IV. Il y a plusieurs philosophies , plusieurs sagesses , ou
1 11 est démontré aujourd’hui que Sénèque a entendu S. Paul à Rome. On trouve dans ses écrits, comme dans ceux de ses contemporains et de ses successeurs, des preuves évidentes de l’influence exercée sur le paganisme par 1 enseignement chrétien.
ET COMMENT AIRE
plutôt, il y en a divers degrés: la philosophie divine, révélée directement par Dieu , occupe le premier rang , à une distance immense de la plus haute philosophie humaine, puisée dans notre raison, dans l’usage de nos facultés humaines. L’espace qui les sépare n’est qu’imparfaitement mesuré par la différence radicale qui se trouve entre l’antiquité et les temps modernes , entre les peuples chrétiens qui dominent le monde , et ces populations déshéritées, si nombreuses encore, que cette éclatante lumière commence à peine à réveiller. Cependant , la sagesse , la philosophie inférieure , la philosophie païenne , fruit de la raison humaine, soutenue par la révélation mosaïque défigurée 1 , conserve encore un grand prix , ainsi que l’a si bien établi notre Scaliger 2 .
Écoutons S. Thomas à ce sujet, il nous fera mieux connaître la pensée de Stahl. Lesage, dit Aristote, est celui qui met tout en ordre ; c’est celui qui connaît tout ce qu’il atteint, dans ses causes et ses raisons les plus élevées (per altissimas causas ), et qui, dans la pratique, gouverne tout ce qu’il peut diriger, et se gouverne lui-même d’après cette connaissance ; aussi est-il juste qu’il enseigne au lieu d’être enseigné. « Nomen simpliciter sapientis illi » soli reservatur, cujus consideratio circa finem universi » versatur, qui etiam est universitatis principium. Undè ,
» secundum philosophum , sapientis est causas altissimas
1 On sait aujourd’hui, en partie du moins, tout ce qu’il y a de vrai dans les travaux historiques de Marsille Ficin, médecin, théologien, philosophe, historien érudit qui fut l’âme de l’académie florentine, et l’un des principaux promoteurs de cette rénovation scientifique connue sous le nom de renaissance, qui illustra le siècle des Médicis. 11 a prouvé, par les textes de Platon et d’Aristote, que le premier s’est inspiré de traditions mosaïques, de sorte qu’on a pu dire qu’il était Moïse hellénisant «tt r/.tÇwv) ;
que le second a largement profité des Mages et des Hébreux.
5 Entre autres pensées saillantes consignées dans les écrits de J. -G. Scaliger, remarquons celle-ci reproduite par Van-Helmont et modifiée par De Bonald : « Homo est spiritus concrelus. L'homme est un esprit revêtu de «chair. » ( J.-C. Scaliger, Comment, du traité De insomniis d’Hippocrate. )
REFLEXIONS
»considerare. — On nomme philosophe, dans un sens » absolu , celui dont l’attention se fixe sur le but final de » l’univers , but final qui est aussi le principe, la raison,
» la règle de tout ce qui s’y passe. Aussi le philosophe » (Aristote) dit-il que le devoir, le droit, la mission du «philosophe est de remonter jusqu’aux causes les plus «élevées1.» Voilà pourquoi Stahl s’occupe tant des causes efficientes et finales , les premières de toutes suivant Aristote et S. Thomas, sans négliger les causes formelles et les causes matérielles ou instrumentales qui ont moins d’importance et de dignité. Comment recherche -t- il les causes efficientes, to efficere, et les causes ou intentions finales1? Par l’expérience , la logique , la raison , la tradition positive ; dans la réalité , et non dans de chimériques hypothèses on une histoire fantastique. C’est de l’Hippocratisme, du Platonisme , de l’Aristotélisme vrai; c’est mieux encore, c’est la philosophie de S. Augustin, de S. Thomas, de
1 Ce passage de la Summa contrà gentiles (lib. I, cap. I, proœmium) n’a pas été exactement traduit ni parfaitement interprété, ainsi que la plupart des textes fondamentaux du grand docteur; aussi le véritable chef de l'école dominicaine scientifique n’a-t-il pas été exploré dans toute sa profondeur, malgré les remarquables travaux modernes sur ses écrits. Bossuet est son véritable interprète ; il est Thomiste et non Cartésien : observons pourtant que S. Thomas a pénétré encore plus loin que lui les sublimes hauteurs du dogme catholique. ( Voy. nos traductions modernes des écrits Thomistes, les textes sous les yeux : Barrette , Barreil , Feugueray, etc., et surtout, avec les œuvres de l’illustre P. Ventura, du P. Lacordaire et de notre savant ami le P. Gratry, l’excellente exposition de M. Jourdain, couronnée par l’Institut, 1858.) Ce dernier ouvrage, le meilleur peut-être d’un auteur à qui nous devons plusieurs écrits d’une grande valeur, fixera d’une manière spéciale l’attention de notre époque sur le docteur angélique. Il ne nous laisse qu’un regret, partagé sans doute par tous les amis delà haute et noble science : c’est que , malgré ses deux volumes parfaitement remplis , il est encore trop, court, vu l’étendue des objets qu'il embrasse, et que l’auteur n’a point dit tout ce qu il sait. Il a dû, d'ailleurs, dans l’intérêt du Thomisme, ménager bien des préventions enracinées , des préjugés antiques et hostiles et des susceptibilités philosophiques dont le christianisme triomphe successivement chaque jour. Nous pouvons aller plus loin maintenant, parce que le champ est plus libre ; nous l’essaierons dans les études sur le Thomisme qui précéderont notre histoire des sciences et de la civilisation au X1IP siècle.
ET COMMENTAIRE
Bossuet ; c’est celle de Galilée ,' de Képler , de Newton ; elle est peut-être plus hardie et cependant plus sévère que celle de ces hommes illustres. On peut entrevoir déjà comment Stahl s’unit à Bacon et à Descartes ; comment il s’en sépare ; comment il dépassé Malebranche , Leibnitz , Fénélon , pour s’élever jusqu’à Bossuet , si supérieur par la forme , l’élégance , la magie du style , la précision , la netteté, l’éloquence de la pensée.
« La philosophie (la sagesse) » , poursuit S. Thomas, « est » 1° l’étude la plus parfaite : par elle l’homme se rapproche » du vrai bonheur , et l’atteint d’autant mieux qu’il la cultive » avec plus de succès et de zèle. 2° Elle est la plus sublime : » par son secours l’homme ressemble le plus à la divinité »qui a fait tout avec sagesse. 3° Elle est la plus utile , » puisqu elle nous fait parvenir au séjour de l’ immortalité . » 4° Elle est la plus agréable : on n’éprouve pas d’amertume » en conversant avec la sagesse ; en vivant de sa vie , on ne » ressent que de l’allégresse , on goûte des jouissances sans » amertume 1 . »
Dans les chapitres suivants , S. Thomas distingue deux degrés de sagesse ou de philosophie , deux philosophies , l’une est divine , chrétienne , et vient directement de Dieu par la révélation du Christ ; l’autre est humaine : les hommes peuvent la trouver lumine naturali ducti. Celle-ci a été connue des païens, qui ont eu le tort de ne pas l’enseigner à tous , de ne point l’appliquer dans la vie pratique ; de la
1 « Inter omnia vero sludia hominum , sapiential studium est perfectius , sublimius et utilius et jucundius.
» Perfectius quidem, quia in quantum homo sapiential studio dat se , in tantum verœ beatiludinis jàm aliquam partem hàbet.
» Sublimius autem est , quia per ipsum homo ad divinam similitudinem prœcipuè accedit, qui omnia in sapientiâ fecit.
» Utilius autem est, quia per ipsam sapientiam ad immortalitatis regnum pervenitur.
» Jucundius autem est , quia non habel amaritudinem conversatio illius , nec tædium convictus illius, sed loetitiam et gaudium. » (S- c, g., lib. I, cap. II. )
RÉFLEXIONS
tenir captive dans l’injustice, comme dit S. Paul , en étouffant sa voix et lui contestant sa mission et ses droits.
Cette sagesse humaine et païenne, qui pouvait et devait préparer à la sagesse et à la philosophie chrétienne , toute faible qu’elle est à côté de celle que le Christ nous a enseignée , n’en a pas moins une véritable grandeur , et mérite toute notre attention comme la raison humaine qui en est l’une des sources : elle est un brillant reflet de la raison divine ( refulgentia claritatis divinœ , lumen signatum in nobis Domini vultûs, vox Dei in humano corde loquentis, etc.) : nous devons recueillir avec soin , tout en les rectifiant et les développant, les travaux que nous ont légués les sages de l’antiquité ou des temps plus modernes ( Arabes , Islamistes, etc.), lors même que l’inspiration directe de la divinité leur a manqué, etc.; mais ne confondons point avec cette sagesse humaine , puissante encore malgré ses erreurs, cette philosophie vulgaire et plébéienne, comme la nomme Cicéron 1 , enfant dégénérée du lycée et de l’académie , et surtout cette doctrine des sophistes qui n’est, qu’un vain masque, et qui est venue si souvent à toutes les époques insulter et humilier la raison.
La philosophie humaine elle-même a des degrés divers. Le plus grand se rattache à ces racines délicates et profondes par lesquelles Dieu touche à notre âme et vient s’unir intimement à nous. Les esprits et surtout les cœurs d’élite peuvent seuls parvenir jusque-là , et pénétrer dans ce sanctuaire interdit à la foule qui , sans le christianisme , n’aurait jamais pu en approcher, etc. 2.
Ce léger aperçu doit suffire pour montrer que Stahl a puisé dans ces écrits le fond de sa pensée , sa forme , et souvent même les mots par lesquels il l’exprime.
1 De officiis.
5 Voy., pour 1 ensemble de cette doctrine, S. Augustin ( De verâ religione, De magistro, Soliloq., Confess., Cité de Dieu) et S. Thomas (op. citai., Sum. theol., Comment, sur S. Paul , Quœst. disputât, deveritate, depolentiâ, etc.).
ET COMMENTAIRE
Stahl tient à S. Thomas , d’abord par Hippocrate , dont Aristote est le disciple 1 , puis par son éducation profondément religieuse : il pencha même vers un mysticisme trop contemplatif, dont l’illustre dominicain cherchait à garantir ses disciples : ce christianisme mystique formait alors un des caractères spéciaux de l’Allemagne , surtout dans les pays où le luthérianisme exerçait son empire.
VI. Dans ce qui précède, Stahl établit la grandeur de la philosophie , la distinction de la sagesse chrétienne et de la sagesse purement humaine , dans lesquelles il reconnaît plusieurs degrés ; enfin , il s’élève avec force contre la fausse philosophie. Dans tout cela, il suit Hippocrate , Platon , Aristote , etc. ; puis , il se place plus haut , marchant avec les Pères de l’Église, S. Augustin, S. Thomas , s’appuyant sur Scaliger et rappelant une grande pensée de Sénèque où se trouve déjà l’influence du christianisme 2 :
1 Aristote , dit Galien en divers endroits, ainsi que Théophraste , ont poursuivi l*oeuvre d’Hippocrate et adopté sa méthode. Cette pensée, rappelée plusieurs fois par Bordeu, par Matthias (De decenti habitu , etc.), a été reproduite par K. Sprengel (op. citât ., T. Ier). Voy. notre Commentaire .sur ce traité (1855). M. Chauvet a donc eu raison de dire : « Aristote est un dis— «ciple d'Hippocrate »; il s’est trop avancé en ajoutant : « Cette opinion paraîtra «étrange , elle n’est que neuve. » (Chauvet, Philosophie d’Hippocrate , 1855.) L’Institut l’a regardée commè neuve et digne de recherches plus étendues.
2 Joseph de Maistre ( Éclaircissement sur les sacrifices) a mis en relief ce caractère de la philosophie de Sénèque ; citons-en un fragment important :
« Le sang du Christ arrive jusqu’aux confins inconnus de ces deux puissances » irrévocablement unies : Usque ad dioisionem animæ et spiniûs (Heb. IV,
» 12 ) , où les élans du cœur (intentiones cordis) heurtent l’intelligence et la «troublent. »
« Par une affinité vraiment divine , il s’empare des éléments de l’homme et » les transforme sans les détruire. Par un mouvement de l’instinct humain qui » cherchait ce que la foi possède , Sénèque nous dit : Miraris hommes ad deos »ire? Deus ad hommes venit irnà (quod proprius est) in homines venit. In » unoquoque virorum bonorum habitat Deus. » ( Sénèque , Ép. 14 et 41). « On » a droit de s’étonner que l’homme puisse s’élever jusqu’à Dieu; mais voici «bien un autre prodige, c’est Dieu qui descend jusqu’à l’homme. Ce n’est «point assez, il entre dans l’homme . et tout juste est un temple habité par «la Divinité. »
RÉFLEXIONS
Maintenant , il va défendre les droits de la médecine et montrer ses rapports avec la philosophie.
Celui qui est à la fois médecin et philosophe , ne peut s’empêcher de reconnaître que la médecine est la voie la plus courte , la plus sûre , la plus rapide pour arriver aux plus grandes hauteurs des régions philosophiques; pour posséder d’abord la philosophie humaine la plus parfaite ; pour s’élancer ensuite dans les régions sublimes de la philosophie chrétienne : « Scientia altiùs exhausta ducit » ad fidem. — Une science profonde conduit à la foi.» (Bacon1 2.)
Hippocrate l’a dit 2, Galien l’a répété 3, l’on ne peut être vraiment philosophe sans s’appuyer sur la médecine. Elle seule , en effet , permet de résoudre le grand problème indiqué par l’oracle et si bien posé par l’école socratique , après les livres saints , bien autrement profonds ( car ils émanent de Dieu par révélation) : YvüSi àiocùxôv , « Connaistoi toi-même. »
La médecine conduit d’abord à la philosophie spéculative et pratique ordinaire , puis à la philosophie transcendante : de là , le premier précepte d’Hippocrate : Le médecin doit séparer la médecine de la fausse philosophie, de la philosophie vaine; puis , le deuxième : Il faut transporter la
1 Chateaubriand (Génie du christianisme ) a cité, pour la faire ressortir, cette pensée de Bacon.
2 N'OjtuÇeo âs mp'i «pûcrioç •yvwvaî rt o-ayàç oi>$à.p.oOev aXhoOsv eïvca , il ïè iVjTpts'.vjj. Toüto Se , orov ts y.arap.aOsïv , ôfav aù-rjv ztç t«v ivj-piy.riv opOù ; av ■KspùâÇy. — « Je pense que c’est par la médecine , et «nullement par une autre science, que l’on peut arriver à savoir quelque «chose de positif et d’évident sur la nature. Mais, pour cela , il faut qu'il «embrasse avec justesse la médecine dans son entier.» (Hippocrate, De priscâ medicinâ , T. le», p. 621, édit. Littré. )
M. Littré a-t-il raison de traduire sur la nature humaine? Pourquoi ajouter humaine, qui limite et altère la pensée d’Hippocrate, et ne se trouve ni dans le texte ni dans son esprit?
3 Galien : Que le médecin doit être philosophe. Voy. le texte de cet intéressant petit traité et la traduction de M. Daremberg.
ET COMMENTAIRE
vraie médecine dans la philosophie , et la vraie philosophie dans la médecine * .
Tout grand médecin, tonte grande école a une philosophie complète , d’abord simple (logique ordinaire , méthode peu compliquée , physique , médecine pratique et théorique de portée moyenne); puis, une haute philosophie transcendante , c’est-à-dire une logique et une méthode supérieures , une anthropologie entière (psychologie dans tous ses développements, morale privée et publique, etc,); une métaphysique telle que la . comprenaient Platon , Aristote , Descartes, Leibnitz, ou, mieux encore, S. Augustin, S. Thomas, Bossuet; enfin, une théodicée et une théologie naturelles solidement scientifiques , préparant à la théologie révélée. Pour connaître à fond un médecin du premier ordre , une école importante, il est indispensable de s’initier à tous les secrets de leur philosophie. Quand on s’occupe avec soin des travaux d’un Hippocrate , d’un Galien , d’un Stahl, d’un Bordeu, d’un Barthez, etc., on trouve partout des traces de ce genre d’études , qu’ils ont poursuivies jusqu’à leurs derniers instants1 2 . C’est ainsi qu’il faut étudier Stahl quand on veut comprendre sa doctrine : la philosophie domine son œuvre, et en enchaîne toutes les parties. Il a une philosophie et une médecine purement expérimentales ; il a , de plus, une philosophie et une médecine transcendantes.
Ceci nous explique comment le professeur de Halle , fran-
1 Voy. Hippocrate (De decenl. habitu ) et notre Commentaire; Montpellier, 1855. — Voy. le Commentaire de Matthias et l’intéressant opuscule de M. Chauvet, professeur à Caen, sur la Philosophie d’IIippocrate ; Paris, 1855. — roy. aussi Celse , De re medicâ, liv. I , préf. p. 3. « Hippocrates Coüs, » primus quidem ex omnibus memoriâ digms, à studio sapienliœ disciplinam » hanc séparant, vir et arle et facundiâ insiynis. »
2 Voy. Lordat, De la nécessité de créer dans chaque Faculté une chaire de philosophie inductive, 48^6. — Nous en avons si bien senti l’importance , que, pendant la durée de notre professorat à Strasbourg, nous avons consacré, chaque année, une série de ieçons à l’exposition successive de la philosophie des grandes écoles anciennes et modernes, françaises et étrangères.
RÉFLEXIONS
chissant à la fin la médecine clinique , est sorti du Vitalisme pour le couronner par l’Animisme. Alors il n’est plus simplement le médecin renfermé dans cette partie de son domaine , que limitent rigoureusement l’observation des faits ordinaires purement medicaux, et la philosophie naturelle guidée mais bornée par l’induction strictement progressive ; il devient un philosophe-médecin dirigé par cette induction transcendante et plus hardie que Platon a essayée et décrite 1 , et montre ce que peut faire la médecine en pénétrant dans la physiologie , la psychologie , la métaphysique mjora-médicales , et touchant à la théologie. On l’a accusé d’être devenu ainsi téméraire , d’être tombé dans une grave erreur ou tout au moins dans une hypothèse difficile à défendre ; d’avoir fait de la métaphysique , reproche qu’on a adressé aussi à Barthez , à M. Lordat, à l’école de Montpellier, et qui prouve simplement que ceux qui ont fait usage de ce mot en avaient oublié dans ce moment la signification. Barthez , du reste, a commis, avec ou après beaucoup d’autres, la même injustice à l’égard d’Aristote. L’illustre Bordeu a-t-il été parfaitement exact quand il a écrit, à propos de Stahl, les phrases suivantes? «Disons -le, puisque » l’occasion s’en présente , il serait à souhaiter , pour la » mémoire de Stahl , qu’il se fût moins avancé au sujet de » l'âme , ou qu’il eût trouvé des disciples moins dociles à » cet égard : c’est là , il faut l’avouer , une tâche dont le » Stahlianisme se- lavera difficilement. On pourrait peut-être » le prendre sur le pied d’une sorte de retranchement que » Stahl s’était ménagé pour fuir les hypothèses, les expli- » cations physiques et les calculs ; mais cette ressource » sera toujours regardée comme le rêve de Stahl , rêve d'un » des plus grands génies qu'ait eus la médecine, mais d’autant
1 « 11 est juste que le philosophe déploie ses ailes et se souvienne des “idées sublimes qu’il contemplait autrefois , lorsqu’il s’élançait à la suite des «dieux , etc. » ( Voy. le passage entier de Platon.)
ET COMMENTAIRE
» plus à craindre qu’il peut jeter les esprits médiocres dans »un labyrinthe de recherches et d’idées purement mèta- » physiques. L'école de Montpellier aurait été infailliblement » entraînée dans cet écueil, sans la prudence des vrais » médecins qui la composaient , et sans la sagesse de celui- » là même (M. de Lamure) qui y soutint le Stahlianisme » publiquement et qui apprend aujourd’hui à ses disciples » à s’arrêter au point qu’il faut < . » Nous discuterons ce jugement de Bordeu lorsque nous nous expliquerons sur le caractère et la valeur de l’Animisme Stahlien ; remarquons seulement , en passant , que Grimaud n’a pas été aussi sévère : « On reproche communément à Stahl d’avoir rap- » porté à l’âme toutes les opérations du corps ; ce n’est » pas assurément de ce côté que sa doctrine est répréhen- » sible . Ce beau génie avait bien vu, comme Hippocrate »et comme tous les autres philosophes théistes, que la » raison d’individualité d’un être vivant ne pouvait se trouver »que dans l’unité du principe qui l’anime, etc.2 »
1 Bordeu, Recherches sur les crises, 1756, p. 224.
2 Grimaud , Leçons de physiologie , T. 1er, pp. 325 à 328. — Le débat sur l’Animisme se poursuit encore en ce moment : on a dit que l’Animisme était mort, que M. Bouillier seul tentait de le ressusciter, etc. Cela est-il vrai du Vitalisme animiste de Stahl? M. A. Franck (de l’Institut) en est-il bien éloigné, quand il dit : « Chez les anciens , et même au moyen -âge , le mot » âme avait une signification plus étendue et plus conforme à son étymo- » logie que chez la plupart d’entre nous. Au lieu de s’appliquer seulement » au moi humain , il s’appliquait sans distinction à tout ce qui constitue dans
» les corps organisés le principe de la vie et du mouvement »? . « L'âme
» n’est pas contenue tout entière dans ce qui tombe dans la conscience ou «dans le moi; elle est bien plus que le moi sans en être distincte; car le » moi n’est que l’âme parvenue à une certaine expansion de ses facultés , à «un certain degré de manifestation qui peut être retardé ou suspendu par « la prédominance de l’organisme , sans qu’il en résulte aucune interruption » dans l’existence même de notre principe spirituel. Admettez le contraire , » supposez l’identité absolue de l’âme et du moi, vous aur^z aussitôt contre » vous les plus formidables objections matérialistes.
» Où est l’âme pendant la première enfance? Que devient-elle dans l’éva- » nouissement , la léthargie , le sommeil sans rêve , l’idiotisme et la «démence? etc.
» . Ceux qui or.t confondu l’âme tout entière avec le moi , ont dû
RÉFLEXIONS
Stahl nous donne, à cet égard, dans plusieurs passages de ses écrits, des renseignements précieux sur lesquels on a trop rapidement glissé. Nous allons en citer un qui peut déjà éclaircir plus d’un doute , et que l’on paraît avoir oublié. Dans la préface qu’il a mise au commencement du Conspectus tlierapiœ specialis de son disciple J. Juncker, Stahl nous dit : « Voulant recommander , surtout pour » l’usage de la médecine , la considération précédente , je » m’efforce de montrer et de prouver partout que cette «conservation et cette protection vitale est parfaitement » en harmonie avec la saine raison ; qu’elle a été instituée » par le premier et suprême architecte du corps vivant , » et disposée avec tant de sagesse , que la raison , si elle » est droite , peut saisir et reconnaître cet ordre admirable «qui unit et enchaîne tout. Ceci est d’autant plus impor- » tant , que l’on peut y trouver une règle juste et légitime «pour la méthode médicale. Afin de reprendre les choses » de plus haut ( abovo) , j’ai choisi pour base de mes travaux » ce dogme le plus ancien et le plus vrai dans sa simplicité : » Chez l’homme , c’est l’âme qui est la cause efficiente de ces » directions harmoniques qu’il aurait suffi , en se bornant «au point de vue et au but médical, de prendre elles- » mêmes pour la cause efficiente des actes vitaux 1 .
» nécessairement se tromper sur leur essence; car, dans le cercle étroit où ils » se sont renfermés , ils ne pouvaient rencontrer que des propriétés et des «accidents, des faits variables ou de simples abstractions.
« . Il ne suffit pas de démontrer que l’âme ne peut être contenue
«tout entière ni dans le moi, ni dans aucune des facultés du moi; il faut «encore, en prenant pour guide la raison à la place de la conscience qui «nous fait défaut, que nous sachions positivement ce qu’elle est, j’entends » en elle-même dans son principe le plus intime.
“ . Aujourd’hui , les philosophes ont la conviction que l’âme ne
» pouvant être contenue dans un point particulier de l’espace , ne doit pas » non plus être circonscrite dans une partie déterminée du corps , mais » qu 'elle tient dans sa puissance le corps tout entier et se manifeste par ses » mouvements . » (A. Franck, Dict. des scienc. phil ., art. Ame.)
1 « Dàm autem hanc considerationem, medico imprimis usui commendaturus,
ET COMMENTAIRE
«J’avoue que j’aurais pu m’arrêter simplement à ce «dernier parti, et ne pas remonter de sitôt jusqu’à ma » proposition fondamentale , du moins pour la médecine «proprement dite, si ce n’est pour la physiologie ( liâc pro- » positione , ulpotè non tàm ad medicinam quàm pliysicam » anthropologiam , plané supersedere potuissem ). Mais «cédant, sans doute à tort, à la crainte de voir accuser » mes doctrines de n’être que des énigmes métaphysiques » ( metaphysicis gryphis ) et de pures abstractions de mon » esprit, et redoutant qu’on ne me reprochât de parler toujours » de mouvements et de leur direction d’une manière abstraite «(ce qui serait vrai dans ce sens); de revenir sans cesse » sur les actions vitales , sans donner un nom précis à «leur agent; je me suis décidé, après mûre délibération, à » prononcer nettement le nom de principe actif, à rapporter » ces fonctions à l’âme , à l’affirmer même et à défendre » cette doctrine. Ce parti , que j’ai adopté , m’a valu des «ennemis, des discussions pénibles dans lesquelles je » suis presque fâché d’être entré , car j’ai en quelque sorte
«illud ubique indicareatque stabilire laboro, quod hœcvilalis conservatio, alque » vindicatio , omnino sanœralioni exquisité conseritanea sit ; uiique ab ipso «corporis animalis primo supremo architecto sapientissimè instiluta , et ilà »constitula , ut sana ratio scitissimum hune ordinem uiique pereipere et »agnoscerepossit. Tantô magis autem débeat , quo medicœ methodi justam et »verè legitimam cynosuram hinc formareliceat : totam rem altiùs , et ab ovo,
» quod aiunl , exor sur us , antiquissimam illam et ipsâveritate simplicissimam » sententiam , pro fundamento substerno , quod ver a causa efficiens (directionum i nllarum , quas pro pure medico scopo, pro efficiente causa agnoscere, sufficere »polerat ) , sit in homine ipsa Anima. Agnosco quod hâc propositione , ulpotè »non tàm ad medicam quàm physicam anthropologiam, plané supersedere » potuissem . Intempeslivo veromelu, ne tàm motus in abstracto quàm insuper « direclio in abstracto (sicut hoc sensu reverà sunt), pro metaphysicis gryphis » et nudis menlalibus idœis , tanquàm actus sine agente , mihi imputarentur » consullumduxL A gens ipsum disertè nominare, et unimæ lias parles deferre, «imo asserere atque vindicare. Tœdet autem merito atquepiget, imo profecto »pudel , altercalionum , quâ super hoc negotio , intentât ce , et per aliquod njàm suprà viginti annos, vix non singulis diebus, recoclœ, appositœ , lassatâ » tandem patientiâ , ad logicorum atque metaphysicorum in ipsis trivialibus » scholis scabella litem hanc rejicere extruderunt. »
RÉFLEXIONS
» honte d’avoir entamé des discussions aussi oiseuses 1 .
» Là-dessus , j’ai vu se dresser contre moi des objections » pénibles , que pendant vingt ans on a renouvelées , «réchauffées, et qui m’ont poursuivi presque chaque jour.
» Enfin , quand la patience a été à bout , on a rapporté » la solution que j’ai donnée aux travaux logiques et » métaphysiques de la scholastique et des écoles les plus » vulgaires. »
Stahl écrivait ceci en octobre 1717, à Berlin ; il avait alors 57 ans , et ne craignait point d’exposer sa pensée intime. Son édifice pratique médical , nous dit-il , repose sur ce fait expérimental de l’harmonie des actes vitaux. Il lui suffit , pour le construire , de considérer la cause de cette harmonie d’une manière purement abstraite , sans en déterminer la nature. On arrive ainsi au Vitalisme purement expérimental de Barthez , par la méthode qu’il a si admirablement , si savamment exposée , et que Stahl indique ici très - nettement , quoique en peu de mots ; nous la retrouverons ailleurs plus longuement développée. Si Stahl
1 Voy. le titre que Stahl a donné à sa discussion avec Leibnitz : Negolium otiosum, seu L‘auteur éprouvait, en effet, une répugnance
visible à entrer dans des discussions de ce genre, avec un philosophe illustre, qui n’était pas médecin , et qu’il trouvait peu au courant de ses oeuvres , et même des questions transcendantes de la philosophie. Faute de connaissances suffisantes dans les sciences naturelles , Leibnitz avait imaginé son harmonie préétablie , qu’il croyait avoir découverte dans un traité hippocratique mal interprété par lui. Le chevalier de Jaucour , médecin philosophe et panégyriste de Leibnitz, déclare que ce dernier n’a pas compris Stahl ( Voysa préface de la Théodicée). Desgenettes a remarqué le passage de la préface du Conspectus que nous venons de transcrire ; il dit à cette occasion : « Stahl »a fait une concession singulière , c’est que son principe général , son autocratie, n’était pas d’une indispensable nécessité; ce qui veut dire, en »d autres termes, que ce principe était hypothétique et n’influait pas «d’une manière essentielle sur le traitement des maladies. Stahl, en effet, «était trop grand chimiste et trop habile observateur pour ne pus apprécier «l'action des médicaments, etc.» (Desgenettes, Biograph. méd. , T. VII, p. 252, art. Stahl.) — Nous avons déjà dit quelques mots sur cette hypothèse tant reprochée à Stahl; nous parlerons plus tard de l’influence qu’elle a pu avoir sur sa pathologie et sur sa thérapeutique.
ET COMMENTAIRE
s’est décidé à passer ensuite du Vitalisme expérimental Barthézien au Vitalisme animiste , c’est quand il a voulu franchir le domaine médical proprement dit , pour s’élever plus haut et donner un fronton à son édifice. Supprimez le mot âme , sans décider la question du principe directeur des actes simplement vitaux et animaux ; ne vous prononcez point sur sa nature , sa spiritualité ; restez dans ce scepticisme prudent , dans cette réserve que Stahl semble regretter , et vous avez le vitalisme de Barthez , si sage et si rigoureux. Il est vrai qu’alors on criera à la métaphysique , comme Stahl l’avait prévu et redouté ; il est vrai aussi qu’on n’abordera pas les hauteurs de la physiologie transcendante ; que l’édifice sera moins achevé, moins unitaire, moins harmonique , moins majestueux ; mais en allant jusqu’où va Stahl , en s’entourant de toutes les précautions dont il s’est environné, l’édifice est-il moins solide? Nous le déciderons, en le sondant jusque dans ses moindres détails. Barthez 1 ne s’est-il pas trop avancé quand il a dit : « Notre doctrine est diamétralement opposée à celle de Stahl»? Pour la méthode , pour le fond , c’est , médicalement parlant , celle de Stahl , parce que c’est celle de Cos , c’est celle de Montpellier, avant Stahl et avant Barthez. Notre illustre chancelier répète trop souvent ces mots la doctrine qui m’est propre, et paraît trop disposé à soupçonner de plagiat des hommes tels que Hunter, par exemple , qui pouvaient bien se rencontrer avec lui , grâce à leur génie et aux sources fécondes où ils avaient eu le soin de puiser. Ce que Barthez possède en propre, ce qu’il a éclairci, fondé, inventé, découvert, démontré , est assez beau pour lui suffire , ainsi que nous l’établirons. Exaspéré par ses adversaires qui lui contestaient , comme à Stahl , la part large , neuve , qui lui était légitimement due , il a fini par l’exagérer peut-être , et par fournir quelques armes ou tout au moins quelques prétextes
1 Nouv. élém. de la science de l'homme, T. I.
RÉFLEXIONS
à ceux qui s’acharnaient contre lui. Sa destinée ressemble beaucoup à celle de Stahl et de Bordeu.
D’Hippocrate à Stahl la science fait un grand pas ; de Stahl à Bordeu , de celui-ci à Barthez , le progrès est tout aussi grand , on feint de le méconnaître : de là , réaction énergique de ces trois médecins si voisins par le génie ; seulement Barthez réagit comme Stahl , auquel il ressemble tant ; Bordeu , si différent par le caractère , a un mode bien distinct qui est tout à lui. Ni Stahl , ni Bordeu , ni Barthez , ni même Hippocrate , n’ont inventé le Vitalisme et ses formes variées , organiques , poétiques , mono-psychiques , poly-psychiques , dualistes, etc. Ces illustres médecins ont dû leur gloire à des perfectionnements , à d’importantes découvertes dans la méthode et dans la détermination des lors : ici , Bordeu et Barthez occupent avec Stahl une de ces places à part , sur lesquelles peu de noms , même parmi les plus célèbres, peuvent s’inscrire à côté d’eux.
En nous résumant , voici ce que nous pouvons conclure :
Avant Stahl , Montpellier professait l’Hippocratisme avec toute sa philosophie , sa méthode , ses dogmes , ses racines , ses fruits. Attaché au Spiritualisme de l’Église , à sa philosophie supérieure et divine , il s’en était noblement, savamment servi ; il avait profité de tous les progrès accomplis depuis tant de siècles pour rendre cette doctrine plus large et plus pure ; il avait préparé Bacon , Descartes , Leibnitz, etc. , il les avait acceptés en les épurant : Paris et le reste de l’Europe suivaient la même voie, mais de plus loin. Stahl paraît, il poursuit la route et l’agrandit. Notre école reconnaît en lui son enfant légitime , son représentant le plus supérieur, le plus illustre, celui qui efface peutêtre tous ceux qui ont marché devant lui; elle l’adopte et se porte en avant. Bordeu le dépasse , comme Stahl avait dépassé ses prédécesseurs. Barthez , à son tour, s’élance
ET COMMENTAIRE
au-dessus de Bordeu , et franchit un espace égal à celui qui sépare Hippocrate de Stahl, le professeur de Halle du médecin des Pyrénées. Grimaud et les disciples de Barthez poursuivent la même route, et y tracent de lumineux sillons. Ne disons pas cependant qu’Hippocrate est tout dans Stahl, pas plus que Stahl dans Bordeu , celui-ci dans Barthez , le chancelier de Montpellier dans ses grands disciples. Non , chacun a sa part à lui ; la médecine n’existe que dans leur ensemble , et celui-ci même ne la représente pas dans son entier: c’est ce que nous verrons en les comparant. Aussi le docteur Lasègue , auteur d’une bonne étude sur Stahl , a-t-il été trop loin quand il a écrit cette phrase : «Pour »tout dire en un mot, Bordeu est tout entier dans Stahl,
» qui n’est pas tout entier dans Bordeu » . »
Pour le prouver, sans sortir de l’opuscule De philosophià Hippocratis, comparez-en les propositions fondamentales avec les développements donnés par Bordeu ; elles peuvent se résumer ainsi : 1° excellence de la philosophie intellectuelle , morale, religieuse; 2° supériorité divine de la philosophie chrétienne ; 3° degrés de la philosophie , de la science et de l’art médical ; ht" prééminence de la médecine sur toutes les autres sciences , dès qu’elle embrasse l’Hippocratisme entier, devenu moderne et chrétien; 5° nécessité d’unir le Vitalisme à l’Animisme sans les identifier. Ces propositions , Bordeu les reproduit partout : voyez spécialement ses Recherches sur les crises, sur Y Histoire de la médecine (chapitres des médecins populaires, des médecins naturistes , des médecins philosophes , des médecins théologiens), sur les Maladies chroniques (son dernier ouvrage et son chef-d’œuvre). Il traite à fond toutes ces questions ; il est loin d’épuiser Stahl , et cependant il lui est supérieur, parce qu’il est venu après lui.
Citons-en deux ou trois passages. Bordeu montre d’abord
1 Thèses de Paris, 1846, N° 20, p. 66, à la fin.
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que les idées les plus élevées d’Aristote , Descartes , Montesquieu, etc., ont été puisées chez les médecins philosophes ; il en cite de nombreux exemples , et démontre ainsi cette proposition d’Hippocrate, Galien et Stahl, que la médecine est la vraie route de la philosophie. Il distingue ensuite les divers degrés de la philosophie humaine et de la médecine ; il admet : 1 0 des médecins purement populaires, esprits copistes ou imitateurs, qu’il nomme les témoins des faits particuliers ; 2° les médecins enseignants ; 3° les médecins initiés à la médecine philosophique ou transcendante ; 4° enfin, les médecins législateurs. «J’appelle » , dit-il , « un législateur de l’art , le médecin philosophe qui a » commencé par être témoin , qui de 'praticien est devenu » grand observateur , et qui , franchissant les bornes ordinaires, s’est élevé au-dessus même de son état: ouvrez » les fastes de la médecine , comptez ses législateurs 1 . » Hippocrate , Stahl , etc., sont des médecins de ce genre; voilà pourquoi ils se sont crus obligés de se prononcer sur les questions anthropologiques les plus élevées , sur la nature du principe de vie. Pour Bordeu , ce principe est surtout la force sensitive et motrice qui réside dans l’organisme entier, et dont les opérations , dit-il , sont éclairées , dirigées et soutenues par l’âme immortelle : c’est un vitalisme en quelque sorte organique. « Les Animistes» , dit-il, «qui » se retrouvent parmi les Galénistes , les Stahliens surtout, » ont fixé et mérité notre atténtion , comme les plus éloi- » gnés de tout soupçon de matérialisme , de ces puérils et » vains systèmes mécaniciens, asclépiadiens, épicuriens, etc., » enfants d’une imagination détraquée et libertine 2 . »
Si nous passions à Barthez 3 , nous retrouverions toutes les grandes questions qui ont occupé Stahl dans le traité De
1 Bordeu , Rech. sur les crises, p. 252.
2 Bordeu, Anal. méd. du sang , p. 1025.
3 Voy., entre autres, son Discours sur le génie d’Hippocrate.
ET COMMENTAIRE
philosophid Hippocratis : mais ce qui nous importe le plus , c’est de savoir si son vitalisme diffère autant qu’on le dit du vitalisme animiste de Stahl.
« Je regarde » , dit Barthez , « le principe vital comme la » cause expérimentale la plus générale des phénomènes de » la santé et de la maladie : ces expressions indéterminées » abrègent le calcul analytique des phénomènes * . »
Ne croirait-on pas entendre Stahl disant: J’aurais pu me contenter de la notion abstraite et métaphysique des phénomènes vitaux et de la direction vitale?
Ailleurs, Barthez nous dit: «Il importe de concevoir »la force vitale et lame pensante par des idées distinctes. » Ceci est essentiel , soit qu 'on imagine que ces deux prin- » ripes existent par eux- mêmes, soit qu 'on suppose qu’ils » existent comme attributs d’une seule et même substance, » qu’il est indifférent qu’on veuille appeler âme 1 2 3 4. »
Ici,. le professeur de Montpellier se rapproche bien plus de Stahl , pourvu que celui-ci conçoive la force vitale et l’âme pensante par des idées distinctes. Barthez croit qu’on ne peut avoir sur ces opinions que des probabilités , mais il avoue que leur discussion conduit à des spéculations curieuses 3 . Par là , on arrive à cette médecine philosophique et transcendante que Barthez ne dédaignait pas.
Ailleurs, enfin, le chancelier de Montpellier nous dit : «Il n’est pas impossible que de nouveaux faits ignorés «aujourd’hui ne puissent prouver que le principe vital »et lame pensante sont essentiellement réunis dans un » troisième principe général * . »
Pour Barthez , la prétendue hypothèse de Stahl n’est
1 Barthez , Nouveaux éléments, etc. , Note, p. 16.
2 Op. cit., T. I, p. 94.
3 Ibid. , p. 97-98.
4 Op. cit., p. 109, cité par Bouillier et par M. Lordat (De la constitution de l’homme, 1857, p. 66).
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plus qu’une anticipation que des faits ultérieurs peuvent démontrer 1 : il reste à décider si elle n’est pas quelque chose de mieux qu’une simple anticipation ; si le Mono-psychisme Stahlien avec son double dynamisme n’est pas , au fond , la vérité vraie ; si cette doctrine n’est point celle que Montpellier a dégagée des ténèbres , en la mettant dans tout son jour par de grands et heureux perfectionnements du Stahlianisme. C’est, du reste, comme nous venons de le voir et quoiqu’on ait dit le contraire , celle d’Hippocrate , de Platon, d’Aristote, de S. Paul, S. Augustin, S. Thomas, etc. Pour le prouver, comme nous l’essaierons, il suffit de remonter aux textes , de les expliquer nettement ; il suffit, enfin , de s’entendre , et de ne pas compliquer une question historique et dogmatique simple par elle-même , qu’on a embarrassée par des subtilités, par un cliquetis et une confusion dans les mots comme dans les choses.
Barthez est un génie de la même trempe qu’Hippocrate , Aristote, Descartes, Stahl, etc.; comme eux, c’est un législateur des sciences ; comme eux aussi , il a été mal compris et encore plus maltraité. Trop supérieur à son époque dominée par une philosophie menteuse , plébéienne , sensualiste , avidement accueillie par les masses , qui l’acceptaient avec d’autant plus d’ardeur qu’on croyait mieux X entendre à cause de sa vulgarité même , et qu’elle flattait les goûts d’un siècle grossièrement matérialiste dans les classes inférieures , voluptueux et plus délicatement sensuel dans les classes élevées ; il fut attaqué de toutes parts , sans être épargné par les hommes supérieurs qui faisaient alors les réputations, et qui le dédaignèrent presque, parce qu’ils n’avaient point pénétré dans le sanctuaire de la nature, aussi profondément que lui. On le traita d’esprit purement
1 La phrase de Barthez est évidemment inexacte; il a voulu dire que le principe de la vie et de la pensée sont deux dynamismes réunis dans une même substance , l’ame pensante : c'est le vrai double dynamisme monopsychique de l’Église, de S. Augustin, de S. Thomas, de Maistre, etc.
ET COMMENTAIRE
logique , métaphysique et abstrait , sans remarquer que ces désignations qu’on a lancées comme une injure à Hippocrate , à Socrate, à Platon, à Aristote, à S. Augustin, à Albert le Grand, à S. Thomas, à Képler, à Galilée, à Leibnitz, à Bossuet , à Stabl , etc. 1 , c’est-à-dire aux véritables législateurs des sciences , sont le plus grand de tous les éloges pour quiconque connaît la véritable valeur des mots , et sait , avec de Bonald , que « la métaphysique n'est que la » science des causes , de leurs actions , de leurs lois. »
Barthez se dit en lui-même, comme le poète latin:
« Barharus hic ego sum, quia non intelligor illis. On me «prend pour un esprit étrange , parce que l’on ne me » comprend point. » Il attendit avec patience que la lumière se fît; répondit scientifiquement et en peu de mots aux antagonistes qu’il estimait ; lança quelques traits piquants , et mit tout bas en pratique , vis-à-vis de ceux qu’il trouvait trop au-dessous de lui , ce précepte que M. Guizot a exprimé si énergiquement et si haut : « Vous avez beau faire , vos » injures ne s’élèveront jamais à la hauteur de mon dédain.»
Placé dans une position analogue , Stahl réagit avec plus de force , avec moins de mesure ; il fut , d’ailleurs , mieux servi par les circonstances , ou du moins il eut le soin d’en faire plus amplement usage.
1° Stahl s’est livré à une polémique beaucoup plus étendue. Indépendamment de ses Vindicice de scriptis suis , de son Negotium otiosurn , etc. , il a profité d’une foule
1 Dans ce qui précède, nous voulons caractériser l'esprit général du XVIIe siècle, sans le déprécier: malgré ses erreurs et ses fautes, il a éclairci et développé d’importautes vérités ; il a accompli de grandes œuvres ; il a compté dans ses rangs bien des hommes nés avec un magnifique génie : mais sa philosophie , en dehors des sciences physiques , a rabaissé le niveau de presque tous les talents, parce qu’elle était désastreuse. Sa mission providentielle était de détruire plus que d’édifier; il l’a remplie. Plus heureux que lui , notre siècle a reçu , providentiellement aussi , une tâche plus brillante , plus douce , plus difficile ; il doit réparer et construire : il accomplira cette œuvre , dont le Spiritualisme pratique a toujours été l’instrument.
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d’occasions pour se défendre ; il les a fait naître avec habileté : l’élément justificatif se trouve partout dans ses écrits.
Barthez a mieux aimé se renfermer dans le silence et le calme philosophique. Content des suffrages publics ou privés de quelques hommes d’élite , plein de la conscience de ses forces , de la grandeur et de la vérité de son œuvre, du sentiment de sa dignité , il ne descendit jamais jusqu’à l’injure , s’occupa rarement de sa justification , et n’insista guère sur des réfutations de détail. Certain que le moment solennel d’une justice décisive , immortelle et sans appel, arriverait pour ses doctrines et pour lui-même , il voulut confier à la postérité le soin de sa gloire , et cette vengeance éclatante qui ne manque jamais au génie méconnu.
La renommée ressemble au dauphin de la fable 1 Il : elle oublie parfois pendant long-temps des esprits supérieurs qui ne savent point, par de vulgaires manœuvres pour lesquelles on profane le nom d’habileté , encenser la foule , capter et arracher ses suffrages ; par une erreur qu’il n’est pas difficile d’expliquer, elle leur substitue de fastidieux copistes , qui usurpent une place dont ils ne sont pas dignes , sacrifient leurs titres , en se parant des brillantes dépouilles dont ils ont l’art de se revêtir. Mais le moment arrive où la renommée s’aperçoit et s’indigne de sa honteuse méprise : elle livre alors à l’oubli ou aux sarcasmes et au dédain ces imitateurs
1 Voy. la fable de La Fontaine qui a pour titre : Lesinge et le dauphin.
Un dauphin prit un singe pour un homme ,
Kt sur son dos le fit asseoir....
Notre magot prit pour ce coup ,
JLe nom d’un port pour un nom d’homme...
De telles gens il est beaucoup
Qui, prenant Vaugirard pour Rome,
Parlent de tout et n’ont rien vu...
Le dauphin rit , tourna la tête,
Et l’ayant bien considéré ,
Il s’aperçoit qu’il n’a tiré
Du fond de l’eau rien qu’une bêle :
Il l’y replonge , et va trouver Un homme qu’il puisse sauver.
serviles auxquels on avait élevé des autels , et dépose pour toujours une éclatante couronne sur le front rayonnant du génie oublié, dont le nom ne s’effacera plus.. Aujourd’hui , comme toujours , dans la littérature , les arts , les sciences , la médecine, nous trouvons, surtout parmi nos prédécesseurs des derniers siècles ( XVIIe , XVIIIe, XIXe), que l’histoire a provisoirement jugés , des écrivains supérieurs qui reçoivent de nous tous de justes hommages ; mais il y a aussi, comme dit Bordeu , « bien des singes que l’on prend pour des hommes» , et qui reprendront leur place quand on les aura dépouillés de leur manteau. Alors les hommes véritables retrouveront le rang que la haine, l’envie, l’ignorance, la ruse, d’injustes préventions leur ont enlevé ; alors un Hippocrate , un Aristote, un S. Thomas, un Descartes , un Bossuet , etc. , s’élèveront plus haut ; alors un Stahl , un Bordeu , un Barthez seront pour toujours jugés et vengés.
Dans cette œuvre de réparation si importante pour le progrès , aucune époque ne peut être comparée à la nôtre , si remarquable par son retour vers le Spiritualisme pratique vrai ; par sa puissance historique ; par son indépendance d’autant plus sage qu’elle se trouve surtout dans les rangs les plus élevés, et qu’elle a le sentiment profond de sa force.
2° Barthez n’a point publié, en les signant de son nom , des ouvrages aussi étendus que ceux du grand médecin allemand ; il a embrassé plus que lui , et a cependant encouru le reproche de n’avoir laissé que les aphorismes de sa doctrine , en y joignant quelques modèles spéciaux pour nous montrer l’art de les expliquer 1 . Il est tout aussi peu
1 Barthez l’a fait peut-être pour ne pas enchaîner le génie de ses successeurs. Il a voulu laisser le champ plus libre à son école et à ses disciples, afin de ne point les transformer en trop serviles imitateurs. 11 savait que l’on reprochait à Aristote d’avoir imposé son joug à l’esprit humain , de lui avoir enlevé sa plasticité propre , le génie créateur ; de l’avoir traité comme un enfant auquel on laisse toujours des lisières. Stahl , dit-on , a eu le même tort: aussi leurs écoles ont-elles fourni beaucoup de singes, dit Bordeu, d’imitateurs, dit De Gérando. Hippocrate, Socrate , Platon , Barthez ont
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lu que Stahl (Hippocrate ne l’est guère plus): quoiqu’il ait écrit habituellement en français, on le connaît et on le comprend peut-être encore moins (même dans sa patrie) que le Vieillard de Cos et le Professeur de Halle.
3° On a recueilli toutes les dissertations que Stahl a composées sous le nom de ses élèves , ou qui ont été faites sous sa direction. Nous sommes, en France , moins occupés de la gloire de nos maîtres , et des progrès de notre science à l’aide des monuments qu’on nous a laissés : on n’a point montré pour Barthez le zèle dont les écoles allemandes nous ont donné l’exemple en faveur de Stahl. On n’a pas même réuni en un seul corps l’ensemble complet de ses œuvres. Espérons , dans l’intérêt de tous , que l’avenir réparera les injustices ou les oublis du passé 1 .
fait mieux : ils ont fait des hommes. « Stahl », dit Lemoine , « n’a eu de vrais » disciples , de continuateurs , ni en Allemagne , ni en Ecosse , ni ailleurs ; il »n’en a trouvé qu’à Montpellier. » (Ouv. cité, p. 197.)
« Ce ne sont ni Samuel Cari , ni M. Alberti, ni Coschwilz , ni Juncker, etc.,
» qui ont servi à répandre la doctrine de Stahl en l’éclairant; ce ne sont pas » non plus les sectateurs anglais et écossais que rencontra le Stahlianismé ,
» qui ont vraiment poursuivi son œuvre ; ce n’est point , enfin , l’adhésion de «quelques philosophes rêveurs, comme Ch. Bonnet, qui a donné à ce sys- » tème de la force et de la vie.
» Le Stahlianismé, après la mort de Stahl, n’a vraiment fleuri qu’en «France, à Montpellier: là s’est rencontrée toute une suite de médecins » distingués qui se sont inspirés de la doctrine de Stahl ; il semble même » qu’elle a , pendant un siècle entier, trouvé dans cette ville un asile et une «patrie, qu’elle fasse tradition parmi les médecins de cette école, que tous
«en respirent l’esprit général comme un air vivifiant . C’est dans cette
» école que Stahl est compris , admiré comme il doit l’être , c’est-à-dire «expliqué et souvent corrigé, etc. » (Lemoine , ouvr. cité, pp. 196-197.)
Nous ne transcrivons pas le passage tout entier, il contient de grandes vérités ; mais il renferme aussi des propositions que nous ne saurions accepter, ainsi que nous espérons le démontrer plus loin.
1 M. Lordat est celui qui s'est occupé le plus de propager et de défendre les doctrines de Barthez, qui n’a pas eu de disciple plus illustre. Donnant un exemple qui a peu de précédents et qui n’aura pas malheureusement beaucoup d imitateurs, il s’est dépouillé pour enrichir son maître, loin de s enrichir en le dépouillant. Il a toujours répété que Barthez lui inspirait tous ses ouvrages , et n’a point voulu qu’on lui fît honneur à lui-même de ses nombreuses et importantes découvertes. Cependant des hommes comme
ET COMMENTAIRE
Notre grand Bordeu a-t-il toujours été juste envers Stahl et Barthez? N’a-t-il pas regardé quelquefois notre illustre chancelier, qu’il précéda de peu dans notre école , comme un antagoniste et un rival de gloire? N’est-ce point à lui, comme à Stahl , que s’adresse une phrase déjà citée : « Le » rêve animiste de Stahl , rêve d’un magnifique génie , peut » jeter les esprits médiocres dans un labyrinthe de recher- » ches et d’idées purement métaphysiques , dans lesquelles » l’école de Montpellier eût été infailliblement entraînée ,
» sans la prudence de De Lamure , etc. » Stahl et Barthez , nous l’avons déjà vu, avaient "répondu victorieusement à cette objection, qu’on leur adresse toujours et qu’on nous répète sans cesse d’une manière aussi fastidieuse que triviale ; ce qui suppose une insigne mauvaise foi ou une ignorance absolue , non-seulement des principes , mais des mots même qui traînent sur les bancs de la philosophie naturelle la plus vulgaire : In triviis vutgaribus et scholarum scabellis, comme le répète Stahl.
Broussais , l’un de nos principaux adversaires , avait , dit Peysse, « l’esprit du monde le plus anti-philosophique.» Un talent Supérieur ne dispense pas d’étudier, et devrait rendre assez prudent pour ne point enseigner ce que l’on ne
lui doivent à eux-mêmes et à leur nature beaucoup plus qu’à ceux qui les ont enseignés. Comme Barthez, M. Lordat a ses œuvres et son génie, qui sont bien à lui. Malgré tous ses efforts pour nous montrer entre notre chancelier et lui une distance que nous ne saurions apercevoir, nous restons convaincu qu’il a aussi un genre de talent des plus élevés et un vaste domaine scientifique qui lui appartiennent exclusivement et qui sont tout aussi remarquables. Son dévouement et sa modestie expliquent une erreur sur son mérite , d’autant plus honorable qu’on en trouve peu d’exemples ; mais nous le connaissons trop bien et nous l’apprécions trop pour souscrire là-dessus à son opinion. — M. Bayle a publié une édition compacte du Traité des maladies goutteuses; M. Barthez, l'un des médecins les plus distingués de Paris et petit-neveu du professeur de Montpellier, dont il porte dignement le nom , vient de donner une belle édition des Nouveaux éléments de la science de l’homme, auxquels il a joint plusieurs autres opuscules du même auteur. Nous regrettons qu’il n’y ait pas ajouté une introduction et des notes; personne n’aurait pu faire mieux que lui.
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connaît point , parce que l’on ne l’a pas appris. Quand Broussais , imitant le poëte dont parle Boileau ,
Huant la métaphore et la métonymie,
Grands mots que Pradon croit des termes de chimie,....
reproche à tous les médecins de faire de X ontologie, sans se douter que ce mot désigne la philosophie première , c’est-à-dire la science des causes, des principes et des lois; il est jugé , philosophiquement parlant. Sous ce rapport, cet observateur , si éminent quand il ne regarde point à travers le prisme d’un système qu’il a emprunté à Chirac, et quand il écrit la première édition de ses Phlegmasies chroniques, rappelle tout-à-coup l’apologue du bon La Fontaine , prend le Pirée pour un de ses amis , et couronne une vie brillante et utile par une chute , qu’il a , au reste , su rendre grande et profitable pour la science , par les luttes qu’elle a suscitées. Le sol, profondément fouillé par ses disciples et ses adversaires, est devenu bien plus fécond. Mais faut-il nécessairement que nos batailles , comme celles des conquérants, coûtent si cher à l’humanité? Tous nos progrès, en tout genre , doivent -ils , comme le dit J. de». Maistre ' , coûter à l’homme de sanglants sacrifices ? Sans être aussi optimiste que Leibnitz , nous sommes moins pessimiste que l’illustre auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg , et nous ne pensons point que le fer et le feu soient seuls l’instrument de la civilisation. Laissons au paganisme, à l’islamisme, au boudisme, etc., ce dogme et celui de la fatalité : le Spiritualisme chrétien est moins sombre , plus doux, plus consolant , parce que , seul , il est divin , et par conséquent entièrement vrai. Cette doctrine, au point de vue de la philosophie , de l’histoire , de la raison , de l’expérience , de la médecine , qui forment un tout inséparable , est celle de notre école, comme elle est celle que l’huma-
1 Ouvr. çit.
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nité trouve dans sa conscience intime quand elle veut et sait l’interroger. Du reste , notre école n’en réclame ni le monopole ni l’invention ; elle est éminemment française , parce que la France est la sentinelle avancée de la civilisation. Si nous la défendons avec une énergie plus grande , plus soutenue, plus constante, c’est que, cherchant à accueillir le progrès de quelque côté qu’il vienne ( du présent comme du passé), à accepter toute vérité, en lui demandant ses titres plutôt que son origine , nous défendons les traditions justes et grandes , avec d’autant plus d’ardeur qu’elles sont plus anciennes, et que tous les siècles les ont respectées. Une période centenaire n’est rien dans la vie humanitaire , et l’humanité entière est moins sujette à l’erreur qu’un homme ou même qu’une époque , quelque grands qu’ils puissent être.
Bordeu le savait aussi bien que Stahl et Barthez : élève de Montpellier, il était disciple dp Cos , défenseur de l’éclectisme vrai, tout à la fois traditionnel et progressif. «Mêlant» , nous dit-il, «et combinant les faits et les assertions avérées » dans chaque secte , dans chaque opinion principale , dans » chaque parti , nous avons tâché d’arriver à une suite de » principes propres à expliquer les phénomènes de la vie, etc. , » en essayant d’imiter l’abeille , qui compose son miel des >» sucs combinés de diverses fleurs 1 2 . »
Bordeu savait très-bien apprécier la métaphysique bien entendue, à propos de laquelle Descartes disait : «11 y a » quelque chose au-dessus de la géométrie (des mathématiques): c’est la métaphysique de la géométrie, et c’est là » tout 2 . »
1 Bordeu, Malad. chroniq., T. II, p. 1025.
2 Voy. là-dessus Éludes sur Fontenelle, par M. Flourens. — Ce savant éminent, membre de l’Académie des sciences et de l’Académie française , élève de notre école , a été, dans ces derniers temps, soumis à des critiques qui montrent qu’on cherche à oublier les services qu’il a rendus , et que nous n’honorons pas toujours, comme nous le devrions, les hommes qui font
Le philosophe de La Haye (en Touraine) a écrit ailleurs ces lignes remarquables : « Il y a un cinquième degré pour »> parvenir à la sagesse , incomparablement plus haut et plus » assuré que les quatre autres : c’est de chercher les pre- » mières causes et les vrais principes dont on puisse déduire >» les raisons de tout ce qu’on est capable de savoir ; ce sont » particulièrement ceux qui ont travaillé à cela qu’on a » nommés philosophes 1 . »
Cette science est justement la métaphysique. Ici Bordeu et Barthez se rencontrent avec Stahl et Descartes , parce que ce dernier parle comme Hippocrate , Platon , Aristote , Sénèque, Scaliger, etc., ainsi qu’on peut le voir par la dissertation toute entière : De philosophiâ Hippocratis, dont nous nous sommes attaché à faire ressortir quelques traits saillants et sur laquelle nous aurons à revenir par la suite.
le plus honneur à notre art. Comment obtiendrons-nous l’estime que nous devons espérer, si nous sommes les premiers à frapper ceux d’entre nous qui ont su mieux la mériter?
1 Descartes, préf. des Prineip. de la philos., p. 276; édit, du Panthéon.