T. IL
OEUVRES DE STAHL
§ LXXIV. Double considération sur la destination de l'existence de l’âme.
Comme nous croyons que ce que nous avons dit peut suffire à la démonstration des véritables et nécessaires rapports établis par un lien absolument direct et indivisible entre les propriétés de V âme, considérée en elle-même , et les dispositions réciproques du corps organisé, nous devons encore , quinzièmement, pour terminer d’une manière convenable nos considérations , rappeler ici le souvenir de la destination de l’existence de famé raisonnable de l’homme , afin de découvrir quelle est la plus vraisemblable de ces deux assertions, savoir:
1° Si l’on peut ou si l’on doit concevoir que le but de l’existence de l’âme soit d’exercer absolument et naturellement son intelligence par des moyens et des ministères à elle directement propres , destinés à elle-même et soumis au service de ses intentions et de ses directions formées fi priori et devant avoir leurs effets , c’est-à-dire selon la nature des instruments , en commençant , en continuant et en transmettant ses propres actes ;
2° Si, au contraire , l’âme doit être tout spécialement et absolument , à l’égard de quelque chose, considérée comme étant tellement l’attribut ( dans ce monde ) de cette seule machine du corps , qu’elle ne puisse ni rien faire ni rien exécuter, par son acte propre et absolument essentiel d’intelligence, de pensée et de volonté , si ce n’est de seconder et de suivre jusqu’à la fin ce qui se passe dans cette machine, ou contre cette machine, et en tant que quelque accident lui survient » .
1 Stahl se pose cette double question , qu’il va résoudre pour enlever tout doute sur les opinions déjà émises. Je ne vois pas pourquoi M. Garr,eau voit dans ses paroles les troubles et les inquiétudes de l’auteur, quant à su psychologie. Ce sont de simples objections , qu’il prévient et qu’il résout d’une manière avantageuse à sa doctrine !
§ LXXV. Le mécanisme considère le corps comme une pure machine.
J’espère bien cependant que toute cette question, touchant la disposition parfaite de l'âme à être naturellement intelligente, ne laissera plus aucun doute et qu’elle deviendra même plus évidente , si l’on fait abstraction d’abord de ce caractère d’opposition que je viens de mentionner en seconde ligne.
En effet , ceux qui prétendent que le corps humain n'est qu une pure machine, veulent que ce corps ait été proprement produit et directement formé pour lui-même, et qu’il s’opère en lui non -seulement des mouvements vitaux ( quoique ces hommes n’aient jamais compris ce qu’est proprement la vie), mais encore des mouvements animaux, c’est-à-dire d’animation sensitive et locale , attendu qu’effectivement , par le moyen des sensations , les choses que l’on dit sentir mettraient , par un effort continu ( par l’énergie , dit-on, de l’acte propre et du concours de ces objets), certaines masses entières du corps dans un état d’agitation, et cet acte serait le mouvement local * .
Au milieu de tous ces faits, ces systématiques auteurs admettent une âme qui a seulement le droit d’intuition sur ces faits simplement tels et quels , ainsi que la prérogative de les accepter seulement à mesure qu’ils ont lieu , ou plutôt , peut-être , de les subir indistinctement qu’ils ont été produits.
Cependant ils laissent à cette âme la liberté d’agir, en face d’un fait étranger, selon son bon plaisir, avec imprudence et légèreté , puisqu’elle n’a rien à craindre d’un fait qui lui est indifférent ; elle peut donc , selon son libre arbitre , aller au-devant des faits qui se produisent , et se
1 Ce qui précède prouve, on ne peut mieux , je pense, que Stahl n’a jamais partagé l’opinion, bien confuse du reste, que Descartes et son école se faisaient de son animal-machine.
présenter devant les sensations qui s’opèrent , sans même l’intervention de sa pensée ou de sa volonté , et en prendre connaissance par un acte abstrait.
Mais , comme tout cela , pour peu que l’on soit raisonnable, tombe complètement devant la simple volonté de diriger l’action des organes sensitifs , il a fallu faire au corps une nouvelle violence ; car l’on ne soupçonnait pas et l’on ne pouvait s’imaginer, selon les hypothèses , que cela dût provenir de la part de cette âme elle-même.
§ LXXVI. Explication du fait par un exemple.
Les faits deviennent ordinairement plus clairs par des exemples. S’il arrive qu’une ou plusieurs personnes réunies ensemble entendent derrière elles un certain bruit, et qu’une d’entre elles se tourne pour voir distinctement et pour connaître de quelle nature est la chose qui a produit ce bruit ; les gens qui , amis sincères de la vérité , examinent ce fait sans détour , disent , sans doute , que c’est par la volonté de savoir quelle est la cause de ce bruit que les mouvements du corps sont directement provoqués , afin que les yeux soient dirigés vers cette cause comme instruments organiques capables de saisir le sujet matériel par lequel, et parfois dans lequel, on croit que ce bruit a été produit. Mais les partisans aveugles du mécanisme mettent le plus grand soin à donner à ce fait une tournure en rapport avec leur théorie. Ils prétendent que certaines molécules ( qui d’ailleurs , selon eux , sont en général aptes à ébranler les organes sensitifs , et par le moyen de ces derniers les organes du mouvement) trouvent dans certains corps aussi naturellement qu’elles y obtiennent séparément une entrée toute spéciale , et ces hommes ne rougissent pas d’inventer à cette occasion un nouvel appareil fantastique de pores, de méats et de trames fibreuses ; une ouverture spéciale , dis-je , qui conduit ces molécules jusqu’aux parties motrices du corps ,
afin que , lorsque par la suite elles font irruption par les organes des sens , elles puissent en même temps mettre en jeu de telle ou telle manière les organes du mouvement , c’est-à-dire les exciter directement à produire non-seulement des mouvements en général, mais même certains mouvements tout particuliers , d’une manière absolument mécanique.
Ce qui signifie que ce n’est pas immédiatement , mais bien après avoir tâtonné avec tout le zèle et toute la sollicitude de l’intention , que de pareilles molécules , dans une proportion mécanique très-spéciale , peuvent arriver à tel acte très-spécial et en tel lieu très-spécial aussi.
Quel grand appareil d’efforts , mon Dieu , pour d’aussi vaines futilités !
§ LXXVII. Cette hypothèse réfutée par un nouvel exemple.
Mettons , par exemple , cette hypothèse des molécules en face de ce cas pris entre mille autres : une personne , n’importe la raison , plus avare qu’indifférente au point de vue de l’argent , entend tomber à ses côtés quelque chose qui tinte comme un morceau de verre ou de métal ; alors tout attentif à l’appréciation qu’il fait de cet objet , il se met en mouvement, il porte et dirige ses regards vers l’endroit où il croit avoir entendu ce bruit argentin ; mais il fait plus encore , il se glisse sous les tables , sous les bancs , plie son corps dans tous les sens ; il cherche sous le parquet, dans les joints et les fentes des planches , dans les interstices des soliveaux ; il tourne et retourne , renverse et dérange tout ce qui paraît lui faire quelque embarras ; il ne cesse de répéter les mêmes choses et d’y revenir toujours , sans se désister de sa première idée , que c’est de l’argent qu’il a entendu tomber ; il n’abandonne enfin cette pensée qu’après avoir trouvé l’objet de ses recherches, mais il persiste dans la même opinion s’il lui arrive de ne rien trouver.
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Qu’on me dise donc ici quelle est cette puissance efficace des molécules, et ce qu’elle est devenue.
Il suffit d’avoir dit ces choses une fois en passant, y revenir serait manquer à la bienséance. Insister, en effet, sur de pareilles futilités , ce serait décocher gratuitement un sarcasme piquant contre les auteurs de ces théories, attendu que ces choses sont d’autant plus ridicules à entendre , qu’elles sont réellement de véritables rêveries.
§ LXXVIII. Qu'est-ce qui pousse les pigeons à aller chercher leur nourriture dans les champs ?
J’éprouve une certaine répugnance à aborder ces sortes de fables qu’on établit d’après ces fictions touchant les bêtes. Mais comme j’y suis maintenant poussé, pour ainsi dire, par une impulsion mécanique, j’en dirai quelques mots, comme en passant , wç sv napofty (afin de ne pas être incomplet).
Lorsque des pigeons font leur demeure habituelle dans un lieu quelconque d’une maison , et qu’ils appartiennent à cette espèce qui va chercher sa nourriture dans les champs, que les Germains appellent feld-tanben (pigeons des champs) ; si ces pigeons sont habitués à se rendre non dans une seule et unique maison , mais dans une seconde et même dans plusieurs autres de la même ville ; quand ils en partent et qu’ils vont se disperser çà et là dans la campagne , à quelques milles , pour y chercher péniblement une nourriture qu’ils ne peuvent pas trouver immédiatement ; quand enfin rassasiés ils reprennent naturellement leur vol en troupes diverses du même lieu vers la ville , ou en bandes appartenant à des maisons différentes, quoiqu’ils volent ensemble tous mêlés , ils retrouvent cependant très-bien leurs demeures particulières.
Mais ce qui est plus encore et ce qui arrive assez fréquemment, si quelques-uns de ces pigeons entraînés et
séduits par d’autres sont attirés jusqu’à la demeure de ces derniers et même jusqu’à l’entrée de leur pigeonnier , quoiqu’ils rodent tout autour pendant un assez long temps , ils finissent tôt ou tard par abandonner pigeons et colombier, et par s’envoler enfin, jusqu’à ce qu’ils parviennent à retrouver , après bien des détours nombreux , leur propre séjour ordinaire.
§ LXXIX. Cela provient-il des émanations des graines? —
Quelles sont les émanations qui ramènent ces animaux vers
leur colombier ?
Si l’on veut maintenant expliquer tous ces faits et chacun d’eiix en particulier d’après ces hypothèses de l’émanation des molécules , il faudra certainement placer ici en première ligne les émanations très-subtiles des graines (je ne dirai pas d’une seule graine , mais bien de toutes les espèces de froment , de seigle , d’orge , d’avoine , de pois , de lentilles , de pois-chiches, de cicérolle, de vesces, de nielle, et même à défaut d’autres, detithymale ou euphorbe cyparissias, etc.), graines dont les émanations ayant l’air pour véhicule vont non-seulement impressionner ces pigeons , mais encore leur donner une impulsion précisément telle , qu’ils sont poussés non dans la direction naturelle des émanations , mais bien dans une direction rétrogressive vers le foyer d’où s’exhalent de telles émanations et dans le sens contraire de leur mouvement primitif de départ.
Mais, il y a plus encore, après avoir rempli, rassasié (comme on dit) les organes pour la satisfaction desquels ces pigeons ou colombes ont fait une course aérienne si longue et si pénible , ces animaux sont excités alors de nouveau par les émanations d’autres molécules (de graines champêtres sans doute ; car les colombes qui ne sortent pas de leur demeure ordinaire , se rassasiant des graines qu’on leur donne , ne vont pas voltiger dans les champs , mais restent
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en repos) , par l’émanation , dis-je , des molécules qui les invitent naturellement à voltiger dans l’espace , et qui les attirent spécialement vers la ville d’où elles étaient parties d’abord et d’où, comme disent certaines gens , les premières émanations moléculaires les avaient fait sortir.
Arrivées enfin à la ville , elles sont attirées dans leur colombier par d’autres émanations particulières qui s’en échappent. Mais si, poussées, on ne sait comment, par des émanations qui , sous tous les rapports , leur sont étrangères, elles arrivent par erreur dans des colombiers qui ne soient pas les leurs, on demeure dans l’incertitude pour savoir si elles sont repoussées ensuite de ces colombiers par les mêmes émanations qui lés y avaient déjà attirées , ou bien si elles en sont chassées par une plus puissante attraction des émanations moléculaires de leur propre colombier, lesquelles, sans doute, doivent prévaloir comme plus efficaces.
§ LXXX. Cette efficacité des molécules est très-simple.
Je crois qu’il serait superflu de prévenir que cette puissance de l’émanation des molécules d’une maison et d’un colombier me paraît devoir être regardée comme merveilleusement inexplicable au point de vue final et purement moral de leur attraction, par laquelle les colombes sont portées à chercher leur demeure , attendu que les enfants même savent que la plupart de ces intéressants animaux qu’on laisse voltiger en liberté (s’ils sont longtemps retenus captifs dans une seule maison), retrouvent néanmoins leur ancienne demeure , et que , quoiqu’ils soient habitués dans tel ou tel colombier, ils se laissent facilement séduire par tel ou tel autre aussitôt qu’on les lâche et qu’on leur donne la liberté1.
Je dis donc que ce sont là de vaines superfluités , puisque cette force de rétropulsion mécanique, de quelque
1 Voy. T. VI, Sujet du 6e doute de Leibnitz.
plaisante manière qu’on veuille la considérer, ne pourra jamais convaincre facilement personne.
§ LXXXI. C’est l’âme qui provoque et qui dirige les mouvements.
Mais je reviens à mon sujet : je répète et je dois soutenir, ce que personne ne conteste , à l’égard des mouvements volontaires , que lame peut très-positivement non- , seulement provoquer ou susciter les mouvements du corps, mais encore les diriger absolument, tant sous le rapport de la quantité que sous celui du but final.
Mais il faut ici se tenir sur ses gardes , afin de ne pas confondre , dans le feu ordinaire de la controverse , les idées métaphysiques avec les faits purement physiques , ce qui parfois arrive avec une certaine apparence de droit et de raison. Qu’on se garde donc bien de faire figurer ici une idée réellement métaphysique , abstraite , l’idée comme d’une chose absolument immatérielle touchant la direction si naturellement et si contrairement distincte de l’acte du mouvement, pour que cette direction puisse avoir pour cause un autre agent et puisse être surajoutée au mouvement, je veux dire au mouvement physique ou même au moteur physique aussi , attendu que la direction, comme chose purement métaphysique dans l’abstrait , peut recevoir et subir une concrétion physique réelle , et même une véritable transmission sur un sujet corporel de la part d’une cause immatérielle : comme si l’on disait qu’une fiction de la pensée peut immédiatement, naturellement et absolument, être transformée en acte réel et corporel.
C’est effectivement ainsique raisonnent ces philosophistes qui refusent à l’âme le mouvement lui-même et son droit sur ce mouvement , en tant que tel , mais qui prétendent que ce mouvement vient d’ailleurs et qu’il se produit d’une manière tout-à-fait spontanée , ajoutant même qu’une
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direction ne lui est donnée et imprimée qu'au moment même où il s’exécute et est mis en jeu.