‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 248 sur 252 · MATHURIN RÉGNIER · texte numérisé non relu

MATHURIN RÉGNIER

Un ancien orateur disoit autrefois que ce n'étoit pas une petite marque de la félicité du régne d'an bon prince lorsqu'il permettoit aux poètes de faire des invectives contre les vices et les mœurs corronrpues du siècle* et d'apprendre aux hommes la verui à la çonfu-

sion du vice. Tel fut autrefois l'empereur Trajan, dont la bonté généreuse doit toujours servir d'exemple et de modèle à ceux qui sont appelés du ciel au gouvernement des peuples ; tel fut aussi, dans le dernier siècle, notre roi Charles IX, lequel, au rapport d'un conteur particulier de son temps, sollicitoit Pierre de Ronsard de faire des satires contre les vices de la cour, et de ne l'épargner pas lui-même si sa muse trouvoit quelque chose à reprendre dans ses actions royales. Et ce fut aussi après cette permission que Ronsard composa contre lui le poëme de la Dryade violée. En gardant le respect qu'il devoit à un si bon maître, il le blâma d'avoir fait couper dans la forêt de Gastines, qui sembloit être dédiée aux Muses, qui ont tant de passion pour les bois et pour les fontaines. Le roi Henry le Grand, dont l'heureuse mémoire doit être en vénération à toute la France, étoit dans te même sentiment. Comme il étoit ennemi des fi»tteurs et des làchesy ii lui importoit peu qu'ils fussent publiquement reconnus pour ce qu'ils étoient : si bien que sous son règne la satyre s'acquit un tel crédit, qu'il n'y avoit point de poète à la cour qui, pour acquérir du nom, ne se proposât de marcher sur les pas d'Horace et de Juvénal, et de faire après eux des satires à leur exemple. Mais, certes, celui qui l'emporta bien loin dessus les autres dans ce genre d'écrire, qui offusqua les Motin, les Berthelot et les Sigognes, et qui devint même plus qu'Horace et plus que Juvénal en notre langue, ce fut l'illustre Régnier : esprit en cela d'autant plus admirable qu'entre les nôtres il n'y en avoit pas encore eu qu'il eût pu raisonnablement imiter, car, encore que nos anciens Gaulois eussent composé dés scyrvantes, que François Villon , que François Habert, que Clément Marot el quelques autres eussent fait des satyres, c'étoit, à dire vray, plutôt de simples et froids

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coqs-à-râne, comme ils les appeloient alors, que de véritables poèmes satyriques. Aussi Ronsard Tavoue luimême lorsqu'il dit, dans une élégie à Jean de la Peruse, que jusqu'en sofi temps aucun des François n'avoit encore réussi ni dans la satyre, ni dans Tépigramme, ce qu'il esp'ère devoir un jour arriver : .

L'un la sa^re, et l'autre, plus gaillard, Nous sallera répigramme raillard.

Mais si, d'un côté, il y eut beaucoup de difficultés dans ce travail pour Régnier, il y eut beaucoup de gloire pour lui à l'entreprendre, puisqu'il y réussit de telle sorte 9 que le vrai caractère de la satyre se rencontre dans les siennes : car la satyre n'a pour fin et pour objet que l'imitation des actions humaines. Quel autre po^e les a mieux et plus vivement représentées aux yeuK des hommes? et comme ces actions sont diverses, quel autre en a mieux encore représenté l'agréable variété? Dans la vive peinture qu'il en a faite, ne rend-il pas les unes dignes de pitié et de commisération ; les autres dignes de mépris et de haine ,^ les autres dignes de risée? En effet, c'est dans ses écrits que l'on peut voir les ambitieux et les avares, les ingrats et les prodigues, les superbes et les vains, les flatteurs et ïes babillards, les parasites et les bouffons , les médisants et les paresseux, les débauchés et les impies fournir une ample carrière à sa muse ulcérée et un libre exercice à sa plume piquante, ce qu'il fait avec tant de sel et de pointes d'esprit, des ironies tellement naturelles et avec des railleries si naïveis, qu'il est bien malaisé de le feuilleter sans rire et sans en même temps concevoir l'aversion qu'il prétend inspirer des imperfections et des crimes des hommes. Ainsi, cela s'appelle dorer la pilule

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ponr la faire avaler plus doucement. II guérit insensiblement par elle les uns de leur noire mélancolie, et dégage les autres des attachements coupables. Et en cela , comme il avoit exactement feuilleté les écrits des anciens poëtes latins que j'ai nommés et italiens m(h dernes, 11 ne feint point d'en transporter les plus beaax traits dans ses écrits, et d^enrichir ainsi la pauvreté de notre langue de leurs plus superbes dépouilles.

Aussi, dés qu'il eut publié ses satyres, on peut dire qu'elles furent reçues avec tant d'applaudissements que jamais ouvrage n'a été mieux reçu parmi nous. Les différentes éditions qui en ont été faites dans presque toutes les bonnes villes de France et dans la Hollande même sont des preuves immortelles de cette vérité que je publie. Mais puisqu'elle est assez connue, sa gloire, je passerai, pour ne point m'arréter davantage, surtout ce que tout le monde savant et poli sait aussi bien que moi, et pour dire ce que peu d'hommes savent, je ïwsserai de ses écrits en général à sa personne particulière, et dirai là-dessus tout ce que la lecture de ses œirvres , la tradition et mes exactes recherches m'ont pu apprendre de sa vie et de ses mœurs à lui-même.

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