‹ Œuvres médico-philosophiques et pratiques de G. E. Stahl... traduites et commentéesChapitre 22 sur 23 · PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE MONTPELLIER · texte numérisé non relu

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE MONTPELLIER

I. On a dû remarquer que, dans sa physiologie, Stahl fait soigneusement la part de l’agrégat matériel et, avec son instrumentation et sa crase, celle de la force vitale et des facultés intellectuelles et morales. La force vitale et l’intelligence appartiennent également à l’âme, et se ressemblent sous plusieurs rapports : ce qui permet d’établir entre ellesun parallèle utile et fécond, quand on se renferme dans de justes bornes.

IL La force vitale a des facultés particulières qu’on peut isoler (sensibilité, motilité, plasticité), et, de plus, une faculté plus générale, directrice, qui les enchaîne et les unit toutes. Cette force, en tant que directrice, a des notions, des idées instinctives de ses propres facultés, du corps qu’elle gouverne et du but qu’il doit remplir. Elle dirige tout, d’après ses connaissances, de manière à parvenir à ce but. C’est ainsi qu’elle forme le corps, le développe, l’entretient (vis formativa, augmentativa,nutriUva) ; elle dirige tout cela avec une grande sagesse d’après les lois qui lui sont imposées.

Chaque être vivant a sa période de formation, de développement, d’état, de décroissance, etc., qui ne suit pas des lois physiques et chimiques. Un chien , à deux ans , est adulte comme un homme à trente ; il est vieux à dix ans ; sa force vitale, en vertu des lois que le Créateur lui a imposées, parcourt rapidement ses périodes; elle marche vite, s’use vite et use vite son corps, sans que l’on puisse en donner une raison mécanique.

III. Les modifications de la force vitale, de sa faculté et de ses idées directrices rendent compte des différences fonctionnelles et matérielles que nous offrent les âges, les sexes, les tempéraments ; car tout cela marche harmoniquement. La force vitale sait et sent instinctivement que , chez l’enfant, par exemple, il faut un surcroît de digestion, de nutrition, que le développement doit se porter spécialement vers les dents, les cheveux, le cerveau; de là l’activité des voies digestives , des mouvements vers la face, le crâne, le cerveau, etc. Chez la femme, la force directrice étalilit la menstruation pour évacuer le sang surabondant; elle la supprime pendant la gestation , en faveur du fœtus et de la matrice. Dans les tempéraments qui indiquent le caractère de la force vitale, la faculté directrice se moule sur les obstacles qu’elle doit vaincre ; confiante , énergique et un peu insouciante chez les sanguins, chez lesquels tout marche bien sans effort, elle est puissante , mais prévoyante et méfiante chez les bilieux, parce que, chez eux, il faut de la force pour triompher des obstacles. Ainsi, partout , la puissance directrice coordonne ses instruments (le corps et les autres facultés), suivant le but à atteindre d’après ses idées {idea regimims), suivant les ressources qu’elle possède et les difficultés qu’elle doit surmonter. De là le rapport général se retrouvant dans les modes spéciaux (d’âge, de sexe, etc.), entre la partie matérielle et la partie dynamique de l’organisme vivant.

IV. La force directrice s’occupe d’une manière particulière du sang, de sa composition, de la circulation, des mouvements toniques. C’est le sang qui fournit la matière de tous les organes, c’est lui qui va leur imprimer la stimulation, qui entretient les mouvements. Tant que la circulation et le sang ne laisseront rien à désirer, l’organisme restera sain dans son matériel, ses mouvements, ses forces. Aussi la nature, la force conservatrice, veille avec une excessive sollicitude à ce que la circulation ne souffre pas, à ce que le sang conserve dans de justes limites sa température , sa composition , sa quantité, ses qualités. Elle calcule les dépenses faites par les sécrétions, les excrétions, la nutrition, les acquisitions, opérées par les ingestions, de manière à conserver un constant équilibre ; elle y arrive le plus souvent par la sagesse de son administration.

V. Les données précédentes, convenablement modifiées et accommodées à l’état morbide, forment la base de la pathologie stahlienne, qui est un vitalisme largement compréhensif.

De même qu’il y a plusieurs éléments dans les actes physiologiques, de môme et à fortiori, y en a-t-il plusieurs dans les actes pathologiques. Il faut tenir compte des lésions de l’instrumentation, de la crâse, des facultés vitales et intellectuelles ; il faut savoir quelles sont celles de ces lésions qui sont primitives, celles qui se montrent consécutivement. Voilà la méthode analytique, la méthode des éléments. Mais Stahl pùusse bien plus loin l’analyse.

VI. Les lésions de la force vitale peuvent porter sur les diverses facultés particulières ou sur la faculté directrice ellemême, De plus, les actes que l’on observe dans les maladies doivent être rangés en 'deux ordres, les uns sont pathétiques, positifs; ils expriment la souffrance de l’organisme: les autres sont actifs, ils tiennent à l’action de la force vitale qui se dé fend et lutte contre le mal. Cette distinction est capitale, elle est un des grands pivots de la pathologie de Stahl qui la poursuit partout , ses développements forment un des points de vue les plus originaux de sa doctrine ; ils ont une trèsgrande valeur pratique.

VII. Les phénomènes actifs sont des actes anti-morbides ou médicateurs qu’il ne faut pas confondre avec les actes morbides ou pathétiques , bien qu’ils puissent leur ressembler beaucoup. Cependant ces actes même peuvent devenir de véritables complications morbides, soit parce qu’ils n’ont pas l’ordre, la mesure, la durée nécessaires, soit parce que d’autres actes viennent les accompagner en vertu d’un lien naturel, bien qu’ils ne soient pas utiles.

Il y a là, comme on le voit, beaucoup d’éléments vraiment morbides qui demandent l’intervention ou la surveillance du médecin, puisque les actes médicateurs mêmes contiennent en eux plusieurs éléments pathologiques, soit par concomitance, soit par déviation de la faculté directrice. Le naturisme de Stahl est donc bien moins absolu, bien moins étroit et exclusif qu’on ne le pense; sa doctrine ouvre d’ailleurs une large voie à une thérapeutique active, imitatrice, analy-

tique, empirique. La nature a d’excellentes intentions, mais elle se trompe souvent en exécutant: il est nécessaire de l’étudier, puisqu’elle peut nous indiquer ce qu on doit faite, sans oublier que fréquemment il faut agir avec elle ou pour gIIg

h'idea turbata regiminis, le trouble dans les actes directeurs de la nature se rencontre au fond de la plupart des maladies; le médecin doit donc saisir les rênes jusqu à ce que la nature ait repris ses droits.

VIII. Cette analyse et cette classification des éléments morbides sert à lier ensemble ces divers points de la pathologie générale et spéciale. Dans l’étiologie, la pathogénie, la symptômc^tologie, l’évolution des phénomènes morbides, on cherche toujours à reconnaître Faction de chaque cause sur chaque élément, les relations de chacun de ceux-ci avec chaque symptôme et son évolution, les déterminaisons propres à chacun des éléments, etc. C’est surtout dans la thérapeutique qu’on sent toute l’importance de cette étude, pour y découvrir la source des véritaliles indications. La pathologie entière se renferme ainsi dans un cadre uniforme, régulier, méthodique, et cependant extrêmement vaste, susceptible d’embrasser toutes les maladies dans leur prodigieuse variété, en en présentant un tableau très-fidèle, et en conduisant directement à la pratique. On sent d’ailleurs comment une maladie est un véritable drame dont les diverses scènes s’enchaînent pour tendre vers un dénoûment final; il y a un acteur principal, la force médicatrice, qu’il ne faut jamais perdre de vue. En suivant la méthode stahlienne, et l’accommodant aux grandes découvertes modernes, on pourrait donner à nos pathologies un caractère d’unité, de simplicité, d’harmonie et de vérité qui leur manque souvent aujourd’hui.

Si l’âge , le sexe, le tempérament , les circonstances extérieures impriment aux maladies et à leur marche^ de si grandes modifications, c’est parce que l’agrégat et surtout la force vitale, spécialement dans sa faculté directrice, sont euxmèmes profondément modifiés.

IX. La circulation et la crâse du sang jouent en pathologie un aussi grand rôle qu’en physiologie : c’est le côté faible de

l’organisme , c’est par là que la maladie l’attaque le plus souvent. Une foule de cancers agissent en résultat définitif dans ce sens. Stahl se rapproche, sous ce rapport, d’Hoffmann, de Boërhaave et de ses contemporains, qui rapportaient un nombre considérable de maladies à des lésions de la circulation du sang; mais il diffère d’avec eux par la manière dont il les considère. Il ne s’agit plus des obstructions par erreur de lieux, des âcretés salines , alcalines , acides, de leurs pointes qui piquent et irritent les fibres , en un mot , de théories mécanico-chimiques. Le phénomène fondamental réside dans le trouble des actes et des mouvements vitaux qui président à la circulation et à la composition du sang , dans une altération de ce liquide , dans une défectuosité de la puis sance qui les dirige : les vices de la crâse sont alors consécutifs.

La pléthore sanguine est un fait très-commun qui sert de point de départ à un grand nombre de maladies. La pléthore détermine souvent l’épaississement et la turgescence du sang, et, consécutivement, les altérations les plus diverses de ce fluide ; la circulation se trouble, les forces vitales (sensibilité, motilité , plasticité) sont troublées à leur tour ; à l’élément sanguin se joint l’élément nerveux, et l’on voit surgir les états morbides les plus divers , puisque tout est altéré dans le matériel et le dynamisme du corps vivant ; mais la nature réagit contre ces modes pathologiques , elle s’efforce de vaincre la stagnation du sang et ses vices qualitatifs et quantitatifs , en provoquant par des écoulements sanguins , des sécrétions et des excrétions , l’accélération du mouvement circulatoire. C’est dans ce but qu’agissent les hémorrhagies , les congestions , les fluxions rhumatismales, l’inflammation , la douleur, la fièvre, le spasme, les sécrétions et les excrétions morbides, etc., iquand la nature les suscite dans un but utile. Ces modes anormaux, qui peuvent être tour à tour des actes pathologiques ou des actes curateurs , du moins dans leur but , sont étudiés d’abord sous ce point de vue. On sait parfaitement que des hémorrhagies , des congestions , etc. peuvent guérir (juger) des maladies : l’art en provoque souvent pour obtenir un pareil résultat. Les recherches do Stahl à cet égard sont précieuses et révèlent un grand talent d’observations.

566 nÉFLEXIONS

X. Ce qu’il a écrit sur les hémorrhagies en général et en particulier, sur leurs causes , leur mécanisme , leurs conséquences, a été reproduit souvent par ses successeurs. Mômes remarques pour les congestions ou fluxions actives.

XI Sa théorie de l’inflammation rappelle celle que l’on enseigne aujourd’hui. Elle est provoquée par la stagnation du sang dans le lieu qui doit s’enflammer ; la nature médiatrice suscite alors un travail phlogistique, en vertu duquel il s’établit une circulation plus active autour de la masse en stagnation. Si le sang, retardé dans son cours, prend un mouvement plus rapide , la résolution s’opère ; s’il ne peut en être ainsi , le sérum et la lymphe plastique se convertissent en pus, au moyen d’une élaboration convenable. La mort survient , lorsque la stagnation se change en une stase complète. Dans l’inflammation , ce qui est utile , c’est une accélération de la circulation suffisante pour amener la résolution ou certaines formations plastiques ; mais une douleur, une rougeur, une tuméfaction trop grande , des produits plastiques surabondants , mal appropriés au cas particulier, sont dangereux, bien qu’ils fassent partie de l’acte curateur ou qu’ils l’accompagnent nécessairement.

XII. Stahl fait voir de même comment le spasme , la fièvre, etc., peuvent aussi être institués dans un but utile. Tout cela peut dépendre des parties trop tendues , dissiper des stagnations sanguines , résoudre des engorgements , élaborer et expulser des matières morbifiques.

XIII. La fièvre est surtout un des agents médicateurs naturels les plus efficaces. Elle dirige les fluxions actives vers les points où siège le mal (l’embarras vasculaire , au dedans et au dehors) afin de le résoudre , de travailler la [matière , de la rendre mobile , puis de l’expulser par les couloirs excréteurs convenables , cutanés , intestinaux , etc. Mais si les fièvres produisent ainsi des spasmes , des fluxions , des sécrétions et des excrétions considérables, tous ces actes peuvent devenir funestes, quand ils ne conservent pas l’ordre, la mesure voulus, quand il y a interversion dans le siège. Ainsi, la fièvre peut être dangereuse , quand les mouvements qui

devraient aboutir à la peau se dirigent vers un viscère important, quand la congestion, au lieu de hâter la résolution, amène un engorgement plus considérable ou détermine une suppuration intérieure.

XIV. On trouve dans la pathologie de Stahl plusieurs dogmes qui ressemblent à ceux que l’école Broussaisienne a mis pendant quelque temps en honneur ; seulement l’interprétation en est bien diflérente. L’école Broussaisienne voit l’inflammation partout ; la fièvre résulte de phlegmasies viscérales, surtout des voies digestives. Stahl admet l’extrême fréquence des engorgements sanguins , puis des fluxions, des inflammations consécutives , avec lesquelles les fièvres ont des relations intimes ; il pense que les fièvres intermittentes ont leurs racines dans le système digestif, etc.; mais au lieu de regarder f inflammation et la fièvre, comme constituant toujours et exclusivement un état morbide produit immédiatement par la cause pathogénique , il les considère aussi comme se rattachant à la force vitale qui s’en sert comme moyen curatif.

XV. Nous n’irons pas plus loin, pour le moment, dans l’appréciation de la doctrine pathologique de Stahl. Il faudrait un travail très-étendu pour mettre en relief ces détails importants. Nous nous bornerons à en résumer l’esprit général et cela pourra suffire , parce que le professeur de Halle applique ses principes partout et à tout , avec une logique rigoureuse , de sorte qu’il est facile de reconstruire son livide , quand ces principes sont bien connus. Ce qui réclame surtout notre attention , c’est la masse considérable de faits qui sont en harmonie avec ses doctrines , tandis qu’ils ne peuvent se concilier avec les théories opposées.

XVI. En pathologie, comme en physiologie, Stahl adopte le vitalisme éclectique largement compréhensif d’Hippocrate. Armé de l’analogie , il admet les éléments divers que l’observation constate , donnant à chacun sa véritable place , tandis que les systèmes exclusifs rejettent arbitrairement ceux qui ne leur conviennent pas , donnent aux autres une prédominance exagérée ; il rectifie bien des erreurs , étend et remet

au jour bien des vérités , remplit des vides importants , insiste sur les objets les plus négligés ou les moins connus , souvent les plus intéressants.

En physiologie , les uns ne voyaient que mécanisme et anatomisme; d’autres portaient leurs regards sur les facultés vitales prises en particulier ; d’autres , sur la faculté directrice de la force vitale; plusieurs combinaient ensemble un certain nombre de ces éléments , mais ils le faisaient d’une manière plus ou moins bizarre , plus ou moins imparfaite , donnant , sans règle , l’initiative tantôt aux éléments chimiques , tantôt à telle ou telle faculté vitale. Nul ne parvenait à enchaîner l’état normal avec l’état pathologique.

Stahl établît l’existence de tous ces éléments , il les admît tous , mais il chercha quelle était la part de chacun d’eux , quelles étaient les lois des relations qui les unissaient ensemble , comment les lois pathologiques étaient des modifications des lois hygides et s’en dégageaient sans efforts ;

1® La faculté directrice se sert instinctivement des forces physiques , chimiques, anatomiques, des facultés vitales pour atteindre le but assigné par la nature en suivant les lois qui lui sont imposées. Cette faculté est donc la plus importante de toutes, elle est l’agent coordinateur, le régulateur harmonique de tout l’organisme; et pourtant elle est presque partout niée , méconnue , mal connue ou négligée. Aussi, Stahl dirige spécialement sur elle une profonde attention ; il voit , à l’aide de l’observation, quelle est sa part dans chaque fonction , dans chacun des détails de celle-ci , dans toutes les modifications particulières d’âge , de sexe , de tempérament. Or, cette part est constante, elle est très-large, incontestable, facile à constater ; il n’y a pas de changement matériel quel qu il soit , pas de modification vitale spéciale qui ne retentisse dans la force directrice, quand celle-ci n’a pas l’initiative , aussi , est-ce à elle qu’il faut remonter, quand on veut se faire une idée ample et vraie d’un acte physiologique quelconque. Profitant de tous les travaux de ses prédécesseurs sur cette faculté directrice, ils les rectifie, les étend, les app ique et les étudie avec des développements et une profon-

eur inconnus jusqu’à lui. Cette étude si complète est une de ses gloires; il importe de profiter des lumières qu’il a répandues sur ce grand point de la science de l’homme. L’archée

de Van Helmont a aussi une faculté directrice , mais elle est toujours prête à s’emporter, à céder à la question , à faire des écarts avec lesquels la santé devrait être à chaque instant compromise et la maladie guérie très-difficilement. Stahl montra, par des faits, que ce n’est point là le mode ordinaire de cette faculté , qui agit, au contraire le plus souvent d’une manière très-raisonnable , quoiqu’elle ne raisonne pas.

2® Après l’étude de la faculté directrice, Stahl s’occupe des facultés particulières (sensibilité , motilité, etc.): dans ses actes , la force vitale est poussée par des sensations , des sentiments , des idées (de nature instinctive) ; mais ses actes euxmêmes sont des mouvements et reconnaissent pour cause la motilité. Les forces motrices fixent donc l’attention de Stahl , et il publie ses importantes recherches sur la force tonique. Nous avons montré ailleurs le rôle majeur de cette force dans les fonctions les plus intimes de l’organisme.

3“ Non seulement , Stahl examine analytiquement tout ce qui appartient à la force vitale , mais il montre les modifications qu’elle présente dans son ensemble , suivant l’âge , le sexe , le tempérament.

4® Dans le vitalisme animique du professeur de Halle , on ne se borne point à explorer d’une manière complète tout ce qui concerne les forces vitale , intellectuelle et morale ; l’on fait aussi la part des forces physiques et chimiques; mais l’on sort des exagérations et des idées erronnées des écoles iatro-pliysiques et iatro-chimiques.

XVII. En pathologie médicale, les ;nêmes éléments se re- ■ trouvent et donnent lieu aux mêmes considérations, aux mêmes recherches.

« La force directrice apparaît encore au premier rang , malgré l’état morbide ; elle comprend encore ce qu’elle doit faire pour remplir son but, qui est de guérir ; elle n’est point comme l’archée de Van Helmont, sous l’empire exclusif d’une passion maladive; elle tente des efforts sagement coordonnés. Stahl corrige ainsi heureusement les exagérations de l’Helmontisme , et rentre dans la voie Hippocratique. Il y a là toute une catégorie d’éléments distincts qui ont une grande valeur en pathologie : leur admission, leur détermination impriment à la science entière un caractère spécial.

6 A côté des éléments pathologiques qui se rapportent à la faculté directrice curative , se trouvent ceux qui se rattachent aux facultés spéciales de la force vitale (sensibilité , motilité , etc.) : ici encore , Stahl , conséquent avec ses principes , met en première ligne les lésions de la motilité ; elles constituent un mode morbide initial très-fréquent, qui provoque les actes anti-morbides médicateurs. Stahl s’élève ainsi à une idée synthétique large et simple qui rappelle , en la modifiant heureusement, les doctrines pathologiques dominantes à son époque.

7 Enfin , un dernier ordre d’éléments est constitué par les lésions physiques, chimiques, anatomiques. Stahl y insiste moins , parce que ses contemporains les exagéraient beaucoup et les considéraient sous un faux point de vue ; il combat l’erreur des iatro-chimistes, qui voyaient partout dans le sang et dans les humeurs une multitude d’âcretés acides , alcalines , salines , etc. En appliquant largement la méthode analytique et synthétique du professeur de Halle, et profitant des travaux modernes pour donner, dans toutes les maladies , la place qui convient à chacun de leurs éléments , l’on pourrait montrer la vive lumière que cette méthode et cette doctrine répandent sur toute la pathologie. Il y aurait plusieurs grandes modifications à y introduire, car l’on peut adresser à la pathologie de Stahl certains reproches plus ou moins mérités , et la science a fait depuis d’immenses progrès.

XVIII. Indiquons les objections, formulées contre la pathologie Stahlienne, et présentons nos observations à ce sujet ;

1“ La force curative directrice, de Stahl , est trop sage , trop raisonnable , trop intelligente, trop savante; le professeur allemand accorde une trop grande part aux actes médicateurs; il fait trop d’honneur aux hémorrhagies, aux congestions, à l’inflammation, à la fièvre ; il tombe ainsi dans un naturisme exagéré. Cette objection a d’abord été présentée par P. Hoffmann, {Opéra omnia, Tome I, p. 24 ; differ. int. Hoffinami et G. E. Stahl, doctrinam 1740) ; elle a été reproduite partout.

2‘’ Stahl a glissé trop rapidement sur la faculté sensitive et

plus encore sur la force altérante ou digestive de Galien , (force plastique des médecins de nos jours). Cette lacune a été particulièrement signalée par Grimaud. {Leçons dephysiolog., t. I, p. 325 à 328).

3o L’idée de spécifité, de perversion vitale entre à peine dans la doctrine stahlienne.

4® Les lésions physiques et chimiques , physico et chimicovitales , ne sont pas assez profondément étudiées.

5° La grande synthèse du professeur de Halle , qui fait des altérations du sang et de la circulation, des lésions de la motilité , le grand pivot de la physiologie et de la pathologie , est trop étroite ; elle n’offre point une hase assez large pour faire reposer sur elle tout l’édifice médical.

6® Sa thérapeutique est ainsi bornée , uniforme , imparfaite ; elle néglige beaucoup d’indications fondamentales et exclut un grand nombre de moyens médicateurs de la plus haute importance.

Cette critique vraie sous plusieurs rapports , est fausse à bien des égards; il ne faut pas surtout, comme on l’a fait presque toujours, lui donner plus de portée qu’elle ne le mérite.

1® Si , dans les détails de ses ouvrages , Stahl accorde une large part au naturisme, il l’a fait , pour combattre une tendance opposée qui se montrait de toutes parts chez ses contemporains ; il a ramené ainsi la science dans une voie dont on s’était trop écarté; il a fait un petit mal pour en guérir un bien plus grand il a élevé un monument qui restera. Ses exagérations légitimées par le but Jqu’il voulait atteindre , sont faciles à rectifier, au moyen même de ses doctrines , car il parle sans cesse des écarts de la nature et de la nécessité , pour les médecins , de la surveiller, de la maîtriser, de la corriger. La part de l’art se place toujours à côté de celle de la nature.

2“ Le restaurateur de l’animo-vitalisme connaît le rôle des forces sensitives et même celui de la force plastique ; s’il ne s’engage pas plus loin dans cette étude, c’est qu’il veut éviter les hypothèses qui avaient régné jusque-là sur ce sujet. Le terrain n’était pas solide ; il le montre et ne veut pas trop s’y engager. C’est là une lacune que nous ne pouvons remplir même aujourd’hui qu’avec de grandes précautions; nous avons les matériaux , il faut choisir , ajouter et coordonner.

UÉJi'LÉXIONS

3“ Mômes remarques pour l’idôe de spécillcitc , de perversion vitale, pour les lésions chimiques, physiques, etc. Quand on examine avec attention les œuvres des contemporains et des prédécesseurs de Stahl , on s’aperçoit qu’il devrait se maintenir à peu près dans les limites où il a su s’arrêter ; il devait ouvrir une route nouvelle dans l’avenir et il a payé son tribut, en unissant ses efforts à ceux de quclf|ues hommes éminents qui vivaient à côté de lui.

4» Sa thérapeutique n’a point l’ampleur trop diffuse peutêtre de la thérapeutique moderne , mais il avait à combattre les richesses souvent mensongères de la thérapeutique de son époque. En mettant dans tout son jour la thérapeutique naturelle , il prépare l’avènement de la véritable thérapeutique artificielle, tout à la fois rationnelle et expérimentale. On trouve en lui le germe de la grande division Barthézienne des méthodes thérapeutiques , (naturelles, analytiques, empiriques) : c’est là ce qui sera plus tard impartialement apprécié dans la thérapeutique Stahlienne.

5“ Sa grande synthèse physiologique et pathologique peut être élargie sans trop d’efforts , de manière à offrir à la science de vastes fondements et à l’embrasser dans son entier. Le sang et la circulation , les forces motrices , sont do puissants rouages dont l’action se fait sentir dans toute l’économie et en pénètrent intimément toutes les parties. En se plaçant au point de vue de Stahl , on peut y rattacher toutes les fonctions , on peut étudier à leur occasion toutes les facultés , lors surtout qu’on les regarde , comme les instruments matériels des facultés directrices. En pathologie, les altérations du sang, les lésions de la circulation et de la motilité jouent un rôle de premier ordre. Le sang est en effet l’excitant naturel de nos organes , le véhicule d’une foule de principes morbides, le réservoir de tous les éléments constitutifs du système vivant. On comprendra beaucoup mieux , la valeur et l’étendue de la conception Stahlienne, quand la physiologie et la pathologie du sang , dont on s’occupe tant aujourd’hui, auront été plus profondément élaborées.

Nous devons certainement reconnaître que les lésions du sang, de la circulation , de la motilité etc, ne forment pas le phénomène initial de toutes les maladies, môme sous le rapport purement instrumental ; mais , dans les cas où il faut

remonter plus haut, c’est un important degré que les travaux de Stahl nous aident à franchir pour atteindre un point plus élevé auquel nous devons parvenir.

En pathologie comme en physiologie, Stahl est un grand point de départ , un solide point d’appui pour les diverses doctrines qui se sont succédées après lui. En physiologie, il montre l’importance de l’instrumentation de la crâse chimico-vitale des solides et des fluides, des facultés particulières de la force vitale (sensibilité, motilité, plasticité), de sa faculté générale directrice variant suivant l’âge, le sexe, le tempérament ; il communique ainsi une vigoureuse impulsion ;

1“ Aux écoles physico-anatomiques et iatro-chimiques, dont les beaux travaux nous ont donné et nous donnent encore aujourd’hui des connaissances si merveilleuses et qui deviendront de plus en plus précises sur le mécanisme intime des actes physico et chimico-vitaux qui se passent dans les systèmes nerveux, vasculaire, musculeux, etc. ;

2“ Aux doctrines vitalistes spéciales qui étudient avec soin les forces vitales particulières et leurs lois ;

3® Enfin, aux écoles vitalistes plus larges, comme l’école de Montpellier, qui savent associer aux recherches précédentes celles qui se rapportent à la faculté directrice et à ses divers modes, aux forces intellectuelles et morales, à leurs principes, à leurs manifestations. ^

En pathologie, il fait voir la part que prennent à l’état morbide les lésions anatomiques de l’instrumentation dans les solides et les fluides, les altérations chimico-vitales de leur crâse et de leur mixtion, les modifications pathologiques de leurs conditions vitales particulières et de la faculté vitale coordinatrice, des propriétés physiques, etc. Il devient ainsi l’un des principaux chefs de l’organicisme solidiste et humoriste dont les travaux ont si largement éclairé ces points importants de la science; de l’organicisme vitaliste qui a pris pour point de départ les forces vitales, isolées et morcelées; enfin du vitalisme large et surtout de l’animo-vitalisme qui a coordonné tous ces éléments.

Chacune de ces écoles a , sans doute , prodigieusement agrandi le champ de l’anthropologie normale et pathologique dans le domaine particulier qu’elle a parcouru et exploré ; mais pour bien apprécier ce qu’elles ont fait et ce qui leur

reste à faire, il faut revenir à . Stahl et au mouvement qu’il leur a donné : le professeur de Halle a d’ailleurs quelques points sur lesquels il n’a pas encore été dépassé.

Pour bien faire connaître la doctrine pathologique de Stahl et pour la mettre au niveau de la science contemporaine , on n’aura donc qn’à la comparer, dans ce qu’elle a de fondamental , avec les doctrines de Haller , de Bichat et de leurs disciples, avec les écoles italiennes et allemandes, avec l’école d’Edimbourg , avec Bordeu , Barthez , Grimaud , Bérard , Lordat, etc. , avec les doctrines contemporaines enfin, tout en ayant le soin de contrôler en môme temps ce que Stahl a emprunté aux anciens. C’est là ce qui fera le sujet principal des études sur la Thérapeutique du Professeur de Halle* .

* Ces études seront l’objet d’un travail spécial du docteur T. Blondin, et formeront l’introduction du volume de’ Thérapeutique. (Collégium Casuale.)

Page 1