‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 29 sur 107 · Le prince de Condé · texte numérisé non relu

Le prince de Condé

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enfants et des vieillards, qui s'armoient tumultu^irement pour la défense de leur liberté; des multitudes de combattants sans ordre et sans discipline; et à la vérité, si vous en exceptez deux ou trois, César pouvait dire : Feni^ uidi^ pici, en toutes les occasions. Ce qui me fait croire que Lâbienus commandant les légions, n'eût pas moins assujetti nos provinces à la république, où, selon toutes les apparences, Parménion n'auroit pas donné cette grande bataille qui décida des affaires de l'Asie. Vous trouverez encore cette particularité remarquable, que celui-ci eut besoin du secours d'Alexandre dans le combat ; et que César un jour étoit perdu sans Labienus, qui après avoir tout battu de son côté, envoya la dixième légion le dégager. Soit par le plus grand péril des entreprises, soit pour s'exposer davantage, ou pour être en cela plus malheureux, Alexandre fut cent fois en danger manifeste de sa vie, et reçut souvent de grandes blessures. César eut véritablement ses hasards, mais plus rares ; et je ne sache pomt qu'il ait été fort blessé dans toutes, ses guerres.

Je ne vois pas aussi que les peuples de TAsie dussent être si mois et si lâches, eux qui ont toujours été formidables 4 l'Europe. Dans la plus grande puissance de la République, les Romains n'ont-ils pas été malheureux chez

les Parthes, qui n'avoient qu'une partie de Fempirè de Darius? Crassus y périt avec ses légions, du temps de César ; et un peu après, Antoine y fit un voyage funeste et honteux. Pour des conquêtes, on ne peut véritablement attribuer à César que celles des Gaules ; car dans la guerre civile, il assujettit la république avec la meilleure partie de ses forces ; et la seule bataille de Pharsale le fit maître de cent peuples différents, que d'autres avoient vaincus. Yespasien n*a pas conquis Tempire pour s'être fait empereur par la défaite de Vitellius. Ainsi César a profité des travaux de tous les Romains : les Scipions, Emilius, Marcellus, Marins, Sylla et Pompée, ses propres ennemis, ont combattu pour lui : tout ce qui s'étoit fait en six cents années, fut le fruit d'une seule heure de combat.

Ce qui me semble plus incompréhensible d'Alexandre, c'est qu'en douze ou treize anSy il ait conquis plus de pays que les plus grands États n'ont su faire dans toute l'étendue de leur durée. Aujourd'hui un voyageur est célèbre, pour avoir traversé une partie des nations qu'il a subjuguées ; et, afin qu'il ne manquât rien à sa félicité, il a joui paisiblement de son empire, jusqu'à être adoré de ceux qu'il avoit vaincus. En quoi je plains le malheur de César, qui n'a pu donner une forme à l'État, selon

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ses desseins, ayant été assassiné par ceux qu^il alloit assujettir.

Il me reste une considération à faire sur Alexandre ; que tous les capitaines des Macédo^ niens ont été de grands rois, après sa mort, qui n*éloient que des hommes médiocres, comparés à lui, durant sa vie. Et certes, je lui pardonne en quelque sorte, si, dans un pays où c'étoit une créance reçue que la plupart des dieux avoient leur famille en terre, où Hercule étoît cru fils de Jupiter, pour avoir tué un lion et assommé quelque voleur : je lui pardonne, dis-je, si appuyé de l'opinion de Philippe, qui pensoit que sa femme eût commerce avec un dieu ; si trompé par les oracles, si se sentant si fort au-dessus des hommes, il a quelquefois méprisé sa naissance véritable, et cherché son origine dans les cieux. Peut-être faisoit-il couler cet\e créance parmi les barbares pour en attirer la vénération ; et tandis qu'il se donnoit au monde pour une espèce de dieu, le sommeil, le plaisir des femmes, le sang qui couloit de ses blessures, lui faisoient connoitre qu'il n'étoit qu'un homme.

Après avoir parlé si longtemps des avantages d'Alexandre, je dirai, en peu de mots, que par la beauté d'un génie universel , César fut le plus grand des Romains en toutes choses : dans les affaires de la république et dans les em-

plois de la guerre. A la vérité, les entreprises d'Alexandre ont quelque chose de plus étonnant ; mais la conduite et la capacité ne paraissoient pas y avoir la même part. La guerre d'Espagne contre Petreius et Afranius, est une chose que les gens d'une expérience consommée admirent encore. Les plus mémorables sièges des derniers temps ont été formés sur celui d' Alexie *: nous devons à César nos forts, nos lignes, nos contrevallations , et généralement tout ce qui fait la sûreté des armées devant les places. Pour ce qui est de la vigueur, la bataille de Munda fut plus contestée que celles d* Asie ; et César courut un aussi grand péril en Egypte, qu'Alexandre dans le bourg des Malliens.

Ils ne furent pas moins différents dans le procédé que dans Faction. Quand César n'avoit pas la justice de son côté, il en cherchoit les apparences : les prétextes ne lui manquoient jamais. Alexandre ne donnoit au monde pour raisons que ses volontés : il suivoit par tout son ambition ou son humeur. César se laissoit

i . Ainsi traduisoit-on, alors, le nom à^Alesia. Saint- Ëvremond nous révèle ici une circonstance pleine d'intérêt, et qui n'a pas été mise en lumière par les archéologues et les savants officiers à qui nous devons la polémique vive et piquante, ouverte sur la question de remplacement véritable de V Alise assiégée par César.

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conduire à son intérêt, ou à sa raison. On n'a guère vu, en personne, tant d'égalité dans la vie, tant de modération dans la fortune, tant de clémence dans les injures. Ces impétuosités qui coûtèrent la vie à Clitus; ces soupçons mal éclaircis qui causèrent la perte de Fhilotas , et qui, à la honte d'Alexandre, traînèrent ensuite comme un mal nécessaire la mort de Parmenion ; tous ces mouvements étaient inconnus à César. On ne peut lui reprocher de mort que la sienne, pour n'avoir pas eu assez de soin de sa propre conservation.

Aussi faut-il avouer quç, bien loin d'être sujet aux désordi^es de sa passion, il fut le plus agissant homme du monde, et le moins ému : les grandes, les petites choses le trouvaient dans son assiette, sans qu'il parût s'élever pour celles-là, ni s'abaisser pour celles-ci. Alexandre n^étoit proprement dans son naturel qu'aux extraordinaires. S'il falloit courir, il vouloit que ce fïit contre des rois. S'il aimoit la chasse, c'éloit celle des lions. Il avoit peine à faire un présent qui ne fût digne de lui. Jamais si résolu , jamais si gai que dans l'abattement des troupes ; jamais si constant, si assuré que dans leur désespoir. En un mot, il commençoit à se posséder pleinement où les hommes d'ordinaire, soit par la crainte, soit par quelqu' autre faiblesse, ont accoutumé de ne se posséder

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plus. Mais son àme trop élevée, *s'ajustoit mal aisément au train commun de la vie ; et peu sûre d'elle-même, il étoit à craindre qu'elle ne s'échappât parmi les plaisirs ou dans le repos.

Ici, je ne puis m'empécber de faire quelques réflexions sur les héros, dont l'empire a cela de doux, qu'on n'a pas de peine à s'y assujettir. Il ne nous reste pour eux, ni de ces répugnances secrètes , ni de ces mouvements intérieurs de liberté , qni nous gênent dans une obéissance forcée : tout ce qui est en nous , est souple et facile; mais ce qu^ vient d'eux est quelquefois insupportable. Quand ils sont«ios maîtres par la puissance , et si fort au-dessus de nous par le mérite , ils pensent avoir comme un double empire qui exige une double sujétion ; et souvent c'est une condition fâcheuse de dépendre de si grands hommes, qu'ils puissent nous mépriser légitimement. Cependant , puisqu'on ne règne pas dans les solitudes, et que ce leur est une nécessité de converser avec nous , il seroit de leur intérêt de s'accommoder à notre faiblesse. Nous les révérerions comme des dieux, s'ils se contentoient de vivre comme des hommes.

Mais finissons un discours qui me devient ennuyeux à moi-même, et disons que par des moyens praticables , César a exécuté les plus

grandes choses ; qu'il s'est fait le premier des Romains.

Alexandre étoit naturellement au-dessus des hommes : vous diriez qu'il était né le maître de Tunivers, et que dans ses expéditions il alloit moins combattre des ennemis, que se faille reconnaître de ses peuples.

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