D’ÉLOIGNER DE LA DOCTRINE MÉDICALE TOUT CE QUI LUI EST ÉTRANGER
§ Dr. La brièveté de la vie et l'amour sérieux de l'art médical nous obligent à en bannir les choses étrangères.
Parmi les nombreuses difficultés qui enveloppent la science médicale et que le grand Hippocrate a contrôlées lui-même , nous devons compter, — tout en nous conformant en cela au sentiment du divin Vieillard , — la brièveté de la vie humaine comme étant un des plus grands obstacles aux progrès de l’intelligence et de l’art 1 : o &oç êp&xvç*.
Entre autres innombrables écrits du philosophe Sénèque , il convient de citer ici ce qu’il a dit à ce sujet avec tant de dignité et d’à-propos pour corriger les sophistes de son temps, touchant leurs vaines études et la fade ostentation de leur ridicule logomachie.
« Est-ce bien pour cela qu’ils froncent leurs sourcils ? » Est-ce bien là le motif pour lequel ils laissent croître «leur barbe et la laissent aller dans un si grand désordre? » Serait-ce là une cause de leur tristesse et de leur pâleur, » quand du haut de leurs chaires doctorales ils déclament si » complaisamment leurs sophismes et les formules alambi- » quées de leur doctrine captieuse ? » Le philosophe dit encore ailleurs : « O sophiste ! pourquoi viens-tu me proposer tes «mauvaises plaisanteries? Il n’y a pas lieu à plaisanter : » tu as une mission à remplir auprès des malheureux , etc. »
Voy. T. VIII, Comment. XI.
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Le célèbre stoïcien indiquait, par ces paroles, que les philosophes chargés d’enseigner la véritable bonne manière de vivre , en arrachant les hommes au vice et en combattant en eux la pusillanimité , les angoisses , les inquiétudes , les tristesses et les faiblesses de l’âme , afin de leur assurer, à l’aide de ces moyens , la sécurité , la joie et son empire sur elle-même par la modération de ses désirs; Sénèque , dis-je, indiquait par là que de tels hommes ne doivent pas regarder ces choses comme indignes de leur attention et les négliger dans leurs entretiens publics.
Or, pourrait-on dire aujourd’hui quelque chose de plus convenable à l’égard des études médicales , et pourrait-on parler plus énergiquement pour indiquer quelles doivent être toujours dirigées vers leur véritable but , en ayant soin toutefois d’en bannir toute vaine spéculation qui leur est étrangère, afin de les ramener dans la sphère, si vaste d’ailleurs , de leurs véritables attributions ? H Té/vy; y.axpri.
Eh! n’est-ce pas auprès des malheureux patients que le médecin est toujours appelé à remplir sa haute et noble mission? Ne trouve-t-il pas auprès de ces infortunés un assez vaste champ d’observation , alors que , non-seulement sans cesse flottants entre les divers dangers qui les entourent et inquiets sur les dommages et les pertes qu’éprouve leur débile santé , mais encore incapables , dans un si triste état , d’être utiles soit à eux-mêmes , soit aux autres , et ballottés le plus souvent entre la vie et la mort , ceux-ci , épouvantés à la vue du danger qui les menace , viennent en toute hâte implorer les secours de son art et de ses lumières.
Or, je le demande, ne convient-il pas , en cette circonstance , d’agir le plus promptement et le plus efficacement possible? N’est-ce point là le vrai devoir du médecin , et ne serait-ce pas se rendre coupable aux yeux de tous que d’y manquer ?
§ II. Les choses étrangères à l'art ont bien souvent des charmes qui les font prendre pour de vrais fondements.
Je pense donc, et tout le monde pense sans doute avec moi , qu’il est convenable et opportun de prendre en sérieuse considération des faits d’une si haute importance , et j’espère qu’aucun médecin , appelé auprès de ses malades par le devoir, ne serait assez insensé pour consacrer à des occupations étrangères et à des jeux publics un temps qu’il doit entièrement à la santé de ses clients * .
Il existe encore une cause plus occulte d’éloignement1 2 , si difficile à être reconnue, je ne dirai pas tant par tous les hommes indistinctement, mais encore et surtout, chose réellement surprenante ! par le médecin lui-même : or, une pareille disposition à s’écarter de la vérité s’insinue aisément dans l’esprit ; une fois admise , elle y prend droit de domicile , s’y impose et détourne l’entendement qui , sans s’en douter, sort de la voie naturelle et véritable du devoir.
Je n’entends pas parler simplement ici de cet empressement à se mêler de tout 3, si évidemment excité par la sotte curiosité des choses étrangères à l’art ; mais , qu’on ne s’y méprenne pas, je prétends ici ne faire allusion qu’à ce vice radical qui , introduisant dans la science médicale des matières qui lui sont complètement étrangères , en compliquent les questions , en détruisent les vrais rapports et V éloignent enfin de son propre et véritable but, et la doctrine , ainsi
1 Un pareil reproche ne pourrait- il pas, à juste droit, s’adresser à un trop grand nombre , hélas ! qui , basant leur clientèle et leur avenir sur des conditions absurdes de fortune , de parenté ou même d’intrigues , s’embarrassent fort peu de nourrir leur esprit de connaissances sérieuses , font de la médecine une chose vénale et passent leur temps à des futilités?
2 A A'/o vpitoaiç , éloignement du vrai but. Cette signification m’a paru plus littérale et plus propre.
3 noAu7rp«-yp.o<rôvYi signifie curiosité, que j’ai cru devoir traduire par empressement à se mêler de tout, afin de ne pas répéter l’expression qui revient à la ligne suivante.
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hérissée de difficultés de toutes parts, devient désormais méconnaissable à tous.
§ III. Ce coupable défaut s'étant perpétué dans tous les âges , doit-il être attribué plutôt à la chose même qu'à un vice réel de la méthode médicale ?
Quiconque est peu versé dans l’étude des choses humaines , sera sans doute grandement étonné que , depuis les temps les plus reculés jusqu’à ce jour, des considérations étrangères à la doctrine médicale s’y soient insinuées de toutes parts et s’y soient ainsi perpétuées, si nombreuses et si considérables , sans que néanmoins la doctrine , habituée à ce genre d’invasion , n’ait jamais perdu de l’excellence de son titre : le véritable moyen de secourir salutairement les infirmités du corps humain.
C’est que , au milieu de ces désordres , d’autres , par la fusion des opinions diverses en système et leur coordination en corps de doctrine , ont sauvé du naufrage la vraie méthode de traiter exactement les maladies ; de sorte que l’on serait presque en droit de douter d’où naît la grande difficulté de concilier les opinions diverses des auteurs , dont les uns prétendent que c’est la méthode , tandis que les autres soutiennent que c’est la chose elle-même qui porte ce vice en soi.
§ IV. Méthode employée jusqu'à ce jour pour enseigner la physique.
Il existe un vice radical généralement répandu dans l’enseignement de la physique. Depuis l’antiquité la plus reculée , en effet , dans ces formules abstraites de langage et de conception , cette science s’est sans cesse éloignée de la juste appréciation et de la véritable considération corporelle des actions, [en tant que exécutées dans le corps ; et, dans des temps plus rapprochés de nous, la physique ne s’est-
elle pas encore fourvoyée dans les idées les plus générales touchant la matière ? Stériles conceptions dont elle n’a retiré que certaines considérations de bien peu d’importance, sans se mettre nullement en peine de chercher à découvrir les plus véritables causes actives de ces phénomènes , leur raison d’être ou leurs forces harmoniques.
§ Y. C'est ainsi que, en médecine, on ne voit que de la matière , et on néglige d'étudier le mouvement, le but final et le lien organique .
Ne voyons-nous pas, en effet, de toute part l’esprit humain s’occuper exclusivement de la matière, et n’observer, dans tous les êtres de la nature, que la seule conformation qui tombe sous nos sens , et leur mutuelle proportion corporelle ? A peine accorde-t-on quelque attention à Y ordre , à la puissance, à Y énergie des mouvements qui agissent d’une manière plus absolue sur la matière , ainsi qu’aux temps, aux degrés, aux vicissitudes, et aux fins surtout de ces mêmes mouvements.
Aussi est-ce pour cela même, et principalement à cause de cette dernière faute et de la manie quon a de se mêler de tout, que l’esprit humain se fourvoie presque partout à l’égard de ce rapport que tous les êtres matériels de ce monde, et notamment d’une manière absolue les corps organiques , ont, soit avec leurs propres fins certaines, soit avec des fins communes à tous les êtres.
§ VI. Les choses étrangères à la médecine portent un grand préjudice à la science et à l'art.
Or, pour ne pas mériter moi-même le reproche de m’être trop occupé de choses étrangères à la science médicale , je dois déclarer ici quel est le vrai but que je me propose dans cette courte dissertation.
En médecine, les observations trop étrangères à la
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sciénce et à l’art portent un grave préjudice à la véritable et solide conception de la doctrine; car non-seulement elles altèrent les théories les plus justes , les plus saines et les plus utiles, mais encore elles les dénaturent et les bouleversent.
§ VII. Inutile de dire que le médecin commence là où le physicien finit, car c'est de là que provient une vraie confusion entre les choses du domaine physique et celles du domaine médical.
C’est avec juste raison sans doute que déjà , dès la plus haute antiquité , les médecins avaient soutenu que là où le physicien finit, le médecin commence. Cependant je ne puis nullement me rappeler l’endroit où , je ne dirai pas , j’ai trouvé , car cela ne m’est point arrivé , mais où j’aurais pu trouver ou dû chercher le point précis et bien déterminé qui constitue les limites de la physique; le point, dis-je, où cette science est vraiment distincte et séparée de la médecine; si bien que celle-ci puisse, dès -lors, entrer dans son vrai domaine, et y exercer toute son autorité sur les phénomènes qui sont uniquement et absolument de son ressort.
Je pense que le défaut de cette connaissance et d’une telle appréciation engendre un inconvénient bien plus grand et bien plus réel encore , savoir : que les spéculations physiques introduites et admises dans la science médicale, ainsi que les considérations de certains phénomènes plus vrais, quoique d’ores et déjà véritables en elles-mêmes, n’ont cependant aucune utilité réelle et fondamentale pour le but que s’efforce sans cesse d’atteindre l’art médical proprement dit.
§ VIII. D’autres prétendent encore que la théorie n'influe etl rien sur une heureuse pratique.
Ce qui, dans ma jeunesse, alors que je me livrais à mes études médicales, affectait vivement mon esprit, c’était
d’entendre le vulgaire même tenir habituellement ces propos indécents à l’égard des médecins : « Que le meilleur théori- » cien (le peuple dit le -plus savant) est souvent celui qui «obtient le moins de succès dans le traitement de ses » malades. » L’on voit même souvent les praticiens les plus expérimentés appuyer encore aujourd’hui de leurs suffrages de pareilles sottises, en lançant sur les jeunes médecins le venin de leur malicieuse envie , et déversant sur eux tout le fiel de leur amère et méchante faconde , répétant sans cesse que la pratique diffère beaucoup de la théorie ; ils ne craignent même pas d’ajouter que, dans la pratique, non-seulement on oublie peu à peu les plus importantes maximes théoriques, mais encore (ce qui mérite ici une mention particulière) que cet oubli est vraiment nécessaire pour exercer avec succès la pratique de l’art médical.
§ IX. Ce qui fait conclure qu’il importe peu de suivre ces préceptes dans la pratique.
Et qu’on ne vienne pas me dire que j’exagère ; non , ce que j’avance ici est en tout conforme à la vérité et est de notoriété publique. Quant à moi, je me rappelle très-bien avoir vu des confrères recourir, d’une manière contradictoire (ainsi qu’on le dit au barreau), à cette oiseuse formule trop souvent usitée , et dire , en fronçant le sourcil , qu’il est de la plus haute importance de s’appliquer à éloigner de la pratique les opinions systématiques , et de prendre pour guide plutôt l’expérience que la théorie. Or, ceci est arrivé principalement lorsque de jeunes praticiens , encore imbus des idées de l’école et des préceptes de la théorie , les invoquent dans les consultations , en les opposant solennellement aux sages conseils donnés par leurs confrères vieillis dans l’expérience.
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§ X. L'expérience est-elle contraire à la saine raison ?
C’était là pour moi une chose bien pénible à entendre, pour moi , dis-je , encore novice en cette sorte de langage , qui signifiait dans mon esprit : qu’il faut être sourd aux cris de la raison, car elle n’est jamais d’accord avec l’ expérience ! Ne sont-ce pas là , en effet , des paroles qui tiennent de la cabale médicale ?
Je n’aurais certes jamais pu m’imaginer que le paradoxe « , et surtout le paralogisme2, fût quelque chose de vrai, et que cependant , dans les objets corporels , non-seulement il ne pût être compris par la raison , mais encore il lui fût entièrement hostile et complètement étranger.
Ce qui me tourmentait le plus, c’était que, avant comme après, ou , comme on dit , à priori ainsi qu’à posteriori , la chose elle-même présentât toujours une si grande difficulté et qu’elle fût en pleine contradiction avec la saine raison. De telle sorte que, lorsqu’on a recours aux expériences par lesquelles on peut réellement et efficacement prendre des mesures à l’égard de cette chose , d’ailleurs si anormale , si l’on veut mettre en rapport ces sortes d’expérimentations avec le reste des objets , c’est-à-dire si l’on s’efforce de les soumettre à une mutuelle et réciproque comparaison , l’obscurité devient alors si profonde qu’il est impossible de rien y comprendre, et, bien loin d’en dissiper les ténèbres, ces essais ne font que les augmenter.
Mais d’où vient donc un si grand inconvénient ? Eh ! n’est -il pas évident que le mal vient de ce que ce genre d’expérimentation offre une difficulté spéciale et réelle qui
1 Erreur de jugement.
a Erreur de raisonnement , nzptxioyov , — de mxpâ et Xôyoç. — J’aurais pu traduire v;xpà.loyov par une chose absurde; mais, le paralogisme étant par lui-même un vice dans le raisonnement, j’ai cru pouvoir laisser le mot puralogisme.
est en parfait désaccord , non-seulement avec la raison ellemême , mais avec les raisons ou les preuves sur lesquelles on appuie ces infructueux essais, je veux dire avec ces vaines spéculations, mais non avec toute raisonnable appréciation des faits ?
Tel est pourtant le plus grand mystère de cette religion qui brûle ainsi un téméraire encens au dieu déchu du mécanicisme 1 .
§ XI. Désir d'étudier le fond de ces erreurs , inspiré par les efforts encore imparfaits des autres médecins.
Je déclare ici qu’aussitôt qu’il m’a été donné de pénétrer dans les secrets de cette contemplation, je conçus en mon âme le désir ardent de sonder , — autant que mes forces pouvaient me le permettre , — ces difficultés jusque dans leurs replis les plus intimes , et d’y découvrir une raison suffisante sur laquelle on pût asseoir un espoir ultérieur, en débarrassant le sujet des obstacles qui jusqu’à ce jour avaient retardé la découverte de la vérité.
Yiendra-t-on , pour cela, me dire que ce ne soient ces méthodes trop libres de penser et de douter des constantes opinions des anciens , qui m’aient paru indiquer, comme avec le doigt , cette hardie tentative ? Ces méthodes , en effet, ne portent-elles pas en soi les vrais moyens de mettre en évidence les défectuosités des anciens, de les éloigner de la doctrine et même d’y remédier ?
Je ne dois pas dissimuler néanmoins que , quelque louable que me parût cet effort généreux pour arriver à de meilleurs résultats , je ne pouvais cependant pas donner un entier assentiment à une méthode aussi peu conforme à la raison ; attendu que , ainsi que peut s’en convaincre tout homme doué d’un esprit observateur et attentif, à l’aide d’une pareille
1 Le texte porte : En autem ©siv ànà , et temerè elapsum totius
hujus religionis mysterium !
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méthode, la doctrine repose plutôt sur une simple distinction dans les mots que sur le vrai discernement des choses ellesmêmes. Certes , cela est d’autant plus exact , que dans ces principes de la physique , sur lesquels les médecins prétendaient édifier la science de l’art de guérir, on peut remarquer un grand nombre de faits moins connus que ceux soutenus par les anciens et dénués d’ailleurs de toute preuve évidente : or , ces faits et ces principes des modernes m’ont bien plus frappé par leur multiplicité que par leur certitude, je veux dire par leur excellence, s’il m’est permis d’employer cette locution générale , se rapportant plus directement à certains points de vue des choses.
§ XII. En physique, on ne considère que la simple matière, en dehors du mouvement.
A l’égard de tout ce qui peut tomber sous les sens, l’esprit constamment attentif et vigilant a pu s’apercevoir que , au milieu de tant d’efforts de la part de ces novateurs, la principale faute consiste en ce que l’on se livre avec un peu trop d’abandon à des considérations étrangères , et que d’autres considérations , au contraire , quoique par le fait plus importantes , sont complètement négligées à cause de leur difficile accès , ou bien enfin sont entièrement mises de côté et passées sous silence.
En physique , en effet , tout bon et louable effort paraissait être rendu inutile et vain par cette opiniâtre négligence en tout conforme à celle des anciens , ou par cette facile et coupable insouciance relativement à l’étude des mouvements. Ce qui, en outre, a toujours rendu inutiles et superflus les travaux des physiciens , c’est , d’une part , la confusion des mouvements universels avec les mouvements particuliers ; d’autre part, le défaut de distinction entre ceux qui sont adventices et transitoires et ceux qui sont inhérents , naturels et immanents ; c’est surtout et
enfin la confusion bien plus surprenante encore entre les phénomènes ayant une tendance manifeste , directe et prochaine, à une fin réelle et certaine, et les faits indifférents, strictement inorganiques et vraiment plus propres que réellement destinés à des usages particuliers.
§ XIII. En médecine, les modernes n'étudient le corps qu'au point de vue physique.
Or, comme j’avais pu m’apercevoir d’abord que de tels inconvénients , assez graves d’ailleurs , détruisaient complètement le mérite de ces efforts , de ces tendances purement physiques , de même aussi je m’aperçus bientôt après que la science médicale avait beaucoup à souffrir de ces opinions hardies et mal déguisées , dépourvues de nerf et de vérité , mais qui n’en étaient pas moins pour cela transférées si témérairement dans le domaine de la médecine , à l’honneur et à l’intégrité de laquelle elles ne pouvaient que nuire sérieusement , soit en annihilant tout effort le plus louable et le plus généreux , soit même en le détournant de son propre et véritable but.
Ce qui m’a paru le plus obscur dans ces vaines théories ; ce qui a achevé de porter le trouble et la confusion dans mon esprit , ce sont ces manières si différentes de considérer le corps humain au nom de la théorie médicale , quoiqu’elles ne soient , par le fait , que l’expression sincère d’une considération simplement physique , bien loin d’avoir une corrélation naturelle , une véritable conformité avec le but direct de l’art médical , et de lui être de quelque utilité.
§ XIV. Cette contemplation simplement physique du corps diffère beaucoup de la considération de ses lésions diverses et de leur guérison.
N’est-il pas vrai, en effet, qu’il existe réellement une énorme différence entre la simple histoire physique et des-
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criptive du corps , tel qu’il est et qu’il se présente naturellement à nous , et l’étude de ce même corps , considéré tant au point de vue des diverses lésions qu’il peut éprouver dans ses parties qu’à celui de leur guérison et de leur entière réintégration , envisagé surtout au point de vue de ses dispositions et de sa tolérance à l’égard de ces lésions et de ces restaurations ?
Or, ce premier mode de contemplation n’a trait qu’à la simple et directe connaissance du corps dans son état le plus naturel , à l’aide de laquelle on parvient à découvrir son véritable caractère , ou , comme on le dit vulgairement d’une manière assez confuse , sa nature. C’est ainsi que s’est formée. Y anthropologie, qui n’est que la simple histoire ou étude physique de l’homme. Mais, ainsi considérée, l’anthropologie s’éloigne tellement de la doctrine médicale , que c’est à peine si elle a avec celle-ci quelque trait d’analogie , quelque connexité , dont on découvre non sans effort la véritable utilité.
§ XV. Ce n'est pas la connaissance physique et purement descriptive du corps qui nous fournit celle des lésions , non pas simplement possibles, mais ordinaires-, et la méthode propre à les guérir.
En effet, de même qu’il serait absolument inutile, même après un sérieux examen, ainsi qu’après une description très -exacte d’une horloge, soit de vouloir comprendre sur-le-champ les raisons et les proportions mathématico- mécaniques, tant des nombreux engrainafes des roues dentées que des mouvements successifs par des divisions mesurées du temps , soit de prétendre acquérir le talent et l’adresse nécessaires à l’art de construire un chronomètre d’une manière parfaite , et , le cas échéant , de réparer, de réintégrer, de rétablir et même de fabriquer les pièces dérangées ou brisées ; de même nous pouvons
dire , dans le même sens , qu’on ne peut comprendre immédiatement , d’après ces simples considérations physicohistoriques et purement descriptives du corps, non-seulement comment il peut recevoir quelque lésion , mais encore et surtout de quelle manière il a l’habitude de les recevoir ; ce qui est plus encore , on ne pourra jamais , à l’aide de ces simples notions, ni découvrir ni trouver la méthode qui permet de veiller à ce que ces lésions n’aient pas lieu , ne produisent pas leurs effets , et qui indique les moyens de subvenir à leurs ravages , de les réparer réellement , et de rétablir ainsi l’ordre et l’harmonie dans l’économie lésée.
§ XYI. D'où la vanité de toute minutieuse anatomie.
Je puis dire en toute vérité que j’ai été vivement affligé et contrarié à l’apparition de ces grands et fastueux travaux des anatomistes modernes 1 , — car j’étais déjà depuis longtemps familiarisé avec les banalités et les vulgaires inanités des chimistes ; — mais ce qui a le plus froissé mon esprit , ce sont, non pas tant les minutieuses et naïves recommandations qu’ils adressent aux médecins , que les vaines et ridicules parades qu’ils font en médecine pour se débarrasser en quelque sorte de ce bruyant concours de mots et de préjugés.
J’étais naturellement entraîné par le désir le plus ardent de découvrir la vérité au milieu de cette confusion de choses , et même , à vrai dire , il m’était impossible d’en agir autrement; car comment aurais- je jamais pu y comprendre,
1 C’est sur ces paroles que se fondent certains reproches adressés de toutes parts à Slahl; il me semble, cependant, en lisant ces lignes, entendre encore la mâle et puissante voix de mon illustre et vénéré maître M. Lordat. Et pourtant , l’on sait que Slahl connaissait et aimait l’anatomie fine ; il en aurait beaucoup appris sur ce point à bien des modernes. Mais il faut ici bien comprendre le sens de ce langage, du reste si vrai encore aujourd’hui : . l’anatomie n’est qu’une science accessoire à la vraie doctrine
médicale.
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y discerner quoi que ce soit , sans avoir préalablement une notion claire et précise tant du caractère que de la vertu prétendue inhérente à ces mêmes choses ?
§ XVII. En quoi est vicieuse l’histoire physique du corps. — 1 o On ne détermine pas seulement ce que c'est que la vie.
Après que je me fus soigneusement pénétré de tout ce qui était parvenu en ma connaissance, et que, avec tout le zèle et toute l’application dont j’étais capable , j’eus bien examiné et découvert comment toutes ces considérations se lient entre elles par des rapports de cohérence , et quelle analogie elles ont avec la vérité des choses elles-mêmes; dès-lors je repris ma tranquillité d’esprit, et, mon attention se trouvant pleinement dégagée de toute idée d’objets étrangers, je finis par m’apercevoir qu’un grand nombre de choses d’une assez haute importance se trouvaient en défaut dans l’histoire même de ces faits.
Ce qui me choquait par-dessus tout , c’est que , dans cette théorie physique du corps humain, la vie, même dès le début , était passée sous silence , et que je n’en voyais nulle part une définition logique.
J’eus beau chercher en effet , ce fut en vain ; car aucun des propagateurs de ces prétendues doctrines n’a jamais dit et démontré ce que c’est , en quoi consiste, d’où provient, par quels modes, par quels moyens se maintient et subsiste ce que nous appelons la vie ; par quoi , enfin , et sous quel point de vue le corps est dit vivant * .
Or, je l’avoue sincèrement et d’une manière ingénue, tout ce que je sais à cet égard , c’est chez les anciens que je l’ai puisé 2, c’est à eux seuls que je le dois ; ce sont eux,
1 Sujet du 8e doute de Leibnitz ( voy . T. VI) : Polémique entre Leibnitz et Stahl.
2 Je prie le lecteur de prendre bien note de cette déclaration, et qu’il se la rappelle en temps et lieu : je prie surtout ceux qui se plaisent à dire que
en effet, qui, les premiers, ont établi cette solennelle distinction dans le corps humain entre le vivant et le mixte, c’est-à-dire entre les proportions du mélange des particules qui constituent le corps, en tant que mixte, et la vie ellemême. Ce sont les anciens, je le répète, qui ont d’abord indiqué cette importante distinction ; mais ils ont été incomplets à ce sujet , et je trouve qu’ils n’ont pas suffisamment éclairé le fond de cette si intéressante question.
Du reste, je crois réellement que cette distinction du mixte et du vivant , transmise aux anciens eux-mêmes par une tradition plus antique encore comme un reste de la pure vérité 1 , a été ainsi réduite peu à peu , à presque rien, tant par la variété des interprétations que par une simple négligence ; de sorte qu’aujourd’bui elle ne fait que rappeler à notre mémoire le souvenir de l’importance que l’on a fait jadis de cette distinction si majeure, et nous indiquer combien elle est encore digne de notre attention.
§ XVIII. — 2° Le vrai caractère et la raison de la mixtion ont été négligés. — Les anciens ont étudié les éléments constitutifs du corps ; les modernes ne se sont occupés que de sa structure.
A côté de cet inconvénient et de cette défectuosité si flagrante se trouvait encore un autre vice non moins capital , au point de vue de la science et de sa haute dignité: je veux parler de la coupable négligence apportée par les médecins, touchant le vrai caractère de la mixtion humaine , en vertu de laquelle la corporéitè doit être distinguée de la vitalité.
Stahl n’était point un homme érudit et qu’il ne lisait pas (les bons auteurs), d’apprécier convenablement cette solennelle proposition dès le début de ses œuvres, alors qu’il s’occupe à chasser du sanctuaire tout ce qui lui est étranger.
1 Stahl doit, sans doute , faire allusion ici aux paroles de la Genèse ou de quelque livre sacré; il songe aussi certainement aux traités hippocratiques, pour ceux qui sont venus après cette époque.
T. Iï.
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Les anciens et les modernes ont bien dit quelque chose à cet égard , mais ni les uns ni les autres n’ont jamais eu réellement à cœur la grande affaire de la vie.
Les premiers , en effet , ne se sont occupés de la matière en elle-même qu’à un point de vue éloigné , et des éléments communs à tous les corps que d’une manière très-générale ; tandis que les modernes , tantôt ne faisant aucun cas de la matière , tantôt ne l’appréciant que sous des rapports étranges, ne se sont principalement et uniquement occupés que de la forme matérielle du corps, je veux dire de sa structure ; mais ni les uns ni les autres n’ont rien prouvé , n’ont rien solidement démontré.
Or, comme les anciens, d’après leur vague allégation de l’existence, dans l’univers, d’une matière première commune à tous les êtres , n’ont laissé ni l’occasion ni la raison d’établir la doctrine de ce mixte très-spécial du corps humain, en la léguant à la postérité ; de même aussi il m’a para trèssurprenant que les modernes se livrassent avec une si grande ardeur aux curieuses investigations de la simple structure du corps , et qu’ils fissent avèc une si scrupuleuse attention la description des diverses parties qui le composent. Aucun d’eux cependant ne nous a encore appris quelle est la cause efficiente de cette structure du corps ; tous ont hésité , ont négligé même, et ont été bien embarrassés pour donner une explication plausible sur les fins véritables et les usages évidemment nécessaires des diverses parties de cette structure.
Mais ces divers auteurs se sont trouvés néanmoins d’accord sur ce fait , savoir : qu’ils n’ont pu ni trouver ni nous fournir une raison quelconque de la mixtion du corps de l’homme; ils ont avoué encore, tous ensemble, ou qu’ils n’ont pas pu établir, ou qu’ils ne se sont pas même donné la peine de chercher l’importante et indispensable distinction entre le mixte et le vivant du corps.
§ XIX. Cela s’explique par un fait semblable.
Dans l’arrangement, la combinaison ou la distribution et la division des quantités numériques , il arrive habituellement qu’une trop grande négligence dans le calcul des premiers nombres suffit non-seulement pour altérer et dénaturer complètement la somme collective , mais encore pour que l’erreur du calcul augmente d’une manière si progressive, que plus on avance dans l’opération , plus on s’éloigne de la vérité. L’expérience nous démontre que cela se passe de la même manière tant dans les arts que dans les sciences.
C’est ainsi que, comme je l’ai déjà dit, lorsqu’on s’appuie sur des faits étrangers à la médecine , ou bien tout en ayant recours aux vrais principes, lorsqu’on affecte de les oublier, de les négliger sans scrupule , il ne peut jamais en résulter quelque chose de solide, fondé d’ailleurs sur des bases aussi légères, sur l’abîme de fondements qui n’existent même déjà plus.
§ XX. On n’a point observé , à l'égard, de la proportion du mélange des corpuscules du corps , que, quoique essentiellement corruptibles , ils ne se corrompent cependant pas.
Ce qui prouve combien les uns et les autres se sont éloignés du but vers lequel je m’efforce de tendre sans cesse, c’est que, malgré leurs labeurs, malgré leurs sérieuses et pénibles spéculations, ils ne se sont jamais livrés eux-mêmes à d’importantes considérations à ce sujet , bien loin qu’ils l’aient jamais recommandé à l’observation des autres dans l’intention arrêtée de savoir d’où vient que le corps humain , considéré en lui-même au point de vue de la matière , soit réellement une chose corruptible , et comment il se fait , au contraire , que l’affaire se passe tout autrement ; de telle sorte, dis-je , que ce corps matériel, si disposé d’ailleurs à la corruption, malgré cette étonnante aptitude , ne subisse
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jamais cet effet d’imminente corruptibilité, qu’il résiste à une si profonde disposition à la pourriture , et que , sans en être atteint ni souillé, il subsiste enfin et dure ainsi pendant une longue série d’années.
§ XXI. L'utilité des excrétions n'a pas été dignement considérée.
Ces deux fautes capitales une fois commises , il ne pouvait qu’en résulter une troisième , non moins grande par son caractère et non moins profonde, savoir : la négligence presque absolue de la véritable utilité, de l’efficacité réelle , et surtout de l’importance , de la dignité des excrétions , au point de vue de l’économie vitale , je veux dire de la vie.
Tant s’en est fallu que , après un pareil oubli de l’usage réel, de la nécessité même des excrétions, l’on ait pu jamais parvenir à s’élever à la sérieuse contemplation de l’affaire universelle de la vie , ni même déterminer par ce moyen , ni ce que c’est que la vie et par quels moyens elle se maintient , ni même quel est son principe et sa fin.
§ XXII. C'est ainsi que l’on n'a jamais pu parvenir à distinguer le vrai mécanisme dè l’organisme.
Les modernes ont beaucoup mais vaguement parlé de la force mécanique ; et , comme tout ce qu’ils ont pu en dire çà et là reste sans fruit , tombe et s’évanouit en de stériles considérations , il ressort , d’une manière non équivoque, du sujet qui nous occupe ici , une preuve certaine de ce fait , savoir : que toute spéculation dénuée de principe vrai est peu profitable à la science et à l’art.
Or, cette grande et admirable œuvre , sur laquelle reposent et la véritable anthropologie et la réalité , la simplicité, l’efficacité de l’art médical , ne s’accomplit très-certainement que par l’action d’un pur mécanisme plutôt que par une force quelconque de cohésion physique , matérielle et cor-
porelle , en tant que action corporelle ; mais je vois régner de toutes parts , chez les modernes , un silence absolu touchant cette matière , et l’esprit humain se livre dès-lors à des considérations tout-à-fait étrangères au sujet, plutôt que de s’appliquer strictement à lajuste appréciation de la vérité de tous les phénomènes de la vie.
§ XXIII. En unthropologie physique , on doit éviter tout ce qui lui est étranger.
Telle est en toute vérité la source de cette première faute que je viens de signaler, et en vue de laquelle je recommande avec tant d’instance d’éviter cette espèce de violation scientifique , au moyen de laquelle on introduit sans cesse dans l’étude de 1 ’anthrcpclogie physique bien des choses qui lui sont tout-à-fait étrangères, qui ont du reste très-peu d’analogie avec la constitution toute particulière du corps humain , et qui , pour le moins , lui sont aussi peu convenables que peu familières. Mais, qui plus est encore, la plupart de ces spéculations introduites ainsi témérairement dans le domaine de la science anthropologique, n’ont aucune espèce de rapport avec la contemplation du corps humain au point de vue médical ; et si parfois elles renferment quelque chose de vrai , c’est plutôt sous le simple rapport d’un exposé historique et physique que sous celui de l’intention et de la fin directe de l’art médical , ainsi que de ce qui constitue son véritable sujet et son objet propre.
§ XXIV. Moyen de corriger ces abus.
11 ne me sied point ici d’insister plus long-temps sur les vices radicaux de l’anthropologie physique ; qu’il me soit permis seulement de répéter encore que je conseille tout particulièrement qu’on s’efforce de parvenir à la véritable intelligence des choses dont je viens de m’occuper dans ces derniers paragraphes : je veux dire , à la connaissance de la
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mixtion humaine, ou tout au moins animale, des principes qui lui sont propres et des lois qui président à son existence ; je recommande spécialement , en outre , qu’on s’occupe de la vie, qu’on s’applique à rechercher ce qu’elle est dans le corps qui à cause à’ elle est dit vivant ; je ne saurais trop conseiller, enfin , que l’on s’applique presque d’une manière absolue à l’appréciation de ces moyens proportionnels, de la raison instrumentale, dis-je, vraiment et purement mécanicoorganique, qui maintient la vie et préserve ainsi le corps de la corruption 1 .
Ce n’est qu’à l’aide de ces nobles et sérieuses contemplations qu’on pourra réellement voir vivre et refleurir cette science physique, de laquelle on pourra dire en toute vérité que là où le physicien finit , le médecin commence.
§ XXV. Conseils et exhortations.
Il est de la plus haute convenance , je dirai même il est absolument nécessaire , de consacrer, d’une part , la plus grande partie de son temps et de ses labeurs à l’étude de la doctrine médicale , afin de ne point la surcharger et l’embarrasser de matières qui lui sont complètement étrangères ; car il n’est que trop vrai , hélas ! que la vie est courte et que l’art est long2. Mais il convient aussi, d’un autre côté, de prendre bien garde que ces choses étrangères à la science et à l’art, une fois introduites, n’y soient admises (ce qui arrive presque toujours) comme naturelles et domestiques; qu’elles ne nous enlèvent tout espoir d’établir de solides fondements , et ne nous fassent prendre le change , en nous imposant d’une manière tyrannique et absolue cette opinion : qu’il n’y a plus aucun moyen de rien comprendre en médecine , dès le moment que ces allégations qui lui sont étran-
1 Sujet du 9me doute de Leibnitz. (Voy. T. VI.)
2 Hippocrate : O 6'toç Gpzyjjç, % <?« zi^vvi pxxpri (1er Aph.).
gères et que de telles interprétations n’aboutissent à aucun résultat positif.
Il ne se trouvera personne, je pense, qui ose se persuader que l’on doive prendre une pareille assertion en sérieuse considération , et que l’on puisse impunément poser de semblables conditions à ce qui fait le sujet des études médicales; alors que naguère encore la fin du XVIIe siècle n’a pas craint de nous promettre solennellement que la science s’élèverait progressivement à son plus haut degré de gloire et de perfectionnement, et jusqu’à l’évidence même la plus palpable, à l’ombre de ces subtiles théories.
§ XXVI. La vérité une fois connue ne doit pas être lâchement abandonnée.
Mais , hélas ! que sont devenues et ces promesses et ce's folles spéculations?... Et ne voyez-vous pas aujourd’hui ces mêmes hommes séduits jadis par l’amour d’une bruyante gloire et par l’ardeur insatiable d’atteindre vers ce but , plutôt qu’inspirés et soutenus dans leurs efforts par le louable désir de venir en aide à la vraie méthode scientifique; ne les voyez-vous pas, dis-je, ces mêmes hommes qui , hier encore armés de leur vague et frivole appareil d’un verbiage oiseux , dont la force immobile égale la fixité du courage , semblaient insulter à la perpétuité d’une vérité immuable et invincible , toute radieuse de son plus pur éclat , appuyée sur cette phalange indomptable de faits...., se taire maintenant , et profitant du désordre qui règne dans leurs rangs , ne plus opposer aucune résistance à l’ennemi et battre honteusement en retraite ? Ne les voyez-vous pas dans leur déroute désespérée jeter des cris d’alarme , afin de tâcher de rallier ainsi , d’une manière insidieuse , l’ennemi dans leur propre camp? Il n’est pas de machination qu’ils ne s’efforcent de mettre en œuvre , et leur stratégie aux abois ne manque pas , dans l’élan d’une singulière
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indignation, d’insinuer dans l’esprit des juges cette défense aussi ridicule qu’insidieuse à laquelle on a recours dans tous les temps , savoir : que les vaincus , recommandables non pas tant à cause d’une juste espérance de bonne foi, qu’à cause même de leurs dissidences d’opinions , doivent être , en tant que vaincus, non-seulement admis comme membres de la société , mais encore reconnus comme concitoyens.
Oh ! mais sont -ce bien là les lois qui régissent la société? La vérité est une ; il est donc de toute nécessité de la confesser publiquement, et de passer franchement dans son camp , si l’on veut jouir désormais d’une paix durable et vraie: « Una est veritas, in hujus castra transire oportet si » vera pax et fidaplacet * . »
§ XXVII. L’anatomie prouve que ce qui est réellement du domaine de la physique est, par cela même, quoique vrai, inutile à l'art médical.
C’est à la face du soleil que la vérité se plaît à étaler la justice et l’équité des choses.
Pour donner une preuve de la justesse de cette assertion, il me suffira cei tainement de démontrer d’une manière sensible comment certaines choses peuvent réellement exister même dans le corps humain , et comment il se fait que ces mêmes choses , réellement existantes , sont regardées par l’étude physique des corps , non-seulement comme utiles , mais , qui plus est , comme nécessaires , à moins qu’on ne veuille mutiler l’histoire naturelle ; tandis que cependant ces mêmes choses-là sont en toute, vérité , d’une part , entièrement inutiles et étrangères à X objet et au but médical , et que , d’autre part , elles jettent effectivement une certaine confusion dans la méthode médicale ; qu’elles font souvent le désespoir de l’homme de l’art , qui doute désormais de
Voy. T. VIII, Comment. XII.
tous ses efforts , même les plus généreux , et finit par ne plus croire à la possibilité de toute intervention efficace.
Or, l'anatomie moderne, avec ses recherches si minutieuses, fourmille d’exemples de cette nature. Nous y trouvons, il est vrai, la description de bien des choses qui servent à nos usages particuliers , et c’est même parmi ces faits qu’elle s’efforce de nous offrir, que je vais choisir un exemple à l’aide duquel je démontrerai que c’a été toujours en vain qu’elle s’est exercée à des recherches qui n’ont eu aucun résultat avantageux pour la médecine proprement dite 1 2 .
§ XXVIII. Preuve tirée de la structure des muscles.
L’anatomie , dans l’élan de ses curieuses et minutieuses investigations , a scruté avec avidité la structure intime des muscles, et, d’après ses recherches, elle a fait en sorte d’établir en première ligne ces deux faits , savoir : que , au point de vue des fibres ténues et imperceptibles qui constituent la structure des muscles , 1 “ leur nombre , leur site et l’ordre qui préside à leur arrangement ainsi qu’à leur agencement, sont dans des conditions mochlico-mécaniques telles ; que 2° non-seulement la grande force motrice du corps a son point d’appui général dans le nombre , le site , l’ordre et l’agencement de ces puissants leviers, mais encore, et surtout d’une manière spéciale , dans cette petite masse vraiment si surprenante de leurs fibrilles les plus déliées.
Or, je le demande , lorsqu’il arrive (ainsi qu’on a l’occasion de le voir chaque jour) que la masse musculaire ainsi constituée reçoit une blessure quelconque , et que même elle est atteinte d’une lésion grave et profonde qui exige de faire appel aux lumières du médecin ; je le demande ,
1 Sujet du 10e doute de Leibnitz. ( Voy. T. VI.)
2 Sujet du 11» doute de Leibnitz. ( Voy. T. VI.)
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dis-je , de quelle utilité est alors pour l’homme de l’art une connaissance anatomique si minutieuse.
Supposons , pour un instant , que le médecin anatomiste parvienne à connaître parfaitement — chose d’ailleurs impossible — le nombre exact des petites fibres qui composent un muscle : comment pourra-t-il compter d’une manière précise celles qui auront été lésées ou coupées dans une blessure quelconque? Et , en admettant même la possibilité de ce fait , comment , par quel moyen parviendra-t-il à bien reconnaître et à distinguer les extrémités respectives de chacune de ces fibres, afin qu’elles puissent dûment et convenablement correspondre et se rejoindre chacune à chacune ?
Supposons enfin que l’homme de l’art puisse atteindre à ce degré de perfection : mais encore une fois comment s’y prendra-t-il pour rétablir le tout dans son état et dans l’ordre primitif? Quels seront ses moyens assez ingénieux pour parvenir à souder chaque fibrille avec sa véritable portion correspondante, et comment rétablira-t-il ce faisceau charnu dans son état naturel de solidité , avec toutes les conditions voulues de consistance et de juste connexité 1 ?
§ XXIX. Par la raison même que cette connaissance n'est d'aucune utilité, elle peut, dès-lors, devenir nuisible.
Puisqu’il est si évident que le médecin ne peut rien obtenir de toutes ses subtiles recherches, et qu’il ne doit jamais rien en espérer de la manière la plus absolue , à quoi bon , certes , quant au but universel de l’art , à quoi bon , dis-je , connaître ou ignorer tous ces détails de fine anatomie ?
Or, le mal ne s’arrête pas là , et il y a en ceci des conséquences bien plus graves encore; car, dès le moment qu’une pareille étude n’offre aucun avantage réel au médecin,
1 Ceux qui accusent Stahl de ne pas aimer la fine anatomie, devraient trouver un moyen pour rétorquer ces arguments.
elle peut, parce motif, lui devenir nuisible, lors même qu’on ne l’accepte et qu’on ne la considère que sous son plus simple point de vue.
Pour si peu , en effet , qu’on veuille y faire attention , on s’apercevra facilement que non-seulement de telles spéculations ne peuvent être d’aucune utilité réelle au médecin , mais encore celui-ci ne pourra mesurer et comprendre pour sa propre raison combien sont grands les préjudices qu’une pareille théorie peut porter dans son esprit , et en apprécier l’étendue des moyens à employer pour réparer de tels dommages.
Ce qui est plus encore , je prétends que , quelque universelle, quelque vaste et quelque solide que soit la connaissance exacte du médecin touchant la structure intime des muscles, il ne pourra jamais parvenir à voir clairement, ni même à soupçonner raisonnablement quelque chose d’important dans ces vaines théories.
§ XXX. L'anatomie n'est donc pas absolument indispensable au médecin.
Pour ne pas perdre et mon temps et ma peine , plus que la chose ne l’exige , en d’inépuisables citations de preuves d’un pareil fait , je couperai court par une seule et dernière assertion bien précise.
Je dirai donc que je nie de la manière la plus formelle que, dans l’universelle structure, dans la structure, dis-je, et dans la texture des diverses parties organiques du corps , — considérées tant d’une manière spèciale au point de vue mécanique que d’une manière générale au point de vue de leur contexture et de leur structure , — il puisse s’y trouver la moindre des choses qui intéresse et regarde directement le médecin , quelque chose que l’homme de l’art doive absolument savoir et ne doive pas absolument ignorer.
Je dis plus encore , et je nie qu’une pareille connaissance
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en science anatomique soit jamais d'une utilité notable et réelle au véritable médecin , alors qu’il dirige ses efforts vers la médication , la guérison , le rétablissement , la réparation, la restauration et la prévision même des lésions qui peuvent atteindre l’économie corporelle 1 .
Mais j’entends qu’on crie au 'paradoxe ! Ab ! c’est que j’ai à cœur de distraire la science médicale de ces vaines et oiseuses théories 2 dans lesquelles elle se complaît tant aujourd’hui, et qui, par leur entraînante prolixité, la détournent des études qui devraient faire le seul objet de son incessante application ; car la médecine est loin d’être toute entière dans ces théories. Or, tel est l’état de la question , et on ne saurait l’envisager autrement sans préjudice pour la vérité.
Ce n’est pas que je professe le moindre dédain pour l'anatomie , que j’éprouve pour elle une certaine répugnance ou que j’en proscrive absolument l’étude ; ce n’est pas non plus que je veuille qu’on la néglige , non; mais ce qu’il y a de réel et de constant, c’est que je nie formellement que l’anatomie soit une partie intégrante de l’art médical , qu’elle lui appartienne en propre et qu’elle lui soit enfin d’une utilité effective, bien loin qu’elle lui soit tout-à-fait indispensable.
Pour exprimer plus explicitement ma pensée , je dirai que tout l’objet de mes désirs et de mes exhortations consiste à éloigner purement et simplement ceux qui se livrent à l’étude de l’art médical , de la contemplation de détails trop délicats et d’une connaissance trop minutieuse de l’anatomie ,
1 Sujet de la dernière proposition du 10e doute de Leibnitz ( Voy. T. VI.)
2 Que le lecteur ne s’y trompe donc pas : Stahl ne parle ici que de ces vaines et futiles spéculations introduites dans les études médicales par les sectes des matérialistes de son époque; Stahl ne les proscrit réellement de la médecine qu’en tant qu’inutiles et même préjudiciables, mais tant s en faut qu’il ne veuille point que le médecin ait une connaissance exacte de la structure. Ldu corps humain. N’avait-il pas été professeur d’anatomie? Tout homme de sens et de science comprendra et appréciera la haute valeur de ses déclarations.
alors surtout qu’ils y sacrifient tout leur labeur, qu’ils en font un exercice exclusif et qu’ils y perdent le plus souvent et leur temps et leur peine. Et cela, je le soutiens contrairement à l’opinion de ceux qui s’imaginent que l’anatomie regarde directement le médecin , pensant que c’est en elle que repose uniquement la vraie science médicale, et laissant même de côté les connaissances les plus nécessaires pour saturer leur esprit de vaines et subtiles spéculations , qu’ils regardent comme la base de la science et de l’art.
§ XXXI. La chimie est entièrement inutile à la vraie théorie médicale.
Pour ce qui est de la chimie , il est encore vrai de dire que jusqu’à ce jour, cette science doit être regardée comme complètement étrangère et inutile à la vraie théorie médicale 1 .
En effet , il est exact et certain d’abord que , à l’aide de la chimie et des doctrines systématiques qu’elle engendre , les médecins n’ont encore pu parvenir à rien établir touchant une vraie et convenable théorie dogmatique, universellement reconnue et liée à la médecine par des rapports naturels ; je dois même ajouter ici que , en cherchant à formuler dans leur esprit une idée des divers et faciles changements qu’éprouvent les humeurs dans le corps humain , les chimistes n’ont, jusqu’à ce jour, rien, absolument rien découvert qui se trouve en parfaite harmonie, soit avec la vérité chimique, soit même seulement avec quelqu’une des hypothèses qu’ils ont adoptées , bien loin , certes , qu’ils y aient pu découvrir
* Cette proposition va sans doute provoquer un sentiment de vive indignation chez les chimistes modernes , qui ont prétendu expliquer tout par la chimie, même la vie. Mais qu’ils se consolent et qu’ils apaisent leur injuste inquiétude : celui qui parle ici, philosophe , chimiste et médecin , n’est pas l’ennemi du progrès; non, il a été surnommé par bien des savants l’étoile polaire du XVIIle siècle, et je ne sache que, en tant que chimiste surtout, Stahl n’ait pas mérité ce nom glorieux. ( Voy . Fourcroy, Bertholet, L. Figuier, etc. )
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quelque rapport solide avec le caractère propre et réel de la vie humaine.
§ XXXII. Le changement des humeurs est supposé avoir lieu de quatre manières.
En effet , toutes ces brillantes promesses que nous ont faites avec tant de complaisance et d’emphase tous les chimistes modernes, peuvent aisément se réduire à un très-petit nombre d’opinions, attendu que, en parlant de la coagulation de la masse humorale par acidité , de sa colliquation par la volatilité de ses principes alcalins, de sa propriété stimulante par une acrimonie sulfuro-alcaline et de sa mutabilité fermentescible enfin , ils ne parviendront certainement jamais , au moyen de cette quadruple et toute gratuite supposition trop générale, à persuader à aucun de ceux qui s’occupent sérieusement des objets qui les concernent, que-, à l’aide d’une aussi générale indication du second ordre , on puisse parvenir à former et à expliquer autant de modes spéciaux d’altération que les chimistes s’imaginent rencontrer si fréquemment dans çette masse des humeurs.
§ XXXIII. On prétend que la fermentation produit d'innombrables espèces d'acides.
C’est ainsi que la chimie , s’évertuant aujourd’hui à créer gratuitement une infinité d’acides dans le corps humain , a tour-à-tour appelé acide hèmicranique, acide ophlhalmique, acide odontalgique , acide anginique , acide pleurétique , acide néphritique, acide hystérique, acide fixe, acide volatil, acide vague, etc., certaines substances auxquelles elle est tout-à-fait incapable d’assigner une origine propre et réelle, à moins qu’elle ne prétende, d’une manière spécieuse , que tout cela a lieu par divers modes de fermentation.
Mais , je le demande , qui oserait se contenter d’une
pareille explication ? Car, à priori, elle n’est fondée sur aucune vérité , sur aucun fait qui prouve que telle humeur soit toujours disposée à un tel mode de fermentation , et , à posteriori, cette interprétation ne s’appuie sur aucune solide expérimentation qui démontre la possibilité de produire de semblables effets à l’aide d’une fermentation artificielle , et que de si nombreuses altérations acides de nos humeurs puissent jamais se manifester dans l’économie vivante humaine sous l’influence d’une fermentation quelconque.
§ XXXIV. La fermentation acide ne saurait atteindre nos humeurs.
Or, comme toutes ces expressions ne présentent ellesmêmes en soi rien autre chose qu’une certaine conception très-générale , complètement étrangère à tout usage spécial , à toute perception scientifique, et partant qu’elles sont d’une stérilité presque absolue ; de même , quant au fond , le -véritable inconvénient, le vrai mal de la chose consiste en ce que tout cet appareil d’opinions et de paroles , dont on s’applique à faire un si pompeux étalage , n’est qu’un tissu d’erreurs , en opposition complète avec toute espèce de probabilités; attendu que les humeurs du corps humain , étant on ne peut plus étrangères et inaccessibles à toute fermentation acide, ne se prêtent qu’à une sorte de coagulation mucilagineuse spontanée , ou , quand elles tombent sous l’influence d’une fermentation accidentelle , sont soumises à une prompte corruption putride.
C’est ainsi que s’évanouissent toutes ces vaines et stériles spéculations , en face de cette imposante difficulté , qui démontre péremptoirement que , malgré les efforts inouïs de la chimie moderne , on ne saurait donner aucune raison probante, soit même vraisemblable, basée sur ces opinions, non-seulement de la rareté remarquable de pareils genres de fermentation ( attendu que toute fermentation est une
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action qui se manifeste, avec une énergie spéciale aussi prompte que facile , dès le moment même de son apparition), mais encore de ces sortes de commotions , et surtout de ces divers genres de productions (acides), sous la seule influence des passions de l’âme.
§ XXXV. L'homme vil de l'usage de substances fermentescibles.
Puisqu’il est réel , en effet , que l’homme se nourrit particulièrement et vit proprement de substances fermentescibles , et que rien d’absolument étranger aux changements fermentatifs n’est propre à une nutrition convenable du corps entier et surtout du sang ; puisque , en outre , chez les personnes qui vivent dans l’abondance , la somptuosité , l’intempérance , et même dans le désordre de la licence , l’usage immodéré (ingurgitatio) de substances hétérogènes pourrait très -vraisemblablement fournir matière et donner lieu à une infinité de cas de ces sortes de fermentation , rien ne devrait être plus fréquent que les exemples de la formation de ces diverses altérations acides de nos humeurs ; tandis que l’expérience journalière nous démontre , d’une manière aussi certaine que surprenante , que les affections de ce genre sont très-rares , bien loin de se produire à toute heure , à l’occasion de ces divers actes fermentatifs et des fréquentes secousses qu’ils devraient provoquer dans le corps.
§ XXXVI. L'infréquence des maladies déjoue ces changements fermentatifs.
Une chose , par-dessus toutes , mérite de fixer ici notre attention : je veux parler de cette étonnante et remarquable infréquence des maladies. Cette circonstance, dis-je, est très-digne d’éveiller la sollicitude la plus scrupuleuse des médecins éclairés.
N’est-ee pas pour cette raison, en effet, que l'on voit non -seulement un seul et même individu vivre très-longtemps sans être atteint de fréquentes maladies , et être spécialement à l’abri d’un grand nombre d’entre elles ; mais n’est-ce point encore pour ce même motif que l’on peut constater tous les jours que la plupart des hommes jouissant d’ailleurs d’une santé robuste , et exempts de toute espèce d’atteinte fâcheuse, passent de longues années sans éprouver la moindre affection morbide ?
Ce qui est plus surprenant encore , ne voyons-nous pas journellement nombre d’individus qui, privés en apparence des indices physiques de la force corporelle , et usant leur vie par de graves et téméraires écarts , n’en vivent pas moins long-temps pour cela exempts de toute espèce de maladie ? Or, je le demande , comment cela pourrait-il avoir lieu ?.. . Et ne serait-ce pas une chose réellement impossible , si cette prétendue inconstance ou mutabilité humorale , et surtout si cette altération , si prompte d’ailleurs , avait lieu à l’occasion d’une perturbation fermentative.
§ XXXVII. Le retour périodique de diverses affections, et celui de certaines maladies par les passions de l’âme, n’ont aucune espèce de rapport avec cette altération des humeurs.
Comme je n’ai rien dit jusqu’ici de ces deux circonstances . solennelles de la plupart des affections morbides , qui sont hypothétiquement attribuées par les Iatrochimistes à la corruption fermentescible des humeurs , circonstances aussi éloignées d’une pareille conception que le ciel l’est de la terre, je me permettrai de les citer ici; ce sont : l°le retour de telles maladies à des périodes fixes, sans être néanmoins déterminées par aucune raison spécifique constante , mais ayant quelque chose de particulier dans chaque individu , ou du moins manifestant dans le nombre plusieurs espèces, qui n’ont pas même devers elles un caractère
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absolument spécifique; 2° non-seulement la 'provocation, mais encore la rechute , et même la récidive ( par de graves perturbations et commotions de l’âme) de ces sortes de maladies que l’on se plaît parfois à attribuer à l’acte fermentatif.
Certes, je voudrais bien que quelqu’un pût jamais m’indiquer quelle est l’analogie de rapports et de convenance qui existe ou paraît exister entre ces deux circonstances pathogéniques, et ces gratuites suppositions d’altération des humeurs , ne s’accomplissant d’ailleurs que sous la seule influence des phénomènes grossiers et sensibles d’une fermentation préalable. Tant est étrangère et nuisible à la véritable doctrine médicale cette vaine théorie chimique , tant il est vrai enfin que cette fausse théorie n’offre ’à l’art de guérir aucune espèce de garantie sérieuse , bien loin de lui être d’une utilité réelle et effective !
§ XXXVIII. Choses du- domaine vraiment médical.
Comme ceci en vaut la peine , et qu’il convient grandement d’établir ici quelque raison positive de la différence vraie et indubitable qui distingue la théorie médicale de tout ce qui est en dehors de son domaine , il m’a paru que je pourrais m’élever à la hauteur et à l’importance de ce fait , si je parvenais à établir la véritable raison de cette différence , en lui accordant une sérieuse considération et en en recommandant expressément l’étude et la méditation.
Je pose donc en principe qu’on ne doit donner le nom de vraiment médical qu’à ce qui est absolument du domaine de la science médicale , et qui conduit directement au seul et unique but de l’art avec lequel il a certains rapports de convenance et d’utilité.
Or, le but de l’art médical consiste à prévenir, combattre, chasser et réparer enfin soigneusement et normalement les lésions qui menacent d’envahir et d’altérer le corps humain , soit dans l’intégrité de ses organes, soit même dans ses
actions vitales , ou qui ont déjà produit leur effet. L’on parvient à ce résultat désiré lorsqu'on suit la méthode natu relie basée sur une solide et infaillible expérience , et que l’on suit surtout les bienfaisantes inspirations d’une saine raison.
Je dis enfin, touchant cette considération, que les seules spéculations et les vrais moyens contemplatifs qui conduisent le plus sûrement au véritable but de l’art médical , ce sont celles qui ont avec ce dernier les rapports les plus intimes de convenance et d’utilité réelle.
§ XXXIX. Choses étrangères et même opposées à la théorie médicale .
Je soutiens donc que , quelle que soit d’ailleurs l’importance d’une science, quelque étendues et profondes que soient les connaissances qu’elle embrasse dans son domaine, quelque spécieuses que puissent être ses prétentions , quelque curieux que puissent paraître les faits sur lesquels elle repose, quelque habiles et solides que soient les arguments qui viennent à son appui , et quelque convaincantes enfin que soient les expérimentations sur lesquelles elle se base, je soutiens, dis-je, et je prétends que cette science, avec tout ce brillant étalage de mots, d’érudition, de raisonnements spécieux et d’expérimentations, n’appartient pas directement à l’usage de l’art médical, dès le moment qu’elle n’a avec celui-ci aucun rapport naturel de connexité, de convenance et de réelle utilité. J’ose , de plus, affirmer que cette science devient superflue et même nuisible , par le fait de son inutilité , à la bonne théorie médicale, qui embrasse les raisons de la pratique et de ses résultats ; et, chose remarquable enfin, plus ces vérités expérimentales sont rapprochées de la science médicale par leur faux air de ressemblance avec ce qui est de l’usage médical, plus elles troublent l’harmonie des choses, c’est-à-dire plus elles les embarrassent de rapports étrangers
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au but purement médical , et , par là , elles parviennent bien souvent aussi à pousser le médecin dans un sens inverse et tout opposé à la fin qu’il se propose , ainsi qu’à jeter la confusion dans son esprit et à le détourner du vrai but final de l’art , lorsqu’il n’a pas de solides connaissances de ce véritable but et des saines théories qui l’y conduisent directement.
Mais quelle est donc et quelle pourra jamais être la véritable utilité , la puissance réelle de ces spéculations de la chimie appliquée à la médecine ? Parviendra-t-elle à nous apprendre à guérir les ulcères? Non, certes; car ce n’est point par l’ignorance ou la négligence des vrais principes de l’art que l’on pourra réussir à traiter avantageusement ce genre de lésion et à arrêter la corruption des tissus organiques , qui fait des progrès d’autant plus prompts et d’autant plus graves que le mal a revêtu un caractère malin et invétéré.
Non, la chimie ne parviendra jamais à de pareils résultats, car sa doctrine n’est rien plus qu ’ étrangère à la saine théorie médicale ; et c’est là pourtant ce qu’elle fait maintenant, ce qu’elle a prétendu faire jusqu’ici, ce qu’elle fera toujours1.
Mais, vains efforts , inutiles labeurs2 ! L’iatrochimie n’a été qu’un leurre lancé jusqu’à ce jour aux imaginations faciles et crédules ; et ne voit-on pas encore en ce moment une grande partie de nos savants modernes se laisser prendre à cet appât trompeur, sans s’apercevoir seulement qu’ils s’éloignent de la vraie science médicale , qui seule peut satisfaire à leur universelle attente?
Telle est , en peu de mots, cette fictive théorie, cette vaine spéculation qui , à l’aide de quelques indices spécieux d’évidence et de vérité , s’est furtivement insinuée dans le domaine médical avec la prétention de se faire regarder comme de In
1 Non potest hoc facere àXhotpiumi ma , sed facit, fecit, facial.
'2 Voy. T. VIII, Comment. XIII.
maison, et qui, enfin, a poussé ses prétentions et ses exigences jusqu’à vouloir régner en maîtresse absolue, en arbitre suprême, s’imposant désormais comme seule utile et nécessaire à l’art.
§ XL. La pratique des anciens était mieux fondée sur la bonne expérience que celle des modernes.
L’erreur ne pouvait s’arrêter en si beau chemin , et ce serait certes bien peu de chose si tout le mal était là ; car il ne serait alors resté que ce vieux sujet de plainte : « que » la théorie n’est point en harmonie avec la pratique , et que » celle-ci est forcée de ne s’appuyer que sur la seule expé- » rience. » Mais l’allure des choses a bien changé de physionomie , depuis que les fauteurs d’une telle doctrine ont voulu rejeter ce reproche , en prétendant établir (ce qui est bien digne de remarque) sur leurs folles opinions et leurs spéculations imaginaires une pratique médicale qui fût en accord parfait avec leurs principes.
Cependant, s’il était vrai que de cet antique désaccord entre la théorie et la pratique il résultât malheureusement que la science ne pût fournir aucun fondement "solide et avantageux à l’art , il arriverait néanmoins que la pratique médicale ne cesserait de faire d’heureux progrès tant qu’elle s’appuierait sur une bonne expérience , et que , imitant ou exécutant habilement les enseignements que celle-ci lui montre , elle parviendrait à produire les effets désirés calqués sur les opérations de la nature.
§ XLI. La pratique moderne repose sur de nouveaux essais et sur une expérience fallacieuse ; elle ne réussit qu'en des occasions tout-à-fait rares et extraordinaires.
Dans une telle pratique , fondée sur des théories tout-àfait étrangères à la vraie science médicale et avec lesquelles elle semble néanmoins avoir les rapports les plus intimes ,
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il est à craindre , à redouter même ce grave inconvénient , savoir : qu’elle ne s’appuie sur une expérience fallacieuse , quelle n’atteigne jamais (ceci soit dit sans métaphore et dans son vrai sens littéral) aux véritables fins vers lesquelles tendent tous ses efforts , et qu’elle ne réussisse point enfin à obtenir un fait vraiment expérimental. Cela peut paraître dur et bien difficile à quelques-uns , mais c’est là l’exacte vérité. Les choses se passeront toujours ainsi , dans ce cas , à moins que la nature, à l’aide Ü efforts, de mouvements successifs et de résultats anormaux ( étrangers , sous tout point de vue, à une pareille théorie et à une telle pratique), n’obtienne une issue avantageuse , ou plutôt , en d’autres termes, ne parvienne à une conséquence éventuellement favorable â cette pratique téméraire , ou bien encore , à moins que les ardents fauteurs de pareilles doctrines , ayant retenu dans leur esprit quelque chose de la pratique et de îa sage expérience des anciens, ne l’aient complaisamment adapté à leurs idées systématiques , et n’obtiennent ainsi quelque heureux résultat que Vautres plus opiniâtres ne rougissent pas d’attribuer à leur méthode toute récente. Ce n’est , dis-je , qu’à l’aide de ces deux seules conditions cidessus que les modernes pourront espérer jamais d’obtenir des résultats satisfaisants.
§ XL1I. Principes d'une théorie étrangère à la médecine .
on dit trop généralement que le mouvement c’est la vie.
Comme la vraie doctrine médicale doit reposer sur des principes et des fondements plus vrais , plus certains et plus constants que ceux sur lesquels repose toute théorie étrangère à cette doctrine et qui en sont bien différents , il nie paraît qu’il ne sera pas hors de propos de signaler brièvement ici les principes fondamentaux de la vraie théorie médicale, et de donner en même temps une raison explicative de leur différence avec les idées qui lui sont étrangères,
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ainsi qu’avec la vaine et futile expérience qui semble leur servir de guide.
Ceux qui possèdent une notion générale quelconque touchant le phénomène de la vie, ont la coutume de dire que la vie consiste dans le mouvement.
Or, si nous acceptons ces mots dans leur vrai sens médical; si, dis-je, nous accordons que ces mouvements soient destinés à sauver la vie , ou du moins à combattre les pénibles épreuves qu’elle subit et à rendre ainsi à la vie sa pleine liberté , il faudra donc veiller avec la plus grande sollicitude à ces mouvements vitaux, afin qu’ils puissent avoir lieu et s’exécuter régulièrement , librement, sans entrave , en toute sécurité et sans aucun inconvénient.
§ XLIII. Le mouvement ne dépend pas de la proportion de la matière.
Les partisans des théories médicales modernes prétendent , de leur côté , expliquer la vie par le moyen d’une disposition particulière de la crase des matières corporelles propres à être mues; proportion matérielle qu’il s’agit de conserver et de rétablir, afin de la rendre incapable de mettre obstacle aux mouvements , et qu’elle leur soit , au contraire , favorable , en leur assurant la liberté d’exécution.
C’est ici qu’errent évidemment , d’une manière grossière , ces hommes systématiques , quand ils supposent que toute l’énergie du mouvement dépend purement et simplement d’une juste proportion de la matière et de la bonne disposition des organes corporels. De telle sorte (comme on le dit dans nos écoles) que , dans la suite , le mouvement persiste naturellement dans son état normal par la vraie et intègre proportion actuelle de la matière ; et si jamais le mouvement reçoit quelques atteintes fâcheuses , une fois que la matière est rétablie dans son état primitif, le mouvement reprend
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alors sa marche ordinaire , rentre dans son intégrité normale et continue ses évolutions.
§ XLIV. Ce sont les passions de l’âme et l’habitude qui altèrent les mouvements.
Ce qu’il y a de bien vrai , c’est que la vanité de ces opinions est pleinement prouvée , non-seulement par la plus simple expérience , qui s’appuie sur la vérité des faits , mais encore par les nombreux exemples journaliers vulgairement connus et avérés ; car tout le monde sait que , sans qu’il y ait aucun vice ni aucune altération réelle et même simplemeiit probable , sans qu’il existe , dis-je , aucune lésion matérielle et proportionnée des humeurs et des organes , les mouvements peuvent très-bien , à priori , être violemment surexcités et , dès-lors , puissamment enrayés , et qu’on les voit de jour en jour, que dis-je ? d’heure en heure , sortir en général de leur marche habituelle et de leur allure normale. Or, il est universellement reconnu que de tels phénomènes sont directement produits tant par les passions de l’âme que par Y habitude. D’où je conclus avec raison qu’à ce point de vue , l’opinion des modernes ne saurait arriver à démontrer d’une manière certaine tout le fond d’une question si importante , unique but de ses recherches : je veux dire qu’elle ne pourra jamais parvenir à expliquer la vie d’une manière satisfaisante et claire, à l’aide d’une pareille méthode, appuyée sur une simple considération matérielle du corps.
§ XLV. Fictions obscures touchant les vices des matières et touchant les corrections de ces vices.
Toute l’erreur n’est pas là seulement : à cette difficulté vient s’en joindre encore une autre , non moins sérieuse et importante, savoir: Quelles doivent être et quelles sont habituellement ces altérations matérielles qui , en enrayant les
mouvements, donnent lieu à tant d’espèces de dérangements et sont la cause de tant de maladies et de tant de symptômes morbides? En outre, de quelle manière peut-on remédier à chacune de ces lésions organiques? Par quel moyen correctif ou simplement altérant, par quelle transformation de la crase ainsi viciée , — le tout basé sur des idées dont nous venons de parler, — par quel changement enfin parviendrat-on à accomplir cette œuvre par les mouvements vitaux, et comment ramènera-t-on le corps dans un état normal et satisfaisant ? Or, ceux qui caressent de pareilles opinions n’ont rien autre dans la pensée que de venir au secours de la matière corporelle ainsi altérée , et d’en réparer, à l’aide de divers remèdes matériels , les dégâts , les vices profonds que, dans leurs hypothèses erronées, ils avaient supposé exister. Du moins sont-ils conséquents avec eux-mêmes, car, admettant en principe un vice matériel , ils doivent avoir nécessairement recours aux moyens propres à y remédier.
§ XLYI. La nature agit bien autrement ; ce n'est point par le mouvement en général, ni par la circulation du sang en particulier, mais bien par sa propre énergie et à l’aide des excrétions , qu'elle opère le phénomène de la vie.
Yoilà donc à quoi se bornent les inventions et les ressources de l’art humain ! Mais il en est bien autrement de la nature, auteur et soutien de notre vie, de la nature animale, dis-je, c’est-à-dire de Y âme.
C’est par le mouvement, en effet, que Y âme humaine accomplit son œuvre dans et sur le corps , autant et aussi long-temps qu’elle le peut; mais on ne saurait dire d’une manière absolue et vraie que le mouvement c’est la vie, dans le vrai sens de ce mot. C’est encore par le mouvement circulatoire des humeurs que la nature opère le phénomène de la vie ; mais ce n’est point une raison pour cela de dire que la circulation des humeurs c’est la vie, car elle n’en est
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qu’un simple instrument , voire même éloigné. La nature animale, enfin, préside à l’existence, à la durée de l’être et l’entretient au moyen d’incessantes sécrétions et d’eæcrétions convenables des matières non-seulement inutiles, mais encore 'nuisibles : personne, néanmoins, n’oserait soutenir que ces excrétions et ces sécrétions constituent la vie ; elles n’en sont réellement que le suprême et plus immédiat instrument, auquel la nature a recours pour rejeter audehors tout ce qui lui est impropre et étranger, pour retenir et assimiler au-dedans tout ce qui est utile en vue de la conservation du corps.
C’est donc de cette manière que s’accomplit la vie, ce grand phénomène de la conservation du corps humain et de sa mixtion : c’est ainsi que s’effectue sa préservation contre toute corruption, à laquelle il est d’ailleurs si naturellement exposé par sa propre constitution matérielle.
§ XLVII. Raison de cette conservation vitale.
Tels sont les mouvements , telle est la méthode que la nature met en usage pour conserver le corps , pour le préserver des atteintes fâcheuses auxquelles il est exposé , pour le délivrer enfin des lésions qui sont sur le point de l’envahir, ainsi que de celles qui ont déjà pénétré dans les parties fluides ou d’apparence fluide de l’économie corporelle; car, pour ce qui regarde les altérations des parties solides , pour si profondes qu’elles soient , la nature seule y satisfait directement et d’une manière absolue, et l’art médical ne possède aucun moyen de secours qui soit capable, en cas de suspension ou d’arrêt, de continuer et d’achever l’œuvre de la nature , bien loin de pouvoir la remplacer complètement et dignement. Or, on ne saurait nier que la nature soit guidée dans ses opérations et dans sa méthode par une saine raison qui en est le véritable auteur.
Qu’y a-t-il , en effet , de plus raisonnable et de plus
certain que ceci , savoir : qu’une chose quelconque est d’autant plus sûrement privée des moyens de nuire à l’économie vivante , qu’elle en est séparée et éloignée , de sorte qu’elle ne soit plus en contact avec le corps et quelle ne puisse plus agir sur lui d’une manière immédiate et certaine? C’est pourquoi il est encore plus naturel et plus vrai de dire que tout ce qui est capable de nuire doit être irrévocablement et entièrement chassé du corps par la nature , plutôt que de penser que, dans sa sollicitude, cette puissance conservatrice de la vie emploie tous ses labeurs et ses pénibles efforts à un indolent et très-douteux changement en bien de la substance corporelle lésée 1 .
§ XLYII1. La correction des matières nuisibles est difficile et douteuse.
Or, n’est-il point irrationnel de prétendre ramener dans leur état normal et leur parfaite intégrité , — par des efforts obstinés et une application assidue , — les parties de l’économie profondément altérées , alors que , moyennant un régime journalier très-simple , la nature a le pouvoir de réparer et de rétablir d’une manière complète les choses dans un état satisfaisant , et de les rendre très-propres à la conservation de l’économie corporelle? Quel est l’homme sensé qui ne blâmerait cette espèce d’opiniâtreté ,“ puisque chaque individu possède en lui-même et a , pour ainsi dire , sous la main la faculté et la libre puissance d’user à son gré de toutes les choses nécessaires à la vie et à la santé ? Pourquoi donc , au lieu d’accepter et de mettre à profit cette faculté , insister si obstinément dans de téméraires essais? Pourquoi courir à la recherche de pareils moyens , qui n’auront jamais d’avantageux résultats au point de vue de l’entier rétablissement des organes lésés? Pourquoi fatiguer son esprit par
Voy. T. VIII, Comment. XIV.
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un travail continuel et une constante application à vouloir atteindre une heureuse terminaison , que la nature seule peut, d’ailleurs , obtenir par un mode spontané? A quoi bon tant de sueurs et de veilles pour recueillir et rassembler en corps de doctrine de pareils procédés? Où mèneront enfin tant de labeurs et une telle persistance1 ? Et pourquoi ne pas renoncer à de semblables pratiques , lorsque les conséquences les plus graves suivent le plus souvent cette obstination coupable non-seulement à affronter, mais encore à rechercher témérairement , à provoquer même avec une frivole audace , à prendre enfin sur soi et à subir directement et volontiers tous les funestes dangers qui peuvent résulter d’une expérimentation aussi douteuse que vaine?
§ XLIX. Cette méthode instinctive de conservation est la même dans tous les êtres animés.
Combien diffèrent de cette folle théorie les procédés qu’emploie la nature humaine , et combien elle met de soin et de sollicitude à ne jamais s’ingérer dans d’autres voies et à ne se renfermer dans d’autres limites que celles que le Créateur, dans sa suprême sagesse, lui a montrées et invariablement prescrites !
C’est encore ainsi que , chez les brutes en général , cette loi naturelle est strictement observée 2 .
Je veux dire que, dans l’universalité des espèces animales , il existe comme chez l’homme une mixtion en tout semblable , apte et sujette à de subtiles et faciles altérations : de même et pareillement, ce moyen , cette force , en tant que
1 Qu’on n’oublie pas que Stahl parle toujours ici des Iatrochimistes , et tourne en dérision leur théorie et leurs prétentions ridicules.
2 II y a des auteurs qui ont osé prétendre, môme de nos jours, que Stahl était Cartésien : cette phrase seule prouve combien, au contraire, il était éloigné des idées de ce philosophe , qui s’est plu à ne regarder les bêtes que comme de pures machines. Stahl le dit ici et ailleurs en toutes lettres : « Les «animaux ont tous un principe vital qui préside à la conservation de la vie, «règle et administre toutes les fonctions de leur économie corporelle, etc. *
DISSERTATION MÉDICO-PHILOSOPHIQUE. 253 puissance de conservation vitale, est identique partout et pour tous; de telle sorte qu’en éliminant par de perpétuels mouvements de paisibles excrétions tout ce qui paraît devoir être nuisible au corps , cette force conservatrice naturelle , après avoir fait disparaître la cause morbifique , domine absolument tout X effet , et l’anéantit certainement beaucoup mieux qu’elle ne pourrait le faire si', au lieu d’éliminer ainsi cette cause, elle en tolérait la présence, si elle fermait les yeux (qu’on me permette l’expression) sur son accumulation et sa concentration , si elle en favorisait même la formation , non pas tant comme ayant l’air d’attendre , que comme semblant provoquer et accueillir avec plaisir le danger d’un plus grave dommage , devenant de plus en plus douteux à mesure que la matière morbifique déjà long-temps tolérée s’accroît indéfiniment.
§ L. La nature humaine suit cette méthode dans l'étal hygide comme dans l’état pathologique.
Ce sont là vraiment les moyens et la méthode que la nature humaine emploie pour conserver la vie du corps , non-seulement d’une manière perpétuelle et constante tant qu’il jouit de la santé et qu’il se trouve dans un état satisfaisant et une disposition matérielle tout-à-fait normale , mais encore lorsque l’économie corporelle se trouve sous l’influence des premières atteintes du mal, et que les éléments de plus profondes altérations l’envahissent progressivement de toute part * .
1 La principale cause des erreurs des Physiologistes et des Pathologistes anciens et surtout modernes , c’est ce défaut commun de négliger la considération de l’homme en état de maladie. Le principe, quel qu’il soit, qui fait vivre le corps et veille à sa conservation dans l’état hygide , est le même que celui qui le guérit quand il est malade. Où en serait donc l’unité vitale si les choses ne se passaient pas de cette manière ? Ce dogme établit un rapprochement des plus frappants entre l’école vitaliste de Stahl et l’école de Barthez. C’est là un fait que mon savant collaborateur M. Boyer a déjà établi, et que nous tâcherons de prouver dans le cours de cette publication.
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En effet , comme la nature n’a rien de plus simple et de plus aisé que provoquer des mouvements , et qu’il n’y a rien de plus difficile pour elle que de former des matières , mais qu’elle peut seulement , en puisant dans celles qui lui sont offertes de toute part, diriger, rassembler et coordonner, avec une médiocre énergie , ce qui est ainsi mis à sa diposition et qui exige même d’elle un certain laps de temps ; de même aussi , dans cette importante affaire elle déploie sa plus grande énergie d’une manière d’autant plus convenable, qu’elle expulse et rejette de bonne heure et à propos tout ce qu’elle rencontre de nuisible à la vie , et cela plutôt que d’essayer, par un vain effort ou une tentative audacieuse inconnue à son énergie , de modifier, de changer le caractère de la matière morbide , ou bien enfin d’attirer sur l’économie corporelle des maux très -graves et des pertes irréparables , en choisissant et en éliminant à force de temps une partie de cette matière nuisible, dont elle laisserait séjourner le reste dans le corps.
§ LI. Curation spontanée de la nature.
Or, comme la raison est d’abord l’auteur de cette méthode curative naturelle , et qu’une puissance ainsi qu’un caractère propre d 'activité vitale lui appartiennent d’une manière spéciale ; de même il est vrai de dire que c’est l’âme qui s’occupe avec un soin tout particulier de cette activité , et qui l’emploie à l’heure indiquée avec autant de constance que d’exactitude et de précision.
C’est donc , je le répète , à l’aide de cette méthode que le corps vit et qu’il est conservé dans la pureté et X intégrité de sa mixtion ; c’est par elle aussi qu’il est entièrement préservé des altérations qui le menacent sans cesse et qui même l’ont déjà atteint.
Telle est la médecine de la nature, cette force , cette puissance qu’Hippocrate avait déjà signalée comme pouvant
guérir un grand nombre d’individus de leurs affections sans le secours même de l’art médical. Telle est, en un mot,
X autocratie méthodique de la nature , si digne de la considération et de l’appréciation la plus délicate ; car, ne l’oublions point, c’est seulement par elle que l’homme sujet aux maladies les plus affreuses , se trouve spontanément délivré de ses souffrances et est rendu à la santé , après avoir été arraché à une mort imminente.
Je m’arrête ici sur ce sujet ; car, comme je dois traiter ailleurs ces mêmes matières et leur donner un plus grand développement , selon l’importance , la dignité et le degré de l’utilité réelle de chacune d’elles 1 , il me suffira, je pense, de les avoir simplement nommées ici , non pas tant dans le but de proclamer que dans l’intention de faire entrevoir son immense , unique et indubitable utilité pour la vraie théorie médicale.
§ LII. La vraie théorie médicale , fondée sur cette méthode de la nature, doit exclure toute autre spéculation.
Or, la Théorie médicale n’a vraiment pour objet , dans tout ce qu’elle embrasse et traite , que d’exposer et d’apprendre comment tout ce qui pourrait nuire au corps et tourner à son détriment, en est ordinairement et paisiblement éliminé et rejeté sans effort à l’aide d’une incessante excrétion, d’un acte vital permanent, ainsi qu’au moyen du mouvement perpétuel des humeurs et de leur circulation lente et graduée , avant que ces substances ou matières nuisibles aient eu le temps de s’agglomérer et de prévaloir ainsi contre l’économie vivante.
Mais il arrive , contre le cours des choses naturelles , non-
1 Outre les considérations émises çà et là par Stahl sur cet intéressant sujet dans les divers ouvrages que j’ai traduits et qui composent la présente publication , le lecteur pourra trouver tout ce qu'il désire à cet égard dans une dissertation spéciale ayant pour titre : De autocraliânaturœ (Halle, 1696), et dans cette autre : De restilulione sanitaiis in integrurn (Halle, 1711).
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seulement que les actes libres et réguliers des excrétions sont lésés d’une manière indirecte et secondaire par certains vices , soit des matières , soit des voies , mais encore l’acte excréteur peut recevoir quelque atteinte fâcheuse d’un vice des mouvements à priori , c’est-à-dire d’une anomalie quelconque dans l’intestin , la direction , l’ordre , la constance , la persévérance , la continuité et l’exécution de ces mêmes mouvements.
C’est ainsi que , préludant à la pratique, la saine théorie médicale pose les bases inébranlables de la vraie pathologie clinique et de la thérapeutique ; c’est ainsi, dis-je, enfin, qu’elle suggère la judicieuse invention des agents thérapeutiques et la vraie méthode rationnelle de guérir.
C’est sur de tels fondements que la vraie théorie médicale, solidement déduite des véritables faits et des actes réels de la nature, dont elle est le fidèle écho, élève majestueusement ses sublimes enseignements , sans se mettre trop en peine -des folles spéculations et des opinions erronées des hommes.
§ LIII. Oubli de toute considération. Différence qu’il y a entre ce qui arrive dans le corps vivant ( mais qui n’y arrive pas ordinairement) et ce qui s’y passe habituellement , en tant que vivant , sans avoir jamais lieu dans le corps non vivant.
Je vais signaler ici, en terminant, un dernier mais bien grave embarras qu’éprouvent les théories étrangères à l’art médical (je le ferai en peu de mots , attendu que je me propose de donner ailleurs un plus ample développement à ce sujet). Je préviens donc itérativement le lecteur, que cette théorie, — que je combats, — persistant à caresser ses propres spéculations , tombe dans une profonde erreur par ses croyances et ses déclamations à l’égard du dommage et des pertes que le corps humain peut éprouver, disent-ils ,
d’après la simple et absolue constitution et disposition matérielle de sa mixtion, abstraction faite de la vie.
Mais elle se trompe d’une manière étrange , cette théorie ! Car il est démontré et prouvé , par l’observation de chaque jour, qu’il peut s’écouler de bien longues années sans que rien de semblable ait , le moins du monde , habituellement lieu dans le corps et y produise son effet. La seule négligence de l’appréciation d’un pareil fait du ressort d’une simple et solide expérience a été , sans nul doute , un puissant obstacle pour l’esprit humain dans la découverte et la pénétration des véritables circonstances , et de là , des causes réelles d’un tel phénomène ; car, bien certainement, si cette chose, même négligée dans le fait , comme on dit , n’avait échappé à l’attention de tous les médecins , il ne serait point arrivé que la raison humaine , sans cesse tourmentée de la démangeaison de vouloir concilier les paradoxes , ne se fût point appliquée , de quelque manière , à la discussion de cette fameuse contradiction , savoir : Comment peut-il se faire qu’une chose qui peut avoir lieu et produire ses effets par des moyens et des succès si nombreux et si prompts (de telle sorte même qu’elle paraît , au contraire , ne pouvoir pas ne pas avoir lieu) , comment se fait-il, dis-je, cependant que , d’après l’expérience elle-même et d’après les actes et les opérations journalières de la nature , cet évènement n’ait que rarement , et comme par miracle , la faculté de se produire d’une manière lente et tardive et passer enfin en acte en vertu de cette puissance suprême , semblant tirer vers sa fin , ainsi qu’on le dit en terme d’école?
§ LIV. Conclusion. Il est important de bien noter tout ce qui est étranger à la théorie médicale.
Ne jugeant pas nécessaire d’insister plus long-temps sur des choses aussi évidentes par elles-mêmes , je me bornerai simplement et de préférence à donner un dernier avis.
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Je recommande plus que jamais et d’une manière toute particulière de porter exactement l’attention et d’avoir toujours les yeux soigneusement ouverts sur toute doctrine étrangère à la vraie et solide théorie médicale , par sa perplexité, son doute, et par les innombrables exemples de sa scandaleuse pratique si fatale et si funeste. Une pareille doctrine , en effet , en embarrassant et en occupant témérairement l’esprit de l’homme d’objets frivoles et étrangers à l’art, suscite de nombreuses et réelles difficultés dans l’étude et l’appréciation des connaissances vraiment utiles et nécessaires au médecin.
Je dirai, en terminant, qu’on doit surtout se méfier de ces théories fallacieuses , par la raison qu’elles n’ont aucune connexité , aucune analogie , aucun lien direct avec la vraie science médicale fondée sur la nature, parce qu’enfm ces sortes de théories n’appartiennent ni de près ni de loin à la médecine et ne doivent pas être confondues avec elle.