‹ ŒuvresChapitre 87 sur 87 · D'ENGUERRAND · texte numérisé non relu

D'ENGUERRAND

HISTOIRE

DENGUERRAND

ou

RENCONTRE DANS LA FORÊT DES ARDElNNES

Parmi tant de nobles guerriers passés avec saint Louis dans la Palestine, et dont une partie suivit encore ses étendards quand il entreprit sa dernière et malheureuse croisade, Mainfroy, comte de Réthel, fut un de ceux qui se distinguèrent le plus par le zèle et par la valeur. Après la mort de cet auguste prince, Philippe le Hardi et les infidèles étant convenus d'une longue trêve, les croisés se séparèrent. Mainfroy revint en France à la suite du roi : mais Philippe s'efforça vainement de le retenir à sa cour. Le comte approchoit de sa cinquantième année ; fatigué de la guerre, des pénibles courses où elle l'avoit engagé, il aspiroit aux douceurs du repos. Peu de jours après son arrivée en France, il partit pour Réthel, déterminé à jouir paisiblement chez lui d'une gloire acquise par de longs travaux. Tout le Réthelois célébra son retour par les marques d'une vive joie. Riche, généreux, magnifique, son séjour dans ses terres yramenoit Tabon-

JilA inSTOlUE D'ENGIIERRAND.

dance; et comme il n'âbusoit point du pouvoir arbitraire que l'opulence et la force donnoient alors aux grands, ses voisins le chérissoient, et ses vassaux se trouvoient heureux de vivre sous sa dépendance.

Le désir de IransmeKre ses domaines et son nom à des héritiers de son sang lui fit prendre une compagne. Il épousa E léle de Grandpré : elle lui donna deux fils ; et cinq ans après la naissance du dernier, elle mit au monde une fille. Pendant sept ans, rien ne troubla le bonheur du comte. Ses fils croissoient sous ses yeux ; il s'amusoit de leurs jeux, observoit le développement de leurs idées, croyoit apercevoir en eux d'heureuses dispositions, s'apprôtoit à les cultiver, formoitdéjà, pour leur avantage, tous les projets dont un tendre père s'occupe, quand un fléau soudain et terrible vint désoler la Champagne: ses plus malignes influences se répandirent sur le Rélhelois ; en moins de dix jours les deux tiers de ses habitants périrent d'une fièvre épidémique et pestilentielle. Le comte ne put fuir assez promptement pour mettre sa famille à l'abri de la contagion. La comtesse de Réthel et ses deux fils, attaqués de ce mal incurable, expirèrent tous trois presque au même instant.

Accablé sous le poids d'une calamité si subite et si funcsle, succombant à l'excès de sa douleur, malade, souhaitant la mort, Mainfroy rejeloit obstinément les secours capables de prolonger sa vie et ses regrets ; de nouveaux gémissements se faisoient entendre par toutle château, lorsqu'un des aumôniers du comte apercevant la petite Blanche, que ses femmes promenoient sous les fenêtres de l'appartement de son père, courut à elle, la prit entre ses bras, la porta dans la chambre du malade ; et la posan sur son lit, il le conjura de bénir l'innocente et foible créature qu'il vouloit priver de sa protection et de son appui.

La vue de cet enfant excita la plus vive émotion dans l'âme de Mainfroy ; il sentit qu'il étoit père encore : ses larmes s'ouvrirent un passage ; elles coulèrent abondamment, et soulagèrent

HISTOIRE U'ENGUEfUlAND. 475

l'oppression (le son cœur. Il se soumit aux décrels du ciel, lui rendit grâces de n'avoir pas condamné Blanche à suivre sa mère et ses frères au tombeau, de lui laisser l'espoir consolant d'élever sa fdle et de la voir heureuse. Sa résignation calma ses sens, ranima ses esprits et conserva ses jours.

Dès cet instant, Blanche devint l'objet de toutes ses affections ; il l'aima avec passioa, même avec foiblesse. La crainte de la perdre lui causoit une continuelle inquiétude. A mesure qu'elle grandissoit, l'attachement du comte prenoit de nouvelles forces. Les gouvernantes de Blanche eurent ordre de ne jamais résister aux volontés de leur élève, de se conformer à ses goûts, de satisfaire ses désirs. En lui donnant des maîtres, il leur imposa la loi de cesser leurs leçons au moment où la jeune écolière en paroîtroit fatiguée. Dès l'âge de dix ans, elle eut une maison. Mainfroy choisit les mieux faites etles plus joliesdes filles de ses vassaux pour les élever avec la sienne, et lui former une petite cour. Il se plut à lui donner un empire souverain sur lui-même et sur tout ce qui l'environnoit.

Une éducation dirigée par une tendresse si peu prévoyante livroit Blanche au danger d'être hautaine, capricieuse, ignorante et volontaire. Un heureux naturel et beaucoup d'esprit la préservèrent d'une partie de ces défauts. Elle voulut acquérir les connoissances et les talents cultivés alors. Son application à l'étude de la musique la rendit assez habile pour composer ellemême les airs qu'elle jouoit sur la harpe et sur le luth. Elle apprit à faire des vers, des fables et des romances. Ses premiers essais furent consacrés à célébrer les bontés de son père ; bienlot elle chanta ses exploits et ses vertus. Elle lui donnoit des fêtes, où sa reconnoissante tendresse et le bonheur de lui devoir le jour étoient exprimés, sans beaucoup d'art peut-être, mais avec les grâces naïves du sentiment et de la vérité.

Surpris, enchanté des productions de sa fille, le comte ne cessoit de les vanter. Toutce qui l'entouroit répétoit les louanges

Ji'Q lUSTOinK D'ENGUEniUiND.

de la spirituelle Blanche. Peu à peu ses talents se perfectionnèrent; sa réputation s'étendit; elle attira chez Mainfroy les plus nobles familles de la province. On vint à Rélhel des villes voisines, des lieux éloignés; insensiblement toute la France entendit parler d'elle : on voulut la voir, la connoître, et l'on s'empressa d'aller admirer la jeune merveille de Champagne.

Blanche avoit alors seize ans. Sa taille étoit parfaite, son air noble, ses mouvements gracieux, une physionomie ouverte, animée; des yeux pleins de feu annonçoient en elle de l'imagination et de la sensibilité; un charme attrayant, répandu sur toute sa personne, la rendoit aussi touchante que belle. On nepouvoit la regarder sans émotion, l'entendre sans intérêt : elle inspiroit à la fois le désir et le respect, l'amour et la vénération.

La charmante fille de Mainfroy ignoroit-elle combien tant d'avantages unis à ceux de sa naissance, à la perspective d'un brillant héritage, rendoient sa possession désirable? Joignoitclle aux attraits dont la nature l'avoit douée, à la supériorité de son esprit, de ses talents, cette modeste opinion de soi-même, qui ajoute à tous les agréments, augmente le prix du mérite, et le rend vraiment aimable? Hélas ! non. On ne sauroit se dispenser de l'avouer. Blanche n'avoit pu se défendre d'un peu d'orgueil : mais sa vanité n'étoit point un vice de son cœ^r ; elle la devoit à son éducation, à la complaisance de son père, à la soumission imposée à tout ce qui lapprochoit.

Les plus jeunes et les plus galants chevaliers de la cour de P'rance voulurent savoir si la renommée n'exagéroit point les rares qualités de Blanche. Conduits à Réthel par la curiosité, beaucoup s'y virent retenus par l'amour. Tous ceux qui se croyoient assez aimables pour s'attirer l'attention d'une personne si éclairée, s'empressoient à lui rendre des soins. Son père la laissoit maîtresse de recevoir ou de rejeter les vœux qu'on lui adressoit. Il falloit plaire à l'héritière de Réthel, ou renoncer à l'espoir d'obtenir sa main. Cette certitude excita l'émulation de

ses amants. Plusieurs montrèrent leur magnificence et leur adresse dans de superbes tournois ; d'autres firent paroître leur goùl en donnant d'agréables fêtes. Les plus sensibles employèrent le langage de Famour pour toucher leur maîtresse ; les plus expérimentés dans l'art de séduire empruntèrent celui de l'adulation : aucun ne réussit. Blanche vit avec indifférence cette foule de prétendants se disputer un prix que son cœur rcfusoit d'accorder. Pendant deux ans, sa cour grossit, diminua, se renouvela sans cesse. Le dépit bannissoit une partie de ses admirateurs; l'espoir d'un plus heureux succès atliroitdc nouveaux aspirants à l'honneur d'un triomphe difficile. Tous furent trompés dans leur attente ; et l'on commençoit à douter s'ilétoit possible de lui inspirer de la tendresse, quant un parent du comte de Rélhel, éloigné depuis longtemps de la province, revint y faire son séjour.

Il se nommoit Enguerrand de Rosemont. Son père, chef d'une ancienne et noble maison, sans être retenu par l'intérêt d'un fils unique, encore au berceau et déjà privé de sa mère, vendit ses plus riches possessions pour lever une troupe d'élite et la conduire en Palestine, où, victime d'un zèle indiscret, luimême périt avec elle dans la dernière bataille donnée aux infidèles.

Ami de ce père inconsidéré, Thibaut, comte de Ghâlons, touché du sort de son héritier, prit soin de recueillir les débris de sa fortune. Obligé de résider à la cour de Philippe, il confia la régie des terres du jeune Enguerrand à de fidèles économes, le mena en France, n'épargna rien pour lui donner une éducation convenable à sa naissance, vit avec plaisir son élève en profiler, s'attirer l'estime et se distinguer par toutes les qualités qui rendent aimable. 11 eût souhaité pouvoir l'obliger davantage; mais l'équité ne lui permettoit pas de porter atteinte aux droits de ses héritiers naturels. Enguerrand éloit âgé de vingt-qualrc ans quand il perdit cet ami. Sensiblement affligé de sa mort,

478 HISTOIRE D'ENGUERRANO.

il voulut s'ôloigner des lieux qui lui en rappeloient sans cesse le (riste souvenir, et revoir ceux où il a voit reçu le jour.

A son retour en Champagne, il trouva tout en ordre chez lui, et reçut des mains de son principal fermier une preuve touchante de l'amitié de son généreux tuteur. Ses revenus, accumulés depuis son enfance, produisoient une somme considérable. On la lui donna tout entière; elle le mit en état d'étendre son domaine, de réparer le château de Rosemont, d'embellir ses jardins et de rendre sa résidence très-agréable. Arrivé depuis trois mois, occupé des travaux qu'il se plaisoit à diriger luimême, n'ayant encore visité personne ni annoncé son retour dans la province, il ignoroit, à six lieues de Réthel, et l'existence de Blanche, et le concours des aspirants à sa possession.

Le hasard apprit à Mainfroy que le fils du comte de Rosemont étoit revenu en Cliampagne. Il l'envoya complimenter par un de ses gentilshommes, et le pressa par des instances réitérées devenir chez lui. Enguerrand sentoit une extrême répugnance à quitter sa retraite. Paisible, modéré, ses désirs se bornoient à l'aisance dont il jouissoit. Loin de former des vœux ambitieux, l'opulence et la grandeur de ses pères se retraçoient à sa mémoire comme des avantages inutiles au bonheur. Mais il fut à Réthel; il vil Blanche, il l'aima, et ses idées changèrent. Frappé des attraits de la fille de Mainfroy, de l'éclat qui l'environnoit, du faste imposant de ceux dont elle recevoit l'hommage, une mortifiante comparaison le fit apercevoir de la médiocrité de sa fortune; l'amour le força de regretter des biens qui offroient les moyens de plaire, donnoient au moins la liberté de laisser paroître ses sentiments. Combien la richesse éloignoil-elle Blanche d'Eiiguerrand? Quelle distance entre l'héritière de Réthel et le chef d'une maison privée de son ancienne splendeur, sans espoir de la recouvrer ! Oscroit-il se mettre au rang de ses amants? Prétendre à elle, ce seroit s'exposer à ses dédains, se montrer téméraire aux yeux du comte, audacieux à ceux de sa fille, mériter le re-

HISTOIRE D'ENGUERRANI). 471)

proche de se livrer à une .folle présomption, peut-être même se faire soupçonner de vues basses et intéressées.

Ces humiliantes considérations portèrent l'amertume dans Tàme du sensible Enguerrand. Timide et tendre, modeste et discret, il aima, souffrit, garda le silence et cacha ses désirs. Une figure charmante, un esprit juste, des sentiments nobles, de la candeur, une bonté réfléchie; de la grandeur dans son air, dans ses idées ; un naturel doux, un cœur sincère l'élevoient au-dessus de ses rivaux, sans lui donner l'assurance d'oser comme eux concevoir l'espérance d'être préféré.

Tourmenté par une inquiète ardeur, par le soin gênant de contraindre les mouvements de son cœur, par la jalousie, par tout ce qui irrite les peines d'une passion vive et délicate, toujours réprimée et toujours sentie, cent fois le sire de Rosemont forma le dessein de fuir la fille de Mainfroy; mais l'amitié que lui montroit le comte, sa prédilection en sa faveur, ses égards, ses caresses ne lui permettoient pas de s'éloigner du château sans un prétexte apparent. Aucun ne se présentoit à son esprit. Peut-être trompé par sa tendre foiblesse, accordoit-il au penchant de son cœur ce qu'il croyoit donner à la bienséance, au respect dû à son parent, à la reconnoissance de ses bontés.

Blanche lui marquoit aussi une sorte de préférence; il éloit devenu nécessaire à ses amusements et même à ses plaisirs. Enguerrand possédoit les talents qu'elle aimoit, cultivoit les arts qu'elle étudioit. Souvent il guidoit sa main et ses crayons quand elle dessinoit ; il accompagnoit sa voix sur plusieurs instruments, savoit en faire paroilre les sons plus flatteurs et plus louchants, exéculoit avec précision les ballets figurés où elle se plaisoit à développer les grâces de sa personne et la légèreté de ses pas. Quelquefois ils passoient ensemble des heures entières dans le cabinet du comte à composer des vers dont ce respectable vieillard étoit le sujet et le juge» Enguerrand cédoit toujours à

Blanche la gloire de remporter le prix, et relenoit le feu de son génie pour laisser Ijriller celui de sa belle émule.

Blanche ne remarquoit-elle point les qualités distinguées d'Enguerrand? Pardonnez-moi. En étoit-elle touchée? Peut-être. Ne lisoit-elle pas dans ses yeux, dans son cœur? ne lui savoitelle pas gré de sa réserve, de son respect? Eh ! mon Dieu^ non. Par une suite de cette éducation, cause des erreurs et des fautes de l'héritière de Réthel, cette réserve, ce respect lui déplaisoient. La conduite du sire de Rosemont contrarioit un désir caché au fond du cœur de Blanche ; elle craignoit de le montrer : elle eût rougi de le laisser deviner; mais elle vouloit le satisfaire, elle vouloit fortement. Accoutumée à voir ses souhaits s'accomplir à l'instant où elle les formoit, pouvoit-elle supporter l'espèce de résistance que pour la première fois on opposoit à sa volonté?

Au commencement du séjour d'Enguerrand à Réthel, Blanche avoit attendu de son agréable parent ce tribut de louanges, cette admiration, ces hommages serviles que l'habitude d'en être l'objet rend peu flatteurs et souvent insipides, mais dont le refus blesse l'amour-propre et quelquefois l'irrite. Elle s'étonna de ne point apercevoir dans les égards d'Enguerrand les empressements de l'amour, de ne point entendre de sa bouche l'aveu d'une passion qu'elle inspiroit à tous ceux dont elle se voyoit environnée. Qui défendoit le sire de Rosemont contre ses charmes? Comment, si prompt à l'obliger, négligeoit-il de lui rendre des soins? Comment, avec tant de complaisance, d'esprit, d'agréments, montroit-il si peu d'envie d'être remarqué? Ces questions, que Blanche se faisoit à tout moment, lui donnèrent une extrême curiosité. Un intérêt plus vif, se mêlant à cette curiosité, la rendit pressante, bientôt pénible; elle s'en occupa. Des idées confuses agitèrent son esprit; elle voulut les fixer. Ses observations devinrent sa principale affaire ei l'unique objet de sa constante application.

Malgré rextrême attention d'Enguerrand sui* lui-même, le secret de son cœur étoit à chaque instant prêt à lui échapper. Ses yeux ne rencontroient jamais ceux de Blanche sans exprimer le sentiment qu'il s'efforçoit de cacher. En lui parlant, en chantant avec elle, sa voix prenoit des inflexions plus douces et plus tendres. Le plaisir, la langueur, l'embarras et la crainte se peignoient tour à tour sur ses traits. Blanche Texaminoit, doutoit, espéroit. Quelquefois elle se croyoit aimée, voyoit les lèvres du sensible Bosemont s'entr' ouvrir, altendoit l'aveu souhaité, Fencourageoit à le prononcer par des regards qui sembloient lui demander de la confiance. Mais loin de profiter de ces favorables instants, il en apercevoit seulement le danger, trembloit de ne pouvoir contenir l'agitation de ses sens, la violente émotion de son âme. Il se recueilloit en lui-même, baissoit les yeux, soupiroit, se taisoit.

Blanche s'irritoit de l'inutilité de ses tentatives, renfermoit à peine son dépit et son impatience. Elle se demandoit tout bas : Conserve-l-il de l'indifférence? A-t-il Fart d'en feindre? Qu'attend-il de cet opiniâtre silence? Craint-il de parler? Ou n'a-t-il rien à dire? Veut-il mortifier ma vanité ou satisfaire la sienne ? A-t-il le projet de me prouver qu'il est possible de me voir, de m'entendre, de vivre familièrement avec moi, sans m'aimer, sans même désirer de me plaire ?

Malheureusement pour le sensible et timide amant de Blanche, ces dernières idées s'imprimèrent fortement dans son esprit. L'humeur et la prévention lui firent attribuer à l'orgueil du sire de Bosemont ce silence gardé par de si nobles motifs. Son cœur rejetoit la pensée de lui être indifférente ; mais en le supposant amoureux, elle se trou voit offensée de la contrainte qu'il s'imposoit. Une excessive vanité pouvoit seule l'engager à se taire. Sans doute il lui paroissoit plus glorieux d'étouffer ses sentiments que d'en risquer l'aveu. Il n'avoit pas une assez haute opinion de l'objet de sa tendresse pour en attendre son lie. 51

bonheur; il ne lui accordoit ni assez de lumières pour discerner son mérite, ni assez de générosité pour préférer d'éminentes qualités au vain éclat donlbrillaienl ses rivaux. Le lier, le superbe Enguerrand ne vouloil rien devoir 5 l'héritière de Ré- Ihel : il craignoit de la rendre l'arbitre de son sort, et ne daignoit pas entrer en lice pour disputer un prix qu'il tiendroit seulement de sa faveur et de ses bontés.

Livrée à ces réflexions, Blanche eut d'abord assez d'empire sur elle-même pour cacher le dépit qu'elles lui causoient. Cette contrainte aigrit ses chagrins. Son humeur devint inégale et souvent fâcheuse. Tout lui déplut ; tout l'importuna. Elle cessa de s'occuper de plaisirs et de fêles, abandonna ses crayons, sa harpe, ses études, sa plume, tous les amusements qu'elle avoit coutume de partager avec le sire de Rosemont; elle évita de le voir, de l'entendre, de lui parler.

Avec quelle surprise, avec quelle douleur il \it ce changement si subit et si marqué ! Blanche l'éloignoit d'elle ; Blanche fuyoit sa présence et son entrelien. Pourquoi lui reliroit-ellc sa confiance, ses bontés? Se seroit-il trahi ? Connoissoit-elle le penchant de son cœur? S'offensoit-elle d'une ardeur réprimée avec tant de soin? Le punissoit-elle d'une passion involontaire? Le soup* çonnoit-elle de nourrir une vaine espérance? Plus il craignoit de s'être laissé pénétrer, plus il s'observoil, plus il renfermoit son trouble, ses inquiétudes, et s'efforçoit de cacher sa tristesse. Blanche, toujours attentive aux mouvements du sire de Rose mont, s'aperçut de ce redoublement de réserve; il excita sa co»- 1ère et son indignatio:i. Loin de continuera s'éloigner d'Enguerrand, elle saisit au contraire toutes les occasions de l'approcher d'elle; mais pour Taffligcr, pour lui faire sentir des peines cruelles. Des railleries amères, des dédains marqués, une hauteur révoUante et soutenue, l'affectation de relever devant lui les avantages dont la fortune le privoit, une continuelle application à le mortifier, à lui monirer de l'aversion, même du me-

pris, livrèrent enfin l'aimable Enguerrand à cette sombre mélancolie, à cet abattement, à ce désespoir où tombe l'homme sensible et fier, qui, cédant à la force, frémit de Finsulte dont il ne peut repousser l'atteinte, se sent accablé sous le poids de l'injure dont il ne peut se promettre ni laréparalion, ni la vengeance. Un soir que, se promenant avec lui. Blanche se faisoit une maligne joie de remarquer son trouble, épuisoitsur lui les traits piquants de l'ironie, s'amusoit de ce cruel badinage, Enguerrand s'arrêta, la contraignit à s'arrêter aussi; et s'éloignant de quelques pas, fixant sur elle des regards qui exprimoient à la fois le dédain et la colère: Non, s'écria-t-il, vous n'êtes point la fille de Mainfroy; vous n'êtes point cette Blanche dont le naturel aimable, dont l'àme généreuse relevoient les charmes à mes yeux, les rendoient si puissants sur mon cœur. Non, vous n'êtes point cette Blanche adorée en silence, que la triste médiocrité de ma fortune me forçoit d'aimer sans dessein, sans projet, sans espérance, et que pourtant je me trouvois heureux d'aimer. Non, vous n'êtes point la divinité révérée du plus tendre des amants ; vous êtes une furie cachée sous ses traits. Inhumaine, ne vous applaudissez plus d'un barbare triomphe; vous perdez enfin le pouvoir de déchirer un cœur où vous régnâtes trop longtemps. Je méprise un vil asservissement, et je brise à jamais des liens que je rougis d'avoir chéris. En prononçant ces derniers mots, il tourna ses pas vers une roule qui conduisoit hors du parc, et s'éloigna avec tant de vitesse, que Blanche le perdit de vue à l'instant où elle alloit le rappeler.

Dans quelle situation d'esprit les paroles et la fuite d'Enguerrand la laissoient ! Le voile étendu sur ses yeux venoit de se lever, les vains prestiges de l'illusion se dissipoient. Enguerrand l'aimoit. Ce n'étoit pointsa fierté, c'étoit l'inégalité de leur fortune qui conlraignoit son amour au silence. Ah! s'écria-t-elle en laissant couler des larmes d'attendrissement et de regret, périssent tous les biens qui m'ont privée de la douceur d'entendre Enguer-

rand me dire : Je vous aime; et maudit soit le méprisable orgueil

qui m'a porlée à l'affliger, à l'insulter, et conduite à le perdre 1

Resiée à l'endroit où elle venoit de voir disparoître le sire de Kosemont, consternée, immobile, appuyée contre un arbre, sentant ses forces prêles à l'abandonner, elle fut retirée de cet anéantissement par la voix de plusieurs de ses femmes qui la cherchoient et répétoient le nom d'Enguerrand et le sien. Le comte de Réthel se Irouvoit mal, et la demandoit. L'effroi se joignant à son trouble, il fallut l'aider à marcher. Arrivée dans la chambre de Mainfroy, l'état où elle vit ce père chéri, lui fit répandre de nouvelles larmes. La tendresse fdiale suspendit les chagrins de l'amOur. Blanche s'occupa tout entière à servir, à consoler l'auteur de ses jours. La maladie du comte, alarmante, d'abord par ses symptômes, se tourna en langueur. Elle fut longue; sa fille ne quitta jamais sa chambre, lui prodigua tous les secours de l'art, tous les soulagements de l'amitié, tous les soins adoucissants de la complaisance et de la tendresse ; mais rien ne put remédier à l'épuisement de la nature, et Blanche eut la douleur de voir expirer son père entre ses bras.

Au milieu des regrets et des pleurs qu'excitoit une perte si sensible, l'éloignement du sire de Rosemont, l'incertitude de son sort aigrissoient le profond chagrin de Blanche. Cent fois, pendant la maladie du comte, elle avoit envoyé à Rosemont; Enguerrand n'y étoit point retourné. Désespérant de le revoir jamais, elle éloigna de Réthel tous ceux que le dessein de lui plaire y retenoit encore. Dans la crainte d'être importunée plus longtemps, elle annonça la résolution qu'elle prenoit de rester libre et de vivre retirée. Ce château, où les plaisirs régnoient peu de mois auparavant, devint une solitude, où l'héritière de tant de riches possessions se renferma. La maison de son père et la sienne continuèrent de vivre agréablement à Réthel, pendant que Blanche, occupant un pavillon isolé, refusoit d'être accompagnée, d'être servie, laissoit à peine deux ou trois de ses femmes

HISTOIRE D'EiNGlIERRAND. 485

l'approcher, et s'abandonnoit à la plus sombre mélancolie.

Le temps ne la diminuoit point. De noirs pressentiments l'assuroient que Enguerrand n'existoit plus. L'inutilité des recherches déjà faites, le retour des messagers qu'elle envoyoit sur toutes les routes, redoubloient son inquiétude et ses crain" les. En partant de Réthel, le sire de Rosemont y avoit laissé ses chevaux et ses gens. Blanche les y retenoit. Quelquefois elle pensoit qu'il y reviendroit; mais trompée dans sa longue attente, elle ne cessoit de pleurer, de gémir. D'amers reproches, une extrême douleur, un vain repentir, des remords, empoisonnoient tous les moments de la belle et infortunée dame de Réthel.

Où se cachoit donc cet amant irrité! Qu'éloit-il devenu? Par quelle fatalité le secret et le mystère l'arrachoient-ils toujours aux douceurs dont l'amour vouloit le combler? Que faisoit le sire de Rosemont pendant que Blanche, baignée de pleurs, passoit une partie du jour à l'endroit du jardin où elle l'avoit perdu de vue, où elle croyoit encore entendre les accents de sa voix, où SCS regards s'attachoient sur cette route où il sembloit voler pour la fuir, où souvent prosternée devant l'Être Suprême, elle le supplioil de lui accorder la mort ou le retour d'Enguerrand? Hélas ! il étoit bien éloigné de soupçonner Blanche de ces tendres sentiments, de se croire l'objet de ses désirs, de ses craintes, de toutes les agitations de son cœur!

Furieux en la quittant, guidé par son désespoir, il marcha le reste du jour et la nuit entière sans s'arrêter, sans savoir où il alloit. Excédé de lassitude, au lever de l'aurore, il se vil dans une plaine où des troupeaux étoient parqués. Il demanda du lait, en but un peu, et continua de marcher. A l'entrée de la nuit, il parvint à la forêt des Ardennes, s'y enfonça, suivit un chemin frayé, qui le conduisit dans un lieu sauvage et trèsfourré. L'obscurité «c lui permettant pas d'avancer plus loin, il s'arrêta, s'assit sur le tronc d'un arbre renversé à terre; et

m HISTOIRE D'ENGUERRAND.

cédant à l'assoupissement que lui causoit une extrême fatigue,

il s'endormit.

Le chant des oiseaux et les premiers rayons du jour réveillèrent. En ouvrant les yeux, il vit à ses côtés un vénérable ermite, courbé sous le poids des ans; sa physionomie noble et son air paisible imprimoient le respect, et sembloient inviter à la confiance. Surpris à son aspect, le sire de Rosemont ne put remarquer sans émotion l'intérêt et l'attendrissement qui se peignoient sur le visage de l'ermite en le considérant. 11 voulut lui parler : mais des pleurs longtemps retenus, s'échappèrent de ses yeux, étouffèrent sa voix, et lui laissèrent seulement la liberté de montrer sa reconnoissance par une inclination. L'ermite prit une de ses mains, la pressa doucement, et le regardant avec bonté : 0 mon fils! lui dit-il, qui peut vous attliger à cet excès dans l'âge où la douleur devroit être étrangère à votre âme? Regrettez-vous un père, un ami, un frère, une sœur chérie? Quelle perte excite ces soupirs attendrissants, ces larmes dont votre visage et votre sein s'inondent? Est-ce une fortune contraire, est-ce une passion malheureuse qui vous réduit à ce triste oubli de votre raison?

Hélas î c'est ma seule foiblesse, dit Enguerrand en se jetant dans les bras de l'ermite; je n'ai rien perdu, je ne possédois rien. Une imagination séduite, un cœur prévenu me présentoient le bonheur, et ne me le promettoient pas. J'aimois des vertus unies à la beauté. La présence d'une fille douée de mille charmes répandoit dans mon âme je ne sais quelles douces influences dont le pouvoir m'attiroit, me retenoit, me fixoit près d'elle. 0 mon père! je n'ai perdu qu'une illusion; elle me trompoit, mais elle me rendoit heureux. Ah ! pourquoi, pourquoi ne suis-je pas mort avant d'éprouver une si cruelle révolution dans tous mes sentiments? Puis-je vivre, et mépriser, et haïr Blanche, cette Blanche à qui l'amour élevoit un autel au fond de mon cœur!

HISTOIRE D'ENGUEURÂND. 487

L'ermite connoissoit trop, par sa propre expérience, com- Jiien les passions ont de force, pour s'étonner des mouvements du jeune affligé, ou pour combattre leur violence par de froides représentations. 11 le plaignit, mêla de larmes à ses pleurs, lui montra de la complaisance, de la douceur et de la bonté. Peu à peu il l'engagea, par ses prières, à se calmer, à le suivre, à venir prendre du repos et de la nourriture dans son ermitage. Enguerrand n'osa résister à son âge ni à ses instances; il se laissa conduire à l'habitation du bon vieillard : la crainte do le désobliger le rendit docile à ses conseils, et lui soumit sa volonté.

La demeure de Termite n'étoit pas éloignée. Elle consistoit en une cabane assez spacieuse, environnée de grands arbres qu'entouroit une haie de ronces et d'épines capables de défendre l'entrée de l'enceinte qu'elle formoit, aux bêtes fauves et de cacher cette retraite à tous les yeux. Deux pièces plus petites se trouvoient au fond de la première ; l'une servoit d'oratoire, l'autre étoit remplie des provisions nécessaires à la vie, et des vases propres à les apprêter. Un bûcheron, attaché à l'ermite par ce seul emploi, alloit les chercher à la ville prochaine. De cette espèce d'office, on passoit sous une voûte couverte de lierre : elle conduisoit à un petit jardin traversé par un ruisseau d'eau courante. Des fruits, des légumes et des fleurs cultivés avec soin mêloient en ce lieu l'agrément à l'utilité. Une extrême propreté ôtoit à cette simple habitation l'air de la rusticité, annonçoit, dans le sage qui s'en contenloit, le goût de la retraite, et non l'abandon de soi-même, et des occupations capables de dissiper l'ennui d'une profonde solitude.

Le sensible vieillard pressa son hôte de manger des mets qu'il lui présentoit, et de prendre d'une liqueur fortifiante et balsamique. Enguerrand obéit. 11 ouvrit son cœur à l'ermite, lui demanda ses avis sur l'embarrassante position où il se trouvoit. La seule idée de revoir Blanche révoltoit tous ses

sens; il ne vouloit point retourner à Rosemont;. son brusque départ du château de Réthel devoit avoir surpris Mainfroy. Il voudroit en savoir la cause, enverroit la lui demander; comment s'excuseroit-il, comment refuseroit-il de le revoir? sur quel prétexte rejeter sa fuite, le peu d'égard montré au comte, et l'ingrat oubli de son amitié?

L'ermite ne le voyant pas assez tranquille pour fixer ses idées lui proposa de rester un peu de temps avec lui : ils pourroient se consulter à loisir, examiner ensemble si Enguerrand devoit abandonner la Champagne, et vendre ses héritages pour s'éloigner à jamais du Rélhclois. Cette proposition fut acceptée. L'ermite sonna du cor : peu de moments après le bûcheron dont il se servoit parut. Il l'envoya à la ville, d'où il rapporta le soir sur des chevaux un petit lit tout neuf, un habit pareil à celui du vieillard, du linge, tout ce que Termite hospitalier pensoit être utile au nouveau solitaire.

Voilà donc le tendre Enguerrand devenu le compagnon, l'ami, l'enfant chéri du vénérable habitant de la forêt des Ardennes. Il partage ses occupations, cultive avec lui son jardin, arrose ses fleurs, en pare, dès le matin, l'autel du petit oratoire, se joint à lui dans ses pieux exercices, l'aide à marcher quand il entreprend une longue promenade, le console quand il se plaint, le soulage quand il souffre, le nomme son père, lui montre une affection filiale, et jamais le désir curieux de pénétrer les raisons de sa retraite. Une tristesse habituelle, une mélancolie qu'il se plaît à nourrir, lui rendent le séjour de l'ermitage agréable. Il ne songe point à s'en éloigner, il s'attache tendrement à l'homme dont il se voit aimé ; son âge, ses intirmités, le besoin qu'il a de lui, sont des liens puissants pour retenir le compatissant Rosemont : plus il croit lui être nécessaire, plus il se détermine à ne jamais l'abandonner ; il lui fait part de sa résolution, et le prie de l'approuver.

L'ermite l'écoute avec surprise, avec attendrissement. Son

cœur s'émeut ; ses yeux se remplissent de larmes ; il lève ses mains tremblantes vers le ciel, et s'écrie : 0 Providence, dont je respecte les décrets, comment me faites-vous trouver dans le cœur de cet étranger la généreuse pitié que m'ont refusée ceux dont j'avois droit d'attendre de l'amour et de la reconnoissance ?

Passant alors ses faibles bras autour d'Engueraand : L'ai-je bien entendu, lui dit-il, ô mon fils, mon cher lils? Voulezvous, daignez-vous, paré des fleurs de la jeunesse, vous destiner au triste, au pieux devoir que vous vous imposez? La main chérie du noble Enguerrand fermera-t-elle les yeux de l'infortuné comte de Moncal ? Une inclination et des pleurs furent l'unique réponse du sire de Rosemont.

L'illustre ermite l'embrassa plusieurs fois ; et reprenant la parole : Vous voyez en moi, lui dit-il, un exemple du malheur où conduit un attachement mal placé, trop de confiance et de tendresse. Entre deux princes qui se disputoient de vastes possessions, je choisis le parti du plus foible, je sacrifiai une partie de mes domaines pour le rétablir dans les siens. Mes amis, mes vassaux, ma fortune, tout fut employé, tout fut prodigué. Le succès de mes soins me consola de mes pertes ; sans rien exiger de la reconnoissance de celui qui devoittout à ma valeur, à mon crédit, à mon amitié, je me retirai dans une petite île dont j'étois souverain. La plus charmante des créatures m'y suivit : cette compagne adorée y faisoit mon bonheur. Hélas ! il dura peu. L'ambition égara son esprit et corrompit son cœur. Le prince vint passer un mois chez moi; ma femme lui plut, il la séduisit. L'ingrat, pour qui mon sang avoit coulé tant de fois, pour qui j'avois dissipé les trésors amassés par mes pères, osa m'enlevcrmon bien le plus cher, arracher de mes bras l'unique objet de toutes mes affections. Je devois peut-être me venger, soulever des peuples que j'avois soumis, renverser un pouvoir encore mal affermi ; mais en punissant un perfide, quel fruit

A<30 niSTOIRK D'ENGIIERRAND.

relirois-je de ma victoire? La perte de l'ingrat rendroit-elle à une infidèle le charme attrayant de l'innocence ? Elle ne vivoit plus pour mon bonheur; la laisserois-je exister pour ma honte, pour couvrir mon front de rougeur? Pourrois-je la revoir et ne pas me venger ? Il faudroit donc tremper mes mains dans son sang, lui plonger un poignard dans le sein ! Je ne pus supporter cette affreuse idée : j'abandonnai mon île, ma patrie ; toute l'Italie me devient odieuse. J'errai longtemps, ne sachant où fixer mes pas incertains : je fuyois les villes ; tous les lieux habités renouveloient mes douleurs. Le hasard me conduisit ici ; l'aspect de ce lieu sauvage me plut, et j'y restai. Depuis quarante ans et plus je vis dans ce désert, non pas heureux, mais tranquille. Mes passions sont amorties, j'ai cessé d'aimer et de haïr. Longtemps tourmenté par de tristes souvenirs, je suis enfin parvenu à me retracer foiblement mes chagrins, aies rappeler comme l'idée d'un songe pénible. J'ai retrouvé la paix dans cet asile. 0 mon aimable et généreux ami! ma propre expérience m'a appris que le bonheur dont [nous croyons jouir est souvent fantastique, que nos maux les plus réels sont toujours exagérés par noire imagination, et que tout est illusion dans la vie, excepté le repos de fesprit et le calme du cœur.

Enguerrand, touché du récitde l'ermite, sentit redoubler son respect et son amitié pour lui. Il espéra recouvrer près du comte de Moncal cette indifférence quela vue de Blanche lui avoit fait perdre. Il vouloit effacer de son cœur l'image de ces trai(s charmants, de ces grâces séduisantes, toujours présentes à son idée; mais l'ombre des bois, le chant des rossignols, le murmure des fontaines, ne sont pas des objets propres à écarter lesouvenir d'un tendre sentiment. La colère d'Enguerrand, affoiblie par le temps, laissoit renaître, en se dissipant, sa première sensibilité. Il ne souhaitoit pas la vue de Blanche, il la redoutoit encore ; mais il la craignoit, par la certitude de lui être désagréable, de ne pou-

HISTOIRE D'ENGUERRAND. . AOi

voir lui inspirer cette estime, celte confiance, cette amitié où ses désirs s'étoient bornés. Le nom de Blanclie erroit toujours sur ses lèvres, échappoit de sa bouche avec un soupir, avec des larmes qu'il croyoit donner au regret d'avoir aimé, et qu'une ardente passion faisoit encore couler.

L'affaissement où il vit bientôt tomber le comte de Moncal ramena toute son attention sur lui ; il ne le quittoit plus, veilloit sans cesse à la conservation de ses jours : mais il devoit perdre son noble compagnon au moment où rien ne lui annonceroit cette douloureuse séparation. Un soir qu'ils considéroient ensemble des méléores répandus dans l'air, l'ermite parlant avec admiration des phénomènes de la nature, exaltant le pouvoir de l'Être créateur de ce vaste univers, prit la main de son jeune ami, la serra, s'étendit sur le gazon où ils étoient assis, ferma les yeux et s'évanouit. La voix d'Enguerrand, ses secours, ses cris, ses gémissements ne lui rendirent ni le mouvement, ni la connoissance ; il étoit déjà plongé dans l'éternel sommeil, et rien n'animoit plus la masse de matière qu'Enguerrand arrosoit de ses pleurs.

Il s'affligea toute la nuit. Au lever de l'aurore, il couvrit de fleurs et d'herbes odoriférantes les restes insensibles du vénérable vieillard, et s'occupa tout le jour à préparer le lieu où, il vouloit les déposer. Aidé du bûcheron, qui travailloit et pleuroit avec lui, il creusa entre quatre chênes touffus une espèce de caveau ; le revêtit en dedans de petits cailloux et de terre glaise; employa plusieurs jours à ces tristes soins, et sentit un renouvellement de douleur en renfermant dans cet espace étroit la dépouille mortelle d'un grand de la terre, mort sous un ciel étranger, et dont les larmes d'un seul ami honoroient la tombe.

Ce devoir rempli ne satisfit point la tendre amitié d'Enguerrand ; il voulut marquer la sépulture du comte de Moncal par un monument champêtre. Il trouva facile d'élever un petit temple de feuillages, dont le dôme, formé de branches entre-

lacées, en s'appuyant sur les arbres, paroîlroit soutenu par quatre colonnes. Il exécuta ce projet. Des gazons émaillés de fleurs couvrirent les cendres de son ami ; une palissade de jasmin et de clièvrefeuillc les entoura; et sur une pierre placée à l'endroit le plus exposé aux regards, le sire de Rosemont grava de sa main celte courte inscription :

(( Une femme répandit l'amertume sur les jours du noble que cette terre a reçu dans son sein. Il gémit loin d'elle, dédaigna de s'en plaindre, et laissa au ciel le soin de la punir. »

Cet ouvrage occupa longtemps le tendre solitaire. Sa tristesse l'altiroit autour de ce tombeau, et chaque jour il y ajoutoit un nouvel ornement. Son temps se partageoit entre ce soin et celui d'arranger des fleurs sur l'autel du petit oratoire. Un jour qu'il venoit de prier pour Péternel repos du comie de Moncal, la vue d'une cassette à demi cachée sous l'autel lui rappela qu'il l'avoit prié de la visiter immédiatement après sa mort. Il se reprocha sa négligence, prit la cassette, l'ouvrit, et la trouva remplie d'une mousse très-fine et très-sèche; il la leva, et sous des linges il vit assez d'argent monnoyé, une quantité de lingots d'or, des pierreries de grand prix, et des tablettes fort riches. Uoe seule feuille étoit écrite; il y lut ces mots :

« Daignez, mon cher Enguerrand, accepter les foibles marques de ma reconnoissance. Depuis que le ciel voulut me favoriser en vous conduisant dans cette solitude, j'ai regretté mon pouvoir et ma fortune. Puisse le compatissant, le généreux comte de Rosemont éprouver bientôt un sort moins contraire, recevoir les mêmes consolations dont la bonté de son cœur m'a fait sentir la douceur! Le dernier vœu du malheureux Moncal sera pour la félicité du noble, du vertueux Enguerrand.

« Je vous recommande le pauvre bûcheron, et vous prie de mettre sa famille à l'abri du besoin. »

HISTOIRE U'ENGUERRAiND 493

Celle lecture fitcouler les larmes d'Enguerrand. Sans mépriser les dons de son reconnoissant ami, il les regarda comme un bien inutile pour lui. Il remit loul dans la cassette, réservant seulement ce qu'il jugea convenable à remplir l'inlenlion du comte en faveur de Thonnête bûcheron; il se hâta de le combler de joie, en lui donnant la récompense des services rendus au vénérable ermite, et de ceux que lui-même recevoit journellement de ce bon homme.

Pendant que, livré à sa mélancolie, Enguerrand passoit les jours entiers à parcourir la forêt des Ardennes, revenoit le soir à l'ermitage chercher un repos qu'il y trouvoit rarement, la dame de Réthel continuoit à regretter l'heureux temps où la présence de son père et celle du sire de Rosemont animoient ses plaisirs et les rendoient si vifs. Tout ce qui lui représentoit cet amant, disparu peut-être pour jamais, attiroit son attention cl lui devenoit cher. A son arrivée en Champagne, Enguerrand y avoit amené un jeune Parisien, dont le frère étoit un genlilhomme du comte de Charlemont ; il se nommoit Olivier, étoit âgé d'environ treize ans. Il servoil Enguerrand à Réthel : Blanche remarqua ce petit page ; il lui plut par les grâces de sa personne, et par la douceur de son naturel. Après le départ d'Enguerrand, elle s'y attacha davantage. Il pleuroit l'absence de son maître ; il se montroit inconsolable de sa perte. Plus sa éouleur éclatoit, plus la dame de Réthel prenoit d'affection pour lui, elle le retint à son service. Depuis la mort do son père, Olivier étoit le seul de ses gentilhommes qui eût l'entrée du pavillon où elle habitoit. ,

Hippolyte, frère d'Olivier, alla le voir à Réthel, et souhaita le mener à Charlemont pour quelques jours. Il en fit demander la permission à la comtesse, et l'obtint. Le parc de Charlemont touchoit à la plus agréable partie de la forêt des Ardennes, et les deux frères y prenoient souvent le plaisir de la promenade. Ils virent un jour s'échapper du poing de l'oiseleur un très-beau

■m HISTOIRE DENGUERRAND.

faucon. Le désir de le rendre à cet homme affligé de sa perle les fit diriger leur marche par le vol de l'oiseau. Il les conduisit fort loin, et les engagea dans des routes embarrassées de bruyères et de broussailles, où, forcés de ralentir leur course, ils perdirent le faucon de vue, et renoncèrent à sa poursuite. Apercevant un senlier battu, ils le suivirent pensant qu'il les meneroit au chemin dont ils s'étoient écartés ; mais il leur manqua dans un lieu fort sauvage. Ils retrouvèrent un sentier plus étrpit que le premier ; il tournoit autour d'un bouquet d'arbres, et se terminoit en un endroit assez agréable. Le premier objet qui s'offrit à leurs regards fut le petit temple de feuillages, élevé par les mains d'Enguerrand. Ils prièrent sur le tombeau, lurent l'inscription, tirent ensuite le tour de la haie qui cachoit l'ermitage ; et voyant la porte ouverte, entrèrent et parcoururent toute l'habilalion, en s'étonnant de n'y rencontrer personne. Au fond de la cabane ils virent sur des planches une robe d'ermite, et d'autres vêtements d'une forme et d'une couleur différentes. Olivier s'approche, regarde, pâlit, croit reconnoitre l'habit que portoit Enguerrand le jour de son départ du château de Réthel. Il s'en saisit, il l'examine, et trop sûr de ne pas se méprendre, il pousse un cri douloureux, court autombeau, se prosterne, et d'une voix étouffée il répète \ Mon maître, mon cher maître, vous n'êtes donc plus! et reste sans mouvement sur le gazon»

Son frère surpris et touché le rappelle à lui-même, apprend la cause de son saisissement, le ramène dans la cabane, essaye de le calmer. Comme l'ermitage ne paroît point abandonné, ils attendent un peu de temps pour voir s'il y viendra quelqu'un : mais Hippolyte, craignant de ne pouvoir sortir de ce bois avant la nuit, presse son frère de le suivre et l'arrache de cette cabane où il voudroit rester*

Olivier pleura toute la nuit ; et se représentant les inquiétudes de Blanche, le désir passionné qu'elle morltroit d'être instruite du sort d'Enguerrand, au lever de l'aurore il prend congé de

IIISTOIUE D'ENGUERRAiM). 405

son frère, monte à cheval et court en diligence sur la roule de Rélhel.

Hélas! quelle nouvelle alloit-il donner à l'affligée comtesse; de quels traits elle perceroil son cœur ! L'austère retraite que s'imposoit Blanche, sa continuelle application à se faire des reproches, à s'accuser des peines d'Enguerrand, de sa fuite, de sa perte; son imagination toujours lixée sur de tristes objets lui représentant son amant abîmé sous les eaux, expirant sur un champ de bataille dans une terre étrangère, ou chargé de fer par des mains- infidèles, ne^la disposoit que trop à cette sorte d'égarement où l'oppression du cœur conduit souvent l'esprit.

Le retour d'Olivier va changer ses craintes vagues en une désolante certitude; il va lui ravir la foible espérance qui la soutenoit encore; elle va entendre ces mots cruels, ces mots déchirants : Engiierrand nest plus.

Olivier paroit tout en pleurs aux yeux de Blanche ; il lui dit ce qu'il a vu dans la foret des Ardennes. Blanche écoute ce récit avec cette curiosité avide qui porte les malheureux à vouloir connoître toutes les circonstances de leur infortune. La mémoire trop fidèle du jeune page lui a fait retenir l'inscription gravée , sur la pierre. Blanche l'engage à la répéter, et s'en applique les paroles : Une femme porta l' amertume sur les jours de celui que cette terre a reçu dans son sein. Eh! quelle autre que l'inhumaine Blanche eiit porté Vamertume dans l'àme de l'aimable Enguerrand! Quelle autre eût causé sa mort! // laisse au ciel le soin de le venger! Ah! s'écrie la belle affligée, je veux hâter la punition que me réserve ce ciel vengeur. Puis-je vivre, respirer et savoir que Enguerrand n'existe plus?

iJn morne silence succède aux exclamations de sa douleur ; elle soupire; elle ne peut, répandre des larmes* Sortant enfin de cet accablement, elle interroge encore Olivier ; elle lui demande s'il rcconnoilra l'endroit où reposent les Cendres d'Enguerrand) s'il peut la conduire sur son tombeau. Il l'en assuré* Alot's,

496 HISTOIRE b^ENGUERRAÎSD.

sans envisager le danger de sa résolution, Tâge du guide qu'elle choisit, pénétrée d'une douleur inexprimable, Blanche sans hésiter un instant demande des chevaux, s'apprête à partir; elle veut passer le reste de ses jours sur la tombe d'Enguerrand, y pleurer, y gémir, mériter par son repentir d'y être à jamais renfermée avec lui.

Elle quitte ses longs habits de deuil, se déguise sous des vêfemenls de page, s'enveloppe dans une large cape qui cache sa taille, couvre ses cheveux et voile son visage. Suivie du seul Olivier, elle sort par une porte du parc, court avec vitesse, voudroit ne pas s'arrêter, se plaint d'être forcée d'accorder à ses chevaux le repos qu'elle se refuse. Elle passe la nuit dans un hameau, ne veut rien prendre, ne ferme pas les yeux, attend impatiemment le jour et recommence à marcher dès qu'il paroît.

Ses vœux sont enfin remplis : elle voit cette forêt d'où les mânes d'Enguerrand l'appellent, attendent d'elle un sacrifice expiatoire. Olivier laisse les chevaux à un homme dont la demeure est à rentrée du bois. Il avance dans la forêt; Blanche le suit. Pendant assez longtemps le jeune page marche avec confiance. Insensiblement il s'embarrasse dans des détours, méconnoît les lieux, perd sa route, regarde de tous côtés, ne sait où il est, cherche en vain le sentier qui mène à l'ermitage, n'ose avouer sa méprise. Blanche, trop agitée pour s'apercevoir de la longueur du chemin ou de l'inquiétude de son guide, le laisse errer au hasard. Une route sablonneuse, très-étroite, bordée de houx, de ronces et d'épines, fatigue ses pieds délicats, relient ses habits, la force de s'arrêtera chaque pas. Olivier la prie de se reposer, de lui permettre d'avancer seul. Ils ne peuvent être éloignés du petit temple ; il va chercher un chemin plus facile et reviendra dans un moment. Blanche le veut bien. Il la quitte. Elle s'assied sur le sable, appuie sa tête sur ses mains, se cache la lumière par cette attitude, et s'abandonne à toute l'amertume de son cœur.

IIIbTOIRE D^ENGUERRAND. 597

Un long temps s'écoule; le jour baisse; la nuit étend ses voiles sombres sur la nature et semble l'attrister. Blanche fait un mouvement, ouvre les yeux, se trouve dans une profonde obscurité. L'effroi la saisit. Elle écoute, frémit au moindre bruit. Le vol et les cris des oiseaux dont les accents annoncent de tristes événements redoublent sa terreur. Olivier l'abandonne-t-il dans cet affreux désert? S'est-il égaré? S'il revient, comment la verra-t-il? Pendant qu'elle se livre à la crainte, une voix humaine lui cause une nouvelle épouvante. A mesure que cette voix lui paroît plus près, elle distingue le chant rustique d'un villageois. Cet homme vient précisément à elle; il ne peut passer sans la loucher. Tremblante, éperdue, elle joint les mains et s'écrie : Dieu tout-puissant, secourez-moi !

A cette exclamation le chanteur se tait, garde un moment le silence et puis s'écrie à son tour : Eh! qu'attendez-vous là, vous qui appelez au secours et faites peur aux passants?.

Blanche répond qu'elle est un voyageur égaré, séparé de son compagnon par l'obscurité de la nuit et sans espoir de le retrouver. Le paysan rassuré lui dit : Et moi je suis André, fds d'un bûcheron de cette forêt appelé Guérin. J'a iété bien loin chercher la fortune, je ne l'ai pas rencontrée. Mon père, sans bouger de sa place, vient de s'enrichir je ne sais comment, et me rappelle pour partager son bien-être. Je me suis amusé à Charlemont ; la nuit m'a surpris. Voilà mon aventure; apprenez-moi la vôtre. Où alliez-vous? Je puis vous remettre dans votre route. Blanche ne sait comment indiquer le lieu où s'adressoient ses pas. Je cherchois, dit- elle enfin, le tombeau d'un ami placé sous un petit temple ; j'allois y révérer ses cendres. Un temple, un tombeau, répète André; ne vous trompez-vous point? Je connois .parfaitement ces bois, et je n'y vis jamais ni temple ni tombeau. Après tout, depuis dix-huit mois que j'ai quitté la forêt des Ardennes, on peut y avoir bâti; mais par une nuit si noire, comment trouver tout cela? Blanche soupire ; son chagrin intéresse

598 IIISTOIIIE D'ENGUERRAND.

André. J'ai peine à vous laisser en ce lieu, continue-t-il ; je vous mènerois bien chez mon père, si sa cabane n'étoit point si éloignée; au son de votre voix je ne vous crois pas fort, et vous me paroissez bien fatigué. Attendez, il me vient une bonne pensée. A peu de distance d'ici est un ermilage où demeure un saint homme. 11 a, je crois, plus de cent ans, esta son aise, mon père lui a rendu de petits services, et souvent il nous a fait du bien. S'il n'est pas mort, il vous donnera volontiers l'iiospitalité ; s'il ne vit plus, nous trouverons au moins de quoi nous mettre à couvert, et je vous tiendrai compagnie en attendant le jour. Voyez, cela vous convient-il? En six minutes nous serons chez le vénérable vieillard. Blanche accepte l'offre d'André, le tient par un pan de son habit, marche derrière lui, se heurte contre les branches que son conducteur écarte, se soutient à peine arrive épuisée, presque mouranle, à la porte de l'ermitage. André élève la voix, demande de la part de son père si on veut bien recevoir un voyageur égaré dans les bois et lui donner asile pour cette nuit. On répond que l'étranger peut venir. La porte s'ouvre. A la pâle lueur d'une lampe placée loin de l'entrée, Blanche est introduite dons une vaste cabane. André, la voyant en sûreté, sent un désir pressant d'aller embrasser son père ; il le lui dit, et la quitte sans lui laisser le temps de reconnoitre le service qu'il vient de lui rendre. ' L'ermite salue son hôte, lui présente un siège commode, rinvite à se reposer. 11 jette sur son feu presque éteint des branches sèches. En s'enflammant elles répandent une agréable odeur dont la cabane est parfumée. Au silence du voyageur, à son abattement) le sommeil lui parolt le plus pressant de ses besoins. Il prépare un lit, l'avertit qu'il peut en faire usage; approche une table, étend dessus du linge blanCj la couvre des mets dont lui-même se contente, y joint des fruits, du vin frais, et prie l'étranger de vouloir bien partager le frugal repas d'un solitaire.

Quel son de \oix a frappé l'oreille de Blanche ! quelles idées il élève dans son esprit ! Accablée de tristesse, fatiguée par la veille, par une longue marche, inanimée, sans force, la tête penchée sur son sein, les yeux à demi fermés, elle n'a fait attention ni à Termite, ni à ses soins ; mais les derniers mots qu'il vient de prononcer ont rappelé à Blanche des accents bien connus et bien chers. Elle frémit, se souvient du récit d'Olivier; c'est auprès d'un ermitage qu'on a vu le tombeau d'Enguerrand ; c'est dans une cabane voisine qu'on a trouvé ses vêtements. Elle est sans doute au lieu où sont déposées les cendres d'Enguerrand, son approche a troublé leur repos; elles s'agitent à l'aspect d'une cruelle meurtrière; l'âme d'Enguerrand erre autour d'elle pour lui reprocher sa dureté ; elle vient de l'entendre murmurer et se plaindre. Remplie de cette imagination, elle jette un cri, se renverse sur son siège ; et couvrant son visage de son mouchoir, elle pleure, gémit, et laisse un libre cours à sa douleur.

Ému, touché, pénétré d'une tendre compassion, l'ermite ne sait s'il doit le laisser soulager son cœur, ou s'efforcer de le consoler. 11 se lève, s'approche de l'étranger, veut prendre une de ses mains ; Blanche le repousse doucement, il se retire ; elle s'en aperçoit, craint d'avoir manqué au respect qu'elle doit à son caractère, à son âge. Persuadée de la vieillesse et de la sainteté du solitaire, elle se reproche de s'être introduite dans sa retraite à la faveur de son déguisement, de profaner par sa présence un asile sacré. 0 vous, homme vénérable! s'écrie-t-elle^ pardonnez une feinte coupable à l'infortunée qui ne veut pas vous en imposer plus longtemps. Sous l'apparence d'un étranger reçu avec tant débouté, vous voyez une fille malheureuse,^ à jamais désolée par sa propre imprudence ; une fille dont l'orgueil égara la raison. Rien ne peut réparer mes fautes; rien ne peut me rendre le bien que j'ai perdu, dont je me suis privée moi-même. Aimée du plus digne, du plus aimable des hommes,

mon parent, l'ami de mon père, j'ai causé ses chagrins, j'ai

causé sa fuite, j'ai causé sa mort! Ali! si vous savez où sont les

restes chéris d'un amant irrité, conduisez-moi au lieu qui les

renferme. La vie m'est insupportable, odieuse! Je veux mourir

sur la tombe d'Enguerrand, expirer en implorant le pardon

d'Enguerrand.

Implorer le pardon d'Enguerrand, répète l'ermite en tom" bant aux pieds de la belle affligée ; ô Blanche ! Blanche ! trop longtemps regrettée, et toujours adorée, est-ce toi, est-ce bien toi qui veux mourir sur la tombe d'Enguerrand ? Blanche, jetant les yeux sur lui, fait un grand mouvement; sa cape se renverse, laisse voir son aimable visage inondé de larmes. D'une main Enguerrandles essuie, et de l'autre il écarte ses cheveux, dont le désordre lui cache encore une partie de ces traits charmants qu'il revoit avec transport. Tous deux se reconnoissent ; tous deux s'embrassent; tous deux disent cent fois : Ah ! c'est Blanche ! Ah ! c'est Enguerrand ! Tous deux se demandent pardon ; tous deux se l'accordent ; tous deux s'assurent de leur mutuelle tendresse ; tous deux se content leurs peines, et tous deux les oublient.

Oh ! comme la cabane s'embellit à leurs yeux ! De quelles actions de grâces retentit le petit oratoire, où ces heureux amants vont se prosterner, remercier le ciel de leur réunion, le prendre à témoin du serment qu'ils se font de s'aimer toujours! Quelle douce joie les anime! Le souper, négligé peu de moments auparavant, attire l'attention de Blanche ; elle reçoit avec plaisir, des mains de son amant, des fruits cultivés par lui-môme. Pour augmenter l'agrément de ce repas, la voix d'Olivier se fait entendre ; conduit par le hasard à la demeure du bûcheron au moment où André y arrivoit, il montre tant de chagrin d'être séparé de son compagnon de voyage, que le bon Guérin prend une lanterne et le mène à l'ermitage. A la vue d'Enguerrand, le jeune page est prêt à s'évanouir ; il s'écrie, il verse des larmes

HISTOIUE D'ENGUERRAND. 601

de joie : son maître attendri l'embrasse ; Blanche le fait mettre à table, Guérin les sert, et la nuit se passe dans un continue ravissement.

Dire que l'heureux Enguerrand devient, peu de jours après, l'époux de Blanche, que les plaisirs renaissent à Réthel, ce seroit un soin inutile. Après leur mariage, voulant tous deux reconnoître les obligations qu'ils a voient au comte de Moncal, ils employèrent une partie de ses dons à lui élever un tombeau plus durable. Une grande et belle chapelle fut bâtie à la place où étoit le dôme de feuillages ; deux aumôniers de la comtesse de Réthel la desservirent. La cabane et ses dépendances devinrent une jolie maison ; la famille du bûcheron s'y établit. Chaque année les deux époux alloient visiter cette chapelle, assister aux prières fondées pour le repos du vénérable ermite, dont la mémoire fut toujours chère au sire de ftosemont. Olivier eut un fief assez considérable, une charmante femme, et l'amitié des protecteurs dont il avoit occasionné la réunion. Ainsi finit l'his" toire de la rencontre dans la forêt des Ardennes.

Page 1