notre amie? Oui, je l'ai mariée au lord d'Angleterre le plus aimable; le mariage est bon, je vous assure; et aucune des parties contractantes n'a envie de le rompre. Juliette n'est-elle
430 LETÏHKS DK MVLADY CATESBV.
pas eu droit de se plaindre de moi? Son bonheur a toujours été un de mes souhaits les plus ardents ; je le crois parfait, et je m'attends à des compliments de votre part.
DE MYLADY D OSSEUY
On vous attend avec impatience ici : point de fêtes, de bals, sans ma chère Henriette ; je dirois, point de plaisirs, si la personne qui suit ma plume des yeux n'étoit déjà un peu jalouse de ma tendre amitié.
ri.\ Diih; Li;iTHES DE MYLADY CATESBY
HISTOIRE
HISTOIRE
Thibaut d'iïangest et Gontran de Livarot, servant tous deux dans les armées dé François I", par un heureux hasard se sauvèrent réciproquement la vie le jour de la fameuse bataille de Marignan. Leur mutuelle reconnoissance les allacha l'un à l'autre; pendant plusieurs années il ne se quittèrent point; mais des circonstances relatives à leur fortune les forcèrent d'abandonner les camps et de se retirer dans leurs terres.
Les biens de Thii3aut étoient situés en Picardie. Gontran avoit les siens en Normandie. La nécessité de vivre séparés leur fit sentir une peine véritable. Ils se promirent que l'éloignement h'affoibliroit point leur amitié. Pour mieux en resserrer les liens, fous deux se marièrent le même jour et jurèrent solennellement au pied des autels d'unir leurs premiers-nés, si la nature favorisoit ce vœu en les faisant naître de sexe différent. Peu de temps après, ils se firent de tendres adieux. Thibaut fut habiter son château dTlangest, et Gontran se rendit à celui de Livarot.
Avant la fin de l'année de son mariage, Brigide de Saint-Leu, femme de Thibaut, lui donna un tils. Cette nouvelle, apportée
HIC. iiH
454 HiSTOinE D'ALOÏSE DE LIVAROT.
au château de Livarot, y causa beaucoup de plaisir. La naissance d'Olivier d'Hangest y fut célébrée par de grandes réjouissances ; mais elle devint une source de chagrin pour Gabrielle de Thury, épouse de Gontran. Le sire de Livarof, homme exact, franc chevalier, religieux observateur de sa parole, très-pressé de prouver à son ami Thibaut qu'il se souvenoit de leurs communs engagements, se plaignoitde la lenteur de sa compagne à le rendre père. 11 lui représentoit à tous moments qu'elle devoit une femme au petit Olivier ; que l'accomplissement d'un vœu sacré dépendoit de sa fécondité; et l'exhortoit sérieusement à s'occuper tout entière du soin de le mettre en état de remplir sa promesse.
Pendant quatre ans, la pauvre Gabrielle s'entendit répéter les mômes propos, se vit impatientée, tourmentée, persécutée ; on l'assujettissoit à tous les régimes ; on la vouoit à tous les saints; on la menoit à tous les pèlerinages ; on la faisoit jeûner, prier ; elle pleuroit, son mari boudoit, elle restoit stérile.
Le ciel prit enfin pitié de ses souffrances. De favorables symptômes annoncèrent que la dame de Livarot alloit devenir mère : c'étoit beaucoup pour sa tranquillité présente, pas assez pour affermir son repos. Si, par malheur, elle ne donnoit pas le jour à une fille, Gontran, mal satisfait, recommenceroit à la fatiguer par de nouvelles courses et de nouveaux régimes. Inquiète sur le sexe de l'enfant qu'elle portoit dans son sein, èrédule et superstitieuse, elle consultoit tous les devins, tous les bergers, toutes les vieilles du canton. Connoissant ses désirs, on lui promettoit une fille. Son attente ne fut point déçue. Elle combla de joie son mari en mettant au monde la plus petite et la plus jolie créature que la Normandie eût encore vue naître dans ses provinces.
Portée en grande pompe sur les fonts, elle y fut tenue par Isabelle de Fervaques, épouse du seigneur de Lieuvain, et par le sire de Montiviliers. Ils la nommèrent Aloïse. Sa mère la nourrit, prit d'elle un soin particulier, et jouit avec délices du
plaisir de la voir s'embellir sous ses yeux. Plus elle croissoit, plus elle devenoit charmante. Dès l'âge de six ans, elle étoit si bien faite, si gracieuse, si intéressante par la délicatesse de sa personne, par son intelligence, par l'agrément et la vivacité de son esprit, qu'on ne pouvoit se lasser de contempler et d'admirer l'aimable petit prodige. Déjà la noblesse des environs murmuroit des dispositions de Gontran, lui savoit mauvais gré de destiner sa fille à vivre dans le Vermandcis, de priver sa patrie de son plus bel ornement, et d'enrichir la Picardie de ses pertes.
Personne n'étoit plus révolté des arrangements du seigneur de Livarot que la marraine d'Aloïse. Ambitieuse, intéressée, mère d'un fils unique, elle désiroit passionnément une alliance entre des héritiers dont les domaines se touchoient. En les unissant, elle rendroit Maurice de Lieuvain le plus riche et le plus puissant seigneur de la province.
Isabelle connoissoit trop le caractère de son voisin pour espérer le conduire à rompre ses engagements ; mais l'avenir pouvoit amener des événements favorables à ses vues. Dans la crainte que d'autres ne formassent, comme elle, des desseins sur Aloïse, et ne prévinssent l'esprit de ses parents, elle songea de bonne heure à gagner leur confiance, y réussit, sut se rendre si agréable aux deux époux, ménagea leur affection avec tant d'adresse, qu'elle en obtint une promesse formelle de donner Aloïse à Maurice de Lieuvain, si des obstacles imprévus s'opposoient un jour au mariage arrêté. Gabrielle et Gontran signèrent conjointement cette promesse, et dés sa sixième année, Aloïse fut liée d'une double chaîne.
Le sire d'IIangest et le seigneur de Livarot s'écrivoient souvent. Le mérite et les progrès de leurs enfants tenoient une grande place dans leurs lettres . Thibaut peignoit son fils avec la partialité naturelle à un père. Il voyoit en lui, disoit-ilà son ami, des qualités propres à former un héros. Olivier, courtois^
450 IllSTOlRK D'ALOÏSE DE LIVAROT.
loyal et brave, plein d'honneur, de hardiesse, brûloit déjà du désir de porter les armes, d'imiter ses ancêtres en servant glorieusement son prince et sa patrie. Gontran vantoit les charmes de sa fille, la douceur attrayante de son caractère, la bonté de son cœur, son esprit et sa docilité. Les deux tendres amis souhaitoient également voir arriver Fheureux jour où l'union de ces enfants chéris resserreroit les liens de leur constante amitié etcombleroit leur félicité.
Olivier avoit onze ans, Aloïse sept, quand on jugea convenable d'envoyer l'héritier d'Hangest visiter sa gentille prétendue. On lui fit un superbe équipage, de belles livrées, de magnifiques habits. On lui donna le plus joli cheval que l'Espagne pût fournir, les harnais les plus riches et les plus galants. On lui mit au col une chaîne de perles où pendoit un reliquaire tout brillant de pierreries, présent destiné par la dame d'Hangest à parer sa bru. Un écuyer de Thibaut fut chargé de conduire son fils en Normandie, et de le remettre entre les mains de Gontran. Avant qu'Olivier partît, sa mère lui recommanda d'être bien civil, bien attentif, bien sage; de se montrer complaisant, d'aimer sa petite femme de tout son cœur, de s'occuper continuellement du soin de la servir, et du désir de lui plaire. L'enfant le promit, et le promit de bonne foi ; mais ni son naturel, ni son éducation ne le rendoient propre à remplir cet engagement. L'une avoit été fort négligée, trop d'indulgence laissoit à l'autre toute la rudesse que donne l'habitude de ne pas se contraindre.
Bon, franc, brusque, étourdi, aimant à faire usage de sa force et de son agilité, Olivier, toujours en mouvement, s'agitoil, couroit, sautoit, ne pouvoit être un instant tranquille, ni goûter des amusements paisibles. Avec deux beaux yeux noirs, pleins d'âme et de feu, une bouche riante, une physionomie ouverte, sa figure n'étoit ni bien distinguée, ni bien frappante par ses agréments. Pas grand, un peu gros, point du tout formé.
son visage assez rond, des couleurs vives lui donnoient plutôt l'air d'un villageois frais et gai que l'apparence d'un noble délicatement élevé. Compatissant, libéral, incapable de détours, de malice, mais impatient, volontaire, il prêtoit peu d'attention aux réprimandes, ne souffroitpas la moindre correction, et répondoit à la menace en portant le premier coup.
L'arrivée d'Olivier d'Hangest au château de Livarot excita la plus grande joie. Il y fut reçu au bruit des cloches, des trompettes et des acclamations réitérées des vassaux de Gontran, accourus pour voir le mari de leur petite dame. Pendant les premiers jours, on l'amusa par des parties de chasse, des danses, des jeux de toute espèce. Le sire de Livarot, remarquant en lui des traits qui lui rappeloient ceux de son ami Thibaut, le trouva charmant, et prit pour lui dés sentiments vraiment paternels. Il plut moins à Gabrielle ; cependant elle le traita bien. Mais Aloïse, dont les goûts et l'humeur d'Olivier contrarioient le naturel et les habitudes, ne put s'accoutumer au favori de son père. Elle commença par ne pas l'aimer; elle sentit ensuite de l'éloigement pour lui. Ses inclinations lui déplurent, sa présence l'importuna, ses jeux l'impatientèrent, et bientôt sa personne et ses discours lui parurent insupportables.
Douce, polie, sensible, aussi raisonnable à sept ans qu'on l'est ordinairement à douze, elle ne pouvoit souffrir la turbulence et r inconsidération d'Olivier.Il l'étourdissoit en parlant, la blessoit en jouant; nemontroit jamais d'égards, jamais d'attention. S'il entroit chez elle, il touchoit tout, brisoittout; marchoit sur la patte du petit chien, effarouchoitles oiseaux, faisoit peur à l'écureuil. S'ils se promenoient ensemble, loin de ralentir ses pas, de marcher posément à côté d'elle, il la tiroit, la forçoit de courir, la menoit sur les orties, sur le gravier; vouloit la porter, la laissoit tomber; et s'empressantàla relever, il la prenoit indifféremment par le bras, par le pied ou par les cheveux. Il.alloit polissonner avec d'autres enfants au bord du canal, pécher dans
458 IIISTOIRK irALOÏSE DE LIVAROT.
les étangs ; revenoit tout mouillé, tout bourbeux ; vouloit, en arrivant, embrasser la délicate Aloïse, salissoit son voile, déchiroit ses dentelles, osoit toucher son visage avec ses mains fangeuses. La belle petite fille, auparavant si douce, si paisible, jetoit continuellement des cris ; et quand les femmes de sa mère couroient à elle, lui demandoient la cause de Pétat violent où elle se mettoit, elle s'écrioit tout en pleurs : C'est ce discourtois Picard, ce vilain Olivier, qui me barbouille et m'assomme !
Maurice de Lieuvain, alors âgé de dix ans, passoit des mois entiers à Livarot. Sa personne, ses goûts, son humeur formoient un parfait contraste avec le bruyant fils de Thibaut. Grand, mince, élancé, de beaux cheveux blonds, un teint blanc et uni, des traits réguliers, le rendoient fort joli. Il étoitdoux, indolent, paresseux ; peu propre à partager les amusements d'Olivier, il n'évitoit pas aisément de s'y prêter. Il devint l'objet des préférences et des attentions d' Aloïse. Tous deux se plaignoient ensemble du robuste compagnon de leurs jeux. Lent à la course, foible à la lutte, Maurice, toujours renversé, souvent battu, jetoit les hauts cris, et couroit pleurer avec sa petite protectrice. Aloïse essuyoit ses larmes, le consoloit, le caressoit, l'appeloit son doux ami, lui prodrguoit les noms les plus tendres, donnoit à Olivier ceux de vassal, de grossier Picard, de vilain paysan du Vermandois. Choqué de ses injures, mortifié de lui déplaire, fâché de lui voir favoriser Maurice, il se plaignoit d'elle. Contran querelloit sa fille, Gabrielle grondoit Olivier, ordonnoit à tous les trois de vivre en bonne intelligence. Ils s'efforçoient d'obéir : mais à peine réconciliés, ils se brouilloient plus fort qu'auparavant.
Malgré la légèreté de son esprit et l'étourderie de sa conduite, le jeune d'Hangesl étoit fier. 11 s'offensa des noms méprisants que lui donnoit la petite dépitée ; à son tour, il ne ménagea pas les épitliètes : leur éloignement devint mutuel, et leur aigreur
s'augmenta chaque jour. On y fit d'abord peu d'altenlion ; ensuite on s'en inquiéla. Gontran crut rapprocher les cœurs en unissant les personnes. Il fiança Olivier et sa fille en grande cérémonie, espérant en imposer à tous deux par l'éclat et la sainteté de ce premier engagement, rendre le fils de Thibaut plus attentif, Aloïse moins exigeante. Son attente fut cruellement trompée ; le nouveau ménage devint orageux avant la fin de la fête. Olivier, en dansant, dérangea, sans \e vouloir, le bouquet de la jolie petite mariée. Elle le délacha en colère, le foula aux pieds, et puis le jeta de toute sa force à la tête du maladroit. Depuis cet instant,leurs querelles furent plus fréquentes, leur antipathie plus marquée, leur haine plus déclarée. Du matin au soir, ils se picotoient, se railloient, se pinçoient, s'égratignoient. Après six mois d'inuliles efforts pour établir la paix entre eux, de crainte que les futurs époux ne s'arrachassent les yeux, il fallut se résoudre à les séparer. A la grande satisfaction d'Aloïse, Olivier retourna chez lui, charmé de s'éloigner de sa fiancée, emportant d'elle l'idée la plus désagréable, et protestant de tout son cœur de ne jamais la revoir, de ne jamais être son mari.
Aloïse sentit une joie très-vive en voyant partir ce vilain paysan du Vermandois. Un chagrin modéra ce plaisir. Maurice, son doux ami^ la quitta peu de jours après l'éloignement d'Olivier. Le seigneur Lieuvain, son père, menacé d'une maladie chronique et dangereuse, conseillé par les médecins d'aller respirer un air salubre au midi de la France, fut s'établier à Montpellier. Il y resta plusieurs années : mais Isabelle prit soin de ne pas laisser refroidir l'amitié de Gabrielle ; elle l'entretint par un commerce de lettres fort exact et de légers présents qui la rappeloient souvent à son souvenir et à celui de Gontran.
Sept années s'écoulèrent ; elles produisirent beaucoup d'événements. La dame d'Hangest eut un second fils. Olivier en fut bien aise. Ln naissance d'un frère lui paroissoit faciliter ses
desseins secrets. Il souhaitoit ardemment accompagner le comte de Ponthieu, son parrain, qui alloit passer les Alpes à la tête de la jeune noblesse de Picardie, et conduire un puissant renfort à François de Bourbon, comte d'Enghien. Thibaut. auroit bien voulu marier son fils aîné avant de l'exposer aux dangers de la guerre ; mais Olivier, toujours prévenu contre sa fiancée, employa tant d'amis auprès de son père, qu'il obtint enfin la permission désirée. Il partit, joignit l'armée, et bientôt il se distingua par sa valeur. Dès sa première campagne, on le nomma le brave, le vaillant fils de Thibaut. L'année suivante, tout le Vermandois retentit des faits d'armes et des nobles déportements d'Olivier d'Hangest.
Pendant qu'il travaille à rendre son nom glorieux, Aloïse grandit, se forme. Sa taille, si petite dans son enfance, sans rien perdre de sa délicatesse et de ses grâces, s'élève au-dessus de la, médiocre. La jeunesse pare son teint de ces couleurs douces et fraîches qu'au lever de l'aurore on aperçoit sur les roses. Son esprit s'éclaire, son âme se perfectionne comme sa figure ; elle acquiert des talents : les qualilés de son cœur sensible et généreux se développent. On l'admire, on l'aime, on la désire : mais en vain les plus brillants partis s'offrent à (ionlran, en vain on s'efforce de le porter à. rompre ses engagements ; en vain on lui représente que la mutuelle répugnance d'Aloïse et du fils de Thibaut doit briser un lien désagréable à tous deux ; le sire de Livarot répond : Ma fille est mariée avant d'exister. IN'ée femme d'Olivier d'Hangest, elle est à lui; je n'ai plus le droit de disposer d'elle.
Le motif des refus de Gontran chagrinoit Aloïse. Elle ne s'intéressôit point au succès des poursuites dontelle se voyoltTobjet. Elle nedistinguoit, elle ne préféroit aucun de ses amants; elle ne connoissoit point le sentiment qu'elle inspiroit : mais elle conservoit le souvenir d'Olivier, et son aversion seranimoit en songeant qu'elle n'éviteroit point le malheur d'être à lui. Elle
HISTOIRE D'ALOISt: DE LIVAROT. 441
croyoit toujours voir, toujours entendre ce turbulent petit garçon, courant comme un fou, saulant à pieds joints par-dessus sa tête, franchissant les fossés, grimpant sur le faîle des arbres; tombant, se relevant les cheveux ébouriffés, ses habits salis, ses mains déchirées. Quelle paix, quel repos se promettre avec un mari incapable de s'occuper du soin de plaire! Combien le tumulte et la liberté des camps dévoient ajouter encore à son impétuosité naturelle, à cette audace qui pouvoit en faire un guerrier hardi, vaillant, téméraire même, mais jamais, jamais un tendre ami, ni un époux supportable !
Il sembloit que la fortune se plût à contrarier les désirs d'Aloïse, à rendre plus honorable et plus avantageuse l'union qu'elle redoutoit, en comblant de ses faveurs le fils de Thibaut. La dame d'Hangest avoit à la cour un parent riche et puissant. Charmé de la brillante réputation du jeune Olivier, ce parent venoit de le nommer son héritier, même de lui donner une terre titrée, dont il lui abandonnoit la jouissance libre et indépendante. Gontran fit part de cette nouvelle à sa fille, et l'avertit qu'au retour de son fiancé elle prendroit, avec le titre de sa femme, celui de comtesse. Aloïse s'affligea, pleura, importuna le ciel de ses prières. Contraires au bonheur de sa patrie, ses vœux étoient cruels. Elle souhaitoit, elle demandoit la continuation de la guerre; comment ne pas craindre la paix avec la certitude qu'elle ramèneroit Olivier à Livarot !
C'est ainsi qu'un esprit trop prévoyant, une imagination trop vive, rapprochant les temps et les objets, nous font sentir les premières atteintes d'un mal que peut-être nous ne sommes pas condamnés à souffrir; nous portent à redouter un avenir qui peutêtre ne sera jamais pour nous, à rassembler sous nos yeux les suites appréhendées d'un événement que de secrètes combinaisons, des circonstances ignorées, mille accidents peuvent arrêter, changer, rendre différent de notre attente, ou peut-être absolument impossible.
442 HISTOIRE D'AlOiSK DE LIVAROT.
Pendant que l'héritière de Livarot se livre à sa mélancolie, François de Bourbon combat au champ de Cerisoles, remporte nne pleine victoire, voit fuir les Impériaux devant lui. Maisque de vaillants François arrosent de leur sang les lauriers cueillis dans cette fameuse journée! Parmi les cris d'allégresse qu'excitent en France les nouvelles du Piémont, un bruit sourd se fait entendre, parvient en Picardie, alarme le cœur paternel de Thibaut. Ce bruit augmente, se répand, se confirme, porte la consternation au château d'Hangest et la douleur dans l'âme du seigneur de Livarot.
Toutes les lettres, toutes leslistes disent, répètent qu'Olivier, le brave Olivier, après s'être acquis une gloire immortelle pendant Faction, emporté par l'ardeur de son courage, s'est abandonné, suivi de peu des siens, à la poursuite des Impériaux. Ni lui ni aucun de sa petite troupe n'a reparu. On a trouvé son cheval mort ; une partie de ses armes éparses sur la terre ; son épée brisée : mais on n'a pu le reconnoitre parmi les morts. Sa perte a coûté des larmes au vaillant Bourbon ; elle a suspendu la joie d'une armée triomphante, a mêlé les accents de la douleur aux acclamations de la victoire.
Ces détails, accablants pour les cœurs intéressés à la vie du jeune héros, laissent encore un doute. Mais, hélas ! l'arrivée de Gui d'Ornant, ramenant au château les équipages de son maître, détruit la foible espérance d'un père désolé. Cet écuyer d'Olivier, blessé pendant le combat, resté sans force sur une petite éminence,où la perte de son sang l'avoit contraint de s'arrêter, a vu le fier guerrier attaquer, renverser, mettre en fuite un corps d'ennemi ; il a vu une partie de ce corps se rallier autour d'un officier espagnol et faire tête à son maître ; il a vu périr tous les hommes d'armes d'Olivier, en voulant le défendre ; il a vu son cheval tomber, l'entraîner dans sa chute, cent glaives le menacer ! A cet affreux aspect. Gui a perdu l'usage de ses sens. De charitables villageois Font emporté, gardé longtemps
chez eux. Il se plaint de leur humanité : malheureux, dit-il, qu'on l'ait rappelé à la vie pour le livrer à l'éternel regret de n'avoir pu verser le reste de son sang aux pieds de son cher et généreux maître, expirer en lui prouvant son zèle et son attachement !
On partage à Livarot les douleurs que fait sentir le récit de Gui dans le Vermandois. Gontran rend avec éclat des honneurs funèbres à son fils adoptif, élève un monument à sa mémoire, veut qu'Aloïse porte le deuil de son fiancé. Couverte de lugubres vêtements, enveloppée de voiles noirs, Aloïse s'attriste. Sa haine née d'une prévention enfantine, ne se fait plus sentir dans son cœur. Le malheur d'Olivier l'éteint ; l'objet de tant de craintes devient celui d'une tendre compassion : pleuré du soldat, regretté des chefs, le noble fils de Thibaut ne sera point privé des larmes de celle que des serments lioient à son destin. Aloïse le plaint, se prosterne devant le cénotaphe de son époux, prie pour le repos de son âme, la conjure de lui pardonner ses anciens sentiments et son injuste aversion.
Comme on ignoroit l'accord secret du sire de Livarot et de la dame de Lieuvain, le deuil d'Aloïse ranima les désirs de la jeune noblesse du voisinage. Tous ceux qui pouvoient prétendre à l'alliance de Gontran recommencèrent leurs poursuites. On rechercha sa faveur ; on s'empressa de captiver la bienveillance de Gabrielle, d'attirer l'attention de son aimable fille : mais une déclaration des engagements pris avec Isabelle anéantit l'espoir des amants d'Aloïse, et lui apprit que son veuvage ne la rendoit pas libre.
Loin de murmurer du choix de ses parents, elle se soumit, sans répugnance, à* leur volonté. Il lui restoit de Maurice une idée agréable. Elle se souvenoit de ses traits, de son extrême douceur, de la conformité de leurs goûts, du rapport de leurs sentiments. Plus elle songeoit à lui, à ses penchants, à cette mutuelle tendresse qui les unissoit pendant leur enfance, à
414 IllSIOIRE nWLOISE DE LIVAHOT.
régalilé (le son humour, plus ello se persuadoit qu'ils pnsseroient ensemble desjours tranquilles et heureux. L'année de son deuil alloit finir, quand on reçut à Livarot la nouvelle de la mort du sire de Lieuvain, et l'assurance du prochain retour d'Isabelle et de son fils.
Les lettres qui l'annonçoient furent apportées au château par un proche parent de Maurice. Il se nommoit Bertrand, étoit seigneur de Bernay, possédoit tous les avantages que donnent la naissance et la fortune, mais aucune des qualités propres à s'attirer l'estime ou la considération. Depuis plus de dix ans, il voyageoit, espérant faire oublier une aventure de sa jeunesse. Il la traitoit de malheureuse. Mais les nobles et braves châtelains de Normandie l'appeloient une rencontre insidieuse ; accusoient Bertrand de couardise^ de trahison ; lui reprochoient de s'être assuré la victoire sur un ennemi confiant et courageux par de basses et déshonorantes précautions.
En revenant de Gênes, le sire de Bernay parcourut le Languedoc, passa par Montpellier, y vit Isabelle, apprit le mariage projeté entre Maurice et l'héritière de Livarot, se souvint des grâces de la jolie enfant dont on parloit tant avant son départ de la province; curieux de la revoir, il se chargea, avec plaisir, des lettres d'Isabelle, et d'une boîte de parfums qu'elle envoyoit à Gabrielle.
On rougit pour la charmante fille de Gontran de la méprisable conquête qu'elle va faire ; on voudroit pouvoir cacher la laideur, la méclianceté de ce vilain Bertrand. La nature sembloit s'être amuser à composer sa bizarre figure de traits mal assortis et placés au hasard. Ilavoit l'air tout de travers, lorgnoit d'un œil, louchoit de l'autre; soucieux, refrogné, il paroissoit toujours méditer un complot. Une barbe rousse, épaisse, indocile à toutes les formes qu'on vouloit lui donner, toujours mêlée, toujours rebroussée, achevoit de le rendre l'objet le plus désagréable.
Ces dehors hideux cachoient un intérieur plus haïssable en-
core. Faux, rusé, perfide, aimant à nuire, livré à toutes les passions vicieuses; dans un temps où ses égaux metloient au nombre des lois imposées par l'honneur le soin de servir^ d'/ionorer, de protéger les dames, Bertrand, le déloyal Bertrand tendoit des pièges à l'innocence, regardoit la jeunesse et la beauté comme des objets propres seulement à satisfaire de grossiers désirs et de brutales fantaisies ; content si par la violence ou l'artifice il arrachoit des faveurs qu'un autre eût voulu devoir au sentiment.
A peine cet homme odieux vit Aloïse, qu'il résolut d'enlever à son jeune parent l'épouse destinée à le rendre heureux. Ce projet, malhonnête à concevoir, étoit d'une difficile exécution. Nu espoir d'être préféré n'enhardissoit le sire de Bernay à demander la main d'une fille promise. Son âge jetteroit du ridicule sur sa rivalité avec Maurice; par quel moyen rompre un mariage sortabic et arrêté? La fraude et la malice pouvoient seules l'aider dans le dessein d'enlever Aloïse à ses parents, de quitter la province avec elle, et de se rendre maître de sa destinée. Pendant qu'il songe à s'emparer de sa personne, Isabelle et Maurice arrivent en Normandie. La dame douairière de Lieuvain, tutrice de son fils, souveraine sur ses volontés, charmée d'être parvenue à lui assurer la main d Aloïse et la réversion des fiefs de Gontran, jaccourt à Livarot présenter ce fds docile et soumis à la famille qui va l'adopter. Leur présence ramène au château les plaisirs longtemps écartés par le deuil d'Aloïse, les tristes souvenirs s'effacent; on s'occupe d'amusements, de fêtes, de parures, de noces; et on commence à ordonner les préparatifs nécessaires à rendre éclatante et gaie la prochaine union des héritiers de Livarot et de Lieuvain.
Mais qu'Aloïse est éloignée de partager la joie de ses parents ! De quelle surprise elle est frappée en voyant, en examinant le doux ami de son enfance! Comment? pourquoi? d'où vient Maurice lui plaisoit-il? Par où s'altiroit-il de tendres préférences?
440 HISTOIRE H'ALOÏSC de LIVAUOT.
Elle l'ainoit, elle le caressoit! Eh! mon Dieu! mériloit-il de l'emporter sur Olivier? Il n'est point changé; il offre encore à ses regards les mêmes traits : voilà ses yeux bleus, ses cheveux blonds; il est toujours grand, toujours mince, toujours blanc, toujours posé, toujours paisible; mais il est sans physionomie, sans grâces, sans esprit, sans âme. Ses mouvements sont gauches, ses regards stupides; il est indolent, maussade, insipide, ne parle point, ne pense point, ne connoît ni l'amusement, ni l'ennui, ne fait rien, ne désire rien, ne veut rien ; se laisse guider, inspirer, déterminer par sa mère ; craint le vent, le tonnerre, les lutins, les revenants, croit les contes les plus absurdes ; voit d un œil égal l'éclat de la joie ou les marques de la douleur sur le visage de ceux qui l'approchent, et vit sans s'occuper des autres ni de lui-même.
Plus Aloïse considère l'époux qu'elle va promettre de chérir, d'honorer, de respecler, plus elle sent d'éloignement pour lui. Sa répugnance, fondée sur des motifs réfléchis, s'accroît à chaque instant; elle hait, elle méprise le fils d'Isabelle. Le jeune automate augmente le dégoût qu'il lui inspire en lui répétant avec nonchalance, avec froideur, les compliments flatteurs et les discours passionnés dont sa mère s'efforce de charger sa mémoire. Il les récite comme une leçon, en oublie le milieu, la fin ou le commencement ; se reprend, cherche l'expression perdue, ne peut la retrouver, rêve, bâille et s'endort.
Dans la profonde amertune de son cœur, Aloïse regrette cet Olivier d'Hangest, si longtemps haï. En se rappelant ses défauts les plus choquants, ils lui paraissent supportables comparés à l'ineptie de Maurice. Actif, animé, courageux, le vaillant fils de Thibaut eût au moins fait rejaillir une partie de sa gloire sur la compagne de sa vie. Si elle ne l'eût point aimé, auroit-elle pu se défendre de l'estimer, de sentir du plaisir à Tenlendre louer? Lu femme du brave Olivier se seroit vue honorée, respectée ! Mais partager le mépris qu'inspiroit Maurice, porter le nom de
IlISTOIRK D'ALOISE DE LIVAROT. 447
ce noble imbécile, c'étoit à ces yeux un sort si cruel, si humiliant, que toute sa soumission aux ordres de la Providence, tout son attachement à ses devoirs ne pouvoient le lui faire envisager sans horreur.
A peine le seigneur de Lieuvain eût-il passé un mois dans la province, que tout le canton se révolta contre le bizarre assortiment de deux personnes si peu formées pour s'unir. Les amis de Contran lui reprochèrent de sacrifier le bonheur de sa fille à l'avide ambition d'Isabelle ; on lui représenta le ridicule de celte alliance. Il reçut mal les avis et les remontrances ; opposa ses engagements, sa promesse, les rapports d'âge, de naissance, de fortune, au léger inconvénient de manquer d'esprit, de vivacité, de grâce, de talents. Aloïse désolée se prosterna vainement aux pieds de ce père inflexible; ses prières, ses larmes ne purent vaincre l'obstination de Contran. Elle implora la bonté de sa mère, l'appui de ses proches; personne ne fut écouté. L'opiniâtre exactitude de Contran à tenir une parole donnée lui montra son mariage irrévocablement décidé, son malheur inévitable, si elle ne s'en garantissoit par une démarche blâmable, hardie, téméraire dans ses propres idées, par un prompt éloignement de la maison paternelle, par un entier abandon de toutes ses espérances de fortune et de bonheur.
Après de mûres considérations, de longs combats, mille efforts pour se soumettre à son rigoureux destin, Ja triste Aloïse tourna toutes ses pensées vers l'unique moyen de se soustraire à l'autorité tyrannique exercée sur elle, de rendre sa désobéissance moins criminelle à ses yeux, de la sanctifier à ceux des autres. Elle résolut de se consacrer au ciel, de se renfermer à jamais dans un monastère ; d'y prendre le voile avant de découvrir le lieu de sa retraite; de se cacher sous un nom supposé jusqu'au moment où ses vœux prononcés mettroient une insurmontable barrière entre Maurice et elle*
Pendant son enfance, on l'avoit menée plusieurs fois à un
4i8 HISTOIRE D'ALOÏSE DE LIVAROT.
couvent de bernardines, situé à deux ou trois lieues de Lisieux. Elle se souvenoit de cette maison, et désiroit s'y retirer. Mais comment se rendre à ce monastère? Pouvoit-elle y aller seule? Un guide, des chevaux lui devenoient nécessaires. A qui en demander? Aucun des vassaux de son père n'oseroit aider sa fuite, et tous trahiroient sa confiance. Dans cet embarras, elle crut devoir s'ouvrir à Berthe, la plus jeune des femmes de sa mère ; cette fille, âgée seulement de trois ans plus qu'elle, la servoit et lui étoit fort attachée. Berthe frémit du dessein de sa mai. tresse, le combattit, la supplia d'y renoncer; mais, touchée de ses larmes, gagnée par ses caresses, elle promit de favoriser son évasion, d'accompagner ses pas, de s'enfermer au couvent avec elle, de trouver des chevaux, un guide sûr, et de la mettre en état de quitter Livarot trois jours avant celui où elle de voit êlre fiancée à Maurice.
Berthe avoit une sœur mariée à Bernard, vassal du sire de Bernay; cet homme, élevé dans les haras, se connoissoit en chevaux, sa voit les gouverner, venoit de monter les écuries de Berirand, et d'entrer à son service en qualité d'écuyer. Berihe alla le voir, lui découvrit le secret d'Aloïse, le pria de prêter des chevaux et un guide pour la mener au couvent. Bernard fit d'à-' bord de grandes difficultés, remontra fortement à sa belle-sœur le danger où elle s'exposoit par trop de complaisance pour sa maîtresse. Que ne risquoit-elle pas en aidant l'héritière de Livarot à fuir sa famille, à faire un sanglant affront à ceux de Lieuvain ? Un homme attaché au seigneur de Bernay ne méritoit-il pas d'être puni, s'il prêtoit son secours, se servoit de ses propres chevaux dans une occasion où son plus proche parent étoit si vivement intéressé ?
Berthe, sans répondre à ses objections, fit briller à ses yeux une bague de prix, et lui promit une somme considérable, s'il sacrifioit ses craintes au plaisir de l'obliger. Bernard rêva, se consulta, prit la bague, et consentit à tout. Berthe et lui con-
vinrent du jour, de l'heure, du lieu où Bernard lui-même les atlendroil avec des chevaux, et une bête de somme pour porter les paquets qu'elle auroit soin de lui envoyer. Il s'engagea formellement à se trouver, au temps prescrit, à une des portes du parc. Ces mesures prises, Berthe revint à Livarot instruire sa maîtresse du succès de son voyage à Bernay.
Oh! comme la sensible fille de Gontran sentit palpiter son cœur à l'approche du moment où elle alloil mériter les noms d'enfant rebelle, de fille désobéissante ; opposer sa propre volonté à celle de ses parents, se soustraire à leur autorité, leur ravir un droit que leur accordoient les loix divines et les conventions humaines ! Que de soupirs, de larmes, de gémissements lui arraclîoit l'effrayante pensée d'attirer sur sa tète la malédiction d'un^père irrité! Combien de fois sa résolution s'ébranla! Mais la vue de Maurice, mais ses discours, mais les apprêts d'une fêle, plus redoutée que la mort, effaçoient toute autre impression de crainte, et ranimoient en elle le désir d'éviter à jamais le joug honteux où l'on vouloit l'assujettir.
Berthe, en songeant qu'elles se présenteroient toutes deux aux religieuses comme des orphelines, maîtresses de disposer d'ellesmêmes, jugea convenable de consigner la dot d'Aloïse et la sienne entre les mains de l'abbesse, au moment de leur entrée au couvent ; précaution capable de rendre la curiosité moins vive el les questions moins embarrassantes. Elle cacha donc entre le linge et les habits qu'elle emportoit tout l'or et les bijoux précieux de sa maîtresse, à l'exception du beau reliquaire qu'autrefois Olivier lui avoit présenté de la part de sa mère. Une grande confiance à sa vertu le fit mettre au col d'Aloïse, espérant qu'il la garantiroit de tout danger sur la roule.
La nuit qui précéda son départ, Aloïse ne se coucha point. Elle écrivit un billet pour le laisser sur sa table. En instruisant ses parents du sujet de sa fuite, sa maintrembloit, son cœur se serroit ; à peine put-elle tracer ce peu de mots :
i;ic. 29
« Prêle à me voir forcée de recevoir la main du méprisable Maurice, j'ose m'arraclicr au sort affreux d'être sa compagne et sa femme. Je vais chercher, au fond d'une austère retraite, l'époux auguste dont la voix m'appelle. C'est au pied de ses autels où l'infortunée Aloïse va pleurer sa coupable désobéissance, se livrer à l'amer regret d'offenser, d'attrister des parents chéris, révérés, dont elle devoit être, dont elle désiroit être la consolation et la joie. 0 mon père ! comment avez-vous pu réduire votre malheureuse tille au désespoir? 0 ma mère! ma tendre mère! pardonnez-moi vos pleurs. Éloignée do vos yeux, bannie de votre cœur, jamais, jamais Aloïse ne cessera d'en répandre. »
Le jour allant paroître, Berthe avertit sa maîtresse qu'il est temps de partir. Pâle, foible, abattue, la timide Aloïse descend au jardin, prend, d'un pas chancelant, la route du lieu où elle est attendue. Ses yeux, baignés de pleurs, fixent de tristes regards sur les objets dont elle s'éloigne, qu'elle ne verra plus. Avant de quitter l'allée d'où elle peut encore apercevoir le château, elle se retourne, s'arrête, jette un cri de douleur, tombe à genoux, lève ses mains vers le ciel, le prie avec ferveur de modérer la colère de Gontran, de consoler sa mère; de ne pas permetlre que ses parents ressentent trop vivement sa perte; de mettre dans leurs cœurs l'oubli d'une fille ingrate, dénaturée, indigne de leur amour, de leurs regrets, puisqu'elle n'a pu se vaincre elle-même, céder à leur volonté et s'immoler à ses devoirs.
Berthe la relève, lui représente le danger du moindre retar* dément. Elle Pencourage, la presse de sortir promptement du parc. Aloïse se laisse conduire. Elle arrive au lieu du rendezvous, y trouve Bernard et les chevaux. Elle le remercie de son exactitude, lui donne la somme promise par Berthe. A l'air dont il la reçoit, elle le croit et bien honnête et bien désintéressé : sa rougeur et son embarras, à la vue de l'or, marquent une
HISTOIRE DWLOÏSE DE LIVAKOT. 451
sorlc de honte de mettre un prix à ses services. Aloïse baisse son voile, monte à cheval. Précédée de Bernard et suivie de Berihe, elle prend la route de Lisieux.
Pour éviter l'ardeur du soleil, Bernard quitte bieYitôt le chemin frayé. Il suit d'étroits sentiers, côloie les arbres, traverse de petites prairies; et vers le midi, il s'engage dans un bois, marche longtemps, fatigue ses bêtes, et plus encore les jeunes voyageuses, p*eu accoutumées à de violents exercices. Berthe s'étonne du long détour qu'il a pris, lui demande s'il ne s'est point égaré. 11 la rassure, lui montre de la main un ruisseau dont il suit le cours; il se termine précisément au lieu où il doit les conduire. Peu de moments après, il sort du bois, s'arrête prés d'un moulin, que le ruisseau, grossi dans cet endroit, fait tourner. Le meunier et sa femme viennent à sa rencontre, invitent la dame fatiguée à entrer chez eux. Bernard lui conseille de mettre pied à terre, de se reposer, pendant qu'il ira chercher, au hameau prochain, des rafraîchissements pour elle et de la nourriture pour ses chevaux.
Aloïse accepte l'offre de la meunière. A peine est-elle assise, que ces bonnes gens placent devant elle une petite table couverte de fruits et de laitage. La belle fugitive se montre reconnaissante de leur attention, mais elle ne peut toucher à ces mets. L'oppression de son cœur ne lui permet pas d'imiter Berthe, qui cède avec plaisir aux instances des villageois. Un temps assez long se .passe, Bernard ne revient point. Le jour s'avance, l'inquiétude agite Aloïse, la crainte s'y joint. Bernard Tabandonne-t-il en ce lieu désert? Berthe la rassure, et s'effraye elle-même. Cent fois elle sort de la cabane, regarde au loin, écoute, appelle; elle ne voit rien, personne ne répond à sa voix. Mille idées se présentent à son esprit. Un accident retient-il . Bernard? Où est-il? Auroit-il trahi sa confiance? Seroit-il allé découvrir leur fuite au seigneur de Livarot? Aloïse forme les mêmes soupçons; toutes deux pleurent, s'embrassent, gémis-
452 IIISTOIKE D'ALOISE DE LIV'AUOT.
sent. La meunière, surprise de leurs alarmes, croit les dissiper en exhortant la jeune dame à ne point s'impatienter. Bernard va bientôt reparoitre, dit-elle, avec ses parents. Mes parents, s'écrie Aloïse, je suis perdue! Où me cacher? comment soutenir les regards de mon père, de mon père jusienient irrité? En parlant, un froid mortel la saisit, elle tombe sans connaissance entre les bras de Berthe.
En reprenant l'usage de ses sens, Aloïse se voit entourée d'hommes. Leur air grossier, leur morne silence l'épouvantent. Berthe est retenue par un de ces hommes; elle-même se sent pressée entre les bras d'un autre. Elle se débat avec violence, voit le visage de cet homme, le reconnoît malgré son déguisement, jette un cri d'horreur, et reste sans sentiment.
La fraîcheur du soir, le mouvement et les secours de Berthe la rappellent à elle-même. Elle se trouve dans une litière, apprend qu'elle est au pouvoir du seigneur de Bernay. Amoureux d'elle, cherchant, depuis son retour dans la province, une occasion de l'enlever, il a su sa fuite par Bernard. Ce perfide conducteur Ta détournée de sa route, et livrée entre les mains de Bertrand. On la mène au Havre. Un esquif l'y attend, va la passer en Angleterre, où le seigneur de Bernay prétend la contraindre à l'épouser. Berthe tient ces particularités de Bernard. En amenant la litière, son indigne beau-frère n'a pas rougi d'avouer sa trahison, et de prétendre la justifier par le péril où l'eût exposé sa complaisance pour elle.
Aloïse s'abandonne au désespoir. Être au pouvoir de Bertrand! épouser Bertrand! Ah! plutôt la mort, s'écrie-t-elle en voulant s'élancer hors de la litière. Berthe la retient ; toutes deux ordonnent d'arrêter. On marche sans les écouter; on arrive au bord de la mer. Bertrand se saisit d'Aloïse, la porte, malgré sa résistance, dans le bâtiment prêt à la recevoir. Ses gens y conduisent Berthe éplorée, inconsolable d'êlre la cause innocente du malheur de sa maîtresse. Un vent favorable entle les
HISTOiP. !: D'ALOISE I)K LIVAROT. 455
voiles : l'esquif fend rapidement les flofs. Sa course est dirigée vers l'île de AVigth.
Bertrand croit apaiser la douleur de sa belle captive en lui parlant de son amour. Il s'approche d'elle, veut prendre une de ses mains; elle la retire, le repousse avec dédain, s'obstine à ne pas le regarder, à ne point lui répondre. L'audacieux l'avertit de changer de conduite, de ne pas l'irriter, de ménager un homme en état de la faire repentir de ses mépris. Maître de sa personne, il la traitera sans égards, si elle continue à se montrer hautaine, ingrate du service qu'il lui rend. Ne doit-elle pas se trouver heureuse d'être débarrassée de Maurice, sans faire le sacrifice de sa liberté dans l'asile où elle vouloit se renfermer?
Les menaces de l'insolent augmentent la terreur d'Aloïse. Elle se tai(, cache son visage inondé de pleurs, prie le ciel de déchaîner les vents orageux, d'exciter la tempête, d'abîmer au fond des eaux et l'odieux ravisseur et la triste victime qu'il dévoue au malheur, et peut-être à la honte. Hélas! ses vœux ne sont point écoutés. Les rayons du jour éclairent déjà la côte où l'on se propose d'aborder. On arrive. Aloïse est portée à terre; ses regards parcourent cette rive étrangère, dans l'espoir d'y trouver du secours. Elle aperçoit seulement une barque appareillée, et des pêcheurs attroupés. Pendant que Bertrand fait débarquer ses effets et ses gens, donne des ordres, elle s'échappe des mains d'un homme à lui ; malgré sa foiblesse, elle court, elle vole vers les pêcheurs, implorant l'assistance du ciel et la compas- ' sion de tous les humains.
Aux accents douloureux dont sa voix remplit l'air, trois jeuneshommes sortent du milieu de la troupe qui les environnoit. Le plus apparent des trois s'avance, demande à la dame effrayée le sujet de ses pleurs et de ses larmes. Ah ! je suis trahie, dit-elle, enlevée, arrachée de ma patrie; destinée, par un infâme, au sortie plus affreux. Bertrand ne lui donne pas le temps
d'en dire davanlage. H accourt, porte sur elle une main brutale, veut la contraindre à le suivre. L'étranger s'oppose à son dessein, le repousse d'un bras vigoureux, le sépare d'Aloïse, la met sous, la garde de ses gens, et défend impérieusement à son ravisseur de s'en approcher.
Le sire de Bernay, le voyant sans armes, se jette avec fureur sur lui. Mais son adroit adversaire le saisit, le renverse, le tient assujetti sous ses pieds, menace de lui briser la tête contre le rocher où elle touche, s'il ne renonce à faire violence à la jeune dame et ne la laisse en liberté.
Le lâche Bertrand, abandonné des siens, qui ont fui vers le bâtiment, d'une voix tremblante demande humblement la vie. Elle lui est accordée, à condition de se rembarquer à l'instant et de s'éloigner du rivage. 11 le promet, il le jure. Mais, discourtois et cauteleux^ il tire un court poignard, caché sous son écharpe, s'apprête à l'enfoncer dans le sein de l'ennemi généreux qui se baisse et lui tend la main pour le relever. S'apercevant du dessein de ce traître, il le rejette avec force sur l'arène. Un des pécheurs voit sa perfidie, s'en indigne, ramasse un caillou, le lance à la tête du félon^ l'atteint au front et l'étend mort sur le sable. Une partie de ses gens, encore à terre, est rappelée; on leur ordonne d'emporter leur maître. A l'exception des effets de Berihe, on leur fait rembarquer tout ce qu'ils ont déposé sur le rivage. Ils obéissent en silence, et partent à l'instant.
Aloïse, presque mourante, est portée dans l'habitation la plus prochaine. Ses foiblesses se succèdent, font craindrepour sa vie. On doute, pendant deux heures, de pouvoir ranimer ses esprits abattus. Son défenseur court au château voisin, en rapporte un spécifique dont l'effet est prompt. Aloïse ouvre les yeux, mais elle n'ose les lever. Elle tremble, elle frémit. Bertrand n'est-il point à SCS côtés? Ses vils agents ne l'environnent-ils point? Berthe jui parle, la console, la rassure, lui dit qu'elle est vengée, qu'elle est libre. Aloïse porte enfin de timides regards autour d'elle, voit
HISTOIRE DALOÏSE DE LIVAROT. Abb
des femmes attentives à la considérer. Elle s'étonne, ne sait où elle csl, parcourt encore ces objets inconnus, en découvre un qui redouble sa surprise. Un jeune étranger à genoux près d'elle paroîl (oui occupé de son état. D'une main il tient un flacon, d'où s'exhale un parfum balsamique qu'il lui fait respirer; de l'autre, il essuie l'eau dont on vient d'inonder son visage.
Berthe lui montre son libérateur dans celui qui fixe son attention. Elle l'instruit du sort de Bertrand. La terreur d'Aloïse commence à se dissiper. Elle bénit le ciel, demande s'il est vrai, s'il est bien vrai qu'elle est libre? Son défenseur lui confirme que Bertrand n'est plus. Il lui détaille les circonstances de sa mort, s'informe, avec intérêt, de sa situation présente, craint de la voir retomber dans l'anéantissement d'où elle sort. Il joint ses prières à celles de Berthe, pour l'engager à prendre un restaurant que cette fille vient de préparer. Aloïse ne se sent aucun besoin. Mais l'étranger insiste, lui présente le vase, l'approche de ses lèvres. Elle cède à son empressement. Charmé de sa complaisance, il l'en remercie, comme d'une faveur accordée à son zèle, et montre un désir ardent de la servir et de l'obliger.
Il parle, Aloïse l'écoute. Mais quels mouvements rapides et confus sa présence, ses discours élèvent dans l'âme de la sensible fille? Jamais ses yeux n'ont vu, jamais son imagination ne s'est formé l'idée d'une ligure si noble, si imposante! Elle doute si celle majestueuse créature habite ordinairement la terre ; si elle n'a pas devant elle un génie bienfaisant descendu delà voûte éthérée pour protéger l'innocence opprimée. A son air de candeur, à ses traits aimables, au son harmonieux de sa voix, elle croit voir, elle croit entendre un ange de lumière, chargé par le Très-Haut de punir le vice, de confondre les projets, de rendre vains les criminels attentats des enfants de ténèbres.
Tous deux se contemplent en silence, et tousdeux s'admirent.
.i:)G IIISTOIRK D'ALOÏSE DE LIVAHOT.
Les yeux du charmant étranger semblent dire : Que vous êtes belle! que vous me plaisez! que je me sens heureux d'être près de vous! Ceux d'Aloïse expriment delà reconnoissance, une sorte d'embarras où se mêlent de la surprise et du plaisir.
Celui qui excile en elle ces sensations différentes et nouvelles, l'invite à prendre l'air pour achever de recouvrer ses forces. Elle sort de la cabane; il lui donne la main, la guide, la soutient pendant sa promenade. Il choisit de l'œil les sentiers les moins arides, craint que le sable ne la fatigue, écarle le plus petit caillou qui pourroit blesser ses pieds délicats. Un tendre intérêt anime ses soins, les rend agréables et touchants. Aloïse les reçoit avec émotion, s'étonne de le voir capable de les prendre. Comment un homme si fier, en menaçant le sire de Bernay, en le séparant d'elle, est-il à présent si doux, si prévenant, si attentif, si bon pour une fille inconnue! Eh! que feroit-il de plus s'il étoit son frère, son ami?
Le croyant anglois, et seigneur de la terre où elle se trouve, après un court entretien, elle lui demande s'il voudra bien lui procurer un bâtiment pour repasser la mer et se rendre au Havre? 11 lui apprend alors qu'étranger comme elle sur cette rive, il s'y rencontre par hasard. Il est François, procheparcnt du seigneur Godefroi de Montreuil, actuellement chargé, par la cour de France, d'une importante négociation auprès du roi d'Angleterre. Il se nomme le chevaher de Limours, étoit à Londres depuis un mois, quand sire Henry Hervey l'a engagé à venir dans la petite île de Wigth visiter lady Bedford sa sœur, dame du Joli-Manoir, château qu'il montre de la main, où il habite pour quelques jours encore. Ce matin, éveillé de bonne heure, il est venu se promener au bord de la mer, a loué une barque, vouloit se procurer le divertissement de la pêche, et choisissoit des hommes propres à le lui donner, lorsque des cris touchants ont frappé ses oreilles, ému son cœur... Il s'interrompt., regarde Aloïse, soupire ; et d'un ton doux et tendre : Quoi ! dit-il, vous
HISTOIRE DWLOISE DE LIVAROT. Ahl
voudriez partir? Quoi! déjà? Quel intérêt si pressant vous porte à vous éloigner de ce rivage, où dans l'instant on trembloit pour vos jours! Foible, abattue, soutiendrez-vous l'agitation de la mer? Quoi! vous exposer à de nouveaux dangers, à de nouvelles frayeurs? J'attends un yacht; il devoit me ramener à Londres, je m'en servirai pour vous conduire au Havre. Accordez deux ou trois jours à ma prière, à votre sûreté; permettez-moi de vous présenter à ladyBedford. Vous trouverez chez elle un repos nécessaire à calmer vos esprits troublés par la crainte. Si vous désirez rassurer vos parents, sans doute alarmés de voire enlèvement, chargez-moi de vos ordres, madame, un messager, prompt et fidèle, les portera aux lieux que vous m'indiquerez.
Rassurer mes parents ! répète Aloïse en retenant à peine des larmes prêtes à couler. Hélas I ai-je des parents ? Sans appui, sans amis, sans protection, je n'intéresse personne. Je suis une infortunée, condamnée par un sort bizarre et cruel à vivre dans la retraite et dans l'obscurité. Sans appui î sans amis ! vous, madame ! dit le chevalier deLimours avec attendrissement. Eh ! quel cœur pourroit être assez insensible pour ne pas s'ouvrir à vos peines? Honorez-moi de votre contiance ; déposez vos secrets dans mon sein ; et s'il est possible au zèle, à l'amitié, de changer le sort dont vous vous plaignez, cessez de vous croire infortunée.
Aloïse alloit répondre, lorsque lady Bedford, son frère et plusieurs autres personnes s'avancent vers le chevalier. Tous les regards se fixent sur la belle étrangère. Son air noble et modeste, ses grâces touchantes élèvent un murmure d'applaudissements autour de son défenseur. On le félicite d'une si heureuse rencontre ; on le presse de raconter les particularités de cette aventure. On n'ose faire des questions à la jeune dame dont l'abaltement intéresse. Mylady Bedford l'invite à venir au château. Ses offres embarrassent Aloïse, elle hésite; le chevalier de Limours la conjure de se rendre à l'obligeante proposition de
458 HISTOIRE DWLOÏSi: DE LTVAROT.
Mylady. Elle y conscnl, el l'air dont elle acceple im asile chez cette daine prouve qu'elle mérite les égards dont elle devient l'objet.
En arrivant au ehàleau, Aloïse est conduite par la maîtresse de celle agréable habitation dans un appartement commode et riant. Sa pâleur, son accablement, montrent combien elle a besoin de repos. La dame du Joli-Manoir la force de se mettre au lit, l'oblige à prendre un consommé, fait fermer les rideaux, l'embrasse el la quitte, en lui souhaitant un sommeil rafraîchissant et paisible. Avant que ses femmes exercent la même hospitalité à l'égard de Berthe, elle l'envoie chercher, l'interroge en présence du chevalier deLimours, sur le nom, la province, le rang et la fortune de sa maîtresse.
Ses questions embarrassent Berthe : mais, se rappelant ce qu'elle devoit dire au couvent, pour ne pas laisser connoître l'héritière de Livarot avant sa profession, elle répond à Mylady que sa maîtresse est née en Brelagne, se nomme Claire de Fougères, a perdu ses parents dans son enfance, et vit sous la tutelle d'une nièce de sa mère. Cette dame, établie en Normandie, a pris grand soin de l'éducation de Claire. La voyant en âge d'elre mariée, elle a voulu disposer de sa main en faveur du fds d'un de ses amis, peu digne de l'attachement de Claire, et devenu, par ses importunités, l'objet de son aversion. Après avoir en vain essayé de changer l'esprit de cette parenle impérieuse et obstinée, prête à se voir contrainte de lui obéir, Claire s'est déterminée à prendre le voile. Suivie d'elle seule, sa jeune maîtresse s'est dérobée d'une maison où elle ne pouvoit plus espérer de vivre libre. Elles alloient chez les Bernadines de Lisieux, quand la trahison de leur guide les a fait tomber dans les pièges d'un méchant seigneur amoureux de Claire. Égarées de leur route, enlevées, embarquées de nuit, elles ont été conduites sur cette rive, où le ravisseur a trouvé la punition de son attentat.
La courte narration de Berthe, terminée par l'éloge des vertus
(le sa maîtress;^ par rénuméralion de ses talents, inspire aux deux personnes qui l'entendent le désir de s'opposer à la résolution de l'aimable Claire. On se propose de lui donner des conseils, de l'appui contre sa parente; et déjà Mylady se flatte de la retenir chez elle, d'en faire sa compagne et son amie.
L'extrême fatigue d'Aloïse lui procure un sommeil long et profond. Le soleil se couche, elle ne s'éveille point. Le chevalier de Limours s'en inquiète. Il ne peut se défendre de suivre les pas de Berthe qui entre et sort doucement de la chambre de sa maîtresse. Il va, vient, retourne, écoute si elle repose tranquillement ; il sent du plaisir à l'entendre respirer. Un attrait inconnu l'attache à tout ce qui tient à elle. Il s'entretient avec Berthe, lui fait mille questions sur la charmante Claire, sur l'amant qu'elle n'aime pas, demande à tous moments à cette fille si l'assoupissement de Claire n'est pas trop fort, s'il ne seroit point une suite de ses foiblesses du matin, si elle est sûre, bien sûre que sa maîtresse dort, et si ce long sommeil ne nuira point à sa santé.
Aloïse en s'éveillant reçoit la visite de Mylady. Elle prie son attentive hôtesse de vouloir bien la dispenser de paroître à souper. Sa nouvelle amie consent à se priver ce soir de sa présence à table, la fait servir dans sa chambre, veut la voir manger. Le chevalier de Limours demande et obtient la permission d'assister à son repas. Aloïse montre encore le désir de se rembarquer le lendemain. Mylady rejette sa prière, la conjure de renoncer à ce dessein, au moins pendant le reste de la semaine ; le chevalier appuie fortement les raisons de la dame du Joli-Manoir, Aloïse n'en trouve point à lui opposer. Les caresses de Mylady et les désirs de son libérateur la persuadent, elle promet de rester.
Seule avec elle, Berthe lui représente le danger de sa condescendance. En demeurant, elle s'expose à se voir découverte, à retomber au pouvoir de son père. Les matelots retournés au Ha-
4G0 HlSTOir.K D'ALOÏSE DE LIVAROT.
\re, les gens de I^ertrand ne répandront-ils pas que la jeune personne enlevée par leur maître, et cause de sa mort, est restée dans Pile de Wight? Ne viendra-t-on pas l'y chercher? En retournant promptemcnt sur leurs pos, elles pouvoient arriver au monastère avant qu'il fût possible de les joindre. Berthe a raison, Moïse en convient ; mais un sentiment plus fort que la crainte suspend ses résolutions. Des idées vagues s'opposent à des desseins formés. Elle est troublée, incertaine, indécise. Cet asile où elle vouloit se cacher, lui semble bien triste. Une retraite éternelle l'effraye ; son cœur s'émeut à la seule pensée de prononcer des vœux indissolubles. Elle ne sait quel lien secret commence à l'attacher au monde ; mais elle sent une répugnance extrême à l'abandonner pour jamais.
Vos réflexions me paroissenl bien tardives, lui dit Berthe. A quel autre parti vous arrêter à présent? Il faut suivre votre premier plan, ou retourner à Livarot implorer la clémence de votre père, et mériter son pardon en recevant la main du seigneur de Licuvain.
Recevoir la main de Maurice, ah! jamais! s'écrie Aloïse. Il faudra donc aller au couvent! reprend Berthe. Aloïse rêve, soupire, s'attendrit, pleure. Ne suis-je pas bien 'malheureuse? ditelle. Comment mes parenls ont-ils fait un pareil choix? Il est des hommes si aimables! Eh! vraiment oui, reprend Berthe, il en est de charmants ! Ce chevalier de Limours, par exemple, qu'il est bien fait! Quel air de grandeur! El comme il est sensible, comme il est bon ! Et tout de suite elle conte à sa maîtresse l'inquiélude du beau chevalier pendant son sommeil, lui répète ses discours, lui peint ses mouvements. Aloïse rougit, l'engage à parler bas, à s'approcher tout près d'elle, à recommencer ce qu'elle vient de dire. Attentive, agitée, elle écoule, sourit quelquefois, soupire, ne se lasse point d'entendre parler Berthe. Mais comment, mais pourquoi, demande-t-elle à celle fille, prend-il un intérêt si vif au sort d'une étrangère?
D'où vient moi-même ne puis-je rencontrer ses regards, sans sentir au fond de mon cœur le désir de l'obliger? Sans doute la reconnoissance excite en moi ce désir. Mais lui, montrer tant d'amitié pour moi! Cela n'est-il pas extraordinaire? Ohl point du tout, dit Berthe en riant. 11 est jeune, vous êtes belle ; il est naturel qu'il vous aime. Mais ne lui laissez pas voir combien son amitié vous louche. Avant de le traiter en ami, il faut le connoître, savoir de quelle province il est, où il réside ordinairement, s'il est libre ou marié. Demain à votre réveil j'aurai pris des informations, et je vous les communiquerai.
Le lendemain Berthe trouve de la difficullé à s'instruire. Les gens du chevalier sont Anglois ; elle n'entend point leur langue, ils ne parlent pas la sienne. Un valet de chambre allemand est le seul dont le jargon, mêlé d'espagnol, de françois et de saxon, soit à peu près intelligible. Elle tire de cet homme, appelé Germain, une petite suite de faits qui ne lui donnent pas une grande connoissance de l'état et de la fortune du chevalier.
11 étoit prisonnier de guerre en Espagne quand Germain est entré à son service. Ce garçon ignore et la province, et le rang, et le vérilable nom de son maître. Il sait seulement qu'il jouit d'une grande réputation parmi les gens de guerre, et le soupçonne d'avoir caché sa naissance et ses titres, peut-être pour payer une rançon moins forte, et recouvrer plus aisément sa liberté. Pris par le duc de Feria dans une occasion où, charmé du courage de ce jeune François, le chef espagnol lui sauva la vie, il l'ut gardé sur la frontière en attendant le retour de ses forces épuisées par la perte de son sang. On le conduisit ensuite à un château appartenant au duc de Feria. Pendant les premiers mois de son séjour dans cette forteresse, le prisonnier tomba dangereusement malade ; la comtesse Eugénie, sœur du duc, lui donna tous ses soins, s'attacha tendrement à lui. Convalescent etfoible encore, il montra le plus grand désir de quiticr l'Espagne, envoya un exprés en France chargé de plusieurs lettres. Cet exprès ne
•462 IIIS'IUIUK D'ALOÏSE IJE LIVAROT.
revint point. Il dépêcha successivement plusieurs courriers ; aucun ne reparut. Une l'oule de lettres envoyées par les voies ordinaires, par des occasions, restèrent loutes sans réponses. Un malheur si étrange jeta le chevalier de Limours dans une sombre mélancolie, dans un chagrin profond. Il ne concevoit pas comment ses courriers périssoient enroule, comment ses lettres n'arrivoienl point à leur destination. Si on lesrecevoit, pouvoil-on n'y pas répondre? L'abandonneroit-on dans une terre étrangère? Sa captivilén'inléressoit-ellepersonne?AYoi(-ilperdulous les siens? Une inquiète tristesse le consumoit, lorsqu'une des femmes de la comtesse Eugénie, touchée de la langueur du beau prisonnier, l'avertit que la négligence dont il se plaignoit étoit l'effet des précautions de sa maîtresse pour se conserver la douceur de le voir et l'espérance de lui plaire. La comtesse gardoit toutes ses lettres, vouloit le dégoûter de sa patrie, le détacher de ses parents, de ses amis, en lui persuadant qu'ils l'oiabUoient. Eugénie jeune encore, assez belle, fort riche, comptoit le lixer en Espagne et l'épouser. Cette femme s'offrit à tromper la vigilance de lacomtesae, à faire passer sûrement en France les lettres qu'il lui confieroit. Il lui en donna une pour le sire de Montrcuil, reçut une réponse, et peu de jours après tout l'argent nécessaire à s'acquitter des avances du duc de Feria. Il paya sa rançon, fut mis en liberté, et se disposa plein de joie à retourner en France. Eugénie, désolée de le perdre, avoua son amour, fit les plus grands efforts pour le retenir, offrit de le suivre en France s'il vouloit l'épouser. Sa passion, ses démarches, ses pleurs ne purent attendrir un cœur révolté de son artificieuse conduite. Le chevalier pouvoit lui pardonner d'avoir prolongé l'ennui de sa prison, mais jamais de s'être montrée assez cruelle pour laisser de tendres parents dans une longue et douloureuse inquiétude, pour livrer l'objet d'une affection intéressée et personnelle à des doutes déchirants sur l'existence de tous ceux qui lui étoient chers. Il partit donc sans se laisser toucher dts
HISTOIRE D'ALOISE DE LIVAUOT. A'ôô
regrcls de la dame espagnole. En arrivant à Bayonne, il trouva un courrier du seigneur de Montreuil. Une lettre de ce parent lui causa de la joie, et changea tout de suite ses desseins et sa route. Il semldoit diriger sa course vers Paris ; il prit le chemin de Londres.
Et vous n'avez pas découvert la cause de ce changement? demande Berlhe. Découvert! dit Germain, eh! que découvrir avec des personnes dont tous les discours sont mystérieux? Jai trouvé la lettre que mon maître reçut à Bayonne, on n'y comprend rien. Elle parle d'union, de rupture; de nœuds qui délient; de serments qui dégagent des paroles; d'égards pour l'obstination; de secret à garder un peu de temps; de naturel, de joie, de bonheur, de cent mille contrariétés. Mais, dit encore Berthe, on veut peut-être le marier à Londres? Je n'y vois point d'apparence, reprend Germain. 11 n'y a point de maîtresse, et la comtesse Eugénie lui a, je crois, inspiré de l'éloignement pour tout son sexe. Eh! sur quoi imaginez-vous, ajoute Berthe, que votre maître cache son nom ! En Espagne cela pouvoit être fondé, mais à présent d'où vient ne le porteroit-il pas? Voilà ce que j'ignore, dit Germain : mais souvent le seigneur de Monireuil lui donne le titre de comte, et puis il se reprend; ils ont envoyé un gentilhomme je ne sais où, pour s'assurer de je ne sais quoi. A son retour, mon maître ira où il devoit aller avant son voyage en Angleterre. Au reste, tout cela ne me lait rien. Il est bon, généreux, indulgent; je l'aime de tout mon cœur, et pourvu qu'il me garde, il peut aller où il voudra, je suis prêt à le suivre au bout du monde.
Au réveil d'Aloïse, Berthe lui redit l'entretien qu'elle vient d'avoir avec Germain. La (ille de Goniran s'irrite du procédé de l'amoureuse Espagnole. Comment a-t-elle pu chagriner le chevalier de Limours? Elle lui a donné de l'éloignement pour tout son sexe. Ah! l'inhumaine! Mais il cache sa naissance, son nom; d'où vient, pourquoi? Où doit-il aller? Mais qu'importe? elle ne
le verra plus ; cette idée l'attriste. Cependant elle va le voir dans une heure ou deux : elle se met à sa toilette; Berthe défait ses paquets. Aloïse choisit un habit fort riche, des dentelles, des parures. Pour la preiuière fois elle se montre difficile, ne s'en rapporte ni au goût, ni à l'adresse de Berthe. Elle-même arrange ses beaux cheveux, forme des boucles, les entrelace de fils de perles attachés par des roses de diamants. Le repos vient de rendre à son teint sa fraîcheur et son éclat. Je ne sais quelle douce émotion donne à ses regards une vivacité nouvelle, répand sur toute sa personne cet air qui plaît tant, cet attrait puissant, invincible: effet des premières atteintes d'un sentiment dont le charme embellit tout ce qu'il anime.
Le chevalier de Limours n'a pas goûté comme elle un tranquille repos. Claire a souvent interrompu son sommeil. 11 Soupçonne la sincérité de Berthe; il a remarqué de l'embarras dans sa contenance en parlante mylady Bedford. Claire lui a dit : Je suis sans parents, sans amis; et Berthe lui donne une cousine, une lutricel Si Claire est sans appui, elle est donc sans fortune? Qu'il sent de plaisir en ce moment à se dire : Je suis riche! Mais une fille si charmante peut-elle n'intéresser personne? Daignera-t-elle le choisir pour son protecteur, pour son ami? Mille autres peut-être désirent la servir, l'obliger! Obtiendra-t-il d'elle une préférence si capable de le rendre à jamais heureux?
Levé de grand matin, le chevalier compte impatiemment les heures, écoute si l'on ouvre l'appartement de Claire, trouve mylady Bedford bien lente à visiter sa jeune hôtesse. Il l'entend enfin monter l'escalier; il court au-devant d'elle, lui donne la main, n'ose entrer. Berthe lui dit que sa maîtresse est habillée; il suit la dame du Joli-Manoir, voit Aloïse : mais combien l'éclat de sa parure l'étonné! La richesse brille sur elle, son front est serein; elle s'avance au-devant de mylady avec celte aisance et cette politesse qui annoncent une personne accoutumée à recc-
voir et à rendre les égards dus au rang et à la naissance. Eh quoi ! se dit tout bas le chevalier, Claire est à plaindre? Claire éprouve des peines, et la fortune ne cause pas ses chagrins? Quel sentiment faisoit donc couler ses larmes hier? En fuyant un amant haï, regrette-t-elle un amant aimé? Celte pensée l'afflige. 11 voudroit lui parler, s'cclaircir de ses doutes; mais elle descend avec mylady, et de tout le jour cette dame ne la quitte point.
Le chevalier observe xUoïse, cherche à pénétrer au fond de son cœur. Aloïse suit ses mouvements, croit le voir moins occupé d'elle; il lui paroit jouir sans distraction des amusements préparés par la clame du Joli-Manoir pour le divertissement de ses hôtes. Aloïse se trompe; il s'y prête, il ne s'y livre pas. Il saisit toutes les occasions de s'approcher d'elle, il souffre de ne pouvoir l'entretenir; trois jours se passent dans cette contrainte. Plus heureux le quatrième, il aperçoit Aloïse et Berthe sortir de grand malin. du château : il leur voit prendre le chemin du port. Inquiet, alarmé du dessein qui les conduit vers ce lieu, il marclie sur leurs pas, les joint en peu d'instants; et son trouble est si visible en les abordant, qu'Aloïse le remarque et lui en demande la sujet. Il bésite, elle insiste; peu accoutumé à dissimuler, le chevalier lui laisse voir ses soupçons. Il pense que peut-être elle veut s'assurer d'un bâtiment pour repasser la mer, sans attendre le temps où il a promis de lui en faciliter les moyens.
Aloïse se sent blessée de ce discours. Quoi! le chevalier ose la croire ingrate, capable de feindre, assez impolie pour quitter furtivement mylady Bedford, pour traiter son généreux libérateur sans confiance, sans amitié! Ni je n'avois ce dessein, lui dit-elle avec assez d'altération, ni vous ne deviez me le supposer. La perte d'un bijou où m'attache l'habitude de le porter, présent reçu dans mon enfance d'une main que le temps devoit me rendre chère, ma seule attirée vers le port. Mais Berthe peut Ric. 30
aller sans moi demander aux femmes qui m'ont secourue, si par hasard elles ne l'auroient point trouvé. En parlant elle s'assied sur la pente d'un rocher, tourne le dos à la mer, et dit à Berthc de s'avancer jusqu'aux cabanes des pêcheurs.
Une main que le temps devait vous rendre chère ! répète le chevalier de Limours. Ce temps est-il passé, belle Claire, ou l'attendez- vous encore? Je n'attends rien, dit-elle, je n'espère rien; l'avenir ne me présente que des peines, des regrets. Eh pourquoi vous le préparer, madame, ce fâcheux avenir'.' reprend le chevalier. Par quelle raison vous dérober au monde? Il le faut bien, dit Aloïse en soupirant. En quittant ces lieux, des murs impénétrables vont' m'enfermer à jamais. Que ne m'ont-ils cachée à tous les yeux, avant qu'un événement bizarre me conduisit à l'île de Wight.
Ce souhait me surprend, dit le chevalier ; d'où s'élève ce regret d'y être abordé? Vous plaignez-vous de lady Bedford? Au contraire, répond Aloïse; je me loue de ses bontés, elles m'inspirent de la reconnoissance, et notre séparation me sera sensible. Eh bien, cédez à ses instances, reprend-il avec vivacité ; préférez sa maison au couvent où vous vouliez vous retirer. N'êtes-vouspas libre de choisir votre asile? Aloïse baisse les yeux, rougit, se tait. Son tendre défenseur la regarde, voit son trouble, prend une de ses mains, la presse avec ardeur entre les siennes : Ah ! vous ne daignez pas me parler, madame! lui dit-il d'un ton triste et tendre. Votre réserve m'afflige sensiblement. Un secret est caché dans votre cœur. Les discours de Berthe peuvent en imposer à une personne indifférente que rien n'engage à peser les raisons de votre fuite, de la retraite que vous vous imposez ; mais en les examinant, permettez-moi de le dire, voire conduite n'est pas naturelle. La proposition d'un mariage où l'on ne pouvoit vous forcer de consentir, a-t-elle pu vous déterminer à la fuite, à la retraite? Une parente n'avoit pas le droit de vous contraindre; vous pouviez réclamer aisément contre une autorité
si foible. Tout annonce en vous une fille noble, riche ; vous êtes belle, charmante ! Avec tant d'avantages réunis, est-on sans appui, sans protection, sans amis? Qu'avez-vous voulu me faire entendre? Pourquoi feindre des chagrins, et cacher les véritables peines de votre âme? Ahl cessez, madame, cessez de me les^déguiser ; ne me privez pas cruellement du bonheur de vous connoître et de vous être utile.
Oh! comme le cœur d'Aloïse s'émeul, palpile, s'offense des soupçons du chevalier de Limours! Ose-t-il l'accuser d'une fausseté dont la seule idée la révolte ? Eh î si cette autorité, dit-elle, n'étoit point celle d'une simple parente, si tout la rendoil légitime, irrésistible? Si la fuile seule pouvoit m'y soustraire? Si la nature, les lois, mon devoir me contraignoient à rougir de ne pas m'y soumettre? si en osant la braver j'ai voulu me punir de cette faute, l'expier par le sacrifice de ma liberté?... Vous n'êtes donc pas orpheline? interrompt le chevalier. Non, je ne le suis pas, reprend Aloïse. Un père chéri, respectable, mais inflexible, m'immoloit sans pitié à l'homme le plus ridicule, le plus méprisable. J'ai tout quitté pour éviter le malheur d'être à cet époux détesté.
Le chevalier de Limours garde un assez long silence, et reprenant la parole : Vous avez un père, dit-il, vous avez un amant haï? Puissé-je ne jamais penser, ne jamais croire,, ne jamais apprendre que vous en avez un aimé !
Si vous me connoissiez mieux, dit avec attendrissement Aloïse, mon destin vous surprendroit. Je n'ai jamais aimé, jamais je ne fus aimée. Deux fois promise, la haine et Tindignation m'ont toujours donné de l'horreur pour le joug qu'on vouloit m'imposer» Qu'entends-je ? s'écrie le chevalier de Limours. Avec ces yeux où se peint une âme si sensible, lo cœur de l'aimable Claire seroit seulement susceptible de haine? Quoi ! l'on excite votre indignation en souhaitant de vous plaire, en vous aimantl Ah 1 madame, vous allez donc me haïr ? Ce discours étonne,
crnbîirrasse Aloïse? elle craint d'avoir donné une mauvaise opinion de son caractère au seul homme dont elle désire l'estime ; elle sent du plaisir à se dire : Il m'aime! Elle sent de la douleur à se dire : Il croit que je puis le haïr! Elle n'ose plus parler, ses yeux se remplissent de larmes; elle ne les retient point, elle ne songe pas à les cacher. Le chevalier les voit couler, tombe à ses pieds, lui demande pardon de l'indiscrète curiosité qu'il vient de lui montrer, la conjure de ne pas l'accabler de son indignation.
Je ne suis point en colère, dit la charmante fille en pleurant plus fort; je suis mortifiée, chagrine, humiliée. Je me reproche de n'avoir point démenti Berthe; je serois bien peu reconnoissante si je conservois des secrets pour mon libérateur. Apprenez donc... Elle alloit poursuivre, quand Berthe accourt en criant : Madame, voilà votre reliquaire ! Aloïse veut le prendre, il échappe des mains de Berthe, tombe; le chevalier de Limours le ramasse, souffle le sable qui le couvre, fait un mouvement, le regarde, l'examine, paroît frappé du plus grand étonnement, considère Aloïse, et d'un air agité il lui demande depuis quel temps ce bijou est en sa possession. Ce n'est pas sans doute, ce ne peut-être, ajoute-t-il avec plus d'émotion encore, celui dont vous venez de parler, reçu dans votre enfance d'une main que le temps devait vous rendre chère? Ah ! Dieu, si ce l'étoit I Un cri perçant l'interrompt ; Berthe tournée du côté de la mer pousse des gémissements à l'aspect de plusieurs personnes descendues d'une chaloupe. Un vieillard vénérable s'avance au milieu d'elles. Aloïse pâlit, se lève, retombe, prononce d'une voix foible : Je suis perdue !
Perdue, s'écrie le chevalier ! ah ! tant que je respire, ne craignez rien! Il veut aller au-devant de ceux dont elle redoute l'approche. Elle l'arrête : C'est mon père, dit-elle, votre secours me devient inutile. Pendant qu'elle le retient, Berthe est aux pieds de Gontran, implore sa clémeruce. Ou est ma fille? qu'en
HISTOIRE DWLOiSE DE LIVAROT. 460
as-tu fail, malheureuse? demande-t-il d'un ton furieux. Le chevalier de Limours l'entend, le voit, le reconnoît: appuyé Aloïse contre le rocher, la quitte, s'élance vers le seigneur de Livarot, passe ses bras autour de lui, le presse contre son sein, et transporté de joie, il s'écrie : 0 mon père ! ô Contran ! pardonnez à Berthe, pardonnez à votre fille, daignez la recevoir des mains de son époux.
De son époux, répète en colère le seigneur de Livarot! Quoi ! Aloïse auroit osé?... Mais je la vois; laissez-moi, jeune homme. En parlant, il veut se débarrasser du chevalier. Eh! je suis Olivier, dit-il, en l'embrassant plus étroitement encore ; je suis le fds de Thibaut, le vôtre, le fiancé, l'ami, l'amant, l'époux d' Aloïse de Livarot. Le ton pénétré d'Olivier, les larmes de joie qui inondent son visage, commencent à émouvoir Contran. Yous seriez Olivier, vous! dit-il. Oui, reprend l'aimable défenseur d' Aloïse, je suis Olivier d'Hangest, Olivier cru mort aux champs de Cérisoles, Olivier héritier du seigneur de Montreuil, Olivier comte de Santerre, le fiancé d'Aloïse , titre le plus cher à mon cœur, si elle ne me hait plus !
Après plusieurs questions, Contran, sûr qu'il tient dans ses bias le fils de son ami Thibaut, l'enfant qu'il aimoit, le jeune héros dont il a si vivement regretté la perte, s'approche de sa fille. Éperdue, tremblante, elle se prosterne devant lui : il la relève, l'embrasse, lui pardonne, apprend qu'elle doit l'honneur et la vie au généreux fils de Thibaut. Il admire les décrets de la Providence, bénit sa bonté. Le ciel n'a pas voulu qu' Aloïse trahit ses premiers serments. Il a permis qu'elle vînt trouver sonépoux dans l'île de Wight. 11 prend la main de sa fille, il la présente au jeune comte de Santerre : Je vous l'avois déjà donnée, dit-il; je vous la donne encore. Puissiez-vous, mes chers enfants, être à jamais heureux ensemble I Olivier reçoit à genoux la main de sa belle maîtresse. Me la donnez-vous sans regret, sans contrainte? lui demande-t il d'un ton tendre; ne haïssez-vous plus
ce grossier Picard, ce vilain paysan de Vermandois? Aloïsc le regarde, sourit : Est-il vrai? dit-elle. Je vous ai haï? moi! Ah! la méchante petite fille que j*étois !
Un père content, deux amants satisfails.se rendent chez mvladv Bedford. Leur aventure la surprend, leur bonheur l'enchante. Elle prie, elle insiste auprès du seigneur de Livarot pour voir célébrer L'union d'Aloïse et d'Olivier dans son château ; il y consent. Des courriers sont dépéchés à Londres, à Livarot, en Picardie. Ils portent partout d'agréables nouvelles. Olivier demande pardon à son père de lui avoir volontairement caché son existence depuis près de deux mois. Apprenant en roule que Maurice de Lieuvain alloit épouser la fille de Contran, il attendoit pour se montrer l'assurance d'un lien qui le dégageoit des siens. Il lui rend un compte exact de l'événement arrivé dans la petite île dont le séjour l'a rendu heureux. Des cris de joie se font entendre par tous les domaines de Thibaut ; le Vermandois entier se livre à l'allégresse . On répète à l'envi : Olivier vit encore! Olivier, l'honneur de sa patrie, va revenir dans son sein! Ici l'auteur s'arrête, et l'extrait finit.
FIX DE r. HISTOIRE 0 ALOÎSE DE LIVAROT
HISTOIRE