‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 1 sur 107 · ET DE CRITIQUE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ET DE CRITIQUE HISTORIQUE

RETRAITE DE MONSIEUR LE DUC DE LONGUEVILLE EN SON GOUVERNEMENT DE NORMANDIE^.

r ONSIEUR de LongucviUe, entrant dans le Vieux-palais, rencontra d'abord

[ M, de Sainl*Luc, qu'on avoit envoyé de Saint-Germain au marquis d'Hectot , pour tâcher de le remettre dans les inté-

1 . £x)rsque les premiers troubles de la Fronde éclatèreiir, Saint- Evremond , brouillé avec le prince de

rets de la cour * . Il lui dit, avec un visage plein de joie : Saint-Luc^ il ri y a pas longtemps que

Condé, dont il aroit été le serviteur jusqu'en 1 648, passoit des jours paisibles, au milieu de sa famille, en Normandie. C'est là que le trouva le duc de Longueville, qui, après s'être déclaré pour le parlement de Paris, contre Mazarin, en 1649, s'étoit retiré dans son gouvernement, pour engager à son parti la noblesse normande, et le parlement de Rouen; il n'oublia rien pour y entraîner Saint-Evremond. Mais ce dernier, qui s'étoit, dès 1647, prononcé pour la cour, comme on l'a vu, t. I, pag. 19 et 25, refusa le commandement que lui offroit la Fronde ; et il écrivit ce récit satinque, dans lequel il tourne en ridicule la tentative de soulèvement qui avoit échoué, en Normandie. Cette pièce fut tellement du goût du cardi* nal, qu'il se la faisoit relire, et en rioit encore de bon cœur, dix ans après, pendant la maladie dont il mourut.

1. La cour s'étoit retirée à Saint-Germain, après avoir quitté Paris, dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649. Voy. Madame de Motteville, tom. II, cbap. xxix, p. 284 et saiv., édit. de Riaux.

c La reine , ajoute madame de Motteville (1649) , aussitôt qu'elle vit le duc de Longueville du parti de Paris, envoya Saint-Luc trouver le marquis d'Heclot, fils du marquis de Beuvron, quiétoit au Vieux-palais (de Rouen), pour lui porter la survivance de son père, de Lieutenant de roi. Saint-Luc, qui étoit son oncle, le frère de sa mère, en lui donnant cette survivance, l'engagea au parti du roi, et à lui conserver cette place, selon qu'il étoit obligé de le faire. Le marquis d'Hectot accepta la récompense du service qu'on lui deiliandoit, et promit à son oncle tout ce qu'il vouloit de lui; puis demeura dans le Vieux-palais, sans beaucoup se soucier de ce qui en arriveroit. Mémoires , t. II, pag. 314 à 317, édit. de Riaux. Il faut lire tout le récit de Madame de Motteville sur les événements de cette époque , pour bien saisir le piquant de l'écrit de Saint-Evremond.

je VOUS haïssais bien, — Et moi^ monsieur^ repartit Saint-Luc, ye we i^ous hais pas moins présentement ^ que cous ne me haïssiez en ce temps^ là. Si Von ne mavoit trompé ^ cous ne seriez pas ici; et si Von ne cous eût trompé le premier^ on ne m'y eût pas souffert.

Ce petit discours fini, M. de Longueville voulut aller au parlement, qui s'assembloit pour délibérer si on le devoit recevoir. Quelquesuns de ses amis s'y opposèrent, alléguant qu'en se commettant, il alloit commettre toute la fortune du parti. On fit monter des gens sur une tour fort élevée , pour observer la contenance du peuple ; et comme on lui eut rapporté qu'on entendoit de toutes parts des cris de joie, il sortit aussitôt, accompagné de ceux qui Tavoient suivi, et se rendit au Palais*, après avoir reçu partout mille acclamations.

Il surprit Messieurs du parlement , qui n'attendoient pas une aventure si inopinée ; et après avoir pris sa place, il parla de cette sorte : f^ous ayant toujours beaucoup honorés et chéris^ je suis çenuy at^ec tout le péril où un homme de ma qualité se peut exposer^ vous offrir mon

i . Le Palais-de-Justice, où siégeoit le parlement de Normandie. Le lieutenant de roi, occupoit le Vieuxpalais^ château fort, bâti par les Anglois, au quinzième siècle, sur les bords de la Seine, et détruit pendant la révolution (1795). Voyez Chéruel, sur D'Ormesson, I, page 322.

bien et ma çie, pour t^otre conservation. Je sais que la plupart des goui^erneurs nen usent pas ainsi , et que tirant de i^ous tout le sen^ice quils en peuvent tirer^ dans un temps paisible^ ils vous abandonnent y aussitôt quils vous voient dans le danger. Pour moi^ qui vous ai mille obligations j je prétends ici les reconnoitre ; et en qualité de gouverneur y et comme une personne sensiblement obligée^ je viens vous rendre tout le service que je pourrai^ dans une conjoncture si périlleuse.

Le premier président * ne répondant rien à celte harangue, et témoignant assez par le chagrin de son visage, combien la présence du duc Taffligeoit, tous les Messieurs^ lui donnèrentdes témoignages de joie , qui furent animés par la bouche d'un conseiller de la grande chambre, appelé du Mesnilcôté , qui lui fit ce beau discours : La même différence qui se rencontre entre le loup et le berger^ prince débonnaire ^ la même se trouve entre le comte d'Harcourt et P^otre Altesse^ en cette occasion. Le comte

1. Jean-Louis Faucon de Ris. Voyez, sur ce personnage, les Historiettes de Tallemant, t, 6, p. 497, éd. de P. Paris.

3. Dans le pins grand nombre des éditions, on lit : tous les messieurs^ sans qu'on ait paru se douter que Mes^ sieurs étoit un titre particulier d'honneur, pour les membres du parlement : Messieurs étant entrés^ etc. Voy. le Journal de Barbier, t. I, etc.

DE' SAINT-EYREMOND. 7*

(VHarcourt est venu^ soit comme loup ^ soit comme lion^ mais toujours en bête raidissante j pour nous dé if or er : nous n avons pas çoulu lui ouçrir nos portes^ de peur de recevoir l'ennemi dans nos entrailles \ pour toute grâce ^ nous lui aidons laissé faire le tour de nos murs * , ce quilafait^ en jetant sur nous des yeux tout étincelants de colère^ tanquaih leo rugiens. Pour vous^ grand prince y cous êtes çenu en i^éritable berger^ pour mettre à couifert toute i^otre bergerie; bonus pastor ponit animam pro ovibus suis. // est trop çrai que ifous en userez de même; atque ideo, monseigneur^ nous cous commettons la garde de cette ville et le salut de. toute la province \ c'est à vous à veiller à notre conservation y et à nous d! aider vos soins de toutes les assistances qui sont en notre pouvoir,

La harangue finie, M. de Longueville se leva, et, après avoir salué chaque particulier, avec son affabilité ordinaire, il sortit du palais, accompagné de ses amis et suivi du peuple, qui le conduisoit avec de nouvelles acclamations.

Messieurs du parlement, faisant réflexion sur

1 . c La reine envoya aussi le comte d'Harcourt, avec les provisions du gouvernement de Normandie, pour se saisir delà ville de Rouen. Ce prince.... s'arrêta au conseil du premier président, qui le fit demeurer au faubourg, etc. » Mémoires de madame de Motteville, t. II, pag. 314, éd. citée.

la joie qu'avoient eue les bourgeois de recevoir leur gouverneur, commencèrent de craindre une servitude entière; et, pour empêcher ce malheur-là, ils firent dessein d'assurer leurs conditions avec lui; mais, soit (|ur M. dv Luugueville eût pénéti'é leur in lent ion, soit pour établir une entière confia luo, il les voulut prévenir, et les assurer qu ils uuroient toujoiu's la disposition de toutes choses, il leur dit que les affaires dont il s'agissoit, éloient proprement celles des parlements, et non pas les siennes; qu'il ne vouloit ni ne devoit avoir autre emploi que celui de conduire une armée, pour le bien de rÉtat, et pour leur service particulier ; que toutes les levées se feroient par leurs ordres'; qu'ils établiroient eux-mêmes des commissaires de leur compagnie, pour la recette, et pour la distribution des deniers ; et enfin, que comme ils avoient le principal intérêt au succès des affaires, il étoit raisonnable qu'ils eussent une entière participation de tous les conseils.

Ces Messieurs lui rendirent grâce de Thonneur qu'il leur faisoit; l'assurèrent qu'ils donneroient autant d'Arrêts qu'il voudroit, sans rien examiner ; qu'étant tuteurs des rois , ils disposeroient à son gré du bien du pupille; qu'ils hasarderoient toutes choses pour son service, à condition qu'il feroit supprimer le Semestre, et remettroit la compagnie dans son ancien

état * . Le premier président et l'avocat général se croyant inutiles au service du roi, allèrent à Saint- Germain rendre compte de leur impuissance.

Cependant M. de Longueville, qui se voyoit assuré du peuple et du parlement, ne songea plus qu'à faire des troupes ; mais, comme il n'avoit pas encore de fonds, il voulut toujours distribuer les charges, pour entretenir tout le monde; et on commença à travailler à l'état d'une armée , qui n'étoit alors qu'en imagination. Les plus considérables étant assemblés, « il leur rendit grâces de la chaleur qu'ils témoignoie^t à son service; que, pour lui, il reconnoîtroit toute sa vie l'affection de ceux qui s'attachoient à sa fortune; et qu'en attendant qu'il les put obliger, par des grâces essentielles, il étoit prêt de leur commettre les plus importants emplois. »

A ces douces paroles, tant d'illustres personnes firent de profondes révérences. Un moment après, ce ne furent que compliments, qui

i . c Le parlement de Normandie, dit madame de Motterille, demandoit la fé vocation du Semestre, qu'ils prétendoient a\oir été injustement établi, du temps du feu roi et du cardinal de Richelieu, qui ne leur laissoit pas lever la tète si haut. > Mémoires^ etc., t. II, pag. ilO, sur Pannée 1648, édit. citée. — Pour l'établissement du Semestre, ou. chambre nouvelle, dans les parlements, ▼oy. ma F^otice sur Fabrot^ Aix, 1833, in-8o; M. Caillet, admîn. de Richelieu; et M. Bazin, Uist, de Louis XI IL

allèrent insensiblement aux assurances de fidélité, et aux protestations de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Il se fit ensuite plusieurs beaux discours, sur Tétat présent des affaires; et quelques-uns, possédés du zèle qu^ils a voient pour le parti , ouvrirent un avis considérable. Pourquoi^ dirent -ils, ne pas battre le fer tandis quil est chaud? Vous aifez^ monseigneur, quantité de jeunes gens dans la ifille : cous pou\fez faire un gros de gentils^ hommes^ un gros de leurs valets de chambre^ auxquels vous joindrez la Cinquantaine * et les Archers^ deux gros bataillons des meilleurs bourgeois j et avec ces troupes aller surprendre le roi, dans Saint-Germain, — Oui, répondit M. de Longueville, il sera bon; mais^ comme c^est notre principale entreprise, il faut penser à la bien conduire : nous en parlerons au premier conseil. Cependant, pour éviter la confu^ sion, qui ruine d* ordinaire tous les partis, il faut distribuer les charges, afin que chacun soit assuré de son emploi.

Varicarville *, si considéré des esprits forts,

1. La Cinquantaine étoit une compagnie de gardes, qui escortoit le prisonnier relâché tous les ans, à Rouen, le jour de Tascension, après qu'il avoit levé lai/ierte, c'està-dire la châsse de Saint-Romain. Voyez les instit. de Justiuien, expl. par Et. Pasquier, page 792, et Floquet, Hist. duprh. de St-Rom., 2 vol. in-8», 1833.

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