L'ESLONGNEMENT DE LA COUR
Marquis*, puisque le sort désire Que pour un temps je me retire De la cour, où près de deux aus J'ay courtisé les courtisans Avec un soin inestimable Quand il s'est fallu mettre à table, Je veux avant mon partement Dire le mescontentement Et la tristesse dont ma vie A souvent esté poursuivie.
Sçachez donc qu'un tas de faquins, M'estimant faiseur de pasquins?.
Ont tous dit d'une voix inique Que ma muse estoit satyrique.
Encor qu'un tel cas ne soit potQt, Cela m'a fait en mon pourpoint Plus de cent fois devenir bleiune Comme un qui jeusire le caresme,
1. Nous exrayons pour la première fois cette pièeè du Cabinet «a/yrt^tf^, page 53t de rédition de 1634, oti eUe a été seulement imprimée. Régnier a dû écrire ces vers après Tanuée 1607, puisque c'est à cette époque que remonte son combat contre Bertbelot. 3. Évidemment le marquis de GœuTres, ^ Z, Satyre dirigée spéciatement «entre un personnage eoniM.
Que pourtant je n'ay point jeusné Depuis qu'au monde je suis né.
Si je dis quelque mot pour rire, Soudain on les fait trouver pire Mille fois que je ne l'ay dit, Car mon nom a pïus de crédit Sur les faiseurs de médisances Oue le roy n'a sur les finances.
Quand je dors, on me fait parler; Si quelque discours veut voler Contre les dames on damoîselles, Mon nom lui fait avoir des aistes Sans m'en donner aucun advîs.
Le diable emporte les devis Des causeurs qui m'ont en leur bouche!
Leur langue est tout ce qui leur toiicbe.
Berthelot, selon leur caquet, A fait parler le perroquet Dont il n'a jamais vcu ta cage.
En effect, Berthelot fait rage; Il acquiert ce qui n'est pas sien.
Et fait tout, et s'il ne fait rien.
L'autre jour, j'allois par la rtie, Ayant la poictrlne férue Des traicts que Tamour fait sentir, A quOy je pensois, sans m^atir.
Lorsqu'un grand bougre mal habile, Qui ne croit point en i'Êvangile, Me dit qu'au Louvre, tous les jours.
Je fsiisote de mauvais discours.
Et fait à son désavantage.
Je luy respons, comme homme sage : « Monsiey, vous me prenez sans vert.
« Dô quoy le Louvre est4l couvert.
si^rYiB XXI. n^
« De plomb, de tbuyle, ou bien d'aréotee?
« Pour Dieu, délaksons cette notse, « Et me dites s'il y fait bon. »
Alors, faisant le fwribotod, Il me mit le poin^ sur la Joue.
AussHost, lui faisant la moue, Je fis si bien quil fut battu Ainsi qu'un homme de vertu.
Mais, pour venir à mon hiatoire, Jamais de ma pauvre eacritoire Ne sont sortis des vers piquans Contre cavaliers ou croquais.
Si Ton m'en donne, j'y renonce, Fusse devant monsieur le nonce.
Pour suivre mon adversité, Une ille de la Cité, Belle comme une belle opale, Dont l'amour est toute royalle.
Me veut mal, et ne sçay pourquoy Mon cœur en est tout en.esmoy; Chacun pour son sujet me blasme.
Et l'innocence de non ame Fera voir un jour, en effiect, Qu'oncques ma plume n'a rien.fiiict Contre elle qui ne soit faonneste.
Toutesfois, elle QSt tou8|ours |>reste^ Comme on faisoit au temps ja^s, De rechercher quelque Amadis^ Ou quelque Palmerifl d'OUve, (iui de vivre au «loiide me prive.
Vous devez croire qu'elle a iort, Car elle perdroit à mt mort Un serviteur de bon courage^ Qui d'elle ne prejid aucun gage.
f90 SATTI18 XXt.
Un graid nombre de rodomofis.
Désireux d'esbranler les vkonû
Pour une beauté si divine^
Tesmoignent soudain à leur mine
Que ce sera tost fait de moy.
Quand Tun d'eux la voit en esmoy,
Dont Dieu me garde et sainete Luce,
Luy voyant sauter une puce
Sous la gorge, il la va «aisir,
Et luy dict avecques piaisir :
« Je n'auray jamais de relasche
« Que ce Berthelot qui vous façcbe^
« Et dont vous dites tant de mal/
« Ne soit comme cet animal
« Entre mes mains, afin qu'à Theure,
« Pour plaire à vos beaux yeux, il meure. »
L'autre, songeant et méditant.
Dit qu'il ne peut estre content Qu'il ne m'ait dans une civière Conduit jusques dans la rivière.
Et là, par son inimitié.
Mes amis, sçachant ces vacarmes.
N'en jettent pas beaucoup de larmes ; Mais ils me disent seulement Que c'est faute de jugement, Ou bien de bonté, que le monde Contre moy sa fureur abonde.
Mais cependant il n'en est rien.
Car je suis fort homme de bien.
Et le malheur qui me talonne Me vient d'avoir l'ame trop bonne.
Celuy que j'ay tant defSé, En qui je me suis trop fié Pour un homme de Normandie,
SATYRE XXI. tSi
Ce grand Apollon é'Arcadie,
Peut tesmoigner de ma bonté.
Cavalier au cœur indompté,
Pour le despit d'une donzeHe
N'ayez pas l'ame si eruelle
De vouloir mal à cehiy-là
Qui jamais de vous ne parla.
Si vous faites quelque remarque
Dans les illustres de Plutarque,
Vous trouverez qu'ils ont aymé
De voir leur esprit estimé
Par les Muses, et leur vaHlanee
Franchir le fleuve d'oubïiance
Et s'avancer par l'univers
Pour aymer les faiseurs de vers.
Ces coquettes qui vous supplient
En deux jours vos bienfaits oublient,
Et donnent bien souvent à tous
Un bien que vous croyez si doux.
Qui n'est bien qu'en tant qu'il est rare.
Si pour cela quelqu'un s'esgare.
Faisant une légèreté.
Il n'en est pas plus réputé.
N'ayez point au cœur tant de flamme :
(1 L'on ne manque jamais de femme,
« Et tel veut pour toutes brusier
« Qull en faut peu pour se fouler, »
Car jamais ceste marchandise
Ne vaut que ce que l'on la prise.
Mais de qjioy me veux-je empescher?
L'on dira que je veux prescfaer Les seigneurs de qui les moustaches Sont plus grandes que les panaches.
Il ne leur faut point conseitter
29i «ATyBE XXI.
De ne se pas embarbouHter En amour, car la fantaisie Dont on voit leur ame salue N'est point amour, mai& vanité.
Si quelque prince s'est frotté Au lard de quelque damoiselle Qui soit laide, gentille ou belle.
Un marquis, un coiBie, un baron.
Sera bientost à Tenviroa, Non point pour Tamour qu'il luy porte (Car Tamour avec eux est morte).
Mais sans espérer aucun fruict.
Seulement pour avoir le braiet De s'estre acquis la jouissance D'une des plus rares de France, Dont un prince est désespéré.
Pour renéfe ce bruit avéré, La nuict ils font mille passades ; Leurs pages sont en embuscades Devant la porte d'un hostel, Mal affublés de leur mantel, .
Et par leurs courses importunes Invoquent les bonnes fortunes De leur maistre, à qui le sommeil, Avec le temps, a fermé l'œil Dans un carrosse de la Grève, Où de reposer il se crèv*.
En attendant le pomet du jour.
Voilà comment ils font l'amour.
Je ne âçay, sur ma conscience, S'ils auroient tant de patience D'estre une nuict sans se mouober, De veiller trop, de mal ooucèer. Pour le service é» leur prlnoe
SATTRE XXI. 2^3
Ou pour deffendre leur provraee ; Au moins dîray-je, à tous hazars, Que ce ne sont point des Césars, Et que leurs petites feintîses Ne sont en effect que sottises.
Laissons les marquis : c'est assez.
Quand ils seroient tous trépassez, Je n'en ferois pas pire chère, ïi faudroit s'en prendre à leur raére De les avoir si mal nourris.
Et s'ils se rendent favoris , A la cour, où chacun s'es^are :
C'est que la fortune est bigearé.
Je quitte ce lieu, mal content.
Hargneux, fascheux, non que portant Ceste demeure me desplaise; Mais je ne puis vivre à mon aise, Parce que tout le monde croit Que les pasquins viennent tout droit De ma bouche sans nulle peine.
Comme l'eau sort d'une fontaine ; Et si mon style dérouillé N'«n fut jamais dépareillé.
Quel supplice le ciel me donne !
J'ayme ht cour, je l'abandonne.
Je lis souvent et me plais fort A ces vers du sieur de Bon-Port* :
« Heureux qui peut passer sa vie « Entre les siens, exempt d'envie, « Parmy les rochers et les bois, « Esloigné des grands et des rois ! »
Son ame, justement contente,
Son oncle Des Portes.
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Ayant dix miltei^escus^ëe renteS Sans avoir trayail ny soucy, Le faisoit caqueter ainsi; Mais moy, je dis tout au contraire : >
Bienheureux qui se peut distraire D'habiter les champs et les bois, Et qui peut approcher des rois !
C'est là que les vertus fleurissent, C'est là que les gueux s'enrichissent, C'est là, dis-je, que les plaisirs Souvent surpassent les désirs.
Et tiens que fout homme est sauvage Qui ne peut gouster ce breuvage.
Le bien dont je me puis vanter, Qui me fait encore arrester.
Est l'heur de vostre bienveillance.
Car, mes-huy, toute espérance Que prétend mon peu de vertu, Je la donne pour un festu ; Seulement je désire vivre Un jour de tous ennuis délivre.
Vous voyant des prospéritez Autant que vous en méritez.
2. Le cardinal de Joyeuse fit avoir à Des Porter uije abbaye qui valait 10,000 écus de rente.
FIN DES Satyres.