PROFESSEUR ET DOYEN DE LA. FACULTÉ DE MÉDECINE DE HALLE
Halle, 1706.
Traduction et Notes du Dr T. BLONDIN ,
MEMBRE DE L’ACADÉMIE DE HALLE , etc.
L’auteur fait remarquer , dans cet opuscule , que les sujets étrangers à la Médecine, non-seulement retardent les progrès de la Doctrine Médicale , y jettent le trouble et exposent à l’erreur, mais que, de plus, ils introduisent dans l’esprit des idées étrangères à la vérité elle-même et à l’usage pratique.
Il démontre, en même temps, que les opinions qu’on se fait communément en Physique se perdent elles -mêmes et perdent entièrement avec elles la Théorie Médicale , même la plus vulgaire , et cela par l’ignorance du Mixte et du Vivant, par la confusion des propriétés particulières de la matière et du mouvement , et surtout par cette impéritie , qui , d’un côté , ne leur permet pas de savoir diriger les mouvements vers leur but final , naturel , et , de l’autre , vient le troubler par des médications qui ne reposent pas sur des intentions positives.
PAR LF. PROFESSEUR A.-L. BOYER
Notre vie est si courte , l’art médical est si long , il exige tant de temps pour en apprendre les principes et pour parvenir à les appliquer , qu’il est indispensable d’examiner avec soin quels sont les points principaux qui le concernent d’une manière directe , quels sont ceux qui lui sont plus ou moins étrangers.
L’esprit humain a , par sa nature même , un si vif désir de connaître toute chose , que chacun est disposé à sortir de son domaine spécial , et à employer ses moments les plus précieux à des recherches relatives à des objets qui s’éloignent beaucoup du champ qu’il devrait parcourir. Il y a plus : on prend souvent pour base de la science que l’on cultive , des sciences qui lui sont complètement étrangères et dont le génie est tout différent. Ce défaut est si commun , il s’est tellement rencontré dans tous les temps , que l’on peut se demander s’il ne tient point au caractère propre des sciences si étroitement unies entre elles qu’on ne peut guère les séparer , et si l’on doit accuser cette méthode qui tend à les unir toutes au lieu de les distinguer.
Remarquons cependant que la marche suivie par les physiciens et les médecins depuis les temps les plus anciens , présente deux défauts manifestes : le premier , c’est que l’on s’est souvent perdu dans des abstractions trop éloignées de la réalité , au lieu de s’occuper directement des choses qui tombent sous nos sens ; le second , c’est que , se jetant dans un vice opposé , l’on a étudié trop exclusivement le matériel des choses , en négligeant les forces motrices qui existent dans le monde, et le but vers lequel elles tendent : alors on n’a vu que des rapports mécaniques , et l’univers ne s’est montré que comme une machine ordinaire dont il suffit de connaître les rouages.
Pour ne pas sortir de la profession à laquelle nous avons consacré notre vie , rappelons ce vieil adage , qui pourrait servir à fixer les limites de l’art médical: «La médecine commence là où la physique «finit.» Cet axiome est très-vrai d’une manière générale , mais il devient inutile tant que les limites qui séparent le médecin du physicien ne sont pas exactement tracées. On ne peut point alors classer les diverses sciences d’après leurs rapports précis avec la nôtre. C’est là, je l’avouerai, ce qui me causa un grand embarras dès mon début dans la carrière médicale.
J’en éprouvai un second , qui ne fut pas moins grand , lorsque j’entendis répéter sans cesse, autour de moi, qu’une excellente théorie
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ne conduit point à une pratique heureuse ; lorsque je vis surtout que les médecins -cliniciens, allant plus loin que le vulgaire , affirmaient, qu’au lit du malade , il fallait oublier tout ce qu’on avait appris dans les écoles, et faire ordinairement le contraire de ce qu’on y enseignait. Je ne pouvais comprendre que , pour nous , l’expérience fût , tout juste, complètement opposée à la raison. Je concevais bien que certaines théories, qui me paraissaient fausses, dussent être funestes quand on venait à les appliquer; mais il me semblait impossible qu’une théorie lumineuse et vraie , fondée sur l’expérience unie à la raison , dût nécessairement conduire à une pratique meurtrière. Ces motifs ont frappé beaucoup d’auteurs qui se sont livrés à bien des recherches pour éclaircir ce mystère : de là sont nées des théories nouvelles et des découvertes modernes. Mais ont-elles été meilleures, ont-elles conduit à de plus heureux résultats ? Nous ne le pensons pas.
La source du mal , c’est toujours l’étude trop prolongée d’objets étrangers à ceux dont on devrait surtout s’occuper. Les physiciens ne sortent point de la matière dépouillée des forces motrices qui l’animent. Les médecins, à leur tour, s’arrêtent à l’examen du corps, considéré surtout dans la matière qui le constitue ; ils cherchent à deviner les lésions qui peuvent être la conséquence de sa nature anatomique , plutôt que celles dont l’observation clinique montre la fréquence et la réalité ; ils ne s’appliquent point aux méthodes curatives dont l’expérience démontre l’efficacité.
Ce premier aperçu donna un peu de calme à mon esprit. Je vis alors dans quel sens devaient être dirigées mes explorations, et je me posai avant tout les questions suivantes: 1° Quels sont, médicalement et thérapeutiquement parlant, les secours que l’on peut attendre , pour une bonne théorie , des diverses branches des connaissances humaines, l’anatomie et la chimie , par exemple? 2° Quelle différence y a-t-il entre un mécanisme et un organisme ? 3° Quels sont les distinctions et les rapports d’un mixte vivant et d’un mixte inorganique? 4® Qu’est-ce que la vie? Yoici, en peu de mots, quelles furent mes conclusions.
1. L’anatomie minutieuse , celle qui s’occupe de la structure intime des tissus , est-elle indispensable ou absolument nécessaire à l’homme de l’art , considéré dans ses fonctions purement médicales ? Je déclare que non ; mais il faut bien me comprendre. Je suis loin de mépriser cette anatomie délicate , considérée comme une science distincte ; je ne veux point qu’on la néglige , mais je ne puis point admettre qu’elle fasse partie intégrante de l’art médical. Le praticien qui aurait employé un temps très-long à ces recherches si minutieuses , n’en aurait pas assez pour les travaux vraiment pratiques ;
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il contracterait des habitudes simplement anatomiques , expliquerait tout par des lésions de ce genre , et se croirait un grand médecin parce qu’il serait un anatomiste distingué.
II. Mes déclarations, par rapport à la chimie, sont encore plus formelles. Jusqu’à présent on n’a pu trouver aucun lien naturel et vrai entre les théories chimiques et les théories médicales. Jusqu’ici tout ce qu’on a écrit à ce sujet ne concorde nullement avec le caractère et le génie de la vitalité humaine , et les explications qu’on a essayées, pour rendre compte des transformations aussi variées que faciles qui se passent dans nos humeurs, ne sont en rapport ni avec les vérités chimiques , ni même avec les hypothèses que l’on a imaginées. Quelle est la valeur de toutes ces fables qui plaisent tant à la multitude , et dans lesquelles on nous parle de la coagulation de nos humeurs par les acides , de leur colliquation par les alcalis , de leur stimulation par des acrimonies sulfurëo- salines, de tant d’innombrables fermentations? Que penser de ces acides hémicranique , ophthalmique , odontalgique , 'pleurétique , etc., de tous ces vagues produits dont on infecte l’économie vivante ?
L’étude de la fermentation peut vraiment être utile , mais il faut la considérer sous un autre point de vue que celui sous lequel on l’a envisagée jusqu’à ce moment. Tenons-nous en garde contre toutes ces témérités , et cependant voilà ce que la chimie a fait par le passé, ce qu’elle fait encore aujourd’hui , ce qu’elle fera toujours.
III. Pour avoir une idée exacte de l’organisme humain, il faut savoir en quoi un organisme diffère d’un mécanisme; par quel procédé le premier se transforme dans le second , sous l’impulsion et la direction de la force vitale , à l’aide de laquelle il devient un instrument dont elle se sert pour atteindre un but déterminé.
IY. Les anciens ont rendu un véritable service en établissant , d’une manière solide , qu’il y a une différence marquée entre un mixte inorganique et un mixte vivant; mais , cette différence, ils n’ont pas su la découvrir dans ses causes intimes; sous ce rapport, ils se sont livrés à de véritables rêveries sur le mélange et l’association des quatre corps élémentaires et de leurs qualités. Les modernes ont été moins heureux encore , quand ils ont voulu tout expliquer par la structure des parties, par les rapports physiques de leurs molécules intégrantes, par leur forme , leur volume , etc.
Y. Aucun d’eux ne nous a dit ce que c’est que la vie. Quelquesuns assurent qu’elle consiste dans un mouvement , mais cette définition est très -vague : quelle est sa nature , quelles sont ses diverses espèces ? Il est un principe fondamental auquel on n’a fait nulle attention. La vie organique consiste surtout dans la nutrition , c’est- T. II. U
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à-dire dans un acte par lequel les molécules usées et vieillies se séparent sans cesse des molécules voisines et sont expulsées , pour être remplacées par des molécules revivifiées qui entrent dans de nouvelles combinaisons. Les éléments constitutifs des corps vivants doivent donc avoir une grande mobilité, des affinités peu énergiques; ils doivent tendre à se séparer sans cesse, à se corrompre ( cum-rumpere ). Or, cette corruption matérielle, toujours en puissance , passe difficilement en acte. C’est la force vitale qui enchaîne les parties , qui s’oppose à leur séparation , à leur dissolution par les forces chimiques ordinaires , et telle est la fonction principale de la vie organique. Ce point de vue est celui qui domine l’anthropologie médicale. Cette force enchaînante et conservatrice doit être plus grande dans les fluides vivants , dont les éléments sont moins fixes. Ce n’est pas seulement par un mouvement général vague et indéterminé , ce n’est pas même simplement par la circulation générale considérée mécaniquement, que cette conservation s’accomplit; elle a lieu surtout par une distribution convenable du sang dans l’intimité des organes, par les sécrétions et les excrétions.
C’est ainsi que la santé se maintient ; c’est par des modes analogues que la nature ou le principe animateur travaille à guérir les maladies : aussi la théorie qui repose sur ces bases, et qui est la vraie , s’applique également à la physiologie , à la pathologie et à la thérapeutique.
La force médicatrice parvient à mûrir les humeurs morbides , à en séparer et en excréter les éléments nuisibles , plus facilement et plus souvent qu’à faire subir aux parties des transformations profondes.
Ces derniers actes (de transformation profonde) s’obtiennent rarement, péniblement , d’une manière souvent imparfaite , très-laborieuse et très-lente.
Cette marche si raisonnable , si simple , que suit la nature , a été imposée et réglée par la Sagesse Suprême ; elle est bien supérieure à ces mouvements tumultueux et sans ordre que la folie humaine a voulu lui substituer. C’est cette thérapeutique naturelle et spontanée , ce cours régulier que suit la force vitale médicatrice , quand elle n’est point dérangée par des aberrations ou des circonstances particulières , qu’il faut avoir soin d’étudier, pour saisir, autant qu’on le peut , des indications , des tendances que l’observation de la nature même nous fournit, et que nous devons autant que possible nous efforcer d’imiter. C’est ce qui nous explique les succès obtenus par nos prédécesseurs, généralement supérieurs à ceux que nous offre la pratique moderne , bien que nous ayons dans nos mains des moyens médicateurs beaucoup plus nombreux et plus puissants que ceux dont ils pouvaient disposer.