II. L’opuscule de Stahl : De philosophiâ Hippocratis
1 « L’école organiciste et l’école vitaliste , de quelque côté qu’elles » inclinent et qu’elles divergent , n’en remontent pas moins jusqu’à Stahl : » il est directement le père et le fondateur de l’école de Montpellier ; le Vita- »lisme n’est que l’Animisme de Stahl, dégagé de ses grossières erreurs. Si » l’école des organiciens lui doit un peu moins , elle lui doit encore beaucoup ,
» beaucoup plus surtout qu’elle ne reconnaît lui devoir . Si Stahl , à son
» tour, a élevé sur des ruines un système ruineux , en attribuant la vie à l’âme » raisonnable , c’est qu’il n’est pas donné à un seul homme de tout faire et » d’achever toujours ce qu’il commence, pas plus à Stahl qu’à Descartes, etc. » (Lemoine, Stahl et l’Animisme, 1858, p. 21.)
M. Lemoine est un philosophe distingué , un penseur, un brillant écrivain ; mais connaît-il assez Paris, Montpellier et Stahl lui-même, pour les juger en dernier ressort? S’il réhabilite avec raison son héros sur plusieurs points, est-il d’autres fois parfaitement juste envers lui comme envers nous, envers Paris, envers Aristote, Platon , Van-Helmont , Descartes, Leibnitz, etc.? Pourquoi parler si peu ou ne pas dire un mot d’Hippocrate, S. Augustin, S. Thomas, etc., les véritables pères du Stahlianisme ; de Bêcher, W. Védel, etc.; des maîtres de Stahl à Iéna ; de Sylvius, Willis, Glisson, qui exercèrent sur lui une si grande influence ; de ses discussions avec Hoffmann et ses disciples , etc. ? Cela eût été long et pénible , mais la vérité ne s’obtient que par une minutieuse étude des détails. Quand on a , comme M. Lemoine , une autorité réelle , justifiée par de remarquables et utiles travaux, on doit prendre garde aux assertions absolues, exclusives, inexactes ou hasardées que l’on peut répandre ou inspirer.
ET COMMENTAIRE
pourrait donner lieu à bien des remarques intéressantes ; il soulève les plus hautes questions de philosophie générale et de philosophie médicale. Entraînées par le mouvement historique et philosophique universel qui domine notre époque , l’école et l’académie de médecine de Paris abordent avec une ardeur de plus en plus grande ces problèmes aussi fondamentaux que difficiles, long-temps négligés dans la capitale , et que Montpellier , depuis son origine , n’a jamais cessé d’étudier , avec d’autant plus de succès que toutes ses écoles des lettres , des sciences , de droit , de théologie , ont toujours eu un caractère philosophique très-prononcé , et ont fourni, dans tous les genres, des philosophes du premier ordre , jouissant d’une réputation universelle , et devant lesquels tout le monde s’incline avec respect. Stahl revient souvent sur la philosophie : « Philosophiam contemptui ha- » bitam per totam vilam hominis ulcisci, etc. » ; il profite de ses vastes études , de sa haute position médicale , et consacre sa vie entière à éclairer, comme Hippocrate et ses plus illustres successeurs, la philosophie par la médecine, la médecine par la philosophie. Nous nous retrouverons donc souvent avec lui sur ce terrain , et nous pouvons nous borner en ce moment à quelques rapides observations 1 .
1 Voici le passage dans son entier :
« In scholâ ipsâ , adhuc adolescens , audiveram philosophiam contemptui » habitam per totam vitam hominis se ulcisci.
» Aliquot certè millenis occasionibus , veritatem hujus effati, cum faslidio « experlus sum. Ità cum hominibus , ratiocinationis impotibus , implicaii, » nihil ulilitaiis , immensum autem plies fastidii, involvit.»
“ Dans rna jeunesse , et tandis que j’étais encore sur les bancs de l’école , «j’entendais dire que la philosophie , vue avec dédain, savait se venger de ses » contempteurs pendant toute leur vie.
» Certes , j’ai eu mille occasions de faire la pénible expérience de la vérité “d’une pareille sentence. En effet, quel avantage y a-t-il et quel insurmon- « table dégoût n‘éprouve-t-on pas à lier d’intimes rapports avec des gens “incapables de raisonner? » ( Ars sanandi , p. 19 du texte, T. VII de la traduction du docteur T. Blondin.)
III. La philosophie, dit-il, d’après Sénèque et Hippocrate, est une chose sainte (sacra) : c’est déjà l’opinion de tous les grands génies de l’antiquité , Hippocrate , Platon , Aristote , Cicéron , etc. ; car elle est plus que la science , elle est la sagesse même , elle nous vient des dieux. Cette pensée acquiert une force nouvelle avec le christianisme. Alors ce n’est plus des faux dieux du paganisme, c’est du vrai Dieu lui-même que nous vient la véritable philosophie , celle qui doit transformer l’humanité; en un mot, la philosophie chrétienne. C’est elle dont plusieurs philosophes païens, tels que Sénèque 1 , subissent d’abord l’influence : c’est elle que célèbrent les premiers Pères de l’Église , que proclament et défendent à leur tour les grands écrivains chrétiens de nos premiers siècles, les plus beaux génies du moyen âge , de la renaissance, des XVIe et XVIIe siècles : c’est elle, enfin, qui tend à reprendre parmi nous la place qu’elle mérite , en se retrempant dans ce spiritualisme pur qui fait sa force, sa vérité, sa splendeur; attaque le panthéisme mystique, l’idéalisme ingénieux , mais faux et trompeur , de certaines écoles allemandes aussi nuageuses que subtilement savantes, et frappe avec plus de force encore le matérialisme aveugle , le panthéisme sensualiste , bien plus dangereux sans doute , parce que , plus séduisant et plus habile , il vient , par de sinueux détours, sous de brillantes métaphores, diviniser les sens , exalter la matière en lui prêtant un fantôme de spiritualité, et recevoir ainsi tant d’éloges pour cette prudente réserve qui divinise la nature pour ne pas s’élever jusqu’à son suprême auteur.