DES POISONS
g 1. L’embarras des modernes, au point de vue de l’idée précise qu’on doit se faire sur la vraie signification du mot poison , est trop manifeste pour qu’il soit nécessaire d’entrer dans de grands développements à ce sujet L Laissant à chacun ses propres opinions sur le sens médico-pathologique que l’on doit donner à ce mot, nous comprenons sous cette dénomination générale toute substance matérielle, apte à troubler, à bouleverser, à détruire l’économie vitale et propre à envahir les sens, d’une manière rapide, grave, profonde et avec une violence tellement au-delà de toute proportion que, sans un prompt secours, le mal devient irréparable et la mort est la conséquence de sa marche impétueuse.
g IL La manière dont le fait se passe, les substances vénéneuses qui tombent sous les yeux de l’observation, leur terrible énergie enfin, sont des choses trop notoires pour que nous nous appliquions à démontrer ici la réalité de ces phénomènes. Oui I il est des substances qui possèdent l’efficacité la plus nuisible, la plus active, la plus pénétrante et la plus excessive, eu égard à leur quantité, à leur masse, à leurs qualités sensible et à leurs effets directs sur l’économie corporelle.
g III. La question des toxiques demande néanmoins que nous établissions une distinction réelle, en ce sens que, parmi les diverses espèces de poisons délétères, les uns exercent leurs effets, sans produire sur l’organisme une lésion matérielle sensible, tandis que d’autres laissent
* Voyeg T. VIH. Commentaire CCCLXX.
sur le corps les traces de leurs ravages. Toutefois les lésions (tombant sous les sens) en tant que produites par ces derniers ne sont nullement en rapport direct avec la promptitude et la violence de leur vertu léthifère^
Du premier genre sont ; T les piqûres et les morsures des animaux venimeux ; 2" les végétaux dont les propriétés vénéneuses sont bien prononcées, Y aconit napel, la jusquiame, la belladonne, la ciguë vraie, la stramoine et les toxiques qui nous viennent des pays étrangers®; 3“ enfin certains champignons délétères.
Du second genre, sont quelques substances minérales, comme le cobalt, Varsenic, le mercure sublimé (deutochlorure de mercure), le mercure précipité, (deutoxyde de mercure), les composés de cuivre, le vert-deygris, le verre d’antimoine, opaque surtout, etc. Parmi ces derniers, les uns exercent seulement sur l’estomac leur énergie septique, subtilement corrosive et colliquative ; les autres, \e cobalt et Varsenic principalement, attaquent directement le sang par leur efficacité putrédinoso-fermentative. On a pu observer aussi cette putréfaction fermentative dans les corps des patients morts promptement à la suite des lésions faites par des animaux venimeux.
§ IV. Toutefois, ces lésions corrosives qui altèrent l’intégrité de l’estomac sont loin de répondre, sous ce rapport, à un effet de mort immédiate ; ce qui démontre encore, ce qui prouve même d’une manière péremptoire que l’efficacité des lésions de ce genre n’est nullement fondée sur la corruption simple et directe des parties ou des humeurs, ce sont certains remèdes empirico-spécifiques dont la vertu corrosive, colliquative, coagulante, suivant quelques auteurs, et même putrédinoso-fermen-
‘ Voyex T. VIII, Commentaire CGCLXXI.
“ Voyes T. VIII. Commentaire CGCLXXII. Notice intéressante sur le MancenUlier (Hippomane mancinilla. L.)
tative , est si peu réelle qu’on ne peut point les soupçonner d’agir d’une manière aussi évidente sur l’organisme vivant.
§ V. Nous taisons allusion ici à ces phénomènes empirico-spécifiques qui s’obtiennent dans des cas spéciaux et pressants : par exemple, lorsqu’un homme, mordu par une vipère, privé de tout secours, exposé à une mort certaine, applique sur le lieu de la lésion un fragment du corps de ce reptile, et ne ressent alors pas plus de mal qu’il n’en éprouverait de la morsure d’un rat.
Si, mordu par un chien enragé et se voyant perdu sans retour, on est assez heureux pour appliquer à temps sur la blessure une partie du foie ou du cœur de l’animal, on voit aussi le virus rabique disparaître complètement, la crainte se dissiper et l’esprit ne conserver d’autre sentiment que l’idée produite par la morsure d’un chien non enragé h
Il en est de même de la piqûre des scorpions qui, soigneusement pansée avec l’huile de ces arachnides, n’a pas plus de venin que celle d’une abeille.
§ VI. Mais, comme ces phénomènes ne présentent aucun rapport de similitude avec un enrayement quelconque de l’effet nuisible des poisons et qu’on ne saurait par-là même les considérer d’après leurs circonstances sensibles, il est manifeste qu’aucune de leurs conditions matérielles d’efficacité ne peut mettre fin à l’universelle et {)uissante énergie délétère des venin'i. D’où nous concluons que, puisque nulle étiologie digne de considération et nulle théorie vraiment apte à nous faire comprendre comment agissent les poisons, ne nous permettent de concevoir aucune espérance salutaire, il faut uniquement avoir recours aux expérimentations. Voilà pourquoi nous ne nous livrerons pas inutilement à de vains essais théoriques sur une pareille question.
‘ Voyex T. YIII. Commentaire CCCLXXIII.
556 OEUVRES DE STAIIL.
g VU. Or, puisqu’il n’y a réellement pas dans toute cette affaire une seule cause vraisemblable qui réponde à l’efficacité si promptement et si puissamment délétère des poisons, il convient de nous arrêter à deux exemples : celui de l’arsenic et. celui du mercure sublimé S comme étant deux toxiques reconnus pour agir d’une manière plus sensible. Effectivement, on dit de l’un et de l’autre que c’est par la corrosion qu’ils produisent si promptement la mort. Mais comme il y a aussi d’autres substances salines corrosives, telles que Vhtiüe de vitriol (acide sulfurique concentré), Vesprit de nitre (acide azotique étendu d’eau) et, qui plus est, Vhuile de sel, c’està-dire l’esprit de nitre plus concentré, qui n’opèrent pas de semblables effets, il faut dire aussi que, dans le mercure sublimé, la portion vraiment corrosive est de beaucoup la moins considérable. Ainsi, trois, quatre grains de mercure sublimé sont capables de causer dans le corps les désordres les plus graves et les dommages les plus imprévus ; mais cependant la portion de l’acide corrosif (acide chlorhydrique) est très-minime en comparaison de la portion de mercure combiné avec cet acide. Donc, la seule conclusion que l’on puisse tirer de ces considérations, c’est que la faculté corrosive augmente et acquiert plus de violence par son association (combinaison) avec le métal, c’est-à-dire le mercure®.
g VIII. Le mercure pris, nous ne dirons pas à petite, mais à haute dose, ne produit jamais par lui-même aucun dérangement notable dans le corps : sa combinaison proprement dite avec l’acide chlorhydrique n’engendre pas non plus de fâcheuses conséquences — témoin le mercure doux^ qui n’est autre chose qu’une combinaison de l’acide
^ * Hydrochlorate de mercure suroxygéné, muriate de mercure au maximum d oxydation; chlorure mercurique des contemporains.
* VoyegT. VIII. Commentaire CCGLXXIV. '
® Hydrochlorate de mercure au minimum d’oxydation, ou chlorure mercureux (par précipitation, par sublimation, ou à la vapeur.)
chlorhydrique en question avec le mercure métallique — . Que nous reste-t-il donc à examiner ? rien autre chose qu’une pure démonstration de curiosité moderne, comme on l’appelle : c’est, dit-on, le changement de combinaison des molécules qui se trouve ici en défaut, attendu que l’acide corrosif pleinement saturé de mercure liquide n’a qu’une très-légère efficacité et que, saturé à demi seulement, il est, comme corrosif, d’une énergie extraordinaire. Mais s’il est pur et qu’il ne soit pas uni au mercure, il ne produit pas un effet si cruel, que lorsqu’il entre en composition avec ce dernier. Et pourtant cette vertu corrosive ne dépend pas plus de l’une que de l’autre de ces deux substances en particulier, ni de leur action simultanée — témoin le mercure doux — , mais uniquement d’une combinaison dans une proportion spécifique.
C’est ainsi que toute l’affaire roule dans ce cercle vicieux : cela est, parce que cela est ; il en est ainsi, parce qu’il en est ainsi; ceci fait cela et non autre chose, parce que ceci fait cela. Mais, n’est-ce pas là rompre misérablement en visière avec la dignité d’une démonstration. Le toxique agit ainsi, parce que la texture des molécules a été modifiée de manière à ce qu’il puisse produire un semblable effet : c’est vraiment un trait d’esprit! Et certes, il ne pouvait être plus heureux, bien que, au premier abord, il y ait une apparence de rigoureuse logique dans cette assertion : que le mercure sublimé et l’arsenic ont les effets les plus désastreux, parce qu’ils corrodent l’estomac et les intestins. Il est démontré, en effet, qu’une simple solution de continuité occasionnée par une blessure de l’estomac ne produit pas toujours, soit en général, soit en particulier, des résultats mortels ni si prompts, ni si fâcheux : témoins ceux qui, avalant des (îouteaux, en sont salutairement délivrés par une incision faite à l’estomac. L’érosion même, en tant (pie telle, n’a pas les mêmes
conséquences que la corrosion, surtoul des conséquences si rapidement et si violemment délétères, serait-elle, cette érosion, spécialement vénéneusel A l’appui de cette assertion, deux exemples seulement : le premier, pris dans les Observations de Saltzmann, a trait à un chirurgien qui, après avoir fait un fréquent usage du mercure, sa vie durant, présentait une fois mort, à un contact assez fort, un estomac tout corrodé : le second est tiré des Actes des Curieux de la nature.... il y est dit « qu’un individu, préoccupé par un larcin qu’il méditait, se blessa l’estomac avec un pieu dont la pointe pénétra assez avant » ; or, malgré cela, cet homme, pendant de longues années, n’en jouit pas moins d’une bonne santé, quoique l’ouverture de la plaie restât toujours béante, sous une forme semi-ulcéreuse. Par conséquent, dans la supposition qu’il faille juger ce phénomène, moins d’après les nouvelles méthodes de démonstration que d’après un sage examen — sans toutefois chercher à découvrir la raison d’une efficacité simplement corporelle — , il en résultera cette conclusion directe, savoir ; que les combinaisons corrosives produisent des effets mortels, non uniquement et absolumentcomme toxiques corrosifs, mais plutôt d’une manière relative, c’est-à-dire en tant que substances subitement et immédiatement corrodantes. Encore sommes-nous assez porte à croire que cette raison n’est pas complètement suffisante, vu que les blessures de l’estomac n’ont pas de pareilles conséquences.
g IX. Ainsi, de quelque manière que l’on considère la chose , il est de fait que toute raison vraisemblable de ces phénomènes est absolument incompréhensible. Que peut-il ressortir en effet de ces froids arguments touchant la modification , sans progrès ultérieur possible , de la texture des corpuscules? A quoi bon savoir quelle est cette texture , quelle est sa qualité , sa quantité et ses
propriétés , comparées en elles-mêmes à d’autres textures et notamment au corps humain...? Allégations stériles en soi et dont il serait ridicule de vouloir faire des applications ultérieures à la méthode médicale.
§ X. Voilà pourquoi il est bon défaire encore ici cette distinction , savoir : que , au point de vue des poisons , il n’existe aucune ivraie théorie, nous ne disons pas médicale , mais même physique , et que l’histoire des toxiques appartient moins au domaine de la méthode qu’à celui de l’expérience h Voici du reste une considération qui depuis longtemps occupe notre esprit : c’est que, dans les antidotes ou remèdes contre les poisons, apparaît clairement une preuve spéciale de la souveraine bonté de Dieu , et se trouve en même temps une observation médicale trèsjuste relativement au traitement artificiel non seulement contre les empoisonnements , mais encore contre d’autres maladies.
‘ § XI. En effet, comme les poisons et leur terrible efficacité sont certainement au-dessus de tout pouvoir naturel , et que la nature ne peut rien autre chose ici , si ce n’est d’entreprendre à la hâte d’énergiques efforts pour débarrasser l’organisme des atteintes délétères. Dieu , dans sa clémence infinie , nous a libéralement dotés de divers moyens curateurs , c’est-à-dire de la connaissance expérimentale de certains remèdes qui , en dehors de toute méthode scientifique , détruisent l’effet des poisons ; tandis que , s’il s’agissait au contraire des affections qui reçoivent en grande partie leur soulagement de l’administration spontanée des actes sécréteurs et excréteurs de la nature , dont la coopération peut être avantageusement appuyée par les véritables secours de l’art médical, ces simples remèdes empiriques seraient peutêtre insuffisants. Assurément, on n’a pas eu à cœur, à
* royenT. VIII. Commentaire CCCLXXV.
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ce qu’il nous semble, d’acquérir jusqu’ici la connaissance
de ees faits.
§ XÏI. C’est donc, sous l’impression de ces réflexions que , en terminant ce traité de Pathologie Médicale, nous recommandons instamment aux praticiens : T de bien distinguer l’historique simple des maladies d’avec leur étiologie , et la pathologie physique d’avec la pathologie dogmatique ; 2° de diriger cette dernière vers un but vraiment médical , établi selon les rapports mutuels des choses les unes avec les autres ; 3“ enfin de ne pas confondre la méthode avec un empirisme vrai et efficace peut-être en lui-même , mais dépouillé de toute relation causale et étranger par là même à un traitement médicoétiologique.
Que Dieu , dont nous implorons du fond du cœur la sagesse , veuille bien éclairer de ses lumières l’intelligence humaine , encore aveugle sur ces matières, et permettre aux médecins honnêtes , consciencieux et pleins de sollicitude pour la guérison de leur prochain , d’arriver un jour à la connaissance parfaite de toutes les choses importantes qui sont du domaine de la méthode rationnelle ^ ou qui , fondées sur une expérience vraie , simple et constante, sont, quoiqu’incompréhensibles à notre imagination incertaine, puissamment salutaires à la conservation de la santé humaine ! Que ce Dieu , souverainement miséricordieux, nous conduise tous, sous ce rapport , à l’acquisition de son éternelle vérité !
A Lui , soit à jamais louange , honneur et gloire ! ! !
' Totjcs T. VIH. Conimentaiie CCCLXXVI.
FIX DU TIÎAri'É DE I'AT110L{(t;iE.
m. L. BOYER,