Frauçois de Créqui, maréchal de France. Voy
t. I, p. 83, et riîfTRODUGTION.
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nons quelquefois aux jeunes gens une estime précipitée par la faveur de nos sentiments. Quelquefois aussi nous rendons une justice bien lente à leur vertu, oubliant à louer ce quils font de bien, dans le temps de Texercice et de Faction, pour donner des louanges à ce qu'ils ont fait, dans la cessation et le repos. Rarement on ajuste la réputation à la vertu, et j'ai -vu mille gens en ma vie estimés, ou du mérite qu'ils n'a voient pas encore, ou de celui qu'ils n'avoient déjà plus : on trouve en M. le 'marquis de G^équi un ajustement si rare. Quelques grandes espérances qu'il donne de l'avenir, il fournit dans le présent de quoi contenter les plus difficiles , et il a seulement à désirer ce que les autres ont à craindre, l'attention des observateurs et la délicatesse des bons juges. «< Un premier ministre, un favori, qui chercheroit dans la cour un sujet digne de sa confiance, n'en sauroit trouver, à mon avis, qui la mérite mieux, que M. de Ruvigny*. Vous verrez peut-être, en quelques autres, ou un talent plus brillant, ou de certaines actions d'un plus grand éclat que les siennes. A tout prendre, à juger des hommes par la considération de toute la vie, je n'en connois point qu'on
i. Henri Massues, marquis de Ruvigni. Voy. Tallemant, peusim; et surtout t. II, p. 230 : t. III, p. 414 à 454, à propos de mesdames de Roban.
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doive estimer davantage, et avec qui Ton puisse entretenir plus longtemps une confidence sans soupçon et une amitié sans dégoût. Quelques plaintes que Ton fasse de la corruption du siècle, on ne laisse pas de rencontrer encore des amis fidèles ; mais la plupart de ces gens d*honneur ont je ne sais quoi de rigide qui feroit préférer les insinuations d'un fourbe à une si austère fidélité. Je remarque dan^ ces hommes, qu'on appelle solides et essentiels j une gravité qui vous importune, ou une pesanteur qui vous ennuie. Leur bon sei^ même, pour* vous être utile une fois dans vos affaires, entre mal à propos tous les jours dans vos plaisirs. Cependant, il faut ménager des personnes qui vous gênent, dans la vue que vous pourrez en avoir besoin ; et parce qu'ils ne vous trompe-* ront pas, quand vous leur confierez quelque chose, ils se font un droit de vous incommoder, aux heures que vous n'avez rien à leur confier. La probité de M. de Ruvigny, aussi propre que la leur pour la confiance, n'a rien que de facile et d'accommodant pour la compagnie : c'est un ami sûr et agréable, dont la liaison est solide, dont la familiarité est douce, dont la conversation est toujours sensée et toujours satisfaisante.
« La prison de M. le prince a fait sortir de la cour une personne considérable que j'honore
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infiniment; c'est M. de la Rochefouoault, que son courage et sa conduite feront voir capable de toutes les choses où il veut entrer. Il va trouver de la réputation, où il trouvera peu d'intérêt ; et sa mauvaise fortune fera paroître un mérite à tout le monde, que la retenue de son humeur ne laissoit connoitre qu'aux plus délicats. En quelque fâcheuse condition où sa destinée le réduise, vous le verrez également éloigné de la foiblesse et de la fausse fermeté : se possédant, sans crainte, dans Fétat le plus dangereux, mais ne s'opiniàtrant pas dans une affaire ruineuse, par l'aigreur d'un ressentiment, ou par quelque fierté mal entendue. Dans la vie ordinaire, son commerce est honnête, sa conversation juste et polie. Tout ce qu'il dit est bien pensé ; et, dans ce qu'il écrit, la facilité de l'expression égale la netteté de la pensée.
Je ne yous parle point de M*, de Turenne; ce seroit trop de présomption à un particulier de croire que ses sentiments pussent être considérés, parmi les témoignages publics et la justice universelle que les nations lui ont rendue. D'ailleurs ,- il ne faut pas vous entretenir longtemps de personnes éloignées, qui ne peuvent contribuer en rien à vos intérêts.
« Je reviens à M. de Palluau et à M. de Miossens , pour les dépeindre par des qualités qui
VOUS seront ou agréables ou utiles. Vous trouverez dans le commerce de M. de Palluau tous les agréments imaginables , autant de secret et de sûreté que vous en puissiez désirer. N'attendez pas de lui les empressements d'un jeune homme qui s'entête de vous servir, et dont vous avez plus à redouter Timprudence, qu'à désirer la chaleur. Il fera toujours à propos ce que vous exigerez de lui , et ne manquera point aux offices que sait rendre un courtisan délicat. Si votre amitié est une fois bien liée, il s'intéressera dans votre conduite : plus utile pour la régler par ses conseils, que propre à pousser vos affaires à bout par sa vigueur. Je l'ai toujours vu fort opposé aux faux généreux; et pour avoir tourné en ridicule l'ostentation d'une probité affectée, plusieurs ont cru qu'il étoit assez indifférent pour la véritable. Je puis dire néanmoins que je n'ai jamais connu, en personne, une*honnêteté plus naturelle : sans fourbe, sans artifice, sans finesse, avec ses amis ; attaché à la cour, sans prostitution aucune , et tâchant de plaire avec une délicatesse éloignée de toute sorte d'adulation.
« Une liaison vous sera plus avantageuse pour vos affaires avec M. de Miossens, particulièrement dans une conjoncture comme celle-ci, où l'on devra presque tout à l'industrie. 11 va être admirable, dans une cour où il y aura di-
0 vers intérêts et beaucoup d'intrigues. Il entrera d'abord avec vous , espérant que vous lui serez bon à quelque chose; et si vous vivez bien avec lui , il se fera un honneur particulier de vous être bon à tout. Pour peu que vous soyez soigneux , vous attirerez tous ses soins ; si vous êtes complaisant, il sera flatteur ; ayez quelque tendresse , il sera plus sensible qu'on ne croit, et qu'il ne pensera*lui-mêrae. Alors il quitte les vues d'intérêt , et animant son commerce de toute la chaleur de son amitié, il se charge à la fin de vos affaires comme des siennes : industrieux, ponctuel, diligent à les poursuivre, ne comptant pour rien ces offices généraux dont les liaisons ordinaires s'entretiennent, il ne croira pas que vous deviez être content de lui , et ne le sera pas lui-même , qu'il ne vous ait effectivement servi. Le seul danger qu'il y ait , c'est de choquer la délicatesse de son humeur : un oubli , une indifférence témoignée sans y penser, pourroit faire naître sérieusement la sienne; une raillerie sur une demoiselle qu'il aime, un discours qu'il aura fait , mal pris ou
• plaisamn^ent tourné, lui seront des injures sensibles; et sans proportion du ressentiment à l'offense , il cherchera peut-être à se venger dans les choses qui vous importent le plus. Gomme il n'y a personne plus capable de faire valoir vos bonnes qualités, quand il vous aime.
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il n'y en a point qui sache pousser si loin vos « faibles et vos défauts , quand il croit que vous lui donnez sujet de ne vous aimer pas. Voilà ce que vous avez à craindre de son humeur; mais il n'est pas difficile de vous en garantir. Pour être sûr de lui, vous n'avez qu'à être sur de vous-même ; et si vous avez des égards sur ce qui le touche, j'ose assurer qu'il en aura pour vous encore davantage.- »
Pour M. de Pall^fiu^ reprit M. de Caudale, f avoue que je ni accommoderois aussi bien açec lui quavec homme du monde; et cous m^obligérez ^ iH)us qui êtes si fort de ses amis^ de le rendre plus particulièrement des miens , T estime les bonnes qualités de M, de Miossens autant que uous. Je sais quon ne peut pas en avoir de meilleures : personne n a plus d! esprit^ et il F emploie aussi volontiers qu utilement^ pour ses amis; mais il a tenu jusqu ici un procédé si désobligeant avec moi y que je ne me résou-^ drai jamais à lui faire aucune avance. S'il lui prenoit envie de me rechercher ^ ou que vous pussiez nous unir insensiblement ^ avec adresse ^ je rHy trouverois pas moins de plaisir que cTavantage.
Moret et le chevalier de la Vieuville avoient donné cette aversion-là à M. de Caudale ; et il Tauroit assez prise de lui-même, par un secret sentiment de gloire , qui ne pouvoit souffrir la
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hauteur que M. de Miossens avoit avec lui en toute occasion, et à laquelle son humeur molle et paresseuse ne se donnoit pas la peine de s'opposer. Je ne prétends pas intéresser par là son courage : il en avoit véritablement ; mais la facilité de son esprit et sa nonchalance avoient un air de faiblesse, particulièrement en de petites occasions qui ne lui sembloient pas assez importantes pour troubler la douceur de son repos. Tout ce qui avoit de l'éclat excitoit sa gloire, et sa gloire lui faisoit trouver le véritable usage de son cœur: Je lai vu même aller au delà de ce qu'il se devoit , après avoir nég^é des choses obscures, qui éclatoient à la fin : capable de hasarder ses établissements e|. de sç perdre lui-même, quand il voyoitsa réputation bien engagée. 11 donnoit au monde trop de prise sur lui, par ses négligences; et le monde pouvoit le pousser trop loin, par un ridicule malicieux, qui lui faisoit perdre la modération de son humeur, ordinairement assez douce, et toujours moins douc^ que glorieuse.
Voilà quelques traits du portrait de M. de Candale. Conime il a eu assez d'éclat dans le monde, pour laisser la curiosité de le connaître tout à fait , il ne sera pas hors de propos d'en donner une peinture achevée. J'ai connu peu de gens qui eussent tant de qualités différentes ; mais il avoit cet avantage dans le commerce des
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hommes, que la nature avoit exposé en vue celles qui plaisoient , et caché au fond de son âme ce qui pouvolt donner de l'aversion. Je n'ai jamais vu un air si noble que le sien. Toute sa peraonne étoit agréable , et il faisoit tout ce qu'on pouvoit faire d'un esprit médiocre, pour la douceur de la conversation et pour les plai^ sirs.^ Une légère habitude le faisoit aimer : un profond commerce ne s'entretenoit pas longtemps sans dégoût, peu soigneux qu'il étoit de ménager votre amitié, et fort léger en la sienne. Dans cette nonchalance pour ses amis , les habiles gens se retiroient sans éclat, et ramenoient la familiarité à une simple connoissance ; les plus tendres se plaignoient de lui, comme d'une maîtresse ingrate dont ils ne pouvoient se détacher. Ainsi, les agréments de sa personne le soutenoient malgré ses défauts, et trouvoient encore des sentiments pour eux en des âmes irritées. Pour lui, il vivoit avec ses amis, comme la plupart des maîtresses avec leurs amants. Quelque service que vous lui eussiez rendu, il cessoit de vous aimer, quand vous cessiez de lui plaire : dégoûté comme elles d'une ancienne habitude, et sensible aux douceurs d'une nouvelle amitié , comme sont les dames aux délicates tendresses d'une passion naissante.
' Cependant, il laissoit les vieux engagements
sans les rompre; et vous lui eussiez fait de la peine de vous séparer tout à fait de lui ; Téclat des ruptures ayant je ne sais quelle violence éloignée de son humeur. D'ailleurs, il ne vouloit pas se donner l'exclusion des retours, quand vous lui aviez été ou agréable ou utile. Comme il étoit sensible aux plaisirs et intéressé dans les affaires, il revenoit à vous par vos agréments , et vous recherchoit dans ses besoins : il étoit fort avare et grand dépensier, aimant ce qui paraissoit dans la dépense, blessé de ce qui se consommoit pour paraître. Il étoit facile et glorieux; intéressé, mais fidèle : qualités bizarrement assorties, qui se trouvoient dans un même sujet ensemble. Une de ses plus grandes peines eût été de vous tromper; et quand rintérét, maître ordinaire de ses mouvements, lui fa isoit manquer de parole, il étoit honteux de vous en avoir manqué , et peu content de lui, jusqu'à ce que vous eussiez oublié le tort qu'il avoit. Alors il se ranimoit d'une chaleur toute nouvelle pour vous, et se sentoit obligé secrètement que vous l'eussiez réconcilié avec lui-même. Hors l'intérêt, il vous désobligeoit rarement : mais vous vous attiriez aussi peu d'offices par son amitié, que d'injures par sa haine; et c'est un assez grand sujet de plainte entre les amis, de n'avoir à se louer que du mal qu'on ne fait pas.
Pour ce qui regarde les femmes, il fut assez longtemps indifférent , ou peu industrieux à se donner leurs bonnes grâces. Quand il leur parut si aimable , elles connurent bien qu'il y alloit plus du leur que du sien, dans sa nonchalance ; et très-entendues dans leurs intérêts, elles commencèrent à former des desseins sur un homme qui attendoit un peu tard à en faire sur elles. On Taima donc , et il sut aimer à la fin. Les dernières années de sa vie, toutes nos dames jetèrent les yeux sur lui. Les plus retirées ne laissoient pas de soupirer en secret : les plus galantes se le disputant, aspiroient à le posséder, comme à leur meilleure fortune. Après les avoir divisées par des intérêts de galanterie, il les réunit dans les larmes par. sa mort. Toutes le sentirent aimé; et une tendresse conmiune fit bientôt une douleur générale. Celles qu'il avoit aimées autrefois, rappelèrent leurs vieux sentiments, et s'imaginèrent de perdre encore ce qu'elles avoient déjà perdu. Plusieurs qui lui étoient indifférentes , se flattoient qu'elles ne l'auroient pas été toujours ; et, se prenant à la mort d'avoir prévenu leur bonheur, elles pleuroient une personne si aimable, dont elles eussent pu être aimées. Il y en eut qui le regrettèrent par vanité; et on vit des inconnues s'insinuer, avec les intéressées, dans un commerce de pleurs, pour se faire
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quelque mérite de galanterie ; mais sa véritable maîtresse * se rendoit illustre par Texcés de son affliction : heureuse si elle ne se fût pas consolée ! Une seule passion fait honneur aux dames ; et je ne sais si ce n'est pas une chose plus avantageuse à leur réputation, que de n'avoir rien aimé.