‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 35 sur 107 · La comtesse d*01onne · texte numérisé non relu

La comtesse d*01onne

2. Saint-Evremond n'écriroît plus de nos jours ce morceau de critique, si bien appliqué à la littérature historique de son temps.

ments signalés dans les affaires; que parmi des gens qui ont la vertu de faire les gi*andes choses et la vanité de les dire , il n'y ait pas un historien qui réponde, ni à la dignité de la matière, ni à notre propre inclination.

J'ai cru autrefois qu'on devoît attiîbuer ce défaut-là à notre langue; mais quand j'ai considéré depuis que la beauté du françois dans la traduction égaloit presque celle du grec et du latin dans l'original, il m'est venu dans la pensée, malgré moi, que la médiocrité de notre génie se trouve au-dessous de la majesté de l'histoire. D'ailleurs, quand il y auroit parmi nous quelques génies assez élevés , il y a trop de choses nécessaires à la composition d'une belle histoire , pour les pouvoir rencontrer dans une même personne. On trouveroit peut-être un style assez pur et assez noble en quelques-uns de nos auteurs , qui , pour mener une vie éloignée de la cour et des affaires , les traiteroient avec des maximes générales et des lieux communs, qui sentent plus la politique de l'antiquité que la nôtre. Nos habiles gens d'affaires ont une grande connoissance de nos intérêts ; mais ils ont le désavantage de s'être formés à un certain style de dépêches, aussi propre pour les négociations , que peu convenable à la dignité de l'histoire. Ce leur est une chose ordinaire encore de parler fort mal de

la guerre , à moins que la fortune ne les y ait jetés autrefois , ou qu'ils n'aient vécu dans la confiance et la familiarité dés grands hommes qui la conduisent. C'a été un défaut considérable en Grotius, qui, après avoir pénétré les causes de la guerre les plus cachées , Tesprit du gouvernement des Espagnols, la disposition des peuples de Flandre ; qui , après être entré dans le vrai génie des nations, après avoir formé le juste caractère des sociétés et celui des personnes principales ; si bien expliqué les différents états de la religion , remonté à des sources inconnues au cardinal Bentivoglio et à Strada; n'a pu maintenir dans les esprits Tadmiration qu'il y avoit causée , aussitôt qu'il a fallu ouvrir le champ de la guerre , quand il a fallu parler du mouvement des armées , venir à la description des sièges, et au récit des combats.

Nous avons des gens de qualité d'un mérite exti*aordinaire, qui, pour avoir passé par de grands emplois, avec un bon sens naturel et des connoissances acquises, sont également capables de bien agir et de bien parler; mais ordinairement le génie leur manque, ou ils n'ont pas l'art de bien écrire : outre que rapportant toutes choses à la cour et à la fonction de leurs charges , ils cherchent peu à s'instruire des formes du gouvememait et des ordrçs du

royaume^ lis croiroîent se faire tort et prendre Tesprit des gens de robe , contre la dignité de leur profession , s'ils s'appliquoient à la connoissance de nos principales lois. Et sans avoir ces lumières-l4 9 j'oserois assurer qu'il est comme impossible défaire une bonne histoire, remplie, comme elle doit être, de saines et de judicieuses instructions.

Bacon se plaignoit souvent que les historiens prennent plaisir à s'étendre sur les choses étrangères, et qu'ils semblent éviter, comme une langueur, le discours des règlements qui font la tranquillité publique ; que, se laissant aller avec joie au récit des maux qu'apporte la guerre, ils ne touchent qu'avec dégoût les bonnes lois qui établissent le bonheur de la société civile. Ses plaintes me paroissent d'autant mieux fondées , qu'il n'y a pas une histoire chez les Romains où l'on ne puisse connaître le dedans de la république par ses lois, comme le dehors par ses conquêtes. Vous voyez dans Tite Live, tantôt l'abolition des vieilles lois, et tantôt l'établissement des nouvelles ; vous y voyez tout ce qui dépend de la religion et ce qui regarde les cérémonies. La conjuration de C'atilinuy dansSalluste, est toute pleine des constitutions de la république; et la hai-angue de César, si délicate et si détournée, ne roulet-elle pas toute sur la loi Porcia : sur les justes

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considérations qu* eurent leurs pères, pour quitter l'ancienne rigueur dans la punition des citoyens : sur les dangereuses conséquences qui s'ensuivroient , si une ordonnance si sage étoit violée ?

Le même César, en ses Commentaires , ne f perd jamais Toccasion de parler des mœurs, des , coutumes et de la religion des Gaulois; Tacite n'est peut-être que trop rempli d'accusations, de défenses , de lois et de jugements. Quinte Gurce , dans une histoire composée pour plaire plus que pour instruire, met à la bouche d'Alexandre les lois des Macédoniens, pour répondre aux i*eprocbes d'Hermolaûs , qui avoit conspiré contre sa vie. Cet Alexandre, qui semble n'avoir connu d'autres lois que ses volontés, dans la conquête du monde; cet Alexandre ne dédaigne pas de s'appuyer de l'autorité des lois ; pour avoir fait donner le fouet à un jeune garçon , lorsqu'il est le maître de l'univers.

Gomme il n'y a point de peuple qui n'ait à se garantir des violences étrangères, quand il est foible, ou à rendre sa condition plus glorieuse par des conquêtes, quand il est puissant; comme il n'y en a point qui ne doive assurer son repos par la constitution d'un bon gouvernement, et la tranquillité de sa conscience par les sentiments de sa religion; aussi n'y a-t-il

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point d'historien qui ne doive être instruit de tous ces différents intérêts, quand il en entreprend l'histoire ; qui ne doive faire connokre ce qui rend les hommes malheureux , afin que Ton l'évite , ou ce qui fait leur bonheur, afin qu'on se le procure. On ne sauroit bien faire l'histoire de France , quelques guerres qu'on ait à décrire , sans faire connoître les ordres du royaume, la diversité de religion, et les libertés de l'Eglise gallicane.

Il seroit ridicule de vouloir écrire celle d'Angleterre , sans savoir les affaires du Parlement et être bien instruit des différentes religions de ce royaume. Il ne le serpit pas moins d'entreprendre celle d'Espagne , sans savoir exactement les diverses formes de ses conseils, et le mystère de son inquisition , aussi bien que le secret de ses intérêts étrangers , les motifs, et les succès de ses guerres.

Mais, à la vérité , ces diversités de lois , de religion , de politique , de guen'e , doivent être mêlées ingénieusement, et ménagées avec une grande discrétion ; car un homme qui affecteroit de parler souvent de la constitution et des lois de quelque Etat, sentiroit plutôt le législateur ou le jurisconsulte, que l'historien. Ce seroit faire des leçons de théologie, que de traiter chaque point de religion avec une curiosité recherchée : on auroit de la peine à le

souffrir dans l'histoire de fra Paolo, quelque belle qu'elle puisse être , si on ne pardonnoit Fennui de ses controverses entre les docteui's , à la nécessité de son sujet * .

Quoique la description des guerres semble tenir le premier lieu dans l'histoire , c'est se rendre une espèce de conteur fort importun , que d'entasser événement sur événement , sans aucune diversité de matières ; c'est trouver le moyen, dans les vérités, d'imiter la manière des vieux faiseurs de romans, dans leurs faux combats et leurs aventures fabuleuses.

Les historiens latins ont su mêler admirablement les diverses connoissances dont j'ai parlé : aussi rhistoire des Romains devoit-elle avoir du rapport avec leur vie , qui étoit partagée aux fonctions différentes de plusieurs professions. En effet , il n'y a guère eu dé grands personnages à Rome, qui n'aient passé par les dignités du sacerdoce, qui n'aient été du sénat, et tirés du sénat, pour commander les armées. Aujourd'hui, chaque profession fait un attachement particulier. La plus grande

i. Voy. V Histoire du concile de Trente, de fra Paolo Sarpi, trad. de l'italien en français par fr. le Courayer^ arec des notes historiques ; Londres, 1736, 2 vol. in-fol.; — Amsterdam, 1736, 2 vol in-4; 1751, 3 vol. in-4. L'^édition originale fut publiée à Londres, en 1619, in-fol.Sa meilleure édition est de 1757, iltid,, 3 vol. in-4, avec les notes de le Courayer.

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vertu des gens d^Église est de se donner tout entiers aux choses ecclésiastiques ; et ceux que leur ambition a poussés au maniement des affaires, on£ essuyé mille reproches d'avoir corrompu la sainteté de vie où ils s'étoient destinés. Les gens de robe sont traités de ridicules, aussitôt qu'ils veulent sortir de leur profession; et un homme de guerre ordinairement a de la honte de savoir quelque chose au delà de son métier.

Il est certain néanmoins que les diverses applications des anciens formoient une capacité bien plus étendue ; les mêmes personnes apprenant à bien employer les forces de la république et à contenir les peuples par la révérence de la religion et par Tautorité des lois. G'étoit un grand avantage aux magistrats d'être maîtres des plus fortes impressions qui se fiassent sur les esprits, et de saisir tous les sentiments par où ils sont disposés à la docilité, ou contraints à l'obéissance. Ce n'en étoit pas un moindre aux généraux d'avoir appris dans les secrets de leur religion à pouvoir inspirer leurs propres mouvements, et à les faire recevoir avec lé même respect que s'ils avoient été inspirés véritablement par les dieux ; d'avoir l'art de tourner toutes choses en présages de bonheur ou d'infortune, et de savoir à propos remplir les soldats de confiance ou de crainte.

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Mais il en revenoit encore une autre utilité à la république ; c est que les magistrats se faisoient connoître pleinement eux-mêmes ; car il étoit impossible que dans ces fonctions différentes, le naturel le plus profond pût également se cacher partout, et que les bonnes et les mauvaises qualités ne fussent à la fin discernées. On découvroit en ces génies bornés que la nature a restreints à certains talents, qu'une humeur douce et paisible qui s'étoit accommodée au ministère de la religion, n'avoit pas quelquefois assez de confiance, pour maintenir les lois en vigueur.

On voyoit quelquefois un sénateur, incorruptible dans les jugements, qui n avoit ni Tactivké, ni la vigilance d*un bon capitaine. Tel éloit un grand homme de guerre, comme Marins, qui se trouvoit sans capacité, en ce qui regardoit la religion et les affaires. A la vérité, il se formoit souvent une suffisance g^iérale, et une vertu, pleine partout, qui pouvoir rendre les citoyens utiles au public en toutes choses^ mais souvent aussi une teapacité moins étendue faisoit employer les hommes à certains usages où ils étoient seulement propres.

C'est ce qu'on a vu dans le consulat de Cicéron et d'Antonius, où ce premier eut ordre de veiller au salut de la république, selon son talent ; et le second fut envoyé assembler, des

troupes, avec Pétreius, pour combattre celles de Gatilina.

Si on fait réflexion sur ce que j'ai dit, on ne s'étonnera point de trouver d'excellents historiens, chez un peuple où ceux qui écri* voient l'histoire étoient des personnes considé^ râbles, auxquelles ils ne manquoit ni génie, ni art pour bien écrire ; qui avoient Une connoissance profonde des afiaires, de la religion, de la guerre, et des hommes. A dire vrai, les anciens avoient un grand avantage sur nous, à connoitre les génies par ces différentes épreuves où l'on étoit obligé de passer, dans l'administration de la République; mais ils n'ont pas eu moins de soin pour les bien dépeindre; et qui examinera leurs éloges avec un peu de curiosité et d'intelligence, y découvrira une étude particulièi*e et un art infiniment recherché.

En effet, vous leur voyez assembler des qualités comme opposées, qu'on ne s'imagineroit pas se pouvoir trouver dans une même personne : Animas audax^ subdolus. Vous leur voyez trouver de la diversité dans certaines qualités qui paroissent tout à fait les mêmes, et qu'on ne sauroit démêler sans une grande délicatesse de discernement : Subdolus^ çariusy cuj'us rei lubet Simulator ac dissimulator * .

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