PLAINTE
STANCES
En quel obscur séjour le cielniVt-il réduit?
M€s beaux jours sont voilez d'une effroyable nuit; Et, dans un mesme instant , comme Therbe fauchée. Ma jeunesse est séchée.
Mes discours sont changez en funèbres regrets, Et mon ame d ^ennuis est si fort éperdue , Qu'ayant perdu ma dame en ces tristes forests, Je crie , et ne sçay point ce qu'elle est devenue.
bois! ô prez! ô monts ! qui me fiistes jadis, En Tavril de mes jours , un heureux paradis ,
1 . Cette pièce parut pour la première fois dans un recueil im* primé en 161 1 , à Rouen , chez Baphaél du Petit- Val , intitulé : Le Temple d'Apollon , ou Nouveau Recueil des plus excellents vers de ce temps Elle fut ensuite insérée parmi les autres œuvres de Régnier, dans Tédition de 1 6 is , avec quelques légers changements,
3i2 POÉSIES DIVERSE1S.
Quand de mille douceurs la faveur de ma dame Entretenoit mon ame ;
Or' que la triste absence, en Tenfer où je suis, D'un piteux souvenir me tourmente et me tue.
Pour consoler mon mal, et flatter mes ennuis, Hélas! respondez-moy, qu 'est-elle devenue?
Où sont ces deux beaux yeux? que sont-ils devenus ? Où sont tant de beautez, d'amours et de venus , Qui régnoient dans sa veue, ainsi que dans mes veines Les soucis et les peines?
Hélas ! fille de l'air*, qui sens, ainsi que moy. Dans les prisons d'Amour ton ame détenue.
Compagne de mon mal , assiste mon émoy, Et responds à mes cris, qu 'est-elle devenue?
Je vois bien en ce lieu, triste et désespéré. Du naufrage d'amour ce^ui m'est demeuré :
Et bien que loin d'icy le Destin l'ait guidée. Je m'en forme l'idée.
Je vois dedans ces fleurs les trésors de son teint, La fierté de son ame en la mer toute esmeue : Tout ce qu'on voit icy vivement me la peint ; Mais il ne me peint pas ce qu'elle est devenue.
Las ! voicy bien l'endroit où premier je la vy. Où mon cœur, de ses yeux si doucement ravy, Rejettant tout respect, descouvrit à la belle Son amitié fidelle.
i. L'écho.
Je revois bien le lieu, mais je ne revois pas La reyne de mon cœur, qu'en ce lieu j'ay perdue : bois* ! ô prez ! 6 monts ! ses fidelles esbats, Hélas ! respondez-moy, qu 'est-elle devenue ?
Durant que son bel œil ces lieux embellissoit, L'agréable printemps souz ses pieds florissoit ; Tout rioit auprès d'elle , et la terre parée Estoit .énamourée.
Ores que le malheur nous en a sceu priver, Mes yeux, toujours mouillez d'une humeur continue, Ont changé leurs saisons en la saison d'hyver, N'ayant sceu descouvrir ce qu'elle est devenue.
Mais quel lieu fortuné si long-temps la retient? Le soleil, qui s'absente , au matin nous/ revient ; Et, par un tour réglé, sa chevelure blonde Esclaire tout le monde.,
Si-tost que sa lumière à mes yeux se perdit , Elle est, comme un esclair, pour jamais disparue; Et quoy que j'aye fait, malheureux et maudit. Je n'ay peu descouvrir ce qu'elle est devenue.
Mais, dieux ! j 'ay beau me plaindre, et tousjours soupirer; J'ay beau de mes deux yeux deux fontaines tirer; J'ay beau mourir d'amour et de regret pour elle : Chacun me la recelle.
G bois ! 6 prez ! Ô monts ! ô vous qui la cachez, Et qui, contre mon gré, l'avez tant retenue,