LXXXII
Or, bien certainement, cette direction est une chose permanente et durable ; elle accompagne et embrasse tout le mouvement , à tel point que celui-ci ne s’exécute jamais autrement que sous une direction quelconque et selon cette direction , comme on le voit , par exemple , chez ceux qui règlent les mouvements de leurs bras selon les modulations musicales , ou selon les dessins qu’ont à exécuter les graveurs sur cuivre.
Il y aurait donc une grande , une complète confusion à attribuer à cette direction, comme à un être simplement métaphysique, une puissance physique si immédiate dans les mouvements du corps, dans les sujets mus et à mouvoir, ainsi que dans leurs effets même toujours corporels. Mais les personnes capables de distinguer la différence des choses métaphysiques d’avec les choses matérielles , ne se persuaderont jamais de cette immédiate transmission d’une chose abstraite dans une autre, non-seulement concrète , mais encore physique et corporelle.
§ LXXXIII. Preuve que l’âme n'existe que pour exercer son entendement. — (Voy. §lxxiv.)
Quant à ce qui concerne cette autre question , — - qui a tant de rapports avec les deux considérations précédentes , — savoir : s’il est vraisemblable que l’âme humaine existe absolument et naturellement pour la seule raison d’exercer son entendement, de telle sorte qu’elle fasse elle-même et véritablement par elle-même ses propres affaires , ce qui la regarde personnellement ; ou si , au contraire , elle ne fait qu’intervenir dans des choses qui lui sont purement étrangères , et dont elle ne jouirait qu’en second ordre et
comme- par emprunt pour ses besoins au point de vue de ces choses considérées en elles -mêmes; nous croyons qu’on peut être fermement convaincu de la réalité de cette vraisemblance pour plusieurs bonnes raisons : à priori, parce que 1 0 cet acte de l’âme humaine , l’action de concevoir ou de connaître tant l’entier système des choses créées que les circonstances de ce système, desquelles, par cet acte même , résultent l’évidence et la vérité nonseulement de cette merveilleuse , inimitable , intime , incompréhensible et habile méthode , mais encore de cette connaissance même d’une seule cause , d’un unique artisan ; parce que, dis -je, cet acte de l’intelligence est d’une bien plus grande dignité que quelque autre acte qu’on puisse imaginer ici-bas.
2° L’acte de l’intelligence a donc été probablement établi ou destiné, comme on dit, pour s’exécuter par lui-même, d’une manière positive , absolue et simple , mais non pour avoir lieu , selon et par je ne sais quoi d’essentiellement différent , d’une manière secondaire et accidentelle , par rapport à quelque chose qui le devancerait.
3° Nous croyons certainement qu’il est très-vraisemblable qu’on doive attribuer à une telle constitution de propres causes concurrentes : j’entends celles qui existent et qui agissent ou concourent naturellement et absolument en faveur de cet acte de l’intelligence , ou du moins en premier ordre et directement pour cet acte même , et rien de plus.
4° Mais nous jugeons que ceci est, à posteriori, d’autant plus évident , que non-seulement tout le corps , dans sa constitution mécanique tout entière , est en parfait rapport régulier avec le but et la tendance des organes , et que , par cela même , il paraît avoir été directement , expressément et proprement fait pour ces usages-là.
5° Nous croyons encore qu’il n’est réellement pas du
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tout vraisemblable que le corps ait pu être fait pour servir et à un autre usage et à une autre fin ; il ne le doit point.
6» Tout ceci est effectivement encore prouvé par l’activité libre de l’âme , non-seulement sur les organes des sens pour les diriger comme elle veut, mais aussi sur les organes vitaux et même sur l’ensemble de toutes les actions vitales , au moyen de ce qu’on appelle les affections de V esprit.
Pour que cette question ne laisse plus rien à désirer, il importe de considérer les relations évidentes et les proportions de ce qu’on nomme ordinairement les appétits, qui sont les arbitres des plaisirs et des peines quand on les apprécie dans leur intime nature ; relations et proportions dont le but est de mieux conserver, de protéger plus avantageusement et d’entretenir le corps , de servir à en éloigner tout ce qui peut lui nuire , et d’être très-propres à le faire parleur dernier effet; ou bien encore ayant, par celui-ci, une tendance réelle à la conservation de l’espèce , ou même en déployant leur énergie par une spéciale convenance de forme , de structure et de mouvements , par une similitude , dis-je , de rapports corporels et moraux.
§ LXXX1V. Le corps est l'instrument immédiat de l'âme.
Je crois que ce que je viens d’exposer touchant l’organisme , soit d’une manière générale , soit d’une manière spéciale , au point de vue organique du corps humain , peut assez évidemment prouver que le corps est le véritable instrument immédiat de l’âme, non-seulement pour ses propres usages , mais qu’il est encore organisé et façonné directement et absolument , à priori, à cause de ces mômes usages auxquels il est , par sa constitution organique , utile et propre , ce qu’il ne peut être pour une tout autre chose, à moins que celle-ci ne possède une énergie pareille à celle
de l’âme pour mouvoir et diriger encore ( ainsi que la foi nous l’apprend en parlant des malins esprits ) * .
§ LXXXY. Puissance qu’a l’âme de mouvoir le corps.
Je suis certainement bien loin de penser qu’il soit nécessaire d’insister plus long-temps pour démontrer encore ce que j’ai déjà exposé plus haut , savoir : que l’âme possède une puissance capable d’exercer ses droits légitimes sur le corps humain, je veux dire pour le mettre en mouvement. Quoiqu’il en soit réellement ainsi, je pense, néanmoins, qu’il me suffira d’en exposer simplement ici les raisons , et de les abandonner franchement à l’appréciation réfléchie de qui que ce soit.
Or, voici quelles sont ces raisons.
§ LXXXYI. Le mouvement ne doit jamais être séparé de l’agent ou moteur.
Quels que soient les actes particuliers et les usages tout spéciaux de ces actes qui s’exécutent dans le corps ou par le moyen du corps , en tant que organisé , ils ne constituent génériquement qu’un seul acte, je veux dire un mouvement, et ils ne peuvent certes pas être spécifiquement autre chose que des espèces de mouvements diversement dirigés.
Or, le mouvement , quelque idée qu’on s’en fasse , nonseulement est en lui-même une chose incorporelle , mais encore il persiste dans son immatérialité toutes les fois , aussi long-temps et par cela même que nous le voyons s’exécuter dans les corps et sur les corps.
Le mouvement possède encore certains attributs, ou, comme on le dit vulgairement, certains états affectifs et
1 M. Garreau fait encore dire ici à Stahl autre chose que ce qu’il a écrit. Stahl ne fait pas allusion à Y action divine permanente de Malebranche ; non , il cite comme exemple exceptionnel l’influence d’un esprit (malin) quelconque qui agirait sur le corps, mais vivant et animé.
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des propriétés également incorporelles , tels que le temps , le degré d’énergie , et , tant à l’égard de lui-même qu’à celui de l’organe affecté , un rapport de direction et de proportion vers un but final , ainsi qu’un rapport de convenance avec ce but même. De la même manière que l’effet rend témoignage de son analogie avec sa propre cause , pareillement le mouvement , en tant que chose immatérielle , rend (comme effet) témoignage de ces rapports avec une cause qui est de sa propre espèce , c’est-à-dire immatérielle comme lui 1 .
C’est donc en vain qu’on sépare ( comme acte ) le mouvement de son agent; car, ainsi abstractivement considéré, ce n’est point un être existant physiquement, mais seulement une entité métaphysique.
Voilà pourquoi, dans une acception physique, on ne peut jamais dire du mouvement effectif ce qu’on dit naturellement de l’acte abstrait ; mais on peut toujours le dire et le concevoir touchant l’agent , dans un sens concret.
Ce serait inutilement encore que , dans les faits matériels , on prétendrait mentionner le mouvement , qui , sous aucun rapport , n’a ni permanence ni stabilité , sans que , au préalable et avec plus de vérité , on ne doive faire mention du moteur. Sous ce dernier rapport, ont certainement mieux pénétré dans les profondeurs de la vérité , les physiologistes qui, traitant de ces matières, supposent une force motrice vraiment substantielle (mais certains philosophistes ont , au gré de leurs caprices , corrompu une doctrine qu’ils ont très-mal comprise et qu’ils ont travestie sous
1 A ce propos, M. Garreau accuse encore Stahl de matérialisme ; il ajoute même que, pressé par Leibnitz, « Stahl finit par déclarer qu’il donne à «l’ame Y étendue et îa matérialité , mais une matérialité qui n’est pas celle «des corps.» Je certifie que j’ai parcouru, traduit et commenté les principales œuvres du professeur de Halle, mais je ne sache pas que l’on puisse y trouver l’ombre d’un pareil aveu. M. Garreau pourra en juger lui-même quand il aura sous les yeux notre sixième volurr^ , je veux dire le Negolium
Qtiosum ■
le masque d’une bien stérile spermologie métaphysique, eux qui , à la place d’une force substantielle motrice , ont sophistiquement substitué une force de mouvement mouvant le corps, une force du corps lui-même, selon sa nature et dans sa nature propre)1 ; je dis donc que cette conviction, touchant une force substantielle motrice , est certainement plus vraie en elle-même , pourvu qu’on distingue bien où elle réside réellement et à quelles espèces de choses physiques elle convient , comme lui étant véritablement innée ; car on appelle ordinairement animés les êtres dans lesquels cette force motrice existe2.
Les anciens l’avaient appelée nature.
§ LXXXVII. De l'étymologie du mot 'pvyb > âme.
Je trouve dans un lexique grec des plus anciens, et surtout après avoir consulté plusieurs fois celui de Budée , cette nomenclature un peu trop légèrement alléguée : 9 vazyy , poétiquement pour ÿvy/i. Ce qui me fait soupçonner que le vrai premier nom de l’âme , chez les plus anciens Grecs , a bien pu être ce (poazyfi , comme ê^wv xo <pveiv, ayant le souffle de vie. De la prononciation variable de ce mot , ainsi que cela arrive souvent par l’énonciation fugitive des voyelles accentuées, on a formé insensiblement les mots yva-yn, ywyf, , et ensuite , pour faciliter la prononciation , on a substitué au mot yavyyi celui de tyvyYi*
Ce qui semble me confirmer dans ce soupçon , c’est que ,
1 Voy. T. VIII , Comment. XXIII.
2 Comme on peut en juger par cette période, Stahl, vitalo - animiste , ne balance pas de dire ici hautement qu’il serait plutôt partisan du double dynamisme Barthésien , que du système de ceux qui placent la puissance de vie dans le corps lui -même et la font inhérente aux organes comme condition physique de l’orgauisme ; ces derniers, nombreux à l’époque de Stahl , pullulent aujourd’hui dans le monde médical. Espérons que de mûres et sérieuses réflexions, les arrachant à une indifférence coupable , prépareront leur esprit aux grandes vérités du vitalisme animique et les feront revenir
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dans la langue grecque , on ne trouve aucune analogie convenable de ce mot ÿvxé avec la signification propre du mot âme ; puisqu’ en effet dérive du mot tyoyü, dont la signification véritable et directe est notoirement je rafraîchis, mais dont le sens indirect est plutôt je souffle. Je ne vois certainement en tout cela aucune espèce d’analogie avec le sens que nous attachons au mot âme 1 .
§ LXXXVIII. Lien organique entre l'âme et le corps, prouvé par l'énergie de l'âme de la mère sur la structure du corps de son enfant.
Comme il est assez évident , ainsi que j’en ai la conviction et que ce rapport absolument organique du corps humain avec l’âme humaine le prouve clairement ; comme il est , dis-je, assez évident que le corps n’existe absolument et naturellement qu’à cause de l’âme , de même aussi il y a quelques circonstances qui paraissent confirmer d’une manière certaine et positive cet imposant et manifeste rapport naturel d’union entre l’âme et le corps.
I. Je citerai, entre autres circonstances, d’abord cette puissance énergique même de l’âme d’autrui sur la formation réelle et la structure d’un corps par un simple acte artificiel d’une raison qui raisonne , comme on dit : alors , par exemple , que l’imagination d’une mère ajoute fortuitement quelque chose au corps de l’enfant qu’elle porte dans son sein, et que cette môme imagination peut altérer cette structure propre et naturelle du fœtus et lui en substituer une autre; ce qui certainement arrive quelquefois prodigieusement et en moins de temps qu’il n’en faut pour la formation ordinaire de ce même fœtus.
Nous devons surtout faire observer ici qu’un semblable phénomène est le plus ordinairement accompagné, chez la
1 Voy. T. VIII, Comment. XXIV.
mère même, d’une tendance particulière d’appréciation et d’intention affective et absolument morale ; de sorte que les impressions , comme on dit , d’un indomptable désir , d’une aversion , d’une crainte , d’une terreur très-violente , ont le plus souvent leur efficacité habituelle. Je dois aussi faire pareillement remarquer que c’est la même cause qui , dans des circonstances semblables , produit dans l’esprit lui-même de pareilles impressions , et transmet , de l’esprit de la mère dans l’esprit et dans la raison de l’enfant, de pareilles appréciations des choses.
Je dois, enfin, faire observer encore et plus particulièrement cette circonstance : c’est que toute espèce d’acte affectif, le plus transitoire de tous chez une femme enceinte, produit habituellement sur le foetus un effet si énergique et si constant , qu’il imprime non-seulement sur le corps une trace ineffaçable grandissant de jour en jour, mais encore sur son esprit une perturbation irrévocable, n’admettant aucune correction raisonnable ultérieure.
§ LXXXIX. Deuxième preuve de l’efficacité des actions de l’âme sur le corps.
II. Je dois citer cette force efficace que l’âme déploie dans son propre corps à l’occasion de ces mêmes perturbations pathétiques de ses intentions propres. Voilà un fait qui mérite certainement une sérieuse considération.
Comment peut-il se faire , en effet , que , à l’occasion d’une terreur soudaine , d’un transport de colère , d’une grande joie subite, d’un désir indomptable, et dans le même instant , le mouvement universel du sang soit modifié , les pulsations du cœur soient profondément altérées , et qu’un changement momentané se fasse sentir presque en même temps dans la tonicité de tout le corps ? D’où vient , enfin , que cette espèce d’altération varie et alterne par moments et aussitôt après ?
T. II
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§ XC. L’âme a connaissance des organes.
III. Nous croyons que l’âme possède quelque connaissance particulière des organes qui lui appartiennent, et que, par ce moyen, elle n’ignore pas le rapport proportionnel qu’ils ont avec des fins différentes ; mais l’âme connaît même toute la proportion et l’aptitude de ces organes à subir le mouvement ; mouvement , certes , qui peut être singulièrement et positivement modéré selon les intentions arbitraires de l’âme elle-même.
Or, c’est justement ici que , en dehors de toute considération , on nous oppose cette exception , savoir : que l’âme semble étrangère à toutes ces choses-là, et que tout ce travail paraît plutôt devoir être attribué à certaines autres causes et à d’autres moyens , parce que , dit-on , l’âme n’a nullement aucune conscience de son propre concours et de son intervention dans ces faits, bien loin qu’elle puisse l’avoir par rapport à toute cette sorte d’actions, attendu que, dit-on encore , actions et faits seraient impossibles si l’âme y était réellement pour quelque chose 1 .
Mais comme ce que l’on prétend être pour l’âme un fait de conscience, n’est tout simplement qu’un acte de l’imagination ou bien de la mémoire , comme d’une imagination composée ; ces sortes d’actes n’ont trait qu’à des objets qui se présentent sous une figure ou image grossière: tant s’en faut que tous ces faits ci-dessus doivent subir une pareille action de l’âme , de quelque manière qu’on imagine cette action ; qu’au contraire , la chose est absolument impossible, pour peu qu’on en fasse une véritable appréciation.
1 Voy. T. VIII, Comment. XXV.
M. Garreau a donné à cette période un sens qui n’existe nullement dans le texte, et fait dire à Stahl ce qu’il n’a jamais pensé. Il est inévitable, par ce moyen , de porter un jugement erroné . M . Garreau n’aurait sans doute pas compris ici que Stahl se pose une fin de non-recevoir ( exceptio ) venue d un adversaire; mais ce n’est pas lui qui parle, la suite le prouve.
Au point de vue de la question qui nous occupe , il est juste de comparer également ces actes que lame dirige d’une manière absolue, tels, par exemple, que le jeu des organes, selon certaines proportions, tant de leur structure que des fins vers lesquelles ils sont dirigés ; et je ne dirai pas de quelle manière cette direction a lieu , mais seulement qu’elle a réellement lieu, c’est-à-dire que l’âme remplit dès-lors ainsi cette fonction , quand elle détermine par la pensée la mesure du mouvement qu’elle imprime au corps pour franchir un fossé, pour danser en mesure, pour diriger un projectile,. non pas seulement à une distance déterminée, mais même dans une direction donnée et vers un certain point comme vers un but.
Mais je vais plus loin encore , et je demande : Quand est-ce que l’âme a conscience , quand se rend-elle témoignage à elle-même de sa propre pensée actuelle? L’âme pense-t-elle, dis-je, ou se rappelle-t-elle directement qu’elle pense présentement « ?
C’est bien certainement ici qu’une plus profonde considération est due à cette distinction, que nous avons déjà recommandée plus haut , entre la raison et le raisonnement , — inter Xoyov km Aoyicrpv , — entre X intelligence simple et la collection d’une multitude de choses de quelque manière qu’on les conçoive , entre la connaissance , le jugement et la réflexion distincte ou même confuse 2 .
§ XCI. De quelle utilité est ici le lien organique entre l'âme et le corps.
De même qu’autrefois Cicéron formulait sagement cette
1 Le spirituel feuilletoniste de la Gazette a encore donné à cette phrase un sens tout opposé à ce qu’elle exprime. Il fait dire à Stahl : « J'ajouterai que «l’âme a conscience qu’elle pense actuellement » , lorsqu’il se pose cette question : « Imo, quando , quwso , seorsim conscia sibi est anima, seu cogitât » aut meminit directi , quod jam cogitet ? » Ce qui est certes bien différent !...
2 11 en est de même pour celle-ci.
maxime : « qu'il n'y a que vaine gloire à faire ce qui n'est » point utile » < ; de même et surtout nous attachons ici une égale importance à ce principe d’un lien organique entre le corps et l’ame humaine.
Nous considérons ce lien , non-seulement dans l’état naturel, dans la santé, dis-je, ou simple constitution et légitime conservation du corps , mais encore dans l’état pathologique , — comme ayant plutôt une utilité unique que rien ne peut compenser en son absence, — dans la véritable étiologie des maladies et des symptômes divers , tant quand il s’agit de saisir la cause de la perturbation des actions différentes de l’âme jusque dans le délire, que quand il convient de découvrir les divers et vrais avantages que présentent les différents genres de commotions , par un moyen véritablement et légitimement organique, au point de vue de certains buts utiles et même nécessaires à la conservation du corps.
§ XCII. On ne peut bien connaître les actions vitales, dans
l'état pathologique , si on ne sait point ce qu'est la vie.
Comme jusqu’à ce jour l’on n’a pas même bien pu comprendre en quoi consiste véritablement et réellement la vie du corps , c’est-à-dire ce selon quoi le corps est dit vivant ; de même qu’on ignore encore quel est le rapport ou l’acte organique qui existe , ou même s’il en existe quelqu’un qui soit simplement et , comme on dit , formellement nécessaire à la vie ; de même que l’on ne sait point aussi quel est le lien matériel de tout le reste de la disposition du corps , soit li sa vitalité propre, soit à sa mortalité surtout, etc. ; de même et pareillement on n’a jamais pu parvenir à rien reconnaître touchant le véritable organisme , bien loin d’avoir eu le bonheur d’en savoir quelque chose , relativement à ces utiles
1 Phèdre (Fab. 1 .) avait dit avant Cicéron:
« Niai utile est quod faeimus , stulla est gloria. »
Ui
actions vraiment vitales , qui , dans une proportion fort variée, s’exécutent indistinctement dans les constitutions morbides du corps , non certes à son préjudice ni pour sa destruction, mais bien plutôt pour sa conservation et celle de toute son économie.
Or, c’est uniquement à la faiblesse de ce fondement qu’il faut absolument imputer cette grave erreur pathologique , qui , dans une maladie franche et directe , fait prendre pour des symptômes intolérables et nuisibles au corps , soit les actes vitaux, soit même les efforts des mouvements corporels, et plus encore leurs effets, qui non -seulement ne conviendraient pas parfaitement et pourraient être impropres à l’expulsion de certaines matières vraiment nuisibles ou ultérieurement préjudiciables; mais qui seraient encore parfois si nécessaires que , sans ces actes et ces effets , le corps , en proie à d’autres incommodités de même nature , pourrait à peine , et même pas du tout , être conservé et arraché à la mort.
§ XCIII. On reconnaît la vérité du jeu des organes ; maison néglige d’observer le lien organique entre l’âme et le corps. — On attribue les effets organiques aux irritations et aux commotions nerveuses.
Dans cet admirable déploiement des forces organiques de cette espèce , si variées et si multiples , se présentent à notre considération deux faits qui exigent de toute nécessité la connaissance approfondie et le véritable usage de ce qui fait le sujet de notre présente étude , et qui en ont surtout un besoin réel.
Et d’abord , c’est qu’ après de si laborieuses et de si nombreuses répétitions , quelques personnes reconnaissent enfin et admettent même la vérité du jeu successif des organes pour la conservation vitale ; tandis que , d’une part , on néglige de tous côtés purement et simplement l’étude du lien
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organique et ses rapports naturels avec l’âme humaine; que , d’autre part , on semble tantôt admettre avec un étonnant enthousiasme , et tantôt , dans l’incertitude de l’hésitation, nier absolument l’existence de ce lien organique et des rapports réels entre le corps et l’âme.
Or, il existe quelquefois des motifs bien différents et une tout autre raison particulière de ces vagues et coupables hésitations: c’est qu’il paraît indispensable, d’un côté, de renoncer à son propre sentiment , mais qu’il est cependant bien difficile et bien pénible , d’un autre côté , d’embrasser directement l’opinion d’un autre ; néanmoins , il est assez facile par ce moyen de s’approprier la chose elle-même , car on peut lui donner une certaine tournure , et essayer par-là de se la rendre propre. Mais ce sont là deux choses aussi vaines qu’illusoires , puisque la vérité , qui est une , ne souffre pas de formes étrangères , et que ceux qui conçoivent la chose ne peuvent point ignorer d’où la vérité peut naître , alors que , étant une et se dégageant d’une foule de faits qui lui sont étrangers , elle ne peut pas facilement admettre des origines différentes.
En deuxième lieu , le fait qui se présente encore ici est une nouvelle difficulté digne d’une meilleure application de cette considération physiologique : c’est cette implication non-seulement à posteriori grossièrement contraire à toute vraisemblance , mais même à priori diversement étrangère à toute probabilité ; implication qui suppose que les effets organiques que nous reconnaissons comme véritablement tels , pour le but final et nécessaire de la conservation du corps , sont des effets d’un certain genre équivoque d’organisme pour procéder par de simples et immédiates irritations plus simplement sensitivo-mécaniques , ainsi supposées et feintes , comme si ces mêmes effets organiques suscitaient des commotions diverses et diversement implicites , tantôt des nerfs, tantôt d’un fluide nerveux à travers les nerfs, et
tantôt des nerfs par le moyen de ce fluide contenu en eux : commotions qui , de simples et particulières ou de minimes et très-subtiles qu’elles étaient , deviennent, mécaniquement et indistinctement , ou universelles , ou très-profondes et très- violentes.
Et certes, cet acte universel se passe ainsi sans avoir aucune utilité directe , encore moins un but réel pour la conservation entière du corps , mais uniquement parvenant d’une manière tout accidentelle à cette conservation du corps , alors que cet acte vital n’y tendait point d’une manière directe et spéciale.
§ XCIV. Tous ces doutes mettent la confusion dans la science
médicale. Il importe donc de bien étudier V organisme .
Comme ces perpétuelles fluctuations d’incertitude et de doute , tant par rapport à ces faits organiques et à leur véritable histoire , qu’à l’égard de l’explication , de la collection et de la conclusion qu’on peut faire de leur véritable caractère , portent directement un désordre et une confusion insurmontable dans la science médicale , et que non-seulement elles entretiennent et favorisent certaines erreurs antiques et surannées , mais qu’elles y produisent même et y en introduisent de nouvelles avec une étonnante profusion ; quiconque sait faire une digne appréciation de ces faits , connaît certainement le grand prix d’une œuvre qui fait sagement connaître au public le mystère vraiment organique qu’il y a dans la machine du corps humain.
J’ai donc pleine confiance que cette déduction pourra jeter une clarté suffisante sur un sujet aussi important, pourvu , néanmoins , qu’on se rende exactement compte , à priori, de ce qui est essentiellement nécessaire à une fin si remarquable par sa propre et réelle dignité , comme effet et avantage rationnel, en tant que tel, de l’âme; et, à posteriori , de la raison pour laquelle ce corps avec sa
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constitution mécanique , ne pourrait avoir aucun autre but si cette utilité , à l’unique fin de sa conservation , venait à lui manquer; elle démontrera, enfin , la raison pourquoi on ne surprend jamais le corps occupé que de l’acte qui se rapporte bien évidemment à cette fin.
§ XGV. Sans la connaissance de cet organisme, il n'existe plus aucun rapport ni aucune vérité en théorie comme en pratique.
Voici ce que je dis encore pour exprimer ma pensée en terminant cette dissertation : c’est que , en dehors de ce qu’il y a de solide et de certain dans cette théorie de l’organisme, il n’est plus possible d’apercevoir la trace d’un véritable enchaînement des choses , ni même de ce qu’elles ont de vrai , non-seulement dans les sciences physiologique et pathologique elles-mêmes , mais encore et par conséquent dans une raisonnable méthode médicale, et cela certes indistinctement dans les cas les moins sérieux comme dans ceux de la plus haute importance ; tellement que, dans l’enseignement médical de l’école , on a soutenu et propagé en théorie ce qui est diamétralement contraire à la vérité ; tandis que , dans la pratique vraiment efficace et rationnelle , il a fallu non-seulement observer, mais encore recommander et enseigner ce qui est réellement le contraire d’une telle théorie.
Voilà donc une nouvelle preuve , bien manifeste et digne d’être prise en considération , par laquelle il devient évident que de telles théories sont fausses et hostiles à la vérité , attendu que la pratique , je veux dire ce qu’il y a de vrai dans les effets ou résultats qui ont lieu , doit être nécessairement contraire à une pareille théorie , si tant est qu’une telle pratique doive être vérace et rationnelle.
§ XCVI. L'étude pathologique des fièvres est le fondement et même l’objet de l’étiologie de l'organisme.
Je ne saurais dissimuler et je déclare hautement que le
principal motif d’enseignement qui , tant par l’évidence de ses preuves irrévocables que par toute son importance clinique , m’a engagé à traiter à fond cette matière , ce sont les fièvres. Mais , quoique la pathologie des fièvres, fondée sur leur simple et véritable histoire, soit non -seulement le plus solide fondement ,-mais encore le plus constant objet de notre étiologie de l’organisme, puisque sans elle l’organisme ne saurait être jamais ni compris , ni expliqué , ni susceptible d’une démonstration conforme à la vérité ; cependant , ce qui est en même temps d’une vérité invincible , c’est que, au point de vue de l’économie animale et vitale , nous n’aurions en général aucune notion , mais seulement une idée très-vague et fictive , ainsi qu’une ridicule conception touchant cette économie , à proportion qu’on s’éloignerait davantage de ses solides et uniques fondements.
§ XCVII. La vraie science pathologique et la vraie méthode médicale dépendent de la connaissance du travail de la nature et de sa synergie.
Tout ce qui vient d’être dit pourra suffisamment faire comprendre comment un agent qui a l’intelligence et la volonté d’un but , et qui ne veut une fin qu’à cause d’ellemême , doit posséder des organes en rapport proportionnel avec ce but final ; il doit être capable de diriger et de gouverner convenablement et dignement ses organes pour atteindre une telle fin; il doit savoir, enfin, comment ces organes, d’ailleurs si directement et si efficacement utiles à ce but final , doivent, à bon droit et justice , être compris n’existant que pour lui.
En effet , s’il est réel que toutes ces choses aient lieu avec une convenance qui soit telle , que tout ce qui est vital et tout ce qui s’observe dans l’ordre de la vitalité soit sensiblement administré ainsi pour des fins nécessaires ; que l’on reconnaisse donc alors le véritable travail de la nature dans
l’administration savante et habile de l’économie vitale ; que l’on conçoive les causes et les rapports des appétits et des aversions , tant des sens que des affections de l’âme , pour la conservation et la préservation du corps ; que l’on daigne comprendre aussi la raison, soit de l’efficacité en général, soit du mode ou des effets en particulier des affections de l’âme sur les actions du corps ; et qu’avant tout , la synergie de la nature , absolument nécessaire à l’art médical , soit enfin reconnue, bien nettement vue et fidèlement respectée , non-seulement en acceptant le secours si désiré qu’elle nous porte, mais encore en l’aidant quelquefois, en la suivant, en l’épiant et la soulageant , en la débarrassant et en préparant les matières et les voies avec autant de sage prudence que d’habileté.
C’est alors , enfin , et non autrement , qu’on a le bonheur d’arriver à la véritable science pathologique touchant les différentes affections les plus compliquées , et qu’on parvient à découvrir la seule vraie et solide méthode de guérison , réellement digne de l’art médical et véritablement efficace. C’est , dis-je, en suivant la marche sûre de cette méthode médicale naturelle , qu’on verra clairement la chose active , utile et nécessaire même , qui se fait et qui agit dans le corps humain, avec un ordre admirable et sous un rapport vraiment mécanico - organique , pour la conservation , la délivrance et le rétablissement de ce corps , et que l’on saura combien est digne de considération cette différence d’un sujet qui , par sa synergie , coopère avec l’art médicateur à l’égard des sujets des arts simplement mécaniques , et conséquemment à l’égard de leurs rapports, dispositions et concours relatifs à l’effet qu’on en attend; différence que l’on n’a seulement signalée que légèrement et comme en passant , au lieu de lui donner le nom quelle mérite.
§ XCVIII. Le corps de l'homme est organique; il est l'instrument ou l'officine d'une âme raisonnable.
Je suis donc fermement convaincu, et je pose pour fondement de toute ma doctrine , que le corps humain est simplement et naturellement organique , et qu’il est X instrument ou l’officine de Y âme raisonnable < . Devant être formé et conservé en vue des besoins de l’âme , le corps doit, sous tous les rapports possibles, être gouverné par des mouvements sagement proportionnés et directement analogues à une fin désirée, vers laquelle ils conspirent sans cesse.
D’où résulte , d’une manière réciproque et différente , l’efficacité morale et affective des périls du corps sur l’âme , et l’efficacité pathético-physique de l’âme sur le corps , tant dans la structure et la formation que dans l’usage et le mouvement de ce même corps ; d’où résulte, enfin, cette puissance efficace de l’âme sur le corps, en vertu de laquelle il est préservé de dangers si divers , ou délivré des maux qui l’ont déjà atteint.