‹ ŒuvresChapitre 24 sur 84 · MACETTE · texte numérisé non relu

MACETTE

A fameuse Macette, à la Cour si connue,

Qui s'est aux lieux d'honneur en crédit maintenue,

Et qui depuis dix ans, jusqu'en ses derniers jours,

A soustenu le prix en l'escrime d'amours,

Lasse en fin de servir au peuple de quintaine,

N'estant passe-volant, soldat ny capitaine,

Depuis les plus chetifs jusques aux plus fendans,

Qu'elle n'ait desconfit et mis dessus les dents;

Lasse, di-je, et non soûle, enfin s'est retirée,

Et n'a plus autre object que la voûte Etherée.

Elle qui n'eust, avant que plorer son delict,

Autre ciel pour objet que le ciel de son lict,

A changé de courage, et, confite en détresse,

Imite avec ses pleurs la saincte pécheresse.

Donnant des sainctes loix à son affection,

Elle a mis son amour à la dévotion.

Sans art elle s'habille, et, simple en contenance,

Son teint mortifié presche la continence.

Cler gesse, elle fait j a la leçon aux prescheurs ;

Elle lit sainct Bernard, la guide des Pécheurs,

Les Méditations de la mère Thérèse,

Sçait que c'est qiCypostase avecque synderese.

Jour et nuict elle va de convent en convent,

Visite les saincts lieux, se confesse souvent,

A des cas réserve^ grandes intelligences,

Sçait du nom de Jésus toutes les Indulgences,

Que valent chapelets, grains bénits enfile^,

Et Vordre du cordon des pères recolle^.

Loin du monde elle fait sa demeure et son giste;

Son œil tout pénitent ne pleure qu'eau benisie.

Enfin cest un exemple, en ce siècle tortu,

D'amour, de charité, d'honneur et de vertu.

Pour Béate par tout le peuple la renomme,

Et la Galette mesme a des-ja dit à Rome,

La voiant aymer Dieu et la chair maistriser,

Qu'on n'attend que sa mort pour la canoniser.

Moy mesme, qui ne croy de léger aux merveilles,

Qui reproche souvent mes yeux et mes oreilles,

La voyant si changée en un temps si subit,

Je creu qu'elle Vestoit d'ame comme d'habit,

Que Dieu la retiroit d'une faute si grande,

Ei disois à par moy : Mal vit qui ne s'amande,

Ja des-ja tout dévot, contrit et pénitent, Jfestois, à son exemple, esmeu d'en faire autant, Quand, par arrest du Ciel, qui hait l'hypocrisie, Au logis d'une fille oùfay mafantasie, Ceste vieille Chouette, à pas lents et pose\, La parolle modeste et les yeux compose^, Entra par révérence, et, reserrant la bouche, Timide en son respect, sembloit Saincte Nitouche, D'un Ave Maria luy donnant le bon-jour, Et de propos communs, bien esloigne^ d'amour, Entretenoit la belle en qui fay la pensée D'un doux imaginer si doucement blessée Qu'aymans et bien aymeç, en nos doux passe-temps, Nous rendons en amour jaloux les plus contans. Enfin, comme en caquet ce vieux sexe fourmille, De propos en propos et de fil en esguille, Se laissant emporter au flus de ses discours, Je pense qu'il falloit que le mal eust son cours. Feignant de m'en aller, daguet je me recule, Pour voir à quelle fin tendoit son préambule, Moy qui, voyant son port si plein de saincteté, Pour mourir, d'aucun mal ne me f eusse doubté. Enfin, me tapissant au recoin d'une porte, J'entendy son propos, qui fut de ceste sorte : Ma fille, Dieu vous garde et vous veille bénir; Si je vous veux du mal, qu'il me puisse advenir; Qu'eussie^ vous tout le bien dont le Ciel vous est chiche, L'ayant, je n'en seroy plus pauvre ny plus riche :

Car, n'estant plus du monde, au bien je ne pretens,

Ou bien, sifen désire, en l'autre je l'attens.

D'autre chose icy bas le bon Dieu je ne prie.

A propos, sçave\ vous ? On dit qu'on vous marie ;

Je sçay bien vostre cas : un homme grand, adroit,

Riche, et Dieu sçait s'il a tout ce qu'il vous faudr oit ;

Il vous ayme si fort : aussi, pourquoy, ma fille,

Ne vous aymeroit il? Vous estes si gentile,

Si mignonne et si belle, et d'un regard si doux,

Que la beauté plus grande est laide auprès de vous.

Mais tout ne respond pas au traict de ce visage

Plus vermeil qu'une rose et plus beau qu'un rivage.

Vous devriez, estant belle, avoir de beaux habits,

Esclater de satin, de perles, de rubis.

Le grand regret que jay : non pas, à Dieu ne plaise,

Que j'en ay' de vous voir belle et bien à vostre aise;

Mais, pour moy, je voudroy que vous eussiez au moins

Ce qui peut en amour satisfaire à vos soins ;

Que cecyfust de soye, et non pas d}estamine.

Mafoy, les beaux habits servent bien à la mine;

On a beau s'ageancer et faire les doux y eux,

Quand on est bien paré on en est tousjours mieux.

Mais, sans avoir du bien, que sert la renommée?

C'est une vanité confusément semée

Dans l'esprit des humains, un mal d'opinion,

Un faux germe avorté dans nostre affection.

Ces vieux contes d'honneur dont on repaist les Dames

Ne sont que des appas pour les débiles âmes,

l30 SATYRE XIII.

Qui, sans choix de raison, ont le cerveau perclus. L'honneur est un vieux sainct que Von ne chomme plus. Il ne sert plus de rien, sinon qu'un peu d'excuse Et de sot entretien pour ceux là qu'on amuse, Ou d'honneste refus quand on ne veut aymer. Il est bon en discours pour se faire estimer; Mais au fonds c'est abus, sans excepter personne : La sage le sçait vendre où la sotte le donne. Ma fille, c'est par là qu'il vous en faut avoir; Nos biens comme nos maux sont en nostre pouvoir.

Elle a plus de respect, non moins de passion,

Et cache ses amours sous sa discrétion.

Moy mesme, croiriez vous, pour estre plus âgée,

Que ma part, comme on dit, enfust desja mangée?

Non, mafoy,je me sents et dedans et dehors,

Et mon bas peut encor user deux ou trois corps.

Mais chasque âge a son temps; selon le drap, la robe ;

Ce qu'un temps on a trop, en Vautre on le desrobe.

Estant jeune, fay sceu bien user des plaisirs ;

Ores fay d'autres soins en semblables désirs.

Je veux passer mon temps et couvrir le mystère;

On trouve bien la Cour dedans un monastère ;

Et, après maint essay, en fin fay reconnu

Qu'un homme comme un autre est un moine tout nu.

Puis, outre le sainct vœu qui sert de couverture,

Ils sont trop oblige^ au secret de nature,

Et sçavent, plus discrets, apporter en aymant,

Avecque moins d'esclat, plus de contentement.

C'est pourquoy, desguisant les bouillons de mon ame,

D'un long- habit de cendre envelopant ma flame,

Je cache mon dessein aux plaisirs adonné.

Le péché que Von cache est demi pardonné;

La faute seullement ne gist en la deffence;

Le scandale, l'opprobre, est cause de Voffence.

Pourveu qu'on ne le sçache, il n'importe comment;

Qui peut dire que non ne pèche nullement.

Puis, la bonté du Ciel nos offences surpasse;

Pourveu qu'on se confesse, on a tousjours sa grâce.

Il donne quelque chose à nostre passion ;

Et qui jeune n'a pas grande dévotion,

Il faut que pour le monde à la feindre il s'exerce.

« C'est entre les dévots un estrange commerce,

« Un trafic par lequel, au joly temps qui court,

« Tout affaire fascheuse est facile à la Cour. »

Je sçay bien que vostre âge, encore jeune et tendre,

Ne peut ainsi que moy ces mister es comprendre.

Mais vous devriez, ma fille, en Vâge où je vous voy,

Estre riche, contente, avoir fort bien dequoy,

Et pompeuse en habits, fine, accorte et rusée,

Reluire de joyaux ainsi qu'une espousée.

Il faut faire vertu de la nécessité;

Qui sçait vivre icy bas n'a jamais pauvreté.

Puis qu'elle vous deffend des dorures l'usage,

Il faut que les brillants soient en vostre visage,

Que vostre bonne grâce en acquière pour vous.

l32 SATYRE XIII.

« Se voir du bien, ma fille, il n'est rien de si doux ; « S'enrichir de bonne heure est une grand' sagesse ; « Tout chemin d'acquérir se ferme à la vieillesse, « A qui ne reste rien, avec la pauvreté, a Qu'un regret espineux d'avoir jadis esté. » Ou, lorsqu'on a du bien, il n'est si décrépite Qui ne trouve {en donnant) couvercle à sa marmite. Non, non, faites l'amour, et vendez aux amans Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens. C'est gloire, et non pas honte, en ceste douce peine, Des acquests de son lict accroistre son domaine. Vendes ces doux regards, ces attraicts, ces apas ; Vous mesme vendez vous, mais ne vous livrer pas. Conservez vous V esprit, gardez vostre franchise ; Preneç tout, s'il se peut ; ne soye^ jamais prise. Celle qui, par amour, s'engage en ces mal-heurs, Pour un petit plaisir a cent mille douleurs. Puis un homme au desduit ne vous peut satisfaire, Et quand, plus vigoureux, il le pourroit bien faire, Il faut tondre sur tout et changer à l'instant: L'envie en est bien moindre et le gain plus contant. Sur tout soye:{ de vous la maistresse et la dame. Faites, s'il est possible, un miroir de vostre ame, Qui reçoit tous objects, et tout contant les pert; Fuyez ce qui vous nuist, aymez ce qui vous sert; Faites profit de tout, et mesmes de vos pertes; A prendre sagement ayez ^es ma^ns ouvertes; Ne faites, s'il se peut, jamais présent ny don,

Si ce n'est d'un chabot pour avoir un gardon.

Par fois on peut donner pour les galands attraire :

A ces petits presens je ne suis pas contraire,

Pourveu que ce ne soit que pour les amorcer.

Les fines, en donnant, se doivent efforcer

A faire que l'esprit et que la gentillesse

Face estimer les dons, et non pas la richesse.

Pour vous, estime? plus qui plus vous donnera.

Vous gouvernant ainsi, Dieu vous assistera.

Au reste, n'espargne? ny Gaultier ny Garguille ;

Qui se trouvera pris, je vous prï qu'on Vestrille.

Il n'est que d'en avoir, le bien est tousjours bien,

Et ne vous doit chaloir ny de qui, ny combien.

Prenez à toutes mains, ma fille, et vous souvienne

Que le gain a bon goust, de quelque endroit qu'il vienne.

Estime? vos amans selon le revenu :

Qui donnera le plus qu'il soit le mieux venu.

Laisse? la mine à part, prene? garde à la somme :

Riche vilain vaut mieux que pauvre Gentil-homme.

Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu'ils sont,

Mais selon le profit et le bien quils me font.

Quand l'argent est meslé, Von ne peut reconnoistre

Celuy du serviteur d'avec celuy du maistre.

L'argent d'un cordon bleu n'est pas d'autre façon

Que celuy d'un fripier ou d'un aide à maçon.

Que le plus ou le moins y mette différence,

Et tienne seullement la partie en souffrance,

Que vous restablire? du jour au lendemain;

Et tousjours retenez le bon bout à la main. De crainte que le temps ne destruise l'affaire,

II faut suivre de près le bien que l'on diffère, Et ne le différer qu'entant que Von le peut, Ou se puisse aisément restablir quand on veut. Tous ces beaux suffisans, dont la cour est semée, Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée.

Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton;

Mais, quand il faut payer, au diantre le teston,

Et, faisant des mouvants et de Vame saisie.

Ils croyent qu'on leur doit pour rien la courtoisie;

Mais c'est pour leur beau nez : le puits n'est pas commun:

Si j'en avois un cent, ils n'en aur oient pas un.

Et ce Poète croté, avec sa mine austère,

Vous diriez, à le voir, que c'est un Secrétaire :

Il va, mélancolique et les yeux abaisse^,

Comme un Sire qui plaint ses parens trespasse^.

Mais Dieu sçait: c'est un homme aussi bien que les autres:

Jamais on ne luy voit aux mains des patenostres ;

Il hante en mauvais lieux. Gardez vous de cela.

Non, si j'estoy de vous, je le planteroy là.

Et bien, il parle livre, il a le mot pour rire;

Mais au reste, après tout, c'est un homme à Satyre.

Vous croiriez, à le voir, qu'il vous deust adorer :

Gardez, M ne faut rien pour vous des-honorer.

Ces hommes mesdisans ont le feu sous la lèvre;

Ils sont matelineurs, prompts à prendre la chèvre,

Et tournent leurs humeurs en bizarres façons ;

Puis ils ne donnent rien, si ce n'est des chansons. Mais non, ma fille, non, qui veut vivre à son aise, Il ne faut simplement un amy qui vous plaise, Mais qui puisse au plaisir joindre V utilité : En amour autrement c'est imbecilité ; Qui le fait à crédit n'a pas grande resource. On y fait des amis, mais peu d'argent en bourse. Preneç moy ces Abbeq, ces fils de Financiers, Dont depuis cinquante ans les pères usuriers, Volans à toutes mains, ont mis en leur famille Plus d'argent que le Roy n'en a dans la Bastille. C'est là que vostre main peut faire de beaux coups. Je sçay de ces gens là qui languissent pour vous : Car, estant ainsi jeune en vos beauté^ parfaites, Vous ne pouve\ sçavoir tous les coups que vous faites, Et les traicts de vos yeux, haut et bas eslanceç, Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blesse^. Tel s'en vient plaindre à moy qui n'ose le vous dire, Et tel vous rit de jour qui toute nuict souspire Et se plaint de son mal, d'autant plus véhément Que vos yeux sans dessein le font innocemment. En amour, l'innocence est un scavant mystère, Pourveu que ce ne soit une innocence austère, Mais qui sçache, par art, donnant vie et trespas, Feindre avecques douceur qu'elle ne le fait pas. Il faut aider ainsi la beauté naturelle ; L'innocence autrement est vertu criminelle; Avec elle il nous faut et blesser et garir,

l36 SATYRE XIII.

Et parmy les plaisirs faire vivre et mourir,

Forme\ vous des desseins dignes de vos mérites : Toutes basses amours sont pour vous trop petites. Aye\ dessein aux dieux : pour de moindres beauté^ Ils ont laissé jadis les cieux des-habite^.

Durant tous ces discours, Dieu sçait l'impatience ; Mais, comme elle a tousjours Vœil à la deffiance, Tournant deçà delà vers la porte où festois. Elle vist en sursaut comme je Vescoutois. Elle trousse bagage, et, faisant la gentille: Je vous verray demain. Adieu, bon soir, ma file.

Ha! vieille, dy je lors, qu'en mon cœur je maudis, Est-ce là le chemin pour gaigner Paradis? Dieu te doint, pour guerdon de tes œuvres si sainctes, Que soient avant ta mort tes prunelles esteintes, Ta maison descouverte et sans feu tout VHyver, Avecque les voisins jour et nuict estriver, Et traîner, sans confort, triste et désespérée, Une pauvre vieillesse et tousjours altérée.

'A Y pris cent et cent fois la lanterne en la main, 'Cherchant enplain midy, parmy le genre humain, Un homme quifust homme et de faict et de mine, Et qui peust des vertus passer par l'estamine. Il n'est coing et recoing que je n'aye tante, Depuis que la nature icy bas m'a planté ; Mais, tant plus je me lime et plus je me rabote, Je croy qu'à mon advis tout le monde radote, Qu'il a la teste vuide et sans dessus dessous, Ou qu'il faut qu'au rebours je sois l'un des plus fous.

C'est de nostre folie un plaisant stratagesme, Se flattant, déjuger les autres par soy-mesme.

Ceux qui pour voyager s'embarquent dessus Veau

Voyent aller la terre, et non pas leur vaisseau :

Peut estre ainsi trompé que faucement je juge.

Toutesfois, si les fous ont leur sens pour refuge,

iS

1 38 satyre xrin.

Je ne suis pas tenu de croire aux yeux d'autruy. Puis, j'en sçay pour le moins autant ou plus que luy.

Voyla/ort bien parlé, si l'on me vouloit croire: Sotte présomption, vous m'enyvre\ sans boire.

Mais après, en cherchant, avoir autant couru Qu'aux Avans de Noël fait le Moyne Bourru, Pour retrouver un homme envers qui la Satyre Sans flater ne trouvast que mordre et que redire, Qui sçeust d'un chois prudent toute chose éplucher. Ma/oy, si ce n'est vous, je n'en veux plus chercher. Or, ce n'est point pour estre eslevé de fortune : Aux sages comme aux fous c'est chose asse^ commune. Elle avance un chacun sans raison et sans chois : Lesfoux sont aux echets les plus proches des Roys.

Aussi mon jugement sur cela ne se fonde; Au compas des grandeurs je ne juge le monde; L'esclat de ces clinquans ne m'esblouit les yeux. Pour estre dans le Ciel je n'estime les Dieux, Mais pour s'y maintenir et gouverner de sorte Que ce tout en devoir règlement se comporte, Et que leur providence egallement conduit Tout ce que le Soleil en la terre produit. Des hommes tout ainsi je ne puis recognoistre Les grans, mais bien ceux là qui méritent de l'estre, Et de qui le mérite, indomtable en vertu, Force les accidens et n'est point abatu. Non plus que de farceurs je n'en puis faire conte ; Ainsi que l'un descend on voit que Vautre monte,

Selon ou plus ou moins que dure le roollet ;

Et l'habit faict, sans plus, le Maistre ou le vallet.

De mesme est de ces gens dont la grandeur se joue :

Aujourd'huy gros, enfle%, sur le haut de la roue,

11% font un personnage, et, demain renverse^,

Chacun les met au rang des peche% efface^.

La faveur est bigarre, à traitter indocille,

Sans arrest, inconstante et d'humeur difficille ;

Avecqu discrétion il la faut carasser :

L'un la perd bien souvent pour la trop embrasser

Ou pour s'y fier trop, l'autre par insolence,

Ou pour avoir trop peu ou trop de violence,

Ou pour se la promettre ou se la desnier;

Enfin, c'est un caprice estrange à manier :

Son Amour estfragille et se rompt comme verre,

Et faict aux plus Matois donner du ne% en terre.

Pour moy, je n'ay point veu parmy tant d'avance^, Soit de ces temps icy, soit des siècles passe %, Homme que la fortune ayt tasché d'introduire, Qui durant le bon vent ait sçeu se bien conduire. Or, d'estre cinquante ans aux honneurs eslevé, Des grands et des petits dignement approuvé, Et de sa vertu propre aux malheurs faire obstacle, Je n'ay point veu de sots avoir faict ce miracle; Aussi, pour discerner et le bien et le mal, Voir tout, congnoistre tout, d'un œil tousjours égal, Manier dextrement les desseins de nos Princes, Respondre à tant de gens de diverses Provinces,

Estre des estrangers pour Oracle tenu, Prévoir tout accident avant qu 'estre advenu, Destourner par prudence une mauvaise affaire, Ce n'est pas chose aysêe ou trop facille à faire. Voyla comme on conserve avecq le jugement Ce qu'un autre dissipe et perd imprudemment. Quand on se brusle au feu que soy mesme on attise, Ce n'est point accident, mais c'est une sottise. Nous sommes du bon-heur de nous mesme artisans, Et fabriquons nos jours ou fascheux ou plaisans; La fortune est à nous, et n'est mauvaise ou bonne Que selon qu'on la forme ou bien qu'on se la donne.

A ce point le mal-heur amy, comme ennemy, Trouvant au bord d'un puis un enfant endormy, En risque d'y tomber à son ayde s'avance, Et, luy parlant ainsi, le resveille et le tance : Sus, badin, leve\ vous. Si vous tombiez dedans, De douleur vos parens, comme vous imprudens, Croyant en leur esprit que de tout je dispose, Diroient, en me blasmant, que j'en serois la cause.

Ainsi, nous séduisant d'une fauce couleur, Souvent nous imputons nos fautes au mal-heur, Qui n'en peut mais. Mais quoyl l'on le prend à partie, Et chacun de son tort cherche la garantie.

Et nous pensons bien fins, soit véritable ou faux, Quand nous pouvons couvrir d'excuses nos defaux; Mais, ainsi qu'aux petis, aux plus grands personnages Sonde^ tout jusqu'au fond : les fous ne sont pas sages.

Or, c'est un grand chemin jadis asse^ fraye, Qui des rimeurs François ne fut oncq' essayé. Suivant les pas d'Horace entrant en la carrière* Je trouve des humeurs de diverse manière, Qui me pourroient donner subject de me mocquer. Mais qu'est-il de besoin de les aller chocquer? Chacun ainsi que moy sa raison fortifie, Et se forme à son goust une Philosophie; Ils ont droit de leur cause et de la contester : Je ne suis chicanneur et n'aime à disputer.

Gallet a sa raison, et qui croira son dire, Le hasard, pour le moins, luy promet un Empire. Toutesfois, au contraire, estant léger et net, N'ayant que l'espérance et trois de-{ au cornet, Comme sur un bon fond de rente ou de receptes, Dessus sept ou quatorze il assigne ses debtes. Et trouve sur cela qui luy fournit dequoy. Ils ont une raison, qui n'est raison pour moy, Que je ne puis comprendre; et qui bien l'examine, Est-ce vice ou vertu qui leur fureur domine?

L'un, alléché d'espoir de gaigner vingt pour cent, Ferme l'œil à sa perte, et librement consent Que l'autre le despouille et ses meubles engage, Mesmes, s'il est besoin, baille son héritage.

Or, le plus sot d'entre eux, je m'en rapporte à luy, Pour l'un il perd son bien, l'autre celuy d'autruy. Pourtant c'est un traficq qui suit tousjours sa route, OU bien moins qu'à la place on a fait banqueroute,

Et qui dans le brelan se maintient bravement, N'en desplaise aux arrests de nostre Parlement. Pense\ vous, sans avoir ces raisons toutes prestes. Que le Sieur de Provins persiste en ses requestes, Et qu'il ait, sans espoir d'estre mieux à la Court, A son long balandran changé son manteau court, Bien que depuis vingt ans sa grimace importune Ayt à sa desfaveur obstiné la fortune?

Il n'est pas le cousin qui n'ait quelque raison : De peur de reparer, il laisse sa maison,- Que son lict ne défonce, il dort dessus la dure, Et n'a, crainte du chaud, que l'air pour couverture. Ne se pouvant munir encontre tant de maux Dont l'air intemperé faict guerre aux animaux, Comme le chaud, le froid, les frimas et la pluye, Et mil autres accidens bourreaux de nostre vie, Luy, selon sa raison, sou% eux il s'est sousmis, Et, forçant la Nature, il les a pour amis. Il n'est point enreumé pour dormir sur la terre ; Son poulmon enflammé ne tousse le caterre; Il ne craint ny les dents, ny les defluctions, Et son corps a, tout sain, libres ses fonctions ; En tout indiffèrent, tout est à son usage. On dira qu'il estfoux : je croy qu'il n'est pas sage. Que Diogene aussi fust unfoux de tout point, C'est ce que le Cousin, comme moy, ne croit point. Ainsi, ceste raison est une estrange beste; On l'a bonne selon qu'on a bonne la teste}

Qu'on imagine bien du sens comme de l'œil, Pour grain ne prenant paille, ou Paris pour Corbeil. Or, suivant ma raison et mon intelligence, Mettant tout en avant, et soin et diligence, Et criblant mes raisons pour en faire un bon chois, Vous estes à mon gré l'homme que je cherchois. Afin doncq' qu'en discours le temps je ne consomme, Ou vous estes le mien, ou je ne veux point d'homme. Qu'un chacun en ait un ainsi qu'il luy plaira, Ro\ete, nous verrons qui s'en repentira.

Un chacun en son sens, selon son chois, abonde. Or, m' ayant mis en goust des hommes et du monde, Réduisant brusquement le tout en son entier, Encor faut il finir par un tour du mestier.

On dit que Jupiter, Roy des Dieux et des hommes, Se promenant un jour en la terre où nous sommes, Reçeut en amitié deux hommes apparens, Tous deux d'âge pareils, mais de mœurs differens : L'un avoit nom Minos, l'autre avoit nom Tantale. Il les esleve au Ciel, et d'abord leur estale, Parmy les bons propos, les grâces et les ris, Tout ce que la faveur départ aux favoris. Ils mangeoient à sa table, avaloient Vambrosie, Et des plaisirs du Ciel souloient leur fantasie ; Ils estoient comme chefs de son Conseil privé, Et rien n'estoit bienfait qu'ils n'eussent aprouvé. Minos eut bon esprit, prudent, accord et sage, Et sçeut jusqu'à la fin jouer son personnage;

L'autre fut un langard, révélant les secrets Du Ciel et de son Maistre aux hommes indiscrets ; L'un avecq^ue] prudence au Ciel s'impatronise, Et Vautre en fut chassé comme un péteux d'Eglise.

UY, fescry rarement et me plais de le faire:

Non pas que la paresse en moy soit ordinaire,

tMais, si tost que je prens la plume à ce dessein,

Je croy prendre en galère une rame en la main ;

Je sen au second vers que la Muse me dicte,

Et contre sa fureur ma raison se despite.

Or, si par fois fescry suivant mon Ascendant,

Je vous jure, encor est-ce à mon corps deffendant;

L'astre qui de naissance à la Muse me lie

Méfait rompre la teste après ce ste folie,

Que je recongnois bien; mais pourtant, malgré moy,

Il faut que mon humeur fasse joug à sa loy,

Que je demande en moy ce que je me desnie,

De mon ame et du Ciel estrange tyrannie;

Et qui pis est, ce mal qui m'afflige au mourir

S'obstine aux recipeç et ne se veut guarir.

Plus on drogue ce mal et tant plus il s'empire;

Il n 'est point d'Elebore asse% en Anticire;

Revesche à mes raisons, il se rend plus mutin,

Et ma philosophie y perd tout son Latin.

Or, pour estre incurable, il n'est pas nécessaire.

Patient en mon mal, que je m'y doive plaire;

Au contraire, il m'en fasche, et m'en desplais si fort

Que durant mon acce^je voudrois estre mort.

Car, lors qu'on me regarde et qu'on me juge un poète,

Et qui par conséquent a la teste mal faite,

Confus en mon esprit, je suis plus désolé

Que si f estois maraut, ou ladre, ou verollé.

Encor' si le transport dont mon ame est saisie Avoit quelque respect durant ma frenaisie, Qu'il se reglast selon les lieux moins importans, Ou qu'il fist choix des jours, des hommes ou du temps, Et que, lors que ïhyver me renferme en la chambre, Aux jours les plus glaceç de Vengourdy Novembre, Apollon m'obsedast, j'aurois en mon malheur Quelque contentement à flater ma douleur.

Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle, Que dans l'air les oyseaux, les poissons en la mer, Se pleignent doucement du mal qui vient d'aymer, Ou bien lors que Ceres de fourment se couronne, Ou que Bacchus souspire amoureux de Pomone, Ou lors que le saffran, la dernière des fleurs, Dore le Scorpion, de ses belles couleurs,

C'est alors que la verve insolemment m'outrage,

Que la raison forcée obeyt à la rage,

Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,

Qu'il faut que j'obéisse aux fureurs de ce Dieu,

Comme en ces derniers jours les plus beaux de Vannée,

Que Cibelle est par tout de fruicts environnée;

Que le paysant recueille, emplissant à miliers

Greniers, granges, chartis, et caves, et celiers,

Et que Junon, riant d'une douce influance,

Rend son œil favorable aux champs qu'on ensemence,

Que je me resoudois, loing du bruit de Paris

Et du soing de la Cour ou de ses favoris,

M'esgayer au repos que la campagne donne,

Et sans parler Curé, Doyen, Chantre ou Sorbonne,

D'un bon mot faire rire, en si belle saison,

Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison;

Et là, dedans ces champs que la rivière d'Oyse

Sur des arènes d'or en ses bors se degoyse

(Séjour jadis si doux à ce Roy qui deux fois

Donna Sydon en proye à ses peuples François),

Faire meint soubresaut, libre de corps et d'ame.

Et, froid aux appetis d'une amoureuse flame,

Estre vuide d'amour comme d'ambition,

Des gallands de ce temps horrible passion.

Mais à d'autres revers ma fortune est tournée. Dés le jour que Phœbus nous monstre la journée, Comme un hiboux qui fuit la lumière et le jour, Je me levé et m'en vay dans le plus creux séjour

Que Royaumont recelle en sesforests secrettes

Des renards et des loups les ombreuses retraittes,

Et là, malgré mes dents, rongeant et ravassant,

Polissant les nouveaux, les vieux rapetassant,

Je fay des vers, qu'encor qu'Apollon les advouë,

Dedans la Cour peut estre on leur fera la moue,

Ou, s'ils sont à leur gré bienfaicts et bien polis,

J'auray pour recompence : Ils sont vray ment jolis.

Mais moy qui ne me reigle aux jugemens des hommes,

Qui dedans et dehors cognoy ce que nous sommes,

Comme le plus souvent ceux qui sçavent le moings

Sont témérairement et juges et tesmoings,

Pour blasme, ou pour louange, ou pour froide parole,

Je ne fay de léger banqueroute à Vescolle

Du bon homme Empedocle, où son discours m'apprend

Qu'en ce monde il n'est rien d'admirable et de grand

Que l'esprit desdaignant une chose bien grande,

Et qui, Roy de soy-mesme, à soy-mesme commande.

Pour ceux qui n'ont l'esprit si fort ny si trempé, Afin de n estre point de soy-mesme trompé, Chacun se doibt cognoistre, et par un exercice, Cultivant sa vertu, desraciner son vice, Et, censeur de soy-mesme, avec soing corriger Le mal qui croist en nous, et non le négliger; Esveiller son esprit troublé de resverie. Comme doncq' je me plains de ma forcenerie, Que par art je m'efforce à régler ses accès, Et contre mes deffaux que j'intente un procès,

Comme on voit par exemple en ces vers, où j'accuse

Librement le caprice où me porte la Muse,

Qui me repaist de baye en sesfoux passe-temps,

Et malgré moy mefaict aux vers perdre le temps,

Ils dévoient à propos tascher d'ouvrir la bouche,

Mettant leur jugement sur la pierre de touche,

S'estudier de n'estre, en leurs discours trenchans,

Par eux-mesmes juge% ignares ou meschans,

Et ne mettre sans choix en égalle balance

Le vice, la vertu, le crime, Vinsolence.

Qui me blasme aujourd'hui, demain il me louera,

Et peut estre aussi tost il se desadvouera :

La louange est à prix, le hasard la débite,

Où le vice souvent vaut mieux que le mérite.

Pour moy, je ne fay cas ny ne me puis vanter

Ny d'un mal ny d'un bien que Von me peut oster.

Avecq' proportion se départ la louange, Autrement c'est pour moy du baragouyn estrange; Le vray mefaict dans moy recognoistre le faux; Au poix de la vertu je juge les deffaux; fassine l'envieux cent ans après la vie, OU Von dit qu'en Amour se convertit l'Envie. Le Juge sans reproche est la Postérité ; Le temps, qui tout descouvre, en fait la vérité, Puis la monstre à nos yeux; ainsi dehors la terre Il tire les trésors, et puis les y reserre.

Doncq1, moy qui ne m'amuse à ce qu'on dit icy. Je n'ay de leurs discours ny plaisir ny soucy,

l50 SATYRE XV.

Et ne m'esmeus non plus, quand leur discours fourvoyé, Que d'un conte d'Urgande et de ma mère l'Oye.

Mais, puis que tout le monde est aveugle en son fait, Et que dessous la Lune il n'est rien de par/ait, Sans plus se controller, quand à moy je conseille Qu'un chacun doucement s'excuse à la pareille. Laissons ce qu'en resvant ces vieux foux ont escrit; Tant de philosophie embarasse l'esprit.

Qui se contraint au monde, il ne vit qu'en torture; Nous ne pouvons faillir suivant nostre nature. Je t'excuse, Pierrot; de mesme excuse moy. Ton vice est de n'avoir ny Dieu, nyfoy, ny loy; Tu couvres tes plaisirs avec l'hypocrisie, Chupin se taisant veut couvrir sa jalousie, Rison accroist son bien d'usure et d'interests, Selon ou plus ou moins Jan donne ses arrests, Et comme au plus offrant débite la Justice. Ainsi, sans rien laisser, un chacun a son vice; Le mien est d'estre libre et ne rien admirer, Tirer le bien du mal lors qu'il s'en peut tirer, Sinon adoucir tout par une indifférence Et vaincre le mal-heur avecq' la patience, Estimer peu de gens, suyvre mon vercoquin, Et mettre à mesme taux le noble et le coquin; D'autre part, je ne puis voir un mal sans m'en plaindre ; Quelque part que ce soit, je ne puis me contraindre.

Voyant un chicaneur riche d'avoir vendu Son devoir à celuy qui deust estre pendu,

SATYRE XV. IDI

Un Advocat instruire en l'une et Vautre cause, Un Lopet qui partis dessus partis propose, Un Médecin remplir les limbes d'avortons, Un Banquier qui fait Rome icy pour six testons, Un Prélat enrichy d'interest et d'usure Plaindre son bois saisy pour n'estre de mesure, Un Jan abandonnant femme, filles et sœurs, Payer mesmes en chair jusques aux Rôtisseurs, Rousset faire le Prince, et tant d'autre mystère, Mon vice est, mon amy, de ne m'en pouvoir taire.

Or, des vices où sont les hommes attachez. Comme des petits maux font les petits peche%, Ainsi les moins mauvais sont ceux dont tu retires Du bien, comme il advient le plus souvent des pires, Au moins estime^ tels : c'est pourquoy, sans errer, Au sage bien souvent on les peut désirer, Comme aux Prescheurs l'audace à reprendre le vice, La folie aux enfans, aux Juges l'injustice. Vien doncq', et regardans ceux qui f aillent le moins, Sans aller rechercher ny preuves ny tesmoins, Informans de nos faits sans haine et sans envie, Et jusqu'au fond du sac espluchons nostre vie.

De tous ces vices là, dont ton cœur entaché N'est veu par mes escris si librement touché, Tu n'en peux retirer que honte et que dommage. En vendant la Justice, au Ciel tu fais outrage, Le pauvre tu destruis, la veufve et l'orphelin. Et ruines chacun avecq' ton patelin.

l52 SATYRE XV.

Ainsi consequemment de tout dont je t'offence. Et dont je ne m'attens d'en faire pénitence : Car, parlant librement, je pretens Vobliger A purger tes deffaux, tes vices corriger. Si tu le fais enfin, en ce cas je mérite, Puis quen quelque façon mon vice te profite.

A MONSIEVR

DE FORQVEVAVS

UIS que le jugement nous croist par le dommage, \Il est temps, Forquevaus, que je devienne sage, Et que par mes travaux j'apprenne à l'avenir

Comme en faisant V amour on se doit maintenir.

Apres avoir passé tant et tant de traverses,

Avoir porté le joug de cent beauté^ diverses,

Avoir en bon soldat combatu nuict et jour,

Je dois estre routier en la guerre d'Amour,

Et, comme un vieux guerrier blanchi dessous les armes,

Sçavoir me retirer des plus chaudes alarmes,

Destourner la fortune, et, plus fin que vaillant,

Faire perdre le coup au premier assaillant,

Et, sçavant devenu par un long exercice,

Conduire mon bon heur avec de l'artifice,

Sans courir cotnm' un fou saiqy d'aveuglement.

Que le caprice emporte, et non le jugement:

Car l'esprit en amour sert plus que la vaillance,

Et tant plus on s'efforce, et tant moins on avance.

Il n'est que d'estre fin, et de soir ou de nuit,

Surprendre si Von peut Vennemy dans le lit.

Du temps que ma jeunesse, à V amour trop ardente,

Rendoit d'affection mon ame violente,

Et que de tous costés, sans chois ou sans raison,

JTallois comme un limier après la venaison,

Souvent de trop de cœur j'ay perdu le courage,

Et, piqué des douceurs d'un amoureux visage,

J'ay si bien combatu, serré flanc contre flanc,

Qu'il ne m'en est resté une goutte de sang.

Or, sage à mes despens, j'esquive la bataille,

Sans entrer dans le champ j'attens que l'on m'assaille,

Et, pour ne perdre point le renom que j'ay eu,

D'un bon mot du vieux temps je couvre tout mon jeu,

Et sans estre vaillant je veux que l'on m'estime;

Ou, si par fois encor j'entre en [la] vieille escrime,

Je gouste le plaisir sans en estre emporté

Et prens de l'exercice au pris de ma santé.

Je resigne aux plus forts ces grands coups de maitrise;

Accablé sous lefais,jefuy toute entreprise,

Et, sans plus m'amuser aux places de renom,

Qu'on ne peut emporter qu'à force de Canon,

J'ay me une amour facile et de peu de défense.

Si je voi qu'on me rit, c'est là que je m'avance,

Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit. La viande ne plaist que selon V appétit; Toute amour a bon goust, pourveu qu'elle recrée, Et, s'elle est moins louable, elle est plus asseurée: Car, quand le jeu déplait, sans soupçon ou danger De coups ou de poison, il est permis changer. Aymer en trop haut lieu une Dame hautaine, C'est aimer en soucy le travail et la peine, C'est nourrir son amour de respect et de soin. Je suis saoul de servir le chapeau dans le poing, Et fuy plus que la mort l'amour d'une grand Dame: Tousjours comme un forçat il faut estre à la rame, Naviger jour et nuit, et, sans profit aucun, Porter tout seul le fais de ce plaisir commun. Ce n'est pas, Forquevaus, cela que je demande : Car, si je donne un coup, je veux qu'on me le rende. Et que les combatans, à l'égal collere^, Se donnent l'un à l'autre autant de coups four e\. C'est pourquoy je recherche une jeune fillette Experte des long temps à courir l'eguillette, Qui soit vive et ardente au combat amoureux. Et pour un coup receu qui vous en rende deux. La grandeur en amour est vice insupportable, Et qui sert hautement est tousjours misérable; Il n'est que d 'estre libre, et en deniers contans, Dans le marché d'amour, acheter du bon temps, Et pour le prix commun choisir sa marchandise Ou, si l'on n'en veut prendre, au moins on en devise,

L'on taste, Von manie, et, sans dire combien. On se peut retirer, Vobject n'en couste rien. Au savoureux traffic de ceste mercerie J'ay consummé les jours les plus beaux de ma vie, Marchant des plus ruse?, et qui le plus souvent Payoit ses créanciers de promesse et de vent ; Et encore, n'estoit le hasard et la perte, J'en voudrois pour jamais tenir boutique ouverte; Mais la risque menfasche, et si fort m'en deplaist Qu'au malheur que je crains je postpose Vacquest, Si bien que, redoutant la verolle et la goutte, Je banny ces plaisirs et leur fais banqueroute, Et resigne aux mignons, aveugle? en ce jeu, Avecques les plaisirs, tous les maux quej'ay eu : Les boutons du printems et les autres fleurettes Que Von cueille au jardin des douces amourettes. Le Mercure et Veau fort me sont à contre - cœur ; Je hay l'eau de Gajac et l'estoufante ardeur Des fourneaux enfume? où Von perd sa substance Et où l'on va tirant un homme en quintessence. Oest pourquoy tout à coup je me suis retiré, Voulant d'oresnavant demeurer asseuré, Et, comme un marinier eschappé de Vorage, Du havre seurement contempler le naufrage ; Ou, si par fois encor je me remets en mer, Et qu'un œil enchanteur me contraigne d'aymer, Combattant mes esprits par une douce guerre, Je veux en seureté naviger terre à terre,

SATYRE XVI. l5 7

Ayant premièrement visité le vaisseau, S'il est bien calfeutré ou s'il ne prend point Veau. Ce n'est pas peu de cas de faire un long voyage ; Je tiens un homme fous qui quitte le rivage, Qui s'abandonne aux vents, et, pour trop présumer, Se commet aux hasards de l'amoureuse mer. Expert en ses travaux, pour moyje la déteste, Et lafuy tout ainsi comme je fuy la peste.

Mais aussi, Forquevaus, comme il est mal- aisé Que nostre esprit ne soit quelquefois abusé Des appas enchanteurs de cest enfant volage, Il faut un peu baisser le col sous le servage Et donner quelque place aux plaisirs savoureux , Car c'est honte de vivre et de n'estre amoureux ; Mais il faut en aymant s'aider de la finesse Et sçavoir rechercher une simple maistresse, Qui, sans vous asservir, vous laisse en liberté, Et joigne le plaisir avecq la seureté, Qui ne sache que c'est que d'estre courtisée, Qui n'ait de maint amour la poitrine embrasée, Qui soit douce et nicette et qui ne sache pas, Apprentive au mestier, que vallent les appas ; Que son œil et son cœur parlent de mesme sorte, Qu'aucune affection hors de soy ne l'emporte; Bref, qui soit toute à nous, tant que la passion Entretiendra nos sens en ceste affection. Si parfois son esprit ou le nostre se lasse, Pour moy, je suis d'avis que l'on change de place,

Qu'on se range autre part, et, sans regret aucun D'absence ou de mespris, que Von ayme un chacun : Car il ne faut jurer aux beauté^ d'une Dame, Ains changer par le temps et d'amour et de flame : C'est le change qui rend l'homme plus vigoureux Et qui jusqu'au tombeau lefaict estre amoureux. Nature se maintient pour estre variable, Et pour changer souvent son estât est durable ; Aussi l'affection dure éternellement, Pourveu, sans se lasser, qu'on change à tout moment De la fin d'une amour l'autre naist plus par/aitte, Comme on voit un grand feu naistre d'une Muette.

ON, non,j'ay trop de cœur pour laschement me rendre : i L'amour n'est qu'un enfant dont l'on se peut deffendre, 'Et l'homme qui fléchit sous sa jeune valleur

Rend par ses laschete\ coulpable son malheur ;

Il se défait soy-mesme et soy-mesme s'outrage,

Et doibt son infortune à son peu de courage.

Or moy, pour tout l'effort qu'il fasse à me domter,

Rebelle à sa grandeur, je le veux effronter,

Et, bien qu'avec les Dieux on ne doive débattre,

Comme un nouveau Toitan, si le veux-je combatre,

Avecq' le desespoir je me veux asseurer :

C'est salut aux vaincu^ de ne rien espérer.

Mais, helas! c'en estfaict : quand les places sont prises,

Il n'est plus temps d'avoir recours aux entreprises ,

Et les nouveaux desseins d'un salut prétendu

Ne servent plus de rien lors que tout est perdu.

Ma raison est captive en triomphe menée,

Mon ame déconfite au pillage est donnée ;

IÔO SATYRE XVII.

Tous mes sens m'ont laissé seul et mal adverty, Et chacun s'est rangé du contraire party, Et ne me reste plus, de la fureur des armes, Que des cris, des sanglots, des souspirs et des larmes, Dont je suis si troublé qu'encor ne sçay-je pas OU pour trouver secours je tourner ay mes pas. Aussi pour mon salut que doi-je plus attendre, Et quel sage conseil en mon mal puis-je prendre, S'il n'est rien icy bas de doux et de clément Qui ne tourne visage à mon contentement, S'il n'est astre esclairant en la nuict solitaire, Ennemy de mon bien, qui ne me soit contraire, Qui ne ferme l'oreille à mes cris furieux? Il n'est pour moy là haut ny clémence ny Dieux ; Au Ciel comme en la terre il ne faut que j'attende Ny pitié ny faveur au mal qui me commande : Car, encor' que la dame en qui seule je vy M'ait avecque douceur sous ses loix asservy, Que je ne puisse croire, en voyant son visage, Que le Ciel l'ait formé si beau pour mon dommage Ny moins qu'il soit possible, en si grande beauté, Qu'avecque la douceur loge la cruauté, Pourtant toute espérance en mon ame chancelle . Il suffit pour mon mal que je la trouve belle. Amour, qui pour object n'a que mes desplaisirs, Rend tout ce que j'adore ingrat à mes désirs. Toute chose en aymant est pour moy difficile, Et, comme mes souspirs, ma peine est infertile ;

SATYRE XVII. l6l

D'autre part, sçachant bien qu'on n'y doit aspirer,

Aux cris f ouvre la bouche et n'ose souspirer;

Et ma peine, estouffée avecques le silence,

Estant plus retenue, a plus de violence :

Trop heureux si j'avois, en ce cruel tourment,

Moins de discrétion et moins de sentiment,

Ou, sans me relascher à l'effort du martyre,

Que mes yeux ou ma mort mon amour peussent dire.

Mais ce cruel enfant, insolent devenu,

Ne peut estre à mon mal plus long temps retenu.

Il me contrainct aux pleurs, et par force m'arrache

Les cris qu'au fond du cœur la révérence cache ;

Puis doncq' que mon respect peut moins que sa douleur,

Je lasche mon discours à l'effort du mal-heur,

Et, poussé des ennuis dont mon ame est atteinte,

Par force je vous fais ceste piteuse plainte,

Qu'encore ne rendrois je en ces derniers efforts,

Si mon dernier souspir ne la jette dehors.

Ce n'est pas toutesfois que, pour m'escouter plaindre,

Je tasche par ces vers à pitié vous contraindre

Ou rendre par mes pleurs vostre œil moins rigoureux.

La plainte est inutile à l'homme mal-heureux ;

Mais, puis qu'il plaist au Ciel par vos yeux que je meure,

Vous dire% que, mourant, je meurs à la bonne heure,

Et que d'aucun regret mon trespas n'est suivy.

Sinon de n 'estre mort le jour que je vous vy

Si divine et si belle et d'attrais si pourveuë.

Ouy, je devois mourir des trais de vostre veuë,

Avec mes tristes jours mes misères finir,

Et par feu, comme Hercule, immortel devenir.

f eusse, bruslant là haut en des flammes si claires,

Rendu de vos regards tous les Dieux tributaires,

Qui, servant comme moy de trophée à vos yeux,

Pour vous aymer en terre eussent quitté les deux;

Eternisant par tout ceste haute victoire,

f eusse engravé là haut leur honte et vostre gloire,

Et comme, en vous servant aux pieds de vos Autels,

Ils voudroient pour mourir riestre point immortels.

Heureusement ainsi f eusse peu rendre Vame, Apres si bel effect d'une si belle flamme ; Aussi bien, tout le temps que fay vescu depuis, Mon cœur gesné d'amour n'a vescu qu'aux ennuis. Depuis, de jour en jour, s'est mon ame enflammée, Qui n'est plus que d'ardeur et de peine animée; Sur mes yeux esgareç ma tristesse se lit, Mon âge avant le temps par mes maux s'envieillit, Au gré des passions mes amours sont contraintes, Mes vers bruslans d'amour ne resonnent que plaintes, De mon cœur tout fletry Valegresse s'enfuit, Et mes tristes pensers, comme oyseaux de la nuict, Volant dans mon esprit, à mes yeux se présentent, Et, comme ils font du vray, du faux ils m espouvantent ; Et tout ce qui repasse en mon entendement M'apporte de la crainte et de l'estonnement : Car, soit que je vous pense ingrate ou secourable, La playe de vos yeux est tousjours incurable;

SATYRE XVII. l63

Tousjours faut il, perdant la lumière et le jour, Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d'amour. Mais, tandis que ma mort est encore incertaine, Attendant qui des deux mettra fin à ma peine, Ou les douceurs d'amour ou bien vostre rigueur, Je veux sans fin tirer les souspirs de mon cœur, Et, devant que mourir ou d'une ou d'autre sorte, Rendre, en ma passion si divine et si forte, Un vivant tesmoignage à la postérité De mon amour extresme et de vostre beauté, Et, par mille beaux vers que vos beaux yeux m'inspirent, Pour vostre gloire atteindre où les sçavans aspirent, Et rendre mémorable aux siècles à venir De vos rares vertus le noble souvenir.

ELEGIE ZELOTIPIQVE

IEN que je sçache au vray tes façons et tes ruses, \J'ay tant et si long temps excusé tes excuses, \Moy-mesme je me suis mille fois démenty, Estimant que ton cœur, par douceur diverty, Tiendroit ses laschete^ à quelque conscience; Mais enfin ton humeur force ma patience; J'accuse mafoiblesse, et, sage à mes despens, Si je t'aymay jadis, ores je m'en repens, Et, brisant tous ces nœuds dont j^ay tant fait de conte, Ce qui me fut honneur m'est ores une honte. Pensant m'oster V esprit, V esprit tu m'as rendu, fay regaignê sur moy ce que j'avois perdu : Je tire un double gain d'un si petit dommage, Si ce n'est que trop tard je suis devenu sage. Toutes-fois le bon-heur nous doibt rendre contans, Et, pourveu qu'il nous vienne, il vient tousjours à temps.

ELEGIE ZELOTIPIQVE. 1 65

Mais fay doncq' supporté de si lourdes injures! fay doncq' creu de ses yeux les lumières parjures, Qui, me navrant le cœur, me promettoient la paix, Et donné de lafoy à qui n'en eut jamais! fay doncq' leu d'autre main ses lettres contre-faites! J'ay doncq' sçeu ses façons, recogneu ses deffaites, Et comment elle endort de douceur sa maison, Et trouve à s'excuser quelque fauce raison : Un procès, un accord, quelque achapt, quelques ventes, Visites de cousins, de frères et de tantes, Pendant qu'en autre lieu, sans femmes et sans bruict, Sous prétexte d'affaire elle passe la nuict! Et cependant, aveugle en ma peine enflammée, Ayant sçeu tout cecy, je Vay tousjours aymée. Pauvre sot que je suis, ne devoy-je à l'instant Laisser là ceste ingrate et son cœur inconstant ?

Encor' seroit ce peu si, d'amour emportée, Je n'avois à son teint, à sa mine affettée, Leu de sa passion les signes evidans, Que l'amour imprimoit en ses yeux trop ardans. Mais qu'est il de besoin d'en dire d'avantage? Iray-je rafraîchir sa honte et mon dommage ? A quoy de ses discours diray-je le deffaut, Comme pour me piper elle parle un peu haut, Et comme bassement à secrètes volées Elle ouvre de son cœur les fiâmes recelées? Puis, sa voix rehaussant en quelques mots joyeux , Elle cuide charmer les jaloux curieux,

l66 ELEGIE

Faict un conte du Roy, de la Reyne et du Louvre; Quand, malgré que j 'en aye, amour me le découvre, Me déchifre aussi- tost son discours indiscret (Helas ! rien aux jaloux ne peut estre secret), Me fait veoir de ses traits V amoureux artifice, Et qu'aux soupçons d'amour trop simple est sa malice Ces heurtemens de pieds en feignant de s'asseoir, Faire sentir ses gands, ses cheveux, son mouchoir, Ces rencontres de mains, et mille autres caresses Qu'usent à leurs amans les plus douces maistresses, Que je tais par honneur, craignant qu'avecq' le sien En un discours plus grand j'engageasse le mien.

Cherche doncq' quelque sot au tourment insensible Qui souffre ce qui n'est de souffrir impossible; Car, pour moy, j'en suis las (ingrate), et je ne puis Durer plus longuement en la peine où je suis. Ma bouche incessamment aux plaintes est ouverte, Tout ce que j' apperçoy semble jurer ma perte; Mes yeux, tousj ours pleur ans, de tourment éveille-ç, Depuis d'un bon sommeil ne se sont veu% sille%; Mon esprit agité fait guerre à mes pensées, Sans avoir reposé vingt nuicts se sont passées; Je vais comme un Lutin deçà delà courant, Et, ainsi que mon corps, mon esprit est errant. Mais, tandis qu'en parlant, au feu qui me surmonte, Je despeins en mes vers ma douleur et ta honte, Amour dedans le cœur m' assaut si vivement QiCavecque tout desdain je perds tout jugement.

ZELOTIPIQVE. 167

Vous autres que /employé à Vespier sans cesse,

Au logis, en visite, au sermon, à la Messe,

Cognoissant que je suis amoureux et jaloux,

Pour flatter ma douleur que ne me menteç vous?

Ha! pourquoy m' estes vous, à mon dam, sijidelles?

Le porteur est fascheux de fascheuses nouvelles.

Deffere^ à V ardeur de mon mal furieux,

Feigne^ de n'en rien voir, et vous fermer les yeux.

Si dans quelque maison sans femme elle s'arreste,

S' on luy fait au Palais quelque signe de teste,

Scelle rit à quelqu'un, s'elle appelle un vallet,

S'elle baille en cachette ou reçoyve un poullet,

Si dans quelque recoin quelque vieille incogneue

Marmotant un Pater luy parle ou la salué',

Déguise^ en le fait, parle^ m'en autrement;

Trompant ma jalousie et vostre jugement,

Dites moy quelle est chaste et qu'elle en a la gloire :

Car, bien qu'il ne soit vray, si ne le puis-je croire?

De contraires efforts mon esprit agité,

Douteux, s'en court de l'une à l'autre extrémité.

La rage de la hayne et l'amour me transporte;

Mais j'ay grand peur enfin que l'amour soit plus forte .

Surmontons par mespris ce désir indiscret ;

Au moins, sHl ne se peut, l'aymeray-je à regret :

Le bœuf n'ayme le joug que toutesfois il traine;

Et, meslant sagement mon amour à la hayne,

Donnons luy ce que peut ou que doit recevoir

Son mérite è galle justement au devoir.

l68 ELEGIE

En Conseiller à? Estât, de discours je m'abuse: Un Amour violent aux raisons ne s'amuse. Ne sçay je que son œil, ingrat à mon tourment, Me donnant ce désir, m'osta le jugement , Que mon esprit blessé nul bien ne se propose, Qu'aveugle et sans raison je confonds toute chose, Comme un homme insensé qui s'emporte au parler Et dessigne avec l'œil mille chasteaux en l'air?

S'en est fait pour jamais, la chance en est jettée, D'un feu si violent mon ame est agittée Qu'il faut, bon-gré mal-gré, laisser faire au destin. Heureux si par la mort j'en puis estre à la fin, Et si je puis, mourant en ceste frénésie, Voir mourir mon amour avecq' ma jalousie. Mais, Dieu, que me sert il en pleurs me consommer, Si la rigueur du Ciel me contrainct de Vaymer? Où le Ciel nous incline, à quoy sert la menace? Sa beauté me rappelle où son deffaut me chasse, Aymant et desdaignant, par contraires efforts, Les façons de l'esprit et les beauté^ du corps. Ainsi, je ne puis vivre avec elle et sans elle. Ha! Dieu, que fusses tu ou plus chaste ou moins belle, Où peusses-tu congnoistre et voir par mon trespas Qu'avecque ta beauté ton humeur ne sied pas. Mais, si ta passion est si forte et si vive Que des plaisirs des sens ta raison soit captive, Que ton esprit blessé ne soit maistre de soy,- Je n'entends en cela te prescrire une loy,

ZELOTIPIQVE. 169

Te pardonnant par moy ceste fureur extresme, Ainsi comme par toy je l'excuse en moy mesme; Car nous sommes tous deux, en nostre passion, Plus dignes de pitié que de punition.

Encor, en ce mal-heur où tu te précipites, Doibs-tu par quelque soin f obliger tes mérites, Cognoistre ta beauté, et qu'il te faut avoir, Avecques ton Amour, esgard à ton devoir; Mais sans discrétion tu vas à guerre ouverte, Et, par sa vanité triumphant de ta perte, Il monstre tes faveurs, tout haut il en discourt, Et ta honte et sa gloire entretiennent la Court. Cependant, me jurant, tu m'en dis des injures. O Dieux! qui sans pitié punisse^ les parjures, Pardonne^ à Madame, ou, changeant vos effects, Venge^ plustost sur moy les peche^ quelle afaicts.

S'il est vray sans faveur que tu Vescoutes plaindre, D'où vient pour son respect que Von te voit contraindre. Que tu permets aux siens lire en tes passions, De veiller jour et nuict dessus tes actions; Que tousjours d'un vallet ta carrosse est suivie, Qui rend, comme espion, compte exact de ta vie, Que tu laisse un chacun pour plaire à ses soupçons, Et que, parlant de Dieu, lu nous faits des leçons, Nouvelle Magdelaine au désert convertie; Et, jurant que ta flamme est du tout amortie, Tu prétends finement, par ceste mauvaitié, Luy donner plus d'Amour, à moy plus d'amitié,

Et, me cuidant tromper, tu voudrois faire accroire Avec que faux sermens que la neige fust noire? Mais comme tes propos ton art est descouvert, Et chacun en riant en parle à cœur ouvert, Dont je crevé de rage, et, voyant qu'on te blasme, Trop sensible en ton mal, de regret je me pasme, Je me ronge le cœur, je nay point de repos, Et voudrois estre sourd pour Vestre à ces propos; Je me hay de te voir ainsi mésestimée ; T'aymant si dignement, j'ayme ta renommée, Et si je suis jaloux, je le suis seulement De ton honneur, et non de ton contentement.

Fay tout ce que tu fais, et plus s'il se peut faire; Mais choisi pour le moins ceux qui se peuvent taire. Quel besoin peut-il estre, insensée en Amour, Ce que tu fais la nuict, qu'on le chante le jour? Ce que fait un tout seul, tout un chacun le sçache? Et monstres en Amour ce que le monde cache?

Mais, puis que le Destin à toy m'a sçeu lier, Et qu'oubliant ton mal je ne puis t'oublier, Par ces plaisirs d'Amour tous confits en délices, Par tes apas jadis à mes vœu\ si propices, Par ces pleurs que mes yeux et les tiens ont verseq, Par mes souspirs au vent sans profit disperse^. Par les Dieux qu'en pleurant tes sermens appellerent, Par tes yeux qui V esprit par les miens me volèrent, Et par leurs feux si clairs et si beaux à mon cœur, Excuse par pitié ma jalouse rancœur,

ZELOTIPIQVE. I7I

Pardonne par mes pleurs au feu qui me commande; Si mon péché fut grand, ma repentance est grande, Et voy, dans le regret dont je suis consommé, Que j'eusse moins failly si j'eusse moins aymé.

AVTRE.

Aymant comme j'ay mois, que ne dcvois je craindre? Pouvois je estre asseuré qu'elle se deust contraindre, Et que, changeant d'humeur au vent qui l'emportoit, Elle eust pour moy cessé d 'estre ce qu'elle estoit? Que, laissant d' estre femme inconstante et légère, Son cœur traistre à V Amour et safoy mensongère, Se rendant en un lieu l'esprit plus arresté, Peust, au lieu du mensonge, aymer la vérité?

Non; je croyois tout d'elle, il faut que je le die, Et tout m' estoit suspect, horsmis la perfidie; Je craignois tous ses traits que fay sçeu du depuis, Ses jours de mal de teste et ses secrettes nuicts, Quand, se disant malade et de fièvre enflammée, Pour moy tant seullement sa porte estoit fermée. Je craignois ses at trais, ses ris et ses couroux, Et tout ce dont Amour allarme les jaloux.

Mais, la voyant jurer avecq' tant d'asseurance, Je l'advouë, il est vray, festois sans deffiance. Aussi, qui pouvoit croire, après tant de serments, De larmes, de souspirs, de propos véhéments,

I72 ELEGIE ZELOTIPIQVE.

Dont elle me juroit que jamais de sa vie

Elle ne permettrait d'un autre estre servie,

Qu'elle aymoit trop ma peine, et qu'en ayant pitié,

Je m'en devois promettre une ferme amitié;

Seulement, pour tromper le jaloux populaire,

Que je devois, constant, en mes douleurs me taire,

Me feindre tousjours libre ou bien me captiver,

Et, quelqu' autre perdant, seule la conserver?

Cependant, devant Dieu, dont elle a tant de crainte,

Au moins comme elle dict, sa parolle estoit feinte ,

Et le Ciel luy servit en ceste trahison

D'infidèle moyen pour tromper ma raison.

Et puis il est des Dieux tesmoins de nos parollesl

Non, non; il n'en est point : ce sont contes frivolles

Dont se repaist le peuple, et dont l'antiquité

Se servit pour tromper nostre imbecilité.

S'il y avoit des Dieux, ils se vengeroient d'elle,

Et ne la voiroit on si fier e ny si belle;

Ses yeux s' obscurciraient, qu'elle a tant parjure^;

Son teint seroit moins clair, ses cheveux moins dore%,

Et le Ciel, pour l'induire à quelque pénitence,

Marqueroit sur son front son crime et leur vengeance.

Ou, s'il y a des Dieux, ils ont un cœur de chair, Ainsi que nous d'amour ils se laissent toucher, Et, de ce sexe ingrat excusant la malice, Pour une belle femme ils n'ont point de Justice.

IMPVISSANCE

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