‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 23 sur 107 · Cinna, acte II, se. i · texte numérisé non relu

Cinna, acte II, se. i

guerre que n'étoit Auguste, il ait attendu les principaux emplois de la république, quand elle seroit rétablie.

Pour Mécénas, qui n'avoit eu aucune part aux victoires, il lui conseilla de retenir ce qu'elles lui avoient donné. Ce ne fut- pas sans faire entrer dans ses raisons la considération du public,' qui ne pouvoit plus, disoit-il, se passer d'Auguste. Mais, quoique cela pût être, en quelque sorte, il suivit en effet son inclination pour la personne du prince, et ses propres intérêts.

Mécénas étoit homme de bien ; de ces gens de bien, néanmoins, doux, tendres, plus sensibles aux agréments de la vie, que touchés de ces fortes vertus qu'on estimoit dans la république. Il étoit spirituel, mais voluptueux, voyant toutes choses avec beaucoup de lumière, et en jugeant sainement; mais plus capable de les conseiller que de les faire. Ainsi, se trouvant foible, paresseux, et purement homme de cabinet, il espéroit de sa délicatesse avec un empereur délicat, ce qu'il ne pouvoit attendre du peuple romain, où il eût fallu se pousser par ses propres moyens, et agir fortement par lui-même.

Pour revenir des personnes à la chose : l'empire fut retenu par son conseil ; et la résolution de le garder étant prise, Auguste ne laissa pas

d'offrir au Sénat de s'en démettre. Qaelquesuns en furent touchés comme d'une grande modération ; plusieurs reconnurent la simple ^ honnêteté de F offre ; mais tous s accordèrent véritablement en ce point de refuser Tancienne liberté. Vous eussiez dit que c'étoit une contestation de civilités, qui aboutirent à une satisfaction commune ; car Auguste gouverna l'empire par le Sénat, et le Sénat ne se gouverna que par Auguste.

Un gouvernement si tempéré plut à tout le monde ; et le prince ne suivit pas moins en cela son intérêt, que son humeur modérée : car enfin, on passe mal aisément de la liberté à la servitude, et il pouvoit se tenir heureux de commander, en quelque façon que ce fût, à un peuple libre.

De plus, le funeste exemple de César l'avoit peut-être obligé de prendre des voies différentes, pour éviter une même fin. Le grand Jules, né, pour ainsi dire, dans une faction opposée au Sénat, eut toujours une envie secrète de l'opprimer ; et l'ayant trouvé contraire à ses desseins, dans la guerre civile, il en prit une aversion nouvelle pour le corps, quoiqu'il eût beaucoup de douceur et de clémence pour les sénateurs en particulier. Depuis son retour à Rome, comme il sévit assuré du peuple et des légions, il compta le Sénat pour peu de

chose, et le traita même insolemment, en quelques occasions : tant il est difficile aux plus retenus de ne se pas oublier, dans une grande fortune. Or, il est certain que ce mépris orgueilleux irrita beaucoup de gens, et fit naître, ou du moins avancer la conspiration qui le perdit.

Auguste, un des plus avisés princes du inonde, ne manqua pas de profiter d*une observation si nécessaire ; et à peine se fut-il acquis Tempire par les légions, qu^il songea à le gouverner par le Sénat. Il connoissoit la violence des gens de guerre et le tumulte des peuples; les uns et les autres lui paroissant plus propres à éti*e employés dans une occasion présente, qu'aisés à conduire, quand elle est passée.

Il voulut donc fonder le gouvernement sur le Sénat, comme sur le corps le mieux ordonné et le plus capable de sagesse et de justice : mais en même temps, il s'assura le peuple et les légions par des largesses et par des bienfaits. Ainsi tout le monde fut content, comme j'ai dit ; et Auguste trouva dans sa modération la sûreté de sa personne et de sa puissance ; en quoi certes il eut un bonheur extraordinaire : n'y ayant rien de si heureux, dans la vie, que de pouvoir suivre honnêtement son inclination et son intérêt.

118 OEUVRES MÂLÉE8

Je ne veux pas excuser ses commencements : mais je ne doute point que dans la violence du triumvirat, il ne s'en soit fait beaucoup à luimême. Il est certain qu'il haïssoit naturellement rhumeur cruelle de Marius, de Sylla et de leurs semblables. Il haîssoit oes âmes fières, qui n'ont qu'un plaisir imparfait d'être les maîtres, s'ils ne font sentir leur pouvoir ; qui mettent la grandeur à être craints, et le bonheur de leur condition à faire, quand il leur platt, des misérables.

Il avoit éprouvé qu'un honnête homme se fait le premier malheureux, quand il en fait d'autres ; et il ne fut jamais si content, que lorsqu'il se vit en état de faire le bien selon son inclination, après avoir fait le mal contre son gré. Il alloit toujours au bien des affaires : mais il vouloitque les affaires allassent au bien des hommes, et considéroit dans les entreprises beaucoup moins la gloire que l'utilité. Durant son gouvernement, aucune guerre ne fut négligée, qui pût être utile ; et on laissa pour les héros celles qui sont purement glorieuses.

C'est ce qui le fit accommoder avec les Parthes, et renoncer au projet que faisoit César, quand il fut assassiné ; c'est ce qui fit rejetter la proposition de certaine guerre en Allemagne, où il ne voyoit pas un véritable intérêt ; c'est

DE SÀINT-EVREMOND. 119

ce qui lui fit donner des bornes à l'empire, quelque interprétation qu'ait donnée Tacite à un si sage dessein ^. Enfin, il se laissa peu aller à Topinion, au bruit, à la vanité. Il estima la réputation solide, qui rend la vie des hommes plus douce et plus sûre.

Il est bien vrai qu'Auguste n'avoit qu'un talent médiocre pour la guerre ; et pour louer sa sagesse et sa capacité, il ne faut pas louer sa vertu, en toutes choses.

Hirtius et Pansa conduisirent la première guerre contre Antoine', dont Auguste seul profita. Il acquit peu de gloire dans celle de Brutus, qui fut conduite et achevée par Antoine. La perte d'Antoine fut un effet de sa passion pour Cléopâtre, et de la valeur d'Agrippa. Auguste eut peu de part aux combats et gagna l'empire. Ce n'est pas qu'il ne se soit trouvé en plusieurs occasions, et qu'il n'ait été blessé même en quelqu'une, mais avec plus de succès pour les affaires, que de gloire pour

i. Addideratque, dit Tacite, parlant d'un Mémoire qu'Auguste avoit laissé écrit de sa propre main, ca/ui/ium coercendi intra terminos imperii : incertum metu an per invidiam. Annal, f I, ii.

. 3. Marc-Antoine, qui assiégeoit D. Brutus dans Modène. Antoine fut défait devant cette ville; mais les deux consuls Hirtius et Pansa y périrent. Tout cela contribua beaucoup à Félévation d'Auguste, qu*on appeloit alors Octariu s^César. {Des Maizeaux.)

sa personne. Aussi la dixième légion, un peu insolente par la haute estime qu'avoit eue pour eUe le grand César, ne pouvoit goûter le neveu, toutes les fois qu elle se souvenoit de Toncle; d'où il arriva qu'elle fut cassée, avec tout son mérite, pour l'avoir méprisé une fois en sa présence.

Gela n'empêche pas qu'il ne se soit servi de la guerre admirablement, pour son intérêt et pour celui de l'empire. Jamais prince n'a su donner un meilleur ordre, ni se transporter plus volontiers, partout où les affaires l'appeloient : en Egypte, en Espagne, dans les Gaules, en Allemagne, dans l'Orient. Mais enfin, on voyoit que la guerre ne s'accommodoit pas à son véritable génie ; et quoiqu'il triomphât avec l'applaudissement de tout le monde, on ne laissoit pas de connoître que ses lieutenants avoient vaincu. Il eut passé pour un gi-and capitaine, du temps de ces empereurs, qui, par leur peu de vertu, ou par une fausse grandeur, n'osoient prendre ou tenoient au-dessous d'eux le commandement des armées. Étant venu dans un siècle où l'on ne se rendoit recommanda ble que par ses propres exploits, et succédant particulièrement à César, qui se devoit tout, il lui fut désavantageux de devoir plus à autrui qu'à lui-même.

Il n'en étoit pas ainsi dans le gouvernement,

DE SAINT-EYREMOND. 121

OÙ le Sénat ne faisoit rien de bon ni de sage, qu'Auguste ne l'eût inspiré. Le bien de l'État étoit toujours sa première pensée ; et il n*entendoit pas par le bien de VEtat^ un nom vain et chimérique, mais le véritable intérêt de ceux qui le composoient : le sien le premier (car il n'est pas juste de quitter les douceurs de la vie privée, pour s'abandonner au soin du public, si on n'y trouve ses avantages), et celui des autres, qu'il ne crut jamais être séparé du sien.

Les personnes du plus grand service avoient la première considération : et le mérite avançoit sous lui ceux qu'il eût ruinés sous ses successeurs, où le crime étoit moins dangereux que la vertu. Agrippa n'avoit pas tant de part en sa confidence que Mécénas; mais ses gi*andes qualités le rendirent 'bien plus considérable : et l'étant devenu à un point, dans Rome, qu'Auguste se trouvoit obligé de s'en défaire, ou de l'acquérir tout à fait, il aima mieux lui donner sa fille, quelque peu de naissance qu'il eût, que d'écouter les inspirations de la jalousie. Quant à Mécénas, comme il étoit plus agréable et plus homme de cabinet, aussi fut-il plus avant que lui dans ses plaisirs et dans ses secrets.

Auguste fit du bien à ses courtisans, et ne fut pas fâché que ces Romains, autrefois si fiers et si libres, voulussent profiter de .ses bonnes

grâces. Ainsi Ton s'étudia à lui plaire, et le soin de la cour devint un véritable intérêt. Ce ne fut pas néanmoins le plus considérable. Le mérite qui se rapportoit à l'État, étoit préféré à celui qu'on s'acquéroit par rattachement à sa personne : ce qu'il établissoit lui-même par ses discours, ne parlant jamais de ce qui lui étoit dû, mais toujours de ce qu'il devoit luimême à la république.

Cependant il n'y a point de vie si uniforme, où des actions particulières ne démentent quelquefois le gros de l'habitude et de la conduite. Il défendit un jour un de ses amis, accusé d'une méchanceté liorrible*; et apparemment il le sauva parsa seule considération. Ce ne fut pas sans choquer tous les gens de bien ; mais il eut tant de modération àgarder les formes, et à souffrir la liberté de ceux qui lui répondoient un peu hautement, qu'il en regagna les esprits ; et les mêmes qui s'étoient scandalisés, revenus de leur indignation, excusèrent ce qu'il y a d'injuste à protéger un méchant homme, par l'honnêteté qui se trouve à ne pas abandonner un ami.

Les gens de lettres eurent part à sa familiarité, Tite-Live entre autres, Virgile et Horace :

i. Nonius Asprenas. Voyez Pline, Hist. Nat,, lib, XXXY, cap» 12; et Suétone, Aug,^ cap. 56.

DE SAINT-EVRSMOND. 123

par où Ton peut voir la bonté de son jugement, aussi bien pour les ouvrages,, que pour les affaires. Il aimoit le goût exquis de son siècle, dont la délicatesse a été peu commune dans tous ]fis autres. Mais il craignoit les singularités qui venoient d'un esprit faux, et dont les méchants connoisseurs font le mérite extraordinaire. Gomme il vivoit parmi des gens délicats, il prenoit plaisir à voir ses choix approuvés; et son opinion étoit qu'il vaut mieux tomber naturellement dans le bon sens des autres, par sa raison, que défaire recevoir ses caprices, par autorité.

Outre l'honneur de son jugement dont il fut jaloux, il croyoit encore qu'un bienfait désapprouvé n'étoit grâce que pour un seul, et injure pour plusieurs; que la disgrâce d'un honnête homme, au contraire, étbit ressentie de tous les honnêtes gens, par la pitié qu'elle fait aux uns, et l'allarme qu'elle donne aux autres.

Il avoit un discernement admirable à connoître l'humeur et l'ambition des personnes les plus élevées, sans concevoir néanmoins des soupçons funestes à leur vertu.

La liberté des sentiments ne lui déplut point sur les choses générales, estimant que les hommes y ont leurs droits ; que c'est un crime de rechercher curieusement les secrets du prince, et une infidélité de ne pas bien user de sa

184 ŒUVRES MSL1ÊSS

confidence ; mais que les affaires devenues publiques appartenaient, malgi*é qu'on en eût, au jugement du public ; qu'il falloit se le représenter avant que d'agir, et ne pas prétendre de le pouvoir empêcher, quand les actions étoient faites.

Ce fut peut-être sur la connoissance de son humeur, que Tite-Live osa écrire si hardiment la guerre de César et de PompéCf sans qu'il en ait été moins bien avec lui. Gremutius Gordus lui récita son histoire, et il ne se scandalisa point d'y voii* nommer Brutus et Gassius, les derniers des Romains, Louange funeste à CremutiuSt sous Tibère, dont on lui fit, dit Tacite, un crime inouï Jusqu alors, et qui lui coûta la vie*. Mécénas lui avoit donné un conseil plus particulier encore, mais d'un usage plus difficile : c'étoit « de ne se piquer jamais de ce qu'on diroit contre lui.

« Si ce qu'on dit de nous est vrai, ajoutoit Mécénas, c'est plutôt à nous de nous corriger, qu'aux autres de se contraindre. Si ce qu'on dit est faux, aussitôt que nous nous en piquerons, nous le ferons croire véritable. Le mépris de tels discours les décrédite, et en ôte le plaisir à ceux qui les font. Si vous y êtes plus sen-

1. Voy. Tacit., Annal,, IV, cap, 34. — Objectum et historico (Cremutio Cordo) quod Brutuifi Cassiumque ul> timos Romanorum dixisset, Suétone,//} Tiberio, cap, 61.

DE SAINT-ETREMOND» . 125

sible que voas ne devez, il dépend du plus misérable ennemi, du plus chétif envieux, de troubler le repos de votre vie •, et tout votre pouvoir ne sauroit vous défendre de votive cbagnn. »

Auguste alla plus loin en certaines choses, et demeura fort au-dessous en quelques autres. Je vois des injures oubliées; je le vois si hardi dans sa clémence, qu'il ose pardonner une conspiration non*seulement véritable, mais toute prête à s'exécuter*.

Cependant, quelque vertueux que soient les hommes, ils ne donnent jamais tant à la vertu, qu'ils ne laissent beaucoup à leur humeur. Il n'est pas croyable combien il fut délicat sur son domestique. Rien n'étoit si dangereux que de parler des amours de Julie, si ce n'étoit d'avoir quelque intérêt avec elle. Ovide en fut chassé sans retour ; et ce qui me parott extraordinaire, le mari même eut à se ressentir de cette méchante humeur. Que la conduite de Julie ne plût pas à Auguste, c'étoit une chose naturelle; mais que le pauvre Agrippa ait eu à souffrir le chagrin de son beau-père et les débauches de sa femme en même temps, c'est une affaire bizarre, et le dernier malheur de la condition d'un mari.

Page 1