A M. LE MARQUIS DE CCCUVRES
Sotte et fascheuse humeur de la pluspart des hommes , Qui suivant ce qu'ils sont jugent ce que nous sommes. Et, sucrant d'un souris un discours ruineux , Accusent un chacun des maux qui sont en eux !
Nostre mélancolique en sçauroit*bien que dire, Qui nous picque en riant, et nous flate sans rire, Qui porte un cœur de sang dessouz un front blesmy , Et duquel il vaut moins* estre amy qu'ennemy.
Vous qui, tout au contraire, avez dans le courage^ Les mesmes mouvements qu'on vont lit au visage , Et qui , parfait amy , vos amys espargnez ; Et de mauvais discours leur vertu n'esborgnez; Dont le cœur, grand et ferme, au changement ne ployé,
1 . C*est une imitation de la quatrième élégie, livre second des Amours d'Ovide.
3. Edition de 1643 et suivantes: d'autres, plus anciennes, mettent en savait; mais la suite fait voir qu'il faut mettre en sauroity comme nous faisons.
3. Cette leçon, il vaut moins ^ qui est celle de l'édition de 1608, parait meilleure que il vaut mieux^ qui est dans toutes les autres éditions.
4. Dans le cœur. Ce vers, et les sept suivants, contiennent une phrase qui n'est pas achevée.
Et qui fort librement en l'orage s 'employé
Ainsi qu'un bon patron, qui, soigneux, sage , et fort,
Sauve ses compagnons, et les conduit à bord ^..
Cognoissant doncq' en vous une vertu facile A porter les deffauts d'un esprit imbécile * Qui dit sans aucun fard ce qu'il sent librement, £t dont jamais le cœur la bouche ne desment , Comme à mon confesseur vous ouvrant ma pensée, De jeunesse et d'amour follement insensée, Je vous conte le mal où trop enclin je suis *, Et que, prest à laisser, je ne veux et ne puis : Tant il est mal-aisé d'oster avecq' l'estude * Ce qu'on a de nature, ou par longue habitude!
Puis, la force me manque*, et n'ay le jugement De conduire ma barque en ce ravissement.
Au gouffre du plaisir la courante m'emporte : Tout ainsi qu'un cheval qui a la bouche forte. J'obéis au caprice, et sans discrétion; La raison ne peut rien dessus ma passion.
1 . Régnier dit ici le contraire de ce qu'il prétend. Conduire à bord, c'est prendre une personne à terre, et la conduire dans le yaisseau ou navire, au lieu que Régnier veut dire ici que, malgré l'orage, un bon pilote conduit sains et saufs à terre les personnes qui étaient sur son bord, ou sur son vaisseau.