‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 49 sur 252 · LA VIE DE LA COUR · texte numérisé non relu

LA VIE DE LA COUR

Marquis, que doy-je faire en ceste incertitude? Doy-je, las de courir, me remettre àl'estude. Lire Homère, Aristote, et , disciple nouveau, Glaner ce que les Grecs ont de riche et de beau , Reste de ces moissons que Ronsard et Desportes ' Ont remporté du champ sur leurs espaules fortes; Qu'ils ont comme leur propre en leur grange entassé, Esgalant leurs honneurs aux honneurs du passé? Ou si, continuant à courtiser mon maître.

Je me doy jusqu'au bout d'espérance repaistre. Courtisan morfondu, frénétique et resveur.

Portrait de la disgrâce et de la défaveur;

! . François-Annibal d'Estrées , marquis de Cœuvres , frère de la belle Gabrielle , duchesse de Beaufort, naquit en 1573. Il entra dans les ordres et fut évéque de Noyon (Oise) , puis il fut relevé de ses tœux , servit avec éclat dans la diplomatie , notamment comme ambassadeur à Rome , et devint en 16*26 maréchal de France. H mourut le 5 mai 1670, laissant trois fils , dont lun fut maréchal de France après les plus brillants services à la mer , le second ambassadeur, et le dernier cardinal*.

%. Pierre de Ronsard, 1534-1585. — Philippe Desportes, I546i

Puis, sans avoir du bien, troublé de resverie, Mourir dessus un coffre en une^hostellerie* En Toscane, en Savoye , ou dans quelque autre lieu , Sans pouvoir faire paix ou tresve avecque Dieu? Sans parler je t'entends : il faut suivre Torage ; Aussi bien on ne peut où choisir avantage.

Nous vivons à tastons, et dans ce monde icy Souvent avec travail on poursuit du soucy :

Car les dieux, courroussez contre la race humaine, Ont mis avec les biens la sueur et la peine.

Le monde est un berlan où tout est confondu : Tel pense avoir gaigné, qui souvent a perdu.

Ainsi qu'en une blanque où par hazard on tire; Et qui voudroit choisir souvent prendroit le pire. Tout despend du destin, qui, sans avoir esgard. Les faveurs et les biens en ce monde despart.

Mais puisqu'il est ainsi que le sort nous emporte, Qui voudroit se bander contre une loi si forte? Suivons donc sa conduite en cet aveuglement.

Qui pèche avec le ciel, pèche honorablement.

Car penser s'affranchir, c'est une resverie.

La liberté par songe en la terre est chérie.

Rien n'est libre en ce monde ; et chaque homme dépend, Comtes, princes, sultans, de quelque autre plus grand. Tous les hommes vivants sont icy-bas esclaves ;

i . Mayiiard , ami de Régnier, a imité ce vers dans une épigramme où il peint le malheur des courtisans ; il finit en disant:

Et monnu sur un coffre, en attendant mon maître.

Tristan THermite, autre poète de la même époque, se l'est approprié pour vers final de l'épitaphe qu'il se composa à luimême.

Mais suivant ce qu^ils sont, ils différent d^entraves ; Les uns les portent d'or, et les autres de fer : Mais, n'en desplaise aux vieux, ny leur philosopher, Ny tant de beaux escrits qu'on lit en leurs escoles, Pour s'affranchir l'esprit ne sont que des paroles.

Au joug nous sommes nez, et n'a jamais esté Homme qu'on ait veu vivre en pleine liberté.

En vain me retirant enclos en une estude Penseroy-je laisser le joug de servitude ; Estant serf du désir d'apprendre et de sçavoir. Je ne ferois sinon que changer de devoir.

C'est l'arrest de nature, et personne en ce monde Ne sçauroit contrôler sa sagesse profonde.

Puis, que peut-il servir aux mortels icy-bas, Marquis, d'estre sçavants, ou de ne l'estre pas, Si la science, pauvre, affreuse, et mesprisée. Sert aux peuples de fable, aux plus grands de risée, Si les gens de latin des sots sont dénigrez, Et si l'on n'est docteur sans prendre ses dégrez? Pourveu qu'on soit morgant^ qu'on bride sa moustache, Qu'on frise ses cheveux, qu'on porte un grand pannache, Qu'on parle barragouyn, et qu'on suive le vent*,

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