‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 39 sur 107 · ÉLOGE DK MONSIEUR DE TURENNE · texte numérisé non relu

ÉLOGE DK MONSIEUR DE TURENNE

E ferois tort à la naissance de M. de î Turenne , si je songeois à instruire [ le public d'une maison aussi illustre et aussi considérable dans toute TEurope que la sienne. Je ne m'amuserai point à dépeindre tous les traits de son visage; les caractères des grands hommes n'ont rien de commun avec les portraits des belles femmes ; mais je puis dire en gros qu'il avoit quelque chose d'auguste et d'agréable; quelque chose en sa physionomie qui faisoit concevoir je ne sais quoi de grand, en son âme et en son esprit. On pouvoit juger, à le voir, que par une disposition particulière, la naturel' avoit préparé à faire tout ce qu'il a fait.

1. Cet éloge devoit trouver sa place dans une histoire de M. de Turenne, entreprise par Saint-£yremond, à la prière de la maison de Bouillon, ainsi que nous Vavons dit, dans riiiTRODUcnoir.

Né d'un père aussi autorisé dans le parti protestant que M. de Bouillon Tétoït, il en prit les sentiments de religion , sans zèle indiscret pour la sienne y sans aversion pour celle des autres : précautionné contre une séduction secrète , qui fait voir de la charité pour le prochain , où il n'y a qu'un excès de complaisance pour son opinion. Comme il n'y a rien de bas dans les emplois de la guerre , il passa par les plus petits, par les médiocres, toujours jugé digne de plus grands que ceux qu'il avoit. Toujours distingué par sa naissance , la seule distinction de ses sei-vices l'a fait monter par degrés au commandement des armées ; et l'on peut dire sans exagérer , que pour arriver aux postes qu'il a eus , jamais homme n'a tant dû à son mérite, et si peu à la fortune.

Jene m'étendrai pointa parler de ses actions, me bornant à quelques paiticularités peu connues, qui contribueront à former son caractère. Tant qu'il a servi avec Monsieur le Prince , en Allemagne, Monsieur le Prince lui a donné la principale gloire de tout ce qu'on y faisoit; et l'estime qu'il avoit pour lui alla si loin , que s^entretenant avec quelqu'un de tous les généraux de son temps : Sifavois à me changer ^ dit-il , je ifoudrois être changé en M. de Turenne^ et cest le seul homme qui me puisse faire souhaiter ce changement-là. On ne sau-

roit croire Tapplicatioii qu'avoit Monsieur le Prince à l'observer : cherchant à profiter nonseulement de ses actions, mais de ses discours.

Il me souvient qu'il lui demandoit un jour , quelle conduite il coudrait tenir dans la guerre de Flandre^ « Faire peu de sièges, répondit , M. de Turenne , et donner beaucoup de combats. Quand vous aurez rendu votre armée supérieure à celle des ennemis , par le nombre et par la bonté des troupes (ce que vous avez presque fait par la bataille de Rocroi) ; quand vous serez bien maître de la campagne, les villages vous vaudront des places : mais on met son honneur à prendre une ville forte , bien plus qu'aux moyens de conquérir aisément une province. Si le roi d'Espagne avoit mis en troupes ce qu'il lui a coûté d'hommes et d'argent à faire des sièges et à fortifier des places , il seroit aujourd'hui le plus considérable de tous les rois. »

La première maxime de M. de Turenne , pour la guerre , est celle qu'on attribue à Gésar : qiiil ne falloit pas croire açoir rien fait, tant quil restoit quelque chose à faire. A peine Philippsbourg avoit capitulé, qu'il se détacha avec ses troupes pour tomber sur le petit corps que Savelli et Colloredo commandoient : il y tomba, il le défit, il marcjisi à Spire , à Worms , à Mayence , qui se rendirent ,

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et tout cela fut exécuté en six ou sept jours. Il considéroit plus les actions par leurs suites , que par elles-mêmes : il estimoit plus un général qui conservoit un pays, après avoir perdu une bataille, que celui qui Tavoit gagnée , et n'avoit pas su en profiter.

Venons à nos gueri'es civiles. C'est là qu^on a mieux connu M. de Turenne , pour avoir été plus exposé aux observiations des courtisans. On sait qu'il a sauvé la cour à Gergeau * , et qu'il l'a empêchée de tomber entre les mains de Monsieur le Prince, à Gien. Il a conservé l'Etat, quand on le croyoit perdu ; il en a augmenté la gloire et la grandeur, lorsque à peine on osoit en espérer la conservation.

Mais un des plus considérables services que M. de Turenne ait rendus, a été sans doute celui qu'il rendit à Gien . La cour y croyoit être dans la dernière sûreté, quand Monsieur le Prince, qui avoit traversé une partie du royaume, lui septième, pour venir joindre M. de Beaufort et M. de Nemours;, quand Monsieur le Prince ne les eût pas sitôt rejoints, qu'il marcha à M. d'Hocquincourt, et tombant au milieu de ses quartiei*s , les enleva tous l'un après l'autre. Vous ne sauriez croire la consternation que cette malheureuse nouvelle mit

l. Voy. Madame de Motteville, III, p. 467 et 475.

à la cour. On n osoit demeurer dans la ville, on n'osoit s'en éloigner : ne voyant aucun lieu où Ton put être un peu sûrement. Toute la ressource étoit en M. de Turenne , qui se trouvoit dans un aussi gi*and embarras. Jamais , a-t-il dit depuis, il ne s'est présenté tant de choses affreuses à V imagination cCun homme , quil s* en présenta à la mienne. Il *riy avoit pas longtemps que fétois raccommodé avec la cour, et quon m'aifoit donné le commandement de r armée , qui en deif oit faire la sûreté. Pour peu quon ait de considération et de mérite^ on a des ennemis et des enifieux : fen açois qui disoient partout que façois consente une liaison secrète aifec Monsieur le Prince, M, le cardinal jte le croyoit pas ; mais au premier malheur qui me fut arrivé , peut-être aur oit-il eu le même soupçon quavoient les autres. De plus ^ je connoissois M, cT Hocquincourt , qui ne manqueroit pas de dire que je Vavois exposé et ne Vavois point secouru * . Toutes ces pensées étoient affligeantes ; et le plus grand mal^ c'est que Monsieur le Prince venoit à moi le plus fort^ et victorieux.

Dans ce méchant état, que M. de Turenne a dépeint lui-même, il rassembla ses quartiei*s le mieux qu'il put, et marcha, plus par conjec-

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