‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 170 sur 252 · NY CRAINTE, NY ESPERANCE · texte numérisé non relu

NY CRAINTE, NY ESPERANCE

N'avoir crainte de rien, et ne rien espérer, Amy, c'est ce qui peut les hommes bten-heurer. J'aime les gens hardis, dont Tame non eommime ', Morgant les accidents, fait teste à la fortune, Et Yoyant le soleil de flame reluisant, La nuict au manteau noir les astres conduisant ; La lune , se masquant de formes différentes.

Faire naistre les mois en ses courses errantes ;

I . Cette satyre parut pour la preniière fois dans l'édition de i^i, publiée par Jean et Daniel Elsevier, ik Leyde. — Les dix-neuf satyres des éditions antérieures à celle de f7S9 se réduisent à seize, parce que Téditeur avait jugé à propos de placer parmi les épttres les satires 16, IT et 19,

i. « Tout le commencement de la sixième éj^tre du premier litre d'Horace , Nil admirariy etc., a beaucoup de rapport à celui de cette satyre.» (J.-B. Rousseau , Lettre à BrossetUy du 4 mars 1730^)

Jostam et tenacem propositi tiram Non ciyiaBi ardor praya jubentiam , Non Toltas instaatis tyraani , Meote qaatit solida ; neqne anster, Dux inquiet! turbidus Adri» , Nec falminantis magna JotIb manns.

Si fractas illabator orbis , Impayidom ferlent ruina».

(Bovi., lit. III, od. III.)

SATTIIE xvin. 213

Et les deux se ttoavoir par ressorts discordants, Les uns chauds, tempérez, et les autres ardants; Qui, ne s'esmouvant point, de rien n*ont Tarae attainte. Et n'ont en les voyant espérance ny crainte.

Mesme, si pesle-mesle avecq' les éléments Le ciel d'airain tomboit Jusques aux fondements Et que tout se froissast d'une estrange tempeste, Les éclats sans frayeur leur fraperoient la teste.

Combien moins les assauts de quelque passion , Dont le bien et le mal n'est qu'une opinion , Ny les honneurs perdus, ny la richesse acquise. N'auront sur leur * esprit ny puissance ny prise !

Dy-moy, qu'est-ce qu^on doit ptas chèrement aymer De tout ce que nous donne ou la terre ou la mer; Ou ces grands diamants, si brillants à la veue , Dont la France se yoU à mon gré trop pourveue ; Ou ces honneurs cuisants que la faveur despart Souvent moins par raison que ncm pas par hazard ; Ou toutes ces grandeurs après qui Ton abbaye. Qui font qu'un président dans les procez s 'égayé? De quef œil , trouble ou clair, dy-moy , les doit-on voir. Et de quel appétit au cœur les recevoir?

Je trouve, quant à moy, bien peu de différence Entre la froide peuf et la chaude espérance : D'autant que mesme doute également assaut Nostre esprit, qui ne sçait au vray ce qu'il lui faut.

I. Bans toutes les éditions il y a : Z^Vitro*/ tur »o» eiprit; mais c'est une faute , car ce vers se rapporte aux gens hardis dont il est parlé dans le troisième vers. Ainsi , il faut mettre leur esprit , et non pas son esprU. La faute est venue sans doute de ce que Fauteur, plein de Tidée du beau vers d'Horace qu'il venait ée traduire, Imptvidum ferlent ruinœ , ne se souvenait pas qu'il avait commencé sa période par le pluriel , en disant: J'aime les gens hardis, quoique Horace, son modèle, eût commencé la sienne par le singulier. (Brossette.)

214 SATTRK XVIIl.

Car, estant la fortune en ses fins ino^taiae , L'accident non préveu nous donne de la peine ; L& bien inespéré nous saisit tellement Qu'il nous gèle le sang, Tame et le jugement, :

Nous fait frémir le cœur, nous tire de nous*mesffles> , Âkisi, diversement saisis des deux extresmes, Quand le succez du bien au désir n'est égal, Nous nous sentons troublez du bien comme du mal; Et trouvant mesme effect en un subject contraire , Le bien fait dedans nous ce que le mal peut faire. Or doncq' que gagne-t-on de rire ou de pleurer, Craindre confusément, bien ou mal espérer, Puisque mesme le bien, excédant nostre attente, Nous saisissant le cœur , nous trouble et nous tourmente , Et nous désobligeant nous mesme en ce bonheur, La joye et le plaisir nous tient lieu de douleur? Selon son r(^le on doit jouer son personnage. Le bon sera meschant, insensé l'homme sage; Et le prudent sera de raison dévestu, S'il se monstre trop chaud à suivre la vertu. Combien plus celuy-là dont l'ardeur non con^une Eslève ses desseins jusqu'au ciel de la lune, Et, se privjant l'esprit de ses plus doux plaisirs , . A plus qu'il ne se doit Uisse aller ses désirs !

Va doncq ';«t d 'un cœur sain voyant le Pont-au-Cbange* ^ Désire l'or brillant souz mainte pierre estrange , Ces gros lingots d'argent qu'à grands coups de marteaux L'art forme en cent façons de plats et de vaisseaux ; Et devant que le jour aux gardes se descouvre, Va, d'un pas diligent, à l'Arcenal , au Louvre ' ; Talonne un président, suis-le comme un valet ;

ik II y /ivait de nombreuses boutiques d*orfévires et de joailiiert autrefois sur ce pont.

3. On sait que le roi Henri IV se retirait souvent k l'Arsenal.

SATYRE XVllI. 21ÎJ

Mesme, sHl est besoin, estrille son mulet*.

Suis jusques au couseil les Hiaistres des requestes;

Ne t'enquiers curieux s'ils sont hommes ou bestes,

Et les distingue bien :- les unfi ont le pouvoir

De juger finement un procez sans le voir;

Les autres, comme dieux, près le soleil résident, .

Et, démons de Pluttis , aux finances président;

Car leurs seules faveurs peuvent, en moins d'un an,

Te faire devenir Ghalange ou Montauban ^*

Je veux encore plus ; démembrant ta province ,

Je veux , de partisan, que tu deviennes prince :

Tu seras des badauts en passant adoré ,

Et sera jusqu'au cuir ton carrosse doré;

Chacun en ta favetir mettra son espérance;

Mille valets souz toy désoleront la France ;

Tes logis, tapissés en magnifique arroy,

D'esclat aveugleront ceux-là mesme du roy.

Mais si faut-il enfin que tout vienne à son conte ,

Et, soit avecq' l'honneur, ou soit avecq' la honte.

Il faut, perdant le jour, esprit, sens et vigueur.

Mourir comme Enguerrant, ou comme Jacques Cœur,

Et descendre là-bas, où, sans choix de personnes ,

Les écuelles de bois s'égalent aux couronnes.

En courtisan pourquoy perdroy-je tout mon temps. Si de bien et d'honneur mes esprits sont contents ? Pourquoy d'ame et de corps faut-il que je me peine, Et qu'estant hors du sens, aussi bien que d'haleine. Je suive un financier, soir, matin, froid et chaud, Si j'ay du bien pour vivre autant comme il m'en faut?

1 . Du temps de Régnier, les magistrats et les médecins se servaient de mules. Tardieu , lieutenant-criminel de Paris , si fameux par son aTarice, exigeait des plaideurs qui le Tenaient solliciter qu'ils menassent sa mule b l'abreuvoir.

S. Riches partisans..

216 SATYRE XVIIl.

Qui n'a point de procez au palais n*a que faire. Un président peur moy n'est non plus qu'un notaire. Je fiiis autant d 'estât du long comme du eeurt, Et mets en la vertu ma faveur et ma court.

Voilà le vray chemin, franc de crainte et d'envie, Qui doucement nous meine à ceste heureuse vie, Que, parmy les rochers et les bois désertez, Jeusne, veille, oraison, et tant d'austéritez. Ces hermites jadis, ayant l'esprit pour guide, Cherchèrent si long-temps dedans la Thébaïde. Adorant la vertu, de coeur, d'ame et de foy.

Sans la chercher si loin, chacun l'a dedans soy. Et peut, comme il luy plaist, luy donner la teinture, Artisan de sa bonne ou mauvaise aventure *.

t. Régnier a déjà dit dtns sa satire XfV :

NoQs sommes da bonheur de nous mesme artisAns , Et fabriquons nos jours ou fascheux ou plaisâns, etc.

Perclus d'une jambe et des bras, Tout de mon long entre deux dras , U ne me reste que la langue Pour vous faire ceste harangue.

Vous sçavez quej'ay pension*.

Et que Ton a prétention, Soit par sottise, ou par malice , Embarrassant le bénéfice.

Me rendre, en me torchant le bec.

Le ventre creux comme un rebec ^, On m'en baille en discours de belles ; Mais de l'argent point de nouvelles.

Encore, au lieu de payement ,

1. Gomme pour les deux précédentes , je rends à cette satyre son ncien numéro au lieu de la laisser 3« épttre, comme l'a fait Brossette et les éditeurs qui l'ont suivi. L'auteur y décrit les idées plus ou moins extravagantes qui l'obsédèrent pendant une maladie , et s'y laisse, ce me semble, aller à tous ses instincts satiriques. Cette pièce tient un peu du caractère de ceUe du Coq-^-Vâne , de Clément Marot.

S. Le roi lui avait accordé une pension de deux mille livres sur l'abbaye des Vaux-de-Cerday, en 1606 , après la mort de Des Portes , qui en était titulaire Getto abbaye, de l'ordre de Gîteai^ , située entre Versailles et Chartres, avait été fondée en 1138 par Si^ mon de Neaufle , connétable de France Philippe des Portes y eut pour successeur Henri de Bourbon-Verneuil , fils de Henri IV et de la marquise de Verneuil , âgé alors de trois ans.

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