‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 27 sur 107 · JUGEMENT SUR CÉSAR ET SUR ALEXANDRE · texte numérisé non relu

JUGEMENT SUR CÉSAR ET SUR ALEXANDRE

A Monsieur***.

'est un consentement presque uniiversel, qu'Alexandre et César ont [été les plus grands hommes du ''monde; et tous ceux qui se sont mêlés d'en juger, ont cru faire assez pour les conquérants qui sont venus après eux, de trouver quelque rapport entre leur réputation et leur gloire. Plut arque, après avoir examiné leur naturel , leurs actions, leur fortune, nous laisse la liberté de décider, qu'il n'a osé prendre. Montaigne, plus hardi, se déclare pour le premier : et, depuis que les versions de Vaugelas et d'Âblancourt ont fait de ces héros le sujet de toutes nos conversations*, chacun s'est rendu partisan de l'un ou de l'autre, selon son inclination ou sa fantaisie. Pour moi, qui ai peut-être examiné leur vie avec autant

1 . Vaogelas a traduit la Fie d'Alexandre écrite par Quinte-Gurce ; et d'Âblancourt, les Commentaires de César.

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de curiosité que personne, je ne me donnerai pourtant pas l'autorité d'en juger absolument. Mais, puisque vous ne voulez pas me dispenser de vous dire ce que j'en pense, vous aurez quelques .observations, que j'ai faites sur le rapport et la différence que j'y trouve.

Tous deux ont eu l'avantage des grandes naissances. Alexandre, fils d'un roi considérable; César, d'une des premières maisons de cette république, dont les citoyens s'estimoient plus que les rois. Il semble que les dieux ayent voulu donner à connoître la grandeur future d'Alexandre, par le songe d'Olympias, et par quelques autres présages. Ses inclinations relevées dès son enfance, ses larmes jalouses de la gloire de son père, le jugement de Philippe, qui le croyoit digne d'un plus grand royaume que le sien, appuyèrent l'avertissement des dieux. Plusieurs choses de cette nature n'ont pas été moins remarquables en César. Sylla trouvoit en lui, tout jeune qu'il étoit, plusieurs Marins. César songea qu'il avoit couché avec sa mère; et les devins expliquèrent que la terre, mère commune des hommes, se verroit soumise à sa puissance. On le vit pleurer, en regardant la statue d^ Alexandre, de n'avoir encore rien fait à un âge où ce conquérant s' étoit rendu maître de l'univers.

L*amoar des lettres leur Ait une passion commune; mais Alexandre, ambitieux partout, étoit piqué d'une jalousie de supériorité en ses études, et avoit pour but principal dans les sciences, d'être plus savant que les autres. Aussi voit-on qu'il se plaignit d'Aristote, d'avoir publié des connoissances secrètes, qui ne dévoient être que pour lui seulement; et il avoue qu'il n'aspire pas moins à s'élever au-dessus des hommes, par les lettres, que par les armes. Comme il avoit l'esprit curieux et passionné, il se plut à la découverte des choses cachées, et fut touché particulièrement de la poésie. Il n'y a personne à qui la passion qu'il avoit pour Homère ne soit connue, et qui ne sache qu'en faveur de Pindare, les maisons de ses descendants furent conservées dans la ruine de Thèbes, et la désolation générale de ses citoyens.

L'esprit de César, un peu moins vaste, ramena les sciences à son usage ; et il semble n'avoir aimé les lettres que pour son utilité. Dans la philosophie d'Épicure, qu'il préféra à toutes les autres, il s'attacha principalement à ce qui regarde l'homme. Mais il paroît que l'éloquence eut ses premiers soins : sachant qu'elle étoit nécessaire dans la république, pour arriver aux plus grandes choses. U harangua aux

Rostres * , à la mort de sa tante Julia, avec beaucoup (l'applaudissement. 11 accusa Dolabella, et fit ensuite celte oraison si adroite et si délicate, pour sauver la vie aux prisonniers de la conjuration de Catilina..

Il ne nous reste rien qu'on puisse dire sûrement être d'Alexandre, que certains dits spirituels, d'un tour admirable, qui nous laissent une impression égale de la grandeur de son âme et de la vivacité de son esprit.

Mais la plus grande différence que je trouve dans leurs sentiments^ est sur le sujet de la religion. Alexandre fut dévot jusqu'à la superstition , se laissant posséder par les devins et par les oracles : ce qu'on peut attribuer, outre son naturel , à la lecture ordinaire des poëtes, qui donnoient aux hommes la crainte des dieux, et composoient toute la théologie de ces temps-là. Quant à César, soit par son tempérament, soit pour avoir suivi les opinions d'Epicure , il est certain qu'il passa dans l'autre extrémité ; n'attendit rien des dieux, en cette vie, et se mit peu en peine de ce qui devoit arriver, en l'autre. Lucainle représente au siège de Marseille, la hsK^he à la main, dans un bois sacré, où donnant les premiers coups, il incitoit les soldats saisis d'une secrète hor-

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