A MONSIEVR RAPIN
jAPIN, le favorit d'Apollon et des Muses,
* Pendant qu'en leur mestier jour et nuicttu V amuses.
Et que, d'un vers nombreux non encore chanté.
Tu te fais un chemin à V immortalité,
Moy qui n'ay ny V esprit, ny l'haleine asse^ forte
Pour te suivre de près et te servir d'escorte,
Je me contenter ay, sans me précipiter,
D'admirer ton labeur, ne pouvant l'imiter. Et pour me satisfaire au désir qui me reste
De rendre cest hommage à chacun manifeste,
Par ces vers j'en prens acte, afin que V advenir
De moy par ta vertu se puisse souvenir,
Et que ceste mémoire à jamais s'entretienne
Que ma Muse imparfaite eut en honneur la tienne.
Et que, si feus l'esprit d'ignorence abbattu, Je Feus au moins si bon que faymay ta vertu. Contraire à ces resveurs dont la Muse insolente, Censurant le plus vieux, arrogamment se vante De reformer les vers, non les tiens seulement, Mais veulent déterrer les Grecs du monument, Les Latins, les Hébreux et toute F Antiquaille, Et leur dire à leur ne^ qu'ils n'ont rien fait qui vaille.
Ronsard en son mestier n'estoit qu'un apprentif: Il avoit le cerveau fantastique et rétif. Des- Portes n'est pas net, du Bellay trop facile; Belleau ne parle pas comme on parle à la ville; Il a des mots hargneux, bouffis et relevé^, Qui du peuple aujourd'huy ne sont pas approuve^.
Comment ! il nous faut donc q , pour faire une œuvre grande, Qui de la calomnie et du temps se deffende, Qui trouve quelque place entre les bons Autheurs, Parler comme à sainct Jean parlent les crocheteurs y
Encore je le veux, pourveu qu'il puissent faire Que ce beau sçavoir entre en l'esprit du vulgaire, Et quand les crocheteurs seront Poètes fameux, Alors sans me f as cher je parleray comme eux.
Pensent ils, des plus vieux offençant la mémoire, Par le mespris d'autruy s'acquérir de la gloire. Et, pour quelque vieux mot estrange ou de travers, Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers? (Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s'esgaye en la licence.)
// semble, en leurs discours hautains et généreux. Que le cheval volant n'ait pissé que pour eux, Que Phœbus à leur ton accorde sa vielle, Que la mouche du Grec leurs lèvres emmielle, Qu'ils ont seuls icy bas trouvé la pie au nit, Et que des hauts esprits le leur est le \enit; Que seuls des grands secrets ils ont la cognoissance, Et disent librement que leur expérience A rafiné les vers fantastiques d'humeur, Ainsi que les Gascons ont fait le point d'honneur; Qu'eux tous seuls du bien dire ont trouvé la metode, Et que rien n'est parfaict s il n'est fait à leur mode.
Cependant leur sçavoir ne s'estend seullement Qu'à regratter un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue, Espier si des vers la rime est brève ou longue, Ou bien si la voyelle, à l'autre s' unissant, Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant; Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage. Nul esguillon divin n'esleve leur courage; Ils rampent bassement, foible s d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions, Froids à l'imaginer : car, s'ils font quelque chose, C'est proser de la rime et rimer de la prose, Que l'art lime et relime et polit de façon Quelle rend à l'oreille un agréable son ; Et, voyant qu'un beau feu leur cervelle n'embrase, Ils attifent leurs mots, enjolivent leur phrase,
SATYREIX. 8l
Affectent leur discours, tout si relevé d'art,
Et peignent leur de/aux de couleur et de fard;
Aussi je les compare à ces femmes jolies
Qui par les affiquets se rendent embellies,
Qui, gentes en habits et fades en façons,
Parmy leur point coupé tendent leurs hameçons,
Dont Yœil rit molement avecque afféterie
Et de qui le parler n'est rien que flaterie ;
De rubans piole\ s'agencent proprement,
Et toute leur beauté ne gist qu'en l'ornement ;
Leur visage reluit de ceruse et de peautre;
Propres en leur coiffure, un poil ne passe l'autre. Où ces divins esprits hautins et relevé^,
Qui des eaux d'Helicon ont les sens abreuve^,
De verve et de fureur leur ouvrage estincelle;
De leurs vers tout divins la grâce est naturelle,
Et sont comme Von voit la parfaicte beauté,
Qui, contente de soy, laisse la nouveauté
Que l'art trouve au Palais ou dans le blanc d'Espagne.
Rien que le naturel sa grâce n'accompagne;
Son front, lavé d'eau claire, esclaté d'un beau teint,
De roses et de lys la nature Va peint,
Et, laissant là Mercure et toutes ses malices,
Les nonchalances sont les plus grands artifices.
Or, Rapin, quand à moy,je n'ay point tant d'esprit; Je vay le grand chemin que mon oncle m'aprit, Laissant là ces Docteurs que les Muses instruisent
En des arts tous nouveaux; et s'ils font, comme ils disent,
De ses fautes un livre aussi gros que le sien, Telles je les croiray quand ils auront du bien, Et que leur belle Muse, à mordre si cuisante, Leur don'ra, comme luy, dix mil escus de rente, De Vhonneur, de l'estime, et quand par V Univers, Sur le lut de David, on chantera leurs vers, Qu'ils auront joint Vutile avecq le délectable Et qu'ils sçauront rimer une aussi bonne table.
On fait, en Italie, un conte asse^ plaisant Qui vient à mon propos : qu'une fois, un paisant, Homme fort entendu et suffisant de teste, Comme on peut aisément juger par sa requeste, S'en vint trouver le Pape, et le voulut prier Que les Prestres du temps se peussent marier, Afin, ce disoit-il, que nous puissions, nous autres, Leurs femmes caresser ainsi qu'ils font les nostres.
Ainsi suis-je d'avis, comme ce bon lourdaut, S'ils ont l'esprit si bon et l'intellect si haut, Le jugement si clair, qu'ils facent un ouvrage Riche d'inventions, de sens et de langage, Que nous puissions draper comme ils font nos escris, Et voir, comme l'on dit, s'ils sont si bien apris. Qu'ils monstrent de leur eau, qu'ils entrent en carrière; Leur âge defaudra plustost que la matière. Nous sommes en un siècle où le Prince est si grand Que tout le monde entier à peine le comprend: Qu'ils facent, par leurs vers, rougir chacun de honte, Et comme de valeur nostre Prince surmonte
Hercule, JEnée, Achil, qu'ils ostent les lauriers
Aux vieux, comme le Roy Va fait aux vieux guerriers ;
Qu'ils composent une œuvre : on verra si leur livre
Apres mille et mille ans sera digne de vivre,
Surmontant par vertu V envie et le destin,
Comme celuy d'Homère et du chantre Latin.
Mais, Rapin, mon amy, c'est la vieille querelle : L'homme le plus parfaict a manqué de cervelle, Et de ce grand deffaut vient Vimbecilité Qui rend l'homme hautin, insolent, effronté, Et, selon le suject qu'à l'œil il se propose, Suivant son appétit il juge toute chose.
Aussi, selon nos yeux, le Soleil est luisant. Moy mesme en ce discours qui fais le suffisant, Je me cognois frappé sans le pouvoir comprendre, Et de mon ver coquin je ne me puis deffendre.
Sans juger, nous jugeons, estant nostre raison Là haut dedans la teste, où, selon la saison Qui règne en nostre humeur, les broiiillars nous embrouillent Et de lièvres cornus le cerveau nous barbouillent.
Philosophes resveurs, discoure^ hautement ; Sans bouger de la terre alle^ au Firmament; Faites que tout le Ciel branle à vostre cadence, Et pese^ vos discours mesme dans sa balance; Cognoisse^ les humeurs qu'il verse dessus nous. Ce qui se fait dessus, ce qui se fait dessous; Porteq une lenterne aux cachots de nature; Sçache\ qui donne aux fleurs ceste aimable peinture,
Quelle main sur la terre en broyé la couleur, Leurs secrettes vertus, leurs degreq de chaleur; Voye% germer à Vœil les semences du monde; Alle\ mettre couver les poissons dedans Y onde; Deschiffre^ les secrets de Nature et des deux: Vostre raison vous trompe aussi bien que vos yeux.
Or, ignorant de tout, de tout je me veux rire, Faire de mon humeur moy mesme une Satyre, N'estimer rien de vray qu'au goust il ne soit tel, Vivre et comme Chrestien adorer V Immortel, Où gist le seul repos qui chasse l'ignorance. Ce qu'on void hors de luy n'est que sotte apparence, Piperie, artifice. Encore, ô cruauté Des hommes et du temps! nostre meschanceté S'en sert aux passions, et dessous une aumusse L'ambition, l'amour, l'avarice se musse.
L'on se couvre d'un froc pour tromper les jaloux; Les Temples aujourd'huy servent aux rende^ vous; Derrière les pilliers on oyt mainte sornette, Et, comme dans un bal, tout le monde y caquette. On doit rendre, suivant et le temps et le lieu, Ce qu'on doit à César et ce qu'on doit à Dieu; Et quand aux appetis de la sotise humaine, Comme un homme sans goust, je les ayme sans peine ; Aussi bien rien n'est bon que par affection ; Nous jugeons, nous voyons, selon la passion.
Le Soldat aujourd'huy ne resve que la guerre; En paix le Laboureur veut cultiver sa terre;
L'avare n'a plaisir qu'en ses doubles ducas; L'amant juge sa Dame un chef d œuvre icy bas, Encore qu'elle n'ait sur soy rien qui soit d'elle, Que le rouge et le blanc par art la face belle, Qu'elle ante en son palais ses dents tous les matins, Qu'elle doive sa taille au bois de ses patins, Que son poil, des le soir frisé dans la boutique, Comme un casque, au matin, sur sa teste s'aplique, Qu'elle ait comme un piquier le corselet au dos, Qu'à grand peine sa peau puisse couvrir ses os, Et tout ce qui de jour la fait voir si doucette La nuit, comme en depost, soit dessous la toillette : Son esprit ulcéré juge, en sa passion, Que son teint fait la nique à la perfection.
Le Soldat tout ainsi pour la guerre souspire, Jour et nuit il y pense et tousjours la désire; Il ne resve la nuit que carnage et que sang; La pique dans le poing et V estoc sur le flang, Il pense mettre à chef quelque belle entreprise : Que, forçant un chasteau, tout est de bonne prise. Il se plaist aux trésors qu'il cuide ravager, Et que l'honneur luy rie au milieu du danger.
L'avare, d'autre part, n'aime que la richesse: C'est son Roy, sa faveur, sa Cour et sa maistresse. Nul object ne luy plaist, sinon l'or et l'argent, Et tant plus il en a, plus il est indigent.
Le paisant d'autre soin se sent l'ame embrasée. Ainsi l'humanité, sottement abusée,
Court à ses appetis, qui l'aveuglent si bien Qu'encor quelle ait des yeux, si ne voit-elle rien. Nul chois hors de son goust ne règle son envie, Mais s'aheurte où sans plus quelque apas la convie. Selon son appétit le monde se repaist, Qui fait qu'on trouve bon seulement ce qui plaist.
O debille raison ! où est ores ta bride? Où ce flambeau qui sert aux personnes de guide? Contre les passions trop foible est ton secours, Et souvent courtisane après elle tu cours, Et, savourant Vappas qui ton ame ensorcelle, Tu ne vis qu'à son goust et ne vois que par elle.
De là vient qu'un chacun, mesmes en son deffaut. Pense avoir de l'esprit autant qu'il luy en faut ; Aussi rien n'est party si bien par la nature Que le sens, car chacun en a sa fourniture.
Mais pour nous, monts hardis à croire à nos raisons Qui réglons nos esprits par les comparaisons D'une chose avecq' Vautre, espluchons de la vie L'action qui doit estre ou blasmée ou suivie. Qui criblons le discours, au chois se variant, D 'avecq' la fauceté la vérité triant, Tant que l'homme le peut ; qui formons nos ouvrages Aux moules si parfaits de ces grands personnages Qui depuis deux mille ans ont acquis le crédit Qu'en vers rien n'est parfait que ce qu'ils en ont dit. Devons nous aujourd'hui, pour une erreur nouvelle Que ces clercs dévoyé^ forment en leur cervelle,
Laisser légèrement la vieille opinion,
Et, suivant leur advis, croire à leur passion ?
Pour moy, les Huguenots pourroient faire miracles, Ressusciter les morts, rendre de vrais oracles, Que je ne pourrois pas croire à leur vérité: En toute opinion je fuis la nouveauté.
Aussi doit-on plustost imiter nos vieux pères Que suivre des nouveaux les nouvelles chimères; De mesme, en l'art divin de la Muse, doit on Moins croire à leur esprit qu'à l'esprit de Platon.
Mais, Rapin, à leur goust si les vieux sont profanes, Si Virgille, le Tasse et Ronsard sont des asnes, Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons, Allons comme eux aux champs et mangeons des chardons.
E mouvement de temps peu cogneu des humains, Qui trompe nostre espoir, nostre esprit et nos mains, Chevelu sur le front et chauve par derrière,
N'est pas de ces oyseaux qu'on prend à la pentiere,
Non plus que ce milieu des vieux tant debatu,
Où Von mist par despit à Vabry la vertu,
N'est un siège vaquant au premier qui V occupe ;
Souvent le plus mattois ne passe que pour dupe,
Ou par le jugement il faut perdre son temps
A choisir dans les mœurs ce milieu que fentens. Or, f excuse en cecy nostre foiblesse humaine,
Qui ne veut ou ne peut se donner tant de peine
Que s'exercer V esprit en tout ce qu'il f au droit
Pour rendre par estude un lourdaut plus adroict. Mais je n'excuse pas les censeurs de Socrate,
De qui Vesprit rongneux de sjoy-mesme se gratte,
S'idolâtre, s'admire, et, d'un parler de miel,
Se va préconisant cousin de Larcanciel;
Qui baillent pour raisons des chansons et des bourdes, Et, tous sages qu'ils sont, font les fautes plus lourdes, Et, pour sçavoir gloser sur le Magnificat, Trenchent en leurs discours de V esprit délicat , Controllent un chacun, et, par apostasie, Veulent paraphraser dessus la fantasie ; Aussi leur bien ne sert qu'à monstrer le deffaut, Et semblent se baigner quand on chante tout haut Qu'ils ont si bon cerveau qu'il n'est point de sottise Dont, par raison d'estat, leur esprit ne s'advise.
Or, il ne me chaudroit, insensé^ ou prudens, Qu'ils fissent à leurs frais messieurs les Intendans A chaque bout de champ, si, sous ombre de chère, Il ne m en falloit point payer la folle enchère.
Un de ces jours derniers, par des lieux destourne^ Je m'en allois resvant, le manteau sur le ne^, L'ame bizarrement de vapeurs occupée, Comme un Poète qui prend les vers à la pipée. En ces songes profonds où flottoit mon esprit, Un homme par la main ha\ardement me prit, Ainsi qu'on pourroit prendre un dormeur par l'oreille, Quand on veut qu'à minuict en sursaut il s'éveille; Je passe outre d'aguet, sans en faire semblant, Et m'en vois à grands pas tout froid et tout tremblant, Craignant défaire encor', avec ma patience, Des sottises d'autruy nouvelle pénitence.
Tout courtois, il me suit, et, d'un parler remis :
Qiioy, monsieur 7 est-ce ainsi qu'on traite ses amis?
Je m'arreste contraint d'une façon confuse ;
Grondant entre mes dents, je barbotte une excuse.
De vous dire son nom il ne guarit de rien,
Et vous jure, au surplus, qu'il est homme de bien,
Que son cœur convoiteux d'ambition ne crevé,
Et pour ses factions qu'il n'ira point en Grève :
Car il aime la France, et ne souffriroit point,
Le bon seigneur qu'il est, qu'on la mist en pourpoint.
Au compas du devoir il règle son courage,
Et ne laisse en depost pourtant son advantage ;
Selon le temps, il met ses partis en avant ;
Alors que le Roy passe, il gaigne le devant,
Et dans la gallerie, encor' que tu luy parles,
Il te laisse au Roy Jean et s'en court au Roy Charles;
Mesme aux plus avance^ demande le pourquoy;
Il se met sur un pied et sur le quant à moy,
Et seroit bienfasché, le Prince assis à table,
Qu'un autre en fust plus près ou fist plus Y agréable ,
Qui, plus suffisamment entrant sur le devis,
Fist mieux le Philosophe ou dist mieux son avis,
Qui de chiens ou d'oyseaux eust plus d'expérience,
Ou qui dévidast mieux un cas de conscience.
Puis, dites comme un sot qu'il est sans passion.
Sans gloser plus avant sur sa perfection.
Avec maints hauts discours, de chiens, d'oyseaux, de bottes,
Que les valets de pied sont fort sujets aux crottes,
Pour bien faire du pain il faut bien enfourner,
Si Dom-Pedre est venu qu'il s'en peut retourner.
SATYRE X. g I
Le Ciel nous fist ce bien, qu'encor d'asse\ bonne heure Nous vinsmes au logis où ce monsieur demeure, Ou, sans historier le tout par le menu, Il me dit : Vous soye^, monsieur, le bienvenu.
Apres quelques propos sans propos et sans suitte, Avecqu' un froid Adieu je minutie ma fuitte, Plus de peur d'accident que de discrétion. Il commence un sermon de son affection, Me rit, me prend, m'embrasse avec cérémonie : Quoy! vous ennuyé^ vous en nostre compagnie ? Non, non, mafoy, dit-il, il n'ira pas ainsi, Et, puis que je vous tiens, vous souper e% icy. Je m'excuse, il me force; ô Dieux, quelle injustice! Alors, mais las trop tard, je cognus mon supplice; Mais, pour l'avoir cognu, je ne peus Vesviter, Tant le destin se plaist à me persécuter. A peine à ces propos eut- il fermé la bouche, Qu'il entre à l'estourdy un sot fait à la fourche, Qui, pour nous saluer laissant choir son chappeau, Fist comme un entre chat avec un escabeau, Trébuchant par le cul s'en va devant-derrière, Et grondant se fascha qu'on estoit sans lumière. Pour nous faire sans rire avaller ce beau saut, Le Monsieur sur la veu'ë excuse ce deffaut, Que les gens de sçavoir ont la visière tendre. L'autre, se relevant, devers nous se vient rendre, Moins honteux d'estre cheut que de s'estre dressé. Et luy demandast-il s'il s' estoit point blessé.
Apres mille discours dignes d'un grand volume, On appelle un valet, la chandelle s'allume, On apporte la nappe et met-on le couvert; Et suis parmy ces gens comme un homme sans vert, Qui fait, en rechignant, aussi maigre visage Qu'un renard que Martin porte au Louvre en sa cage.
Un long-temps sans parler je regorgeois d'ennuy: Mais, n'estant point garand des sottises d'autruy, Je creu qu'il me falloit, d'une mauvaise affaire, En prendre seulement ce qui m'en pouvoit plaire Ainsi, considérant ces hommes et leurs soins, Si je n'en disois moi, je n'en pensois pas moins: Et jugé ce lourdaut, à son ne% autentique, Que c'estoit un Pédant, animal domestique, De qui la mine rogue et le parler confus, Les cheveux gras et longs et les sourcils touffus, Faisoient, par leur sçavoir, comme ilfaisoit entendre, La figue sur le ne% au Pédant d'Alexandre.
Lors je fus asseuré de ce que j'avois creu, Qu'il n'est plus Courtisan de la Court si recreu, Pour faire l'entendu, qu'il n'ait, pour quoy qu'il vaille, Un Poète, un Astrologue ou quelque Pedentaille, Qui, durant ses amours avec son bel esprit, Couche de ses faveurs l'histoire par escrit.
Maintenant que Von voit et que je vous veux dire Tout ce qui sefist là digne d'une Satyre, Je croir ois faire tort à ce Docteur nouveau Si je ne luy donnois quelque traict de pinceau:
SATYRE X. g3
Mais, estant mauvais peintre ainsi que mauvais Poe te, Et que j'ay la cervelle et la main mal adroitte, O Muse! je t invoque. Emmielle moy le bec, Et bandes de tes mains les nerfs de ton rebec ; Laisse moy là Phœbus chercher son avanture ; Laisse moy son B mol, prend la clef de Nature, Et vien, simple, sans fard, nue et sans ornement, Pour accorder ma flûte avec ton instrument.
Dy moy comme sa race autrefois ancienne Dedans Rome accoucha d'une Patricienne, D'où nasquit dix Catons et quatre vingts Prêteurs, Sans les Historiens et tous les Orateurs. Mais non, venons à luy, dont la maussade mine Resemble un de ces Dieux des coutaux de la Chine, Et dont les beaux discours plaisamment estourdis Feroient crever de rire un sainct de Paradis.
Son teint jaune enfumé, de couleur de malade, Feroit donner au Diable et cernée et pommade, Et n'est blanc en Espaigne à qui ce Cormoran Ne fasse renier la loy de VAlcoran.
Ses yeux borde^ de rouge, esgare^, sembloient estre L'un à Mont marthe et l'autre au chasteau de Bicestre. Toutesfois, redressant leur entre-pas tortu, Ils guidoient la jeunesse au chemin de vertu.
Son ne^ haut relevé sembloit faire la nique A l'Ovide Nason, au Scipion Nasique, OU maints rubiq bale^ tous rougissans de vin Monstroient un HAC ITVR à la pomme de pin,
Et, preschant la vendange, asseuroient en leur trongne Qu'un jeune Médecin vit moins qu'un vieilyvrongne.
Sa bouche est grosse et torte, et semble en son porfil Celle là d'Aliçon qui, retordant du fil, Fait la moue aux passans, et, féconde en grimace, Bave comme au prin-temps une vieille limace.
Un râteau mal rangé par ses dents paroissoit, OU le chancre et la rouille en monceaux s'amassoit. Dont, pour lors, je congneus, grondant quelques parolles, Qu'expert il en sçavoit crever ses everolles, Qui me fit bien juger qu'aux veilles des bons jours Il en souloit roigner ses ongles de velours.
Sa barbe, sur sa joue espar se à ïadvanture, Ou Vart est en colère avecque la nature, En bosquets seslevoit, où certains animaux, Qui des pieds, non des mains, lui faisoient mille maux.
Quant au reste du corps, il est de telle sorte Qu'il semble que ses reins et son espaule torte Facent guerre à sa teste, et, par rébellion. Qu'ils eussent entassé Osse sur Pellion, Tellement qu'il n'a rien, en tout son attelage, Qui ne suive au galop la trace du visage.
Pour sa robbe, elle fut autre qu'elle n'estoit Alors qu'Albert le Grand aux f estes la portoit. Mais, tousjours recousant pièce à pièce nouvelle, Depuis trente ans c'est elle, et si ce n'est pas elle, Ainsi que ce vaisseau des Grecs tant renommé Qui survescut au temps qui Vavoit consommé.
Une taigne affamée estoit sur ses espaules. Qui traçoit en Arabe une Carte des Gaules. Les pièces et les trous seme\ de tous costeç Représentaient les bourgs, les monts et les citeq. Les filets sépare^ qui se tenoient à peine Imitoient les ruisseaux coulans dans une plaine. Les Alpes, en jurant* luy grimpoyent au collet, Et Savoy', qui plus bas ne pend qu'à un filet.
Les puces et les poux, et telle autre quenaille, Aux plaines d'alentour se mettoient en bataille, Qui, les places d'autruy par armes usurpant, Le titre disputoient au premier occupant.
Or, dessous ceste robbe, illustre et vénérable. Il avoit un jupon, non celuy de Constable, Mais un qui pour un temps suivit l'arriére ban, Quand en première nopce il servit de caban Au croniqueur Turpin, lors que par la campagne Il portoit Varbalestre au bon Roy Charlemagne. Pour asseurer si c'est ou laine, ou soye, ou lin, Il faut en devinaille estre maistre Gonin.
Sa ceinture honorable, ainsi que ses jartieres, Furent d'un drap du seau, mais j'entends de lisières, Qui sur maint Cousturier jouèrent maint rollet; Mais pour l'heure présente ils sangloient le mulet.
Un mouchoir et des gands, avecq' ignominie, Ainsi que des larrons pendus en compagnie, Luy pendoient au costé, qui sembloient en lambeaux Crier en se mocquant : Vieux linges, vieux drapeaux.
De Vautre brimballoit une clef fort honneste Qui tire à sa cordelle une noix d'arbaleste.
Ainsi, ce personnage en magnifique arroy, Marchant pedetentim, s1 en vint jus que s à moy, Qui sentis à son ne$, à ses lèvres décloses, Qu'il fleur oit bien plus fort , mais non pas mieux que roses.
Il me parle Latin, il allègue, il discourt; Il reforme à son pied les humeurs de la Court : Qu'il a pour enseigner une belle manière; Qii^en son globe il a veu la matière première; Qu'Epicure est yvrongne, Hypocrale un bourreau; Que Bartolle et Jason ignorent le barreau; Que Virgille est passable, encor qu'en quelques pages Il meritast au Louvre estre chiflé des Pages; Que Pline est inégal, Terence un peu joly; Mais sur tout il estime un langage poly.
Ainsi, sur chasque Autheur il trouve de quoy mordre: L'un n'a point de raison, et l'autre n'a point d'ordre, L'autre avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit. Or il vous prend Macrobe et luy donne le f oit; Ciceron, il s'en taist, d'autant que l'on le crie Le pain quotidien de la pédanterie.
Quand à son jugement, il est plus que parfait, Et l'immortalité n'ayme que ce qu'il fait. Par hasard disputant si quelqu'un luy réplique, Et qu'il soit à quia, vous estes hérétique, Ou pour le moins fauteur, ou vous ne sçaveq point Ce qu'en mon manuscrit j'ay noté sur ce point.
S A T Y R E X . (jn
Comme il n'est rien de simple, aussi rien n'est durable ; De pauvre on devient riche, et d'heureux misérable. Tout se change, qui fit qu'on changea de discours. Apres maint entretien, maints tours et maints retours, Un valet, se levant le chapeau de la teste, Nous vint dire tout haut que la souppe estoit preste. Je cogneu qu'il est vray ce qu'Homère en escrit, Qu'il n'est rien qui si fort nous resveille l'esprit : Car j'eus, au son des plats, Vame plus altérée Que ne l'auroit un chien au son de la curée. Mais, comme un jour d'Esté où le Soleil reluit, Ma joye en moins d'un rien comme un éclair s'enfuit, Et le Ciel, qui des dents me rid à la pareille, Me bailla gentiment le lièvre par l'oreille,- Et comme en une montre, oh les passe-volans, Pour se monstrer soldats, sont les plus insolens, Ainsi, parmy ces gens, un gros vallet d'estable, Glorieux de porter les plats dessus la table, D'un ne\ de Majordome et qui morgue la faim., Entra serviette au bras et fricassée en main, Et sans respect du lieu, du Docteur ny des sausses, Heurtant table et tréteaux, versa tout sur mes chausses. On le tance, il s'excuse, et moy tout résolu, Puis qu'à mon dam le Ciel Vavoit ainsi voulu, Je tourne en raillerie un si fascheux mister e, De sorte que Monsieur m'obligea de s'en taire. Sur ce point on se lave, et chacun en son rang Se met dans une chaire ou s'assied sur un banc.
Suivant ou son mérite, ou sa charge, ou sa race. Des niais, sans prier, je me mets en la place, Où festois résolu, faisant autant que trois, De boire et de manger comme aux veilles des Rois. Mais, à si beau dessein défaillant la matière, Je fus enfin contraint de ronger ma litière, Comme un asne affamé qui n'a chardons ny foin, N'ayant pour lors dequoy me saouler au besoin.
Or, entre tous ceux-là qui se mirent à table, Il n'en estoit pas un qui nefust remarquable, Et qui sans esplucher n'avallast VEperlan : L'un en titre d'office exerçoit un berlan, L'autre estoit des suivants de Madame Lipée, Et Vautre chevalier de la petite espée, Et le plus sainct d'entr'eux (sauf le droict du cordeau) Vivoit au cabaret pour mourir au bordeau.
En forme d'Eschiquier les plats range^ sur table N'avoient ny le maintien, ny la grâce accostable, Et, bien que nos disneurs mangeassent en Sergens, La viande pourtant ne prioit point les gens. Mon Docteur de Menestre, en sa mine altérée, Avoit deux fois autant de mains que Briarée, Et n'estoit, quel qu'il fust, morceau dedans le plat. Qui des yeux et des mains rteust un eschec et mat : D'où faprins, en la cuitte aussi bien qu'en la crue, Que l'ame se laissoit piper comme une grue, Et qu'aux plats comme au lict, avec lubricité Le péché de la chair tentoit l'humanité.
Devant moy justement on plante un grand potage, D'où les mouches à jeun se sauvoient à la nage: Le brouè't estoit maigre, et n'est Nostradamus Qui, l'Astrolabe en main, ne demeurast camus Si, par galanterie ou par sottise expresse, Il y pensoit trouver une estoille de gresse. Pour moy, si j'eusse esté sur la mer de Levant, Où le vieux Loucha ly fendit si bien le vent, Quand S. Marc s'habilla des enseignes de Trace, Je Yaccomparerois au golphe de Patrasse, Pource qu'on y voyoit, en mille et mille parts, Les mouches qui flottoient en guise de soldarts, Qui, morts, sembloient encor' dans les ondes salées Embrasser les charbons des galères bruslées.
foy, ce semble, quelqu'un de ces nouveaux Docteurs, Qui d'estoc et de taille estrillent les autheurs, Dire que ceste exemple est fort mal assortie. Homère, et non pas moy, t'en doit la garentie, Qui, dedans ses escrits, en des certains effects, Les compare peut-estre aussi mal que je faicts.
Mais retournons à table, où l'esclanche en cervelle Des dents et du chalan separoit la querelle, Et, sur la nappe allant de quartier en quartier, Plus dru qu'une navette au travers d'un mestier, Glissoit de main en main, ou, sans perdre advantage, Ebrechant le Cousteau, tesmoignoit son courage: Et durant que Brebis elle fut par my nous, Elle sceut bravement se deffendre des loups,
UO'IVdf !UJ
MSUOTHcCÀ
IOO SATYRE X.
Et de se conserver elle mist si bon ordre.
Que, morte de vieillesse, elle ne sçauroit mordre.
A quoy, glouton oyseau, du ventre renaissant
Du fils du bon Japet te vas-tu repaissant?
Asseq et trop long temps son poulmon tu gourmandes
La faim se renouvelle au change des viandes.
Laissant là ce larron, vien icy désormais,
Où la trip aille est fritte en cent sortes de mets.
Or, durant ce festin, Damoy selle famine,
Avec son ne$ etique et sa mourante mine.
Ainsi que la cherté par Edict V ordonna,
Faisoit un beau discours dessus la lepna,
Et, nous torchant le bec, allegoit Symonide,
Qui dict pour estre sain qiCil faut mascher à vuide.
Au reste, à manger peu, Monsieur beuvoit d'autant
Du vin qu'à la taverne on ne paioit contant,
Et se faschoit qu'un Jean, blessé de la Logique,
Luy barbouilloit l'esprit d'un ergo Sophistique.
Esmiant, quand à moy, du pain entre mes doigts, A tout ce qu'on disoit doucet je m'accordois, Leur voyant de piot la cervelle eschauffée. De peur, comme l'on dict, de courroucer la Fée.
Mais, à tant d'accidents l'un sur l'autre amasse^, Sçachant qu'il en falloit payer les pots casse^, De rage, sans parler, je m'en mordois la lèvre, Et n'est Job de despit qui n'en eust pris la chèvre; Car un Ihnier boiteux de galles damassé, Qu'on avoit d'huile chaude et de souffre graissé,
Ainsi comme un verrat enveloppé de fange, Quand sous le corcelet la crasse luy démange. Se bouchonne par tout, de mesme, en pareil cas, Ce rogneux las d'aller se frottoit à mes bas, Et, fust pour estriller ses galles et ses crottes, De sa grâce il graissa mes chausses pour mes bottes En si digne façon, que le frippier Martin, Avec sa male-tache , y perdroit son Latin.
Ainsi qu'en ce despit le sang m'eschauffoit Famé, Le Monsieur son pédant à son aide reclame Pour soudre l'argument, quand d'un sçavant parler Il est qui fait la moue aux chimères en l'air. Le pédant, tout fumeux de vin et de doctrine, Respond, Dieu sçait comment. Le bon Jean se mutine, Et sembloit que la gloire, en ce gentil assaut, Fust à qui parleroit, non pas mieux, mais plus haut. Ne croyez en parlant que l'un ou Vautre dorme : Comment! vostre argument, dist l'un, n'est pas en forme. L'autre, tout hors du sens : Mais c'est vous, malautru, Qui faites le sçavant, et n'estes pas congru. L'autre : Monsieur le sot, je vous fer ay bien taire. Quoyl comment l est-ce ainsi qu'on frape Despautere? Quelle incongruité ! Vous ment c{ par les dents. Mais vous. Ainsi ces gens, à se picquer ardents, S'en vindrent du parler à tic tac, torche, lorgne; Qui casse le museau, qui son rival éborgne, Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau. Qui pour une rondache empoigne un escabeau.
D un fait plus qu'il ne peut, et Vautre plus qu'il n'ose;
Et pense, en les voyant, voir la Métamorphose
Où les Centaures sou% au bourg- Athracien
Voulurent, chauds de reins, faire nopces de chien,
Et cornus du bon père encorner le Lapite,
Qui leur fit à la fin enfiler la guérite,
Quand avecque des plats, des tréteaux, des tisons,
Par force les chassans my -morts de ses maisons,
Il les fst gentiment, après la tragédie,
De chevaux devenir gros asnes d'Arcadie.
Nos gens en ce combat n'estoient moins inhumains,
Car chacun s'escrimoit et des pieds et des mains,
Et comme eux, tous sanglans en ces doctes alarmes,
La fureur aveuglée en main leur mit des armes.
Le bon Jean crie : Au meurtre, et ce Docteur : Haraut
Le Monsieur dit : Tout beau ; Von appelle Giraut.
A ce nom, voyant l'homme et sa gentille trongne,
En mémoire aussi tost me tomba la Gascongne.
Je cours à mon manteau, je descends V escalier,
Et laisse avec ces gens Monsieur le chevalier,
Qui vouloit mettre barre entre ceste canaille.
Ainsi sans coup ferir je sors de la bataille,
Sans parler de flambeau ny sans faire autre bruit :
Croyez qu'il n'estoit pas : 0 nuict! jalouse nuictl
Car il sembloit qu'on eust aveuglé la nature,
Et faisoit un noir brun d'aussi bonne teinture
Que jamais on en vit sortir des Gobelins.
Argus pouvait passer pour un des Quinze vingts.
Qui pis est, il plouvoit d'une telle manière Que les reins par despit me servoient de goutiere, Et du haut des maisons tomboit un tel degout Que les chiens altère^ pouvoient boire debout.
Alors, me remettant sur ma Philosophie, Je trouve qu'en ce monde il est sot qui se fie Et se laisse conduire ; et quant aux Courtisans, Qui doucets et gentils font tant les suffisans, Je trouve, les mettant en mesme patenostre, Que le plus sot d'entr'eux est aussi sot qu'un autre. Mais pource qu'estant là, je n'estois dans le grain, Aussi que mon manteau la nuict craint le serain. Voyant que mon logis estoit loin, et peut-estre Qu'il pourroit en chemin changer d'air et de maistre. Pour éviter la pluye à l'abry de Vauvent, J'allois doublant le pas, comme un qui fend le vent, Quand, bronchant lourdement en un mauvais passage, Le Ciel me fist jouer un autre personnage : Car, heurtant une porte en pensant m accoter, Ainsi qu'elle obeyt,je vins à culbuter, Et s' ouvrant à mon heurt, je tombay sur le ventre. On demande que c'est, je me relevé, j'entre, Et, voyant que le chien naboy oit point la nuict, Que les verroux graisse^ ne faisoient aucun bruit, Qu'on me rioit au ne^, et qu'une chambrière Vouloit monstrer ensemble et cacher la lumière, Je suis, je le voy bien; je parle, Von respond; Où, sans fleurs de bien-dire ou d'autre art plus profond,
Nous tombasmes d'accord; le monde je contemple, Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple. Toutes/ois il/alloit, en ce plaisant malheur, Mettre, pour me sauver, en danger mon honneur.
Puis donc que je suis là et quil est près dune heure. N'espérant pour ce jour de fortune meilleure, Je vous laisse en repos jusques à quelques jours, Que, sans parler Phœbus, je feray le discours De mon giste, où, pensant reposer à mon aise, Je tombé par malheur de la poisle en la braise.