‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 21 sur 252 · ICI NAQUIT MATHURIN RÉGNIER · texte numérisé non relu

ICI NAQUIT MATHURIN RÉGNIER

Régnier est resté à juste titre l'un de nos grands poètes, et il occupe légitimement le premier rang parmi nos satiriques , non pas qu'il ait inventé ce genre de poésie, mais comme l'ayant le premier approprié réellement à l'esprit français. Le seul reproche qu'on puisse formuler contre lui est la licence de ses expressions ; mais on oublie trop que la langue française n'était pas aussi sévère alors qu'elle l'est aujourd'hui, et il faut le lire en se rappelant les vers d'Alfred de Musset, qui a consacré l'une des plus belles pièces de ses secondes poésies à Mathurin , son auteur favori :

« Oui, j'écris rarement, et me plais à le faire ;

ÉTCDB HISTORIQUE BV fcITTilUUmE. XXIH

« Non pas que la paresse en moi soit ordinaire, « Mais sitôt que je prends la plume à ce dessein, « Je crois prendre en galère une rame à la main. » Qui croyez-vous, mon cher, qui parle de la sorte? C'est Alfred, direz-vous, ou le diable m'emporte ! Mes amis, plût à Dieu que j'eusse dit si bien. Et si net, et si court, pourquoi je ne dis rien ! L'esprit mâle et hautain dont la sobre pensée Fut dans ces rudes vers librement cadencée (Otez votre chapeau), c'est Mathurin Régnier, De l'immortel Molière immortel devancier, Qui ploya notre langue, et dans sa dre molle Sut pétrir et dresser la romaine hyperbole; Premier maître jadis sous lequel j'écrivis, Alors que du voisin je prenais les avis.

Restent seulement ses poésies erotiques , que je n'essayerai point de défendre et que je regrette de ne pouvoir retrancher de cette édition. Mais Régnier à des titres plus sérieux heureusement à Tes- Urne de la postérité, et ce sont eux que je voudrais essayer de récapituler avant de placer sous les yeux de mes lecteurs le recueil des jugements portés sur ses œuvres par les principaux écrivains des trois derniers siècles.

Régnier, nous Tavons vu, avait pu faire de bonnes études et aimait les poëtfô latins, qu'il possédait à fend ; il avait complété son éducation poét^- <iueen Italie en y vivant familièrement, pour ainsi dire, avec ses grands poètes, surtout avec ses capitoli satiriques, comme Bemi, Mauro, Caporali, dont nous reiroaverons à chaque pas les souvenirs. Mais Relier avait cependant résisté complètement au datiger de Timitation : son originalité domina

XXVf ÉTUDE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.

toujours dans ses œuvres, et il se trompe lui-même quand il s'écrie :

Je vais le droit chemin que mon oncle m'apprit.

Tandis que l'abbé des Portes était ce qu'on aurait appelé quelques années plus tard un poëte précieux, Régnier était ce qu'on nommerait de nos jours un poëte réaliste : il voulait par-dessus tout exprimer ses pensées, ses sentiments ; il devint donc poëte satirique , et eut de la sorte à suivre un chemin très-nouveau, car il est le premier qui ait compris la satire telle qu'il l'a faite, et qu'on la comprend depuis lui, c'est-à-dire, comme Horace ou Juvénal l'employaient. Avant lui , la satire en France était une vague composition, une attaque ardente; avec lui, elle devint un discours précis, une causerie enjouée, une raillerie plus ou moins piquante, une critique pouvant s'élever aux suprêmes hauteurs de l'éloquence quand la matière y prête, et ne dédaignant cependant aucun sujet. Il laissa de côté la déclamation, l'exagération, la violence , l'inveotive , dont ses prédécesseurs usaient sans aucune réserve; il abandonna le lieu commun, la banalité, la froideur, qui servaient uniquement à grossir ces poésies froidement composées, et se laissa entièrement guider par « la bonne loi naturelle, » comme le conseillait du Bellay : « il transformât en vers les meilleurs auteurs, et après les avoir digérés, les convertissait en sang et nourriture ; » il rendait originales enfin jusqu'à ses plus hardies copies. On

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