La tribune aux harangues
reur de religion, par des paroles assez impies ' . Salluste lui fait dire que la mort est la fin de tous les maux; qu'au-delà, il ne reste ni souci, ni sentiment pour la joie*.
Mais, comme les hommes, quelque grands qu'ils soient, comparés les uns aux autres, sont toujours foibles, défectueux, contraires à euxmêmes, sujets à Terreur ou à Fignorance; César fut troublé d'un songe qui lui prédisoit l'empire, et se moqua de celui de sa femme, qui l'avertissoit de sa moi*t. Sa vie répondit assez à sa créance. Véritablement, il fut modéré en des plaisirs indifférents ; mais il ne se dénia rien des voluptés qui le touchoient. C'est
i. Voici le» vers de Lucain, livre III, vers 433-439. Implicitas magno Csesar terrore Cohortes Ut vidityprimus raptam librare bipeimem Ausus, et aèriamferro proscindere quercum , EJfatur merso violata in robora ferro : ,
Jam ne guis vestrum, duJntet subvertere silvam ; Crédite mefecisse nef as. Tune paraît omnis Imperiis non sublato secura pavore Turbo, sed expensa superorum et Caesaris ira.
C'est-à-dire, selon la traduction de Brebeaf : Il querelle leur crainte, il (remit de courroux, Et, le fer à la main, porte les premiers coups. Quittez, quittez, dit-il, l'effroi qui vous maîtrise; Si CCS bois sont sacrés^ c^est moi qui les méprise : Seul, j'offense aujourd'hui le respect de ces lieux, Et seuly je prends sur moi tout le courroux des dieux. 2. In liictu atque miseriis^ mortem œrumnarum requiem,
non cruciatum esse ; eam c une ta mortalium mala dissolve re ;
ultra neque curœ, neque gaudio locum esse. De conjuratione
CatUinsBy cap, u.
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ce qui fit faire à Catulle tant d'épigrammes contre lui, et d'où vint à la fin ce bon mot, que César étoit la femme de tous les maris ^ et le mari de toutes les femmes,
Alexandre eut en cela beaucoup de modération; il ne fut pourtant pas inse/isible. Barzine et Roxane lui donnèrent de l'amour; et il n'eut pas tant de continence, qu'il ne s'accoutumât enfin à Bagoas, à qui Darius s'étoit ac coutume auparavant*.
Le plaisir du repas, si cher à Alexandre, et où il se laissoit aller quelquefois jusqu'à l'excès, fut indifférent à César. Ce n'est pas que, parmi les travaux et dans l'action, Alexandre ne fût sobre et peu délicat ; mais, dans le temps du repos, la tranquillité lui étoit fade, s'il ne l'éveilloit, pour ainsi dire, par quelque chose de piquant.
Ils donnèrent l'un et l'autre jusqu'à la profusion; mais César avec plus de dessein et d'intérêt. Ses largesses au peuple, ses dépenses excessives dans l'édilité, ses présents à Curion, étoient plutôt des corruptions que de véritables libéralités. Alexandre donna pour faire du bien, parla pure grandeur de son âme. Quand il passa en Asie, il distribua ses domaines ; il se dé-
1. Nabarztuies accepta fide occurrit^ dona ingentia fe^ rens. Inter qum Bagoas erat spec'ie singulari spado^ atque in ipso flore pueritUB ; cui et Darius fuerat assuetus, et mox AUxanAer assuevtt, Quintus Curtius, Fly cap, v, 23.
pouilla de toutes . choses , et ne garda rien pour lui, que l'espérance des conquêtes, ou la résolution de périr. Lorsqu'il n'avoit presque plus besoin de personne, il paya les dettes de toute l'armée. Les peintres, les sculpteurs, les musiciens, le& poètes, les philosophes (tous illustres nécessiteux), eurent part à sa magnificence, et se ressentirent de sa grandeur. Ce n'est pas que César ne fût aussi naturellement fort libéral : mais, dans le dessein de s'élever, il lui fallut gagner les personnes nécessaires ; et, à peine se vit-il maître de l'empire, qu'on le lui ôta malheureusement avec la vie.
Je ne trouve point en César de ces amitiés qu'eut Alexandre pour Éphestion, ni de ces confiances qu'il avoit en Cratérus. Les commerces de César étoient, ou des liaisons pour ses affaires, ou un procédé assez obligeant, mais beaucoup moins passionné pour ses amis. Il est vrai que sa familiarité n'avoit rien de dangereux; et ceux qui le pratiquoient n'appréhendèrent ni sa colère, ni ses caprices. Comme Alexandre fut extrême, ou il étoit le plus charmant, ou le plus terrible: et on n'alloit jamais sûrement dans une privauté où il engageoit lui-même. Cependant, l'amitié fut sa plus grande passion, après la gloire, dont il ne faut point d'autre témoignage que le sien propre, lorsqu'il s'écria, auprès delà statue
d*Â.chille : o, Achille^ que je te trouife heureux (Valoir eu un ami fidèle pendant ta p/e, et un poëte comme Homère après ta mort !
Jusqu'ici y nous avons cherché ces deux grands hommes dans leur naturel ; il est temps d'examiner le génie des conquérants, et de les considérer dans toute Tétendue de Faction. Il y a quelque espèce de folie à raisonner sur des choses purement imaginaires ; néanmoins, selon toute la vraisemblance, si Alexandre se fût trouvé en la place de César, il n'auroit employé ses grandes et admirables qualités qu'à sa propre ruine. On peut croire que son humeur altière et ennemie des précautions, Teût mal conservé daùs les persécutions de Sylla ; difficilement eût-il pu chercher sa sûreté dans un éloignement volontaire. Comme il donnoit par un pur mouvement de libéralité, ses largesses lui eussent été pernicieuses. Au lieu d'attendre l'édilité, où les magnificences et les profusions étoient peimises, ses dons et ses présents hors de saison l'auroient rendu justement suspect au sénat. Peut-être n'auroit-il pu s'assujettir à des lois qui eussent gêné une âme si impérieuse que la sienne; et, tentant quelque chose à contre-temps, il auroit eu le destin de Manlius, des Gracques, de Catilina. Biais y si Alexandre eût péri dans la république, César, dont le courage et la précaution II 9 ,
alloient d'ordinaire ensemble, ne se fût jamais mis dans Tesprit ce vaste dessein de la conquête de l'Asie.
Il est à croire que César, dont la conduite étoit si fine et si cachée, qu'il entra dans toutes les conspirations, sans être accusé qu'une seule fois, et jamais convaincu; lui qui, dans les di* visions qu'il fit ualtre entre les Gaulois, secouroit les uns, pour opprimer les autres, et les assujettir tous à la fin : il est à croii^e^ dis-je, que ce même César, suivant son génie, auroit soumis ses voisins, et divisé toutes les républi* ques de la Grèce, pour les assujettir pleinement. Et certes, avoir quitté la Macédoine sans espérance de retour, avoir laissé des voisins mal afiectionnés, la Grèce quasi soumise, mais peu affermie dans la sujétion : avec trente-cinq mille hommes, soixante-dix mille talens ^, et peu de vivres , avoit cherché un roi de Perse que les Grecs appeloient le grand roi, et dont les simples lieutenants sur les frontières faisoient trembler tout le monde; c'est ce qui passe l'imagination, et quelque chose de plus que si aujourd'hui la république de Gênes , celles de Lucques et de Raguse entreprenoient la conquête de la France. Si César avait dé-
1 . Qui font 390 000 francs de notre nionnoie. SI o'étotent des talents d*or, il £aut compter dix fois pins.
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clarë la guerre au grand roi, c'eût été sur les frontières, de proche en proche, et il ne se fût pas tenu malheureux de borner ses Etats par le Granique. Si l'ambition Tavoit poussé plus avant, pensez- vous qu'il eût refusé les offres de Darius, lui qui offrit toujours la paix à Pompée ; et qu'il ne se fût pas contenté de la fille du roi, avec cinq ou six provinces qu'Alexandre refusa peut-être insolemment? enfin, si mes conjectures sont raisonnables, il n'auroit point cherché dans les plaines le roi de Perse suivi d'un million d'hommes. Quelque brave, quelque ferme qu-'il pût être, je ne sais s'il auroit dormi profondément la nuit qui précéda la bataille d'Arbelles ; je crois du moins qu'il eût été du sentiment de Parménion, et nous n^aurions de lui aucune des réponses d'Alexandre. Cependant il falloit donner ce grand combat pour se rendre maître de l'Asie ; autrement, Darius, eût traîné la guerre de province en province, loute sa vie : il falloit qu'il pérît comme il arriva, et que mille peuples différents le vissent vaincu avec toutes ses forces.
Il est vrai que ce désij de gloire immodéré, et cette ambition trop vaste qui ne iaissoit point de repos à Alexandre, le rendirent quelquefois si insupportable aux Macédoniens, qu'ils furent tout prêts de Tabandonner. Mais c'est là
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particulièrement que parut cette grandeur de courage qui ne s'étonnoit de rien. Allez^ lâches^ leur dit-il, allez^ ingrats ^ dire en votre pays que vous avez laissé Alexandre avec ses amis^ travaillant pour la gloire de la Grèce ^ parmi des peuples qui lui obéiront mieux que vous. Dans toute sa vie, Monsieur le Prince * n'admire rien plus que cette fierté qu'il eut pour les Macédoniens, et cette confiance de lui-même. « Alexandre, dit-il, abandonné des « siens parmi des barbares mal assujettis, se « sentoit si digne de commander, qu'il ne « croyait pas qu'on pût refuser de lui obéir. « Être en Europe ou en Asie, parmi les Grecs « ou les Perses, tout lui était indifférent : il « pensoit trouver des sujets où il trouvoit des « hommes. »
Ce qu'on dit à l'avantage de César, c'est que les Macédoniens eurent affaire à des nations pleines de mollesse et de lâcheté, et que la conquête des Gaules dont les peuples étoient fiers et belliqueux, fut beaucoup plus difficile aux Romains. Je ne m'amuserai point à examiner le courage des uns et des autres ; mais il est certain que César ne trouva pas dans les Gaules de véritables armées. C'étoient des peuples entiers, à la rései*ve des {enunes, des