FIN DES LETTRES
ÉLÉGIE ZÉLOTYPIQUE^
Bien que je sçache au vray tes façons et tes ruses*, . J'ay tant et si long-temps excusé tes excuses ; Moy-mesme je me suis mille fois démenty, Estimant que ton cœur, par douceur diverty, Tiendroit ses laschetez à quelque conscience : Mais enfin ton humeur force ma patience.
J'accuse ma foiblesse; et, sage à mes despens, Si je t'aymay jadis, ores je m'en repens; Et brisant tous ces nœuds dont j'ay tant fait de conte., Ce qui me fut honneur m'est ores une honte.
1 . Cette pièce et celle qui suit parurent pour la première fois dans Tédition de 1613. Elles sont l'une et Tantre imitées d'OVide.
9. MulU dioqu» tnU : fitiig patientia TicU en. Cède, fati^to pectore, torpis amor.
SciUcet asseraî jam me , fagiqoe catenas ,
Et que depodait ferre, talltsepodeu Vicimns , et donHom pedikoi calcamiis amoreai : Veneraot captti coraua sera mao.
(OviDB, kmnwf. Ut. IU, éléf . li^)
Pensant m'oster Tesprit, l'esprit tu m'as rendu ;
J'ay regagné sur moy ce que j'avois perdu.
Je tire un double gain d'un si petit dommage,
Si ce n'est que trop tard je suis devenu sage.
Toutesfois le bonheur nous doit rendre contents ;
Et pourveu qu'il nous vienne, il vient tousjours à temps.
Mais j'ay donc supporté de si lourdes injures! J'ay donc creu de ses yeux les lumières parjures. Qui, me navrant le cœur, me promettoient la paix. Et donné de la foy à qui n'en eut jamais !
J'ay donc leu d'autre main ses lettres contrefaites ! J'ay donc sceu ses façons, recogneu ses deffaites. Et comment elle endort de douceur sa maison, Et trouve à s'excuser quelque fausse raison l Un procez, un accord, quelque achat, quelques ventes. Visites de cousins, de frères et de tantes ; Pendant qu'en autre lieu, sans femmes et sans bruit, Souz prétexte d'affaire elle passe la nuit.
Et cependant, aveugle en ma peine enflamée, Ayant sceu tout cecy, je l'ay tousjours aymée. Pauvre sot que je suis! Ne devois je à l'instant Laisser là ceste ingrate et son cœur inconstant?
Eneor' seroit-ce peu, si, d'amour emportée, je h'avois à ^on teint et sa mine affectée Leu de sa passion les signes évidents Que Tamour imprimoit en ses yeux trop ardents. Mais qu'esl-îl de besoin d'en dire davantage? Iray-je rafraischir sa honte et mon dommage?
A quoy de ses discours dirây-je le deffeut; Comme, pour me piper, elle parle un peu haut; Et comme bassement, à secrettes volées.
Elle ouvre de son cœur les fiâmes recelées; Puis sa voix rehaussant en quelques mots joyeux. Elle pense charmer les jaloux curieux;
ÉLÉGIE I. f85
Fait un conte du roy, de la reyne, et dû Louvre, Quand, malgré que j'en aye, amour me le descouvre; Me deschiffre aussi-tost son discours indiscret ( Hélas ! rien aux jaloux ne peut èstre secret) ; Me fait voir de ses traits Tamoureux artifice, Et qu'aux soupçons d'amour trop simple est sans malice ; Ces heurtements de pieds en feignant de s'assfioh*^; Faire sentir ses gants, ses cheveux, son mouchoir; Ces rencontres de mains, et mlHe autres car^ses Qu'usent ù leurs amants les plus douces maistresses, Que je tais par honneur, craignant qu'avecq' le sien En un discours plus grand j'engageasse le mi«n?
Cherches donc quelque sot, an tourment' insensible, Qui souffre ce qu'il m'est de souffrir imposable; Car pour moy j'en suis las, ingrate, et je ne puis , Durer plus longuement en la peine où je suis* Ma bouche incessamment aux plaintes est ouverte. Tout ce que j'apperçoy semble jurer ma perte. Mes yeux tousjours pleurant, de tourment eSveitlei, Depuis d'un bon sommeH ne se sont veus sillez. Mon esprit agité fait guerre à mes pensées ; Sans avoir reposé, vingt nuits se sont passées; Je vais comme un lutin deçà delà courant, Et, ainsi que mon corps, mon esprit est errant.
Mais tandis qu'en parlant du feu qui me surmonte-* Je despeins en mes vers ma douleur et ta honte, Amour dedans le cœur m'assaut si vivement, Qu'avecques tout desdain je perds tout jugeiment.^
1 . Qaid jcTenvRi tacitot inter conTÎTia nnUif , V«rbftque oompositis divimaUta notit»
(Ovide, ibid.)
9. Il y avait a» /eu dans toutes les éditions avant celle de Bros* sette.
•2M ÉLiciE I.
Vous antres, que j 'employé à l 'espier sans cesse ^ Au logis, en visite, au sermon, à la messe, Cognoissant que je suis amoureux et Jaloux, Pour flatter ma douleur, que ne me mentez-vous? Ha! pourquoy m'estes-vous à mon dam si fidelles? Le porteur estfascheux de fascheuses nouvelles. Déférez à Tardeur de mon mal furieux ; Feignez de n'en rien voir, et vous fermez les yeux. Si dans quelque maison sans femme elle s 'ar reste, S 'on luy fait au palais quelque signe de teste, S'elle rit à quelqu'un, s'elle appelle un vallet, S'elle baille en cachette ou reçoit un poullet, Si ^m quelque recoin quelque vieille incognue. Marmottant un Pater ^ luy parle et la salue , l)esguisez-en le fait, parlez-m'en autrement. Trompant ma jalousie et vpstre jugement.
Dites-ffloy qu'elle est chaste, et qu'elle en a la gloire; Car, bien qu'il ne soit vray, si ne lepuis-Je croire? De contraires efforts mon esprit agité V, Douteux, s'en court de l'une à l'autre extrémité. La rage de la haine, et l'amour me transporte; Mais j'ay grand' peur enfin que l'amour soit plus forte. Surmontons par mespris ce désir indiscret :
Au moins, s'il ne se peut, l'aymeray-je à regret : Le bœuf n'ayme le joug que toutesfois il traisne. Et meslant sagement mon amour à la haine, Donnons-luy ce que peut ou que doit recevoir Son mérite, esgalé justement au devoir.
1. LncUntur, pectosqae ieTe in contraria tendont , Hac amor, hac odinm; sed pute Tincetaaior.
Odero, si potero ; si non , inTitas amabo :
Nec jnga tanms amat ; que tamen odit, liabet.
(OviDB, ibid,)
En conseiller d'estat de diseours Je m'abase. Un amour yiolent aux raisons ne s'amuse.
Ne sçay-je que son œil, ingrat k mon tourment. Me donnant ce désir, m'osta le jugement; Que mon esprit blessé nui bien ne se propose; Qu'aveugle et sans raison, je confonds toute cbose, Comme un homme insensé qui s'emporte au parler. Et dessigne avecq' Toeil mille chasteaux en Taîr?
C'en est fait pour jamais, la chance en est jetée. D'un feu si violent mon ame est agitée, Qull faut, bon gré, mal gré, laisser faire au destin. . Heureux si par la mort j'en puis estre à la fin. Et si je puis, mourant en ceste frénésie.
Voir mourir mon amour avecq' ma jalousie!
Mais, Dieu! que me sert-il de pleurs me consommer*, Si la rigueur du ciel me contraint de l'aymer? Où le ciel nous incline , k quoi sert la menace? Sa beauté me rappelle où son deffaut me chasse' : Âymant et desdaignant, par contraires efforts. Les £açons de l'esprit et l^s beautez du corps. Ainsi je ne puis vivre avecq' elle, et sans elle. Ha Dieu ! que fusses-tu ou plus chaste, ou moins belle! Ou pusses-tu cognoistre et voir, par mon trespas, . ^ Qu'avecques ta beauté mon humeur ne sied pas! Mais si ta passion est si forte et si vive.
Que des plaisirs des sens ta raison soit captive,