‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 171 sur 252 · Gomme un violon · texte numérisé non relu

Gomme un violon

On parle d'un retranchement, Me faisant au nez grise mine ; Que l'abbaye est en ruyne, Et ne vaut pas, beaucoup s'en faut j Les deux mille francs qu'il me faut * .

Si bien que je juge , à son dire , Malgré le feu roy nostre sire *, Qu'il desireroit volontiers Laschement me réduire au tiers.

Je laisse à part ce fascheux conte :

Au printemps que la bile monte Par les veines dans le cerveau , Et que l'on sent au renouveau Son esprit fécond en sornettes, Il fait mauvais se prendre aux poètes.

Toutesfois je suis de ces gens De toutes choses négligents, Qui, vivant au jour la journée , Ne contrôlent leur destinée, Oubliant, pour se mettre en paix, Les injures et les bienfaits , Et s'arment de philosophie.

Il est pourtant fou qui s'y fie, Car la dame indignation Est une forte passion.

Estant donc en mon lit malade , Les yeux creux , et la bouche fade , Le teint jaune comme un espy,

1 . En 1588 , cependant, Des Portes avait augmenlé le taaz de la pension des moines , ce qui prouverait que les finances de l'abbaye n'étaient pas en si mauvais état.

2. Cette satyre est, comme on voit, une des dernières piëees composées par Régnier, puisqu'elle est postérieure à Tassassisat de Henri ÏV.

SATYRE XIX. ft^

Et non pas l'esprit assonpy, Qui dans ses caprices s 'esgaye»

Et souvent se donne la baye, Se feignant, pour passer le temps.

Avoir cent mille escus contants , Avecq' cela large campagne, Je Jais des chasteaux en Espagne ; J'entreprens partis sur partis.

Toutesfois Je vous avertis , Pour le sel, que je m'en desporte , Que je n'en suis en nulle sorte, Non plus que du droict annuel * :

Je n'ayme point le oasuel.

J'ay bien un advis d'autre estoffe , Dont Du Luat* le philosophe

i. Le droit annuel est la. finance que les ofiftoiers payaienl^ |H>iir jonir de rhérédité de leurs offices , et, quand ils a?aient néfU^ de payer ce droife pendant leur vie , Toffice tombait aux parties e&snelles et appartenait au roi , k Texelusion de leurs héritiers. Les parti esi casuelles formaient une administration spéciale dirigée par un trésorier général.*

S. Ange Gappel , sieur du Luat , fils d*un avocat-général au parlement, se distingua également dans le monde politique et dans le monde littéraire. Il se fit d'abord connaître , dès 1 598 , par une traduction française du traité de Sénèque intitulé De Ciemeniia ; îî en publia d'autres du même auteur, et notamment le traité De la Colère, en 1585 , qui lui valut le surnom de philosophe , sous lequel on le distingua de son frère Guillaume médecin distingué Ange Gappel se donna à Sully, comme on disait alors» et contribua, dit-on, à son éducation financière. Il est mentionné dans, deux lettres de Henri IV au surintendant , toutes deux du 14 (et non du 17 , comme l'on dit tous les éditeurs^ mars 1594 (Recueil de lettres missives, tome IV, I H)» comme député confidentiellement vers le roi. Dans une autre lettre autographe du même roi également à M. de Rosny du ♦« septembre 1598 fRec. p»écité, V, 27), on lit : « Mon amy, H j'ai esté adverti que ceulx qui vous veulent mal font courre un « bruit que vous faictes con»poser par Le Luat un livre pac lequel

iiO SATYR£ IIX.

Désigne rendre au consulat Le nez fait comme un c«rvelat.

Si le conseil ne s'y oppose , Vous verrez une belle chose.

Mais, laissant là tous ces projects,

« on me conseille que pour mettre un tel ordre en mon Royaume « et en mes affaires et finances quMl seroit besoing, qu'il faut que. je « chasse M' le connestable , M' le chancelier, et eeulx qui les ont « cy-devant maniées.... en y af^pdlant d'aultres à leur lieu , à l'i- « mitation d'un de mes prédécesseurs, qui s'en trouva bien ; et que « l'on descrit en ce livre celuy qui le luy conseilla et poussa à ce « faire de vostre humeur et façon de faire;., ce que je youi ay bien « voulu mander, et vous prier de m'escrire ce qui en est , vous en « enquerrant bien particulièremàit dndict Le Luat, etc. »

Dans les CEuvret de Nicûlas Baphty ami de Régmer^ imprimées en 1640, in'4<>, à Paris, on lit, page 98, deux éplgranunes latines, en vers rétrogrades , contre Ange Gappel , sieur du Luat. La première de ces épigrammes fait comprendre que Du Luat s'était ingéré do doimer un avis & la Gavit p^tr taxer les gens de robe, et quil 8*ét8it même enrichi dans le traité qtfMl en avait fût; ce ^i s«rt d'explication à ee passage de Régnier et à la lettre du roi :

i'ay Ue& un advii d'autre estoffe , Dont Du Luat le philosophe Désigne reD4re .au consulat Le nez fait comme un cervelat , etc.

Voici l'épigramme de Rapin :

Anspiciis focis hoc dextris nec numine Invo,

Angele ^ mirandas fers mbdo dlvttias.

Jttdicio bona mens reeto nec gratta lacri ^ Sordida eompellit te dare consiliom.

Litigiîs fora sic purgas, nec crescere flscom

Sanguine vis , tractas dam maie pragmaticos.

Lex nova née nova res stabH , nec saoula parvi

Postera te facient patria In historla.

Ces vers, lus en rétrogradant, donnent un sens tout eontraire. Tallemant dea Réaux a consacré une de ses premières historiettes à Bu Ltiat , qu'il appelle un fou 4e beHee-Ullreth'

SATYRE \iX. %'îi

Je Be manque d'autres subjects Pour entretenir mon caprice En un fantastique exercice.

Je discours des neiges d'anlan ; Je prends au nid le v^at d'autan ; Je pette contre le toanerre; Aux papillons je fais la guerre ; Je compose almanachs nouveaux; De rien je fais bride» k veaiipi * ; A la Sainctr-Jeauje tens aux grues, Je plante des pois par les rues ; D'un baston je fais un cheval ; Je vois courir la Seine avs^ ; Et beaucoup de cboses^ beau sire , Que je ne veux et n'ose dire.

Après cela j je peins en l'air; J'apprens aux asnes à voler ; Du bordel je fais la ebro^ne ; Aux chiens j 'apprens la rhétorique ; Car enfin, ou Plutarque ment*, Ou bien ils ont du jugement.

€e n'est pa» tout: je dy somettes; Je desgoise des chansonnettes , Et vous dy qu'avecq' grand effort La nature pastit très fort.

Je suis si plein que je regorge.

Si une fois je rends ma gorge, Esclattant ainsi qu'un pétard , On dira : Le diable y ait part.

Voilà comme le temps je passe.

i. Selon le dictionaaire de Trévoux, on appelle briées à vêum: les raisons qtti persuadent les i^ts.

2.. Voyez Plutarque^ traiti xixix, intitulé : Que Jea béies brûles ugeïït M Ut rakù%^ et dans celui : {^ueUamiiMUx i^ntkfitfim êvU^-

ifî SATYRE XIX.

Si je suis las, je me délasse ; J'escry, je ly, je mange et boy, Plus heureux cent fois que le roy (Je ne dy pas le roy de France ) , Si je n'estois court de finance.

Or, pour finir, voilà comment ^ Je m'entretiens bizarrement.

Et prenez-moy tes plus extresmes En sagesse, ils vivent de mesme , N'estant Thumain entendement Qu'une grotesque seulement.

Vuidant les bouteilles cassées, Je m'embarrasse en mes pensées ; Et quand j 'y suis bien embrouiHé , Je me couvre d'un sac mouillé.

Faute de papier, bona serre ^; Qui a de l'argent, si le serre.

Vostre serviteur à jamais , Maistre Janin du Pont-Alais *.

< . Bona aère , ponr bona sera , en italien.

t. Régnier s'est appliqué ce nom , comme d*an homme qvi a été le Momus de son temps. Du Verdier, page T49 de sa Bibliothèque, en parle ainsi : « Jean du Pont-Alais , chef et maistre des joueurs « de moralitez et farces à Paris , a composé plusieurs jeux , mys- « tères, moralitez , sotties et farces, quil a fkit réciter publique- « ment sur eschafaûd en ladite ville , aucunes desqneUes Ont été « imprimées, et les autres- non. On dit quo par son testament il « ordonna son corps estre enseveli en une cloaque en laquelle s'é- « goutte l'eau de la marée des halles de la ville de Paris , assez « près de l'église Saint-Eustace , là où il fut mis après son déceds , « suivant sa disposition et dernière volonté. Le trou qu'il y a pour « recevoir ces immondices est couvert d'une pierre en façon de « tombe , et est ce lieu appelé , du nom du testateur, le Poni-Alais. « J'ai ou! dire , continue du Verdier, que la repentanoe qu'il • eut , sur la fin de ses jours , d'avoir donné l'invention d'imposer « un denier tournois sur diaque mannequin de mirée arrivant mai

« balles» de tant que eela venoit à la foule du peuple, l'occasionna « de Touloir estre ainsi enterré en tel puant lieu, comme s'estimant « indigne d'avoir une plus bonneste sépulture. » La Monnoye ajoute h ce propos , dans son travail sur les Bibliothèques de Du Verdier et de La Croix du Maine ; « Quoique 1^ vieille tradition rapportée « ici touchant maître Jean du Pont-Alais ait tout l'air d'un conte , « elle n'a pas laissé d'être très-sérieusement répétée dans les des- « criptions qu'à diverses fois on nous a données de Paris. Maître « Jean du Pont-AIais, dans les premières années du règne de « François ï", gagnoH sa vie à divertir le peuple par les représen- « tations dont parle ici Du Verdier. On peut voir ce qu'en dit Marot, « épître I du Coq-à-l'asne ; Bèze» dans son Passavant ^ page 19, et « plus au long l'auteur des contes imprimés sous le nom de Bona- « venture Des Périers , conte xxx. »

(imAdite) * CONTRE LE MARÉCHAL D^ANCRE * An 1611

Sortez du Louvre et de k cour, Sortez donc, âmes infernales ; Vous infectez tout ce séjour De vos faicts très-abominables; Sortez, basilics inhumains.

Et pour ne retirer nos lumières De l'aspect de nos souverains.

Retirez vos vues meurtrières.

Ferez-vous tousjours des Estats De ces princes la marchandise, SimoHiaques apostats, Sans pardonner à ceux d'esglise?

Avoir dans le Louvre placé La magie' avec l'athéisme Ne vous suffisoitril assez.

Sans adjouster le judaïsme?

Mais où sont, coyon, les combats

1 . On remarquera quatre ou cinq vers qui présentent des fautes de prosodie : j*ai reproduit textuellement la copie du manuscrit ou j'ai trouvé cette satyre , sans prétendre y faire de corrections

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