Expression ordinaire du duc de Beaufort
mais chacun sait qu'il a rompu avec Madame de Clievreuse , de peur qu*il ne semblât aller contre le testament de Louis XIII , s'il conservoit quelque sorte de liaison avec elle ; quelle apparence donc qu'un homme qui a des respects si délicats pour la mémoire du feu roi , pût avoir des sentiments si pernicieux contre celui-ci ?
Pour l'union du ministre et de l'amiral *, on ne sauroit apparemment la désirer ni plus forte, ni plus étroite ; et ils sont trop généreux l'un et l'autre pour croire qu'on ait donné et reçu quatre-vingt mille livres de rente comme un gage trompeur d'une fausse réconciliation.
Mais afin de laisser les conjectures où il y a mille choses concluantes , pourquoi l'auroit-on appelé Mazarin sur le Pont-Neuf, au Palais et dans tous les lieux publics ? Pourquoi dans la dernière assemblée du Parlement auroit-il sollicité ce qui lui reste d'amis en sa faveur , s'il n'étoit véritablement dans ses intérêts ?
On l'accuse de contribuer de tout son crédit à la ruine du duc d'Épernon. Et que peut faire autre chose ce généreux prince , à moins que de souffrir les injures chrétiennement, et de s'enfermer dans un cloître ? Ne faut-il pas avouer que jamais persécution ne fut pareille à celle que lui fiit le duc de Caudale ?
1. Le duc de Beaufort avoit la charge de grandamiral, en survivance du duc de Vendôme son père. Voy. Motteville, III, page 187, et le card. de Retz, t. II, édit. citée. C'étoit, comme on sait, la reine mère elle-même qui avoit pris cette charge, à la mort du duc de Brézé, pour ne pas la donner au duc d*Ënghien.
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et son acharnement à déshonorer un parent si proche , ne mérite -t-il pas bien cette vengeance?
Mais , à dire vrai , ce ne sont qu'intérêts particuliers ; et en tous cas , il se veoge de ses ennemis , malgré la cour ; et , par une espèce de compensation , il fait abandonner ses amis pour lui plaire. Fontrailles et Matha, autrefois si passionnés pour ses intérêts, en ont fait l'expérience; et le comte de Fiesque , après avoir reçu le même traitement , devroit se reprocher toute sa vie l'inutile générosité qu'il eut pour lui.
Concluons donc que jamais personne n'a mieux suivi les intentions de la cour , et que la reine auroit fort mauvaise grâce de lui refuser le gouvernement de Bretagne, si elle croyoit que les grands services qu'il a rendus ne sont pas bien payés par l'Amirauté.
II. Après avoir justifié ce grand duc , pour ce qui regarde la cour , je le veux justifier auprès de la vraie noblesse, et faire voir que rien n'est plus déraisonnable que le mépris qu'on en a fait, depuis quelque temps.
Quand je parle de la vraie noblesse , je n'entends pas ceux que le seul langage de ce prince fait ses ennemis : gens nourris dans la mollesse et dans l'oisiveté, à qui les ruelles ont donné des entretiens tout particuliers.
Monsieur de Beaufort fait gloire d'ignorer des termes trop délicats et capables d'an^ollir les courages , comme d'affoiblir les esprits. Il ne sait ce que c'est de justesse, ni de discernement; il ne cherche ni la politesse aux repas, ni la propreté aux habits ; mais il sait se faire aimer de ses voisins ; et quand il a besoin d'amis , il trouve des cent II 14
gentilshoiiiiiies travestis en diables % qui ne manquent point de brocher Bayard*, Voilà quelle est la manière de vivre de ce grand duc. Je vois bien que j*ai à satisfaire la noblesse sur un autre point ; et qu'il y a peu de gentilshommes qui , parlant de l'affaire de Renard', ne parlent aussi du peu d'envie qu'on a eu de satisfaire des gens de qualité, si fort offensés. Avant que de venir au détail, je vous dirai que le bon prince s'est repenti mille fois de cette action ; et pour vous montrer que je n'approuve
\ . En habit de chasse.
2. Le duc de Beaufort appeloit brocher Bajrardy courir à toute bride après les chiens, dans les Godii.
H. Renard étoit valet de chambre du commandeur de Souvré. Il s'entendoit fort bien en tapisseries, et il en faisoit apporter chez lui des plus belles, et ks vendoit aux personnes de qualité. Le cardinal Mazarln en achetoit souvent, et il avoit quelquefois d'assez longues conversations avec lui, sur ces sortes de choses. Il acheta une petite place, auprès des Tuileries, et on y fit un jardin extrén^ement propre, qui étoit. le rendez-vous ordinaire des personnes de la cour, lorsqu'elles sortoient des Tuileries. Dans le temps que les Frondeurs ne vOuloient pas laisser eutrer le roi dans Paris, les courtisans ne laissoient pas d'aller aux Tuileries, et de là au jardin de Renard, qui y avoit une entrée. Un jour, que le duc de Caudale, le marquis de Jarzay, Boutteville , Saint* Mesgrin et quelques autres avoient fait partie d'y souper, les Frondeurs l'ayant su, dirent qu'il ne falloit pas souffrir cela , parce que si le peuple les voyoit souvent il s'accoutumeroit insensiblemeni à voir le roi. Le duc de Beaufort partit là-dessus, suivi de beaucoup de gens ; et les ayant trouvés à table , il chassa les violons , renversa les viandes, et fit tout le désordre dont il étoit capable. {Des Maizeaux,) Voy. M. de Saint *Aulaire, déjà cité.
pas Faffaire, ni la suite qu'elle a eue, je Taccuse d'avoir eu trop d'emportement et de courage chez Renard , et trop de réflexion et de sagesse dans le procédé. Mais, pour peu de bonté que vous ayez, Messieurs , vous excuserez un homme qui a pris seulement une chose pour l'autre ; qui fut vaillant quand il falloit être sage , et qui fut sage quand il falloit être vaillant : si bien que ce n'est qu'un peu de mécompte ; et vous auriez trop de sévérité, si vous ne lui pardonniez cette méprise.
Et après tout, quand on voudroit prendre les choses à la rigueur, contre qui se devoit battre Monsieur de Beaufort? S'il se fût battu contre Monsieur de Caudale, quiétoit le vrai procédé en cette affaire, au moindre désavantage qu'il eût eu , toute la cour s'en fût réjouie : la reine étoit encore aigrie de la guerre de Paris; sa réconciliation avec Monsieur le cardinal Mazarin n'étoit pas encore bien faite ; presque tou$ les gens du monde s'étoient offerts à Monsieur de Caudale : Dieu sait quelle joie, s'il eût reçu quelque blessure ou rendu l'épée ! De se batlre contre Boutteville, c'étoit une chose presque aussi fâcheuse; il ne lui pouvoit arriver du désordre, que Monsieur le Prince et tous ses amis n'en eussent pris un merveilleux avantage. De la façon qu'il avoit traité Jjarzay , c'étoit une affaire sans quartier; et dans le vœu qu'il a fait d'observer le précepte naturel toute sa vie, il n' avoit garde de se porter à cette inhumanité.
Il est certain qu'il se fût battu contre Moret ; mais celui-ci lui donna un rendez-vous, trop éloigné des chirurgiens , comme lui dit judicieusement Monsieur de Beaufort; et quand à ce que disoit là-dessus
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Monsieur de Palluau , qu'il devoil se contenter de a poudre de sympathie , cela est bon à des gens çonune lui sans conscience ; mais ce prince est trop homme de bien, pour se ser\âr de remèdes qui ne sont pas naturels : Madame de Vendôme lui prêchant toujours qu'il vaut mieux mourir mille fois, q^e de chercher sa guérison dans la magie.
Voilà les raisons qu'il avoit de ne point tirer l'épée ; chacun en aura les sentiments qu'il voudra. Pour moi, je croirai toujours qu'un homme généreux ne sauroit apporter trop de précaution, pour empêcher que ses ennemis n'aient avantage sur lui ; ce qui pou voit arriver à Monsieur de Beaufort , s'il se fût commis avec des personnes désespérées. Mais je veux qu'il ait été emporté de trop de chaleur; et que par l'impétuosité d'un grand cœur, dont il ne fut pas le maître en cette occasion, il ait offensé mal à propos tant d'honnêtes gens ; est-ce à dire qu'un outrage ne se puisse réparer que par la mort? Et lorsqu'un grand prince a la bonté de revenir, ses j civilités doivent -elles être méprisées? Quels com-
\ pliments n'a-t-on pas fait aux intéressés ? Et quelles
I satisfactions ne leur a-t-on pas données, si vous en
exceptez celle de se battre ; satisfaction cruelle et i sanglante que toutes les nations ont sujet de nous
;, reprocher ? Si ce généreux prince avoit les senti-
• ments aussi délicats pour les injures , que ces mes-
ii sieurs qui se plaignent, quels chagrins ne devoit-
I, il pas ressentir, pour faire voir qu'il n'a rien
! oublié, qui pût gagner le cœur et Tamitié de la no-
i blesse? Vous savez qu'aussitôt qu/il eut fait son
j accommodement, il commença à songer à la fortune
j des honnêtes gens, et résolut d'employer tout son
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crédit pour les autres , sans penser à ses propres intérêts. Aux uns, ce généreux prince offrit la sûreté de sa protection ; aux autres , ce prince libéral offrit tous les avantages qu'on pouvoit tirer de sa faveur; il distribuoit les charges, les gouvernements , et ne put jamais trouver une créature parmi ces gens abusés des espérances de la cour ; il n*y en eût point qui ne refusât ses bienfaits. Le dépit qu'il eût de voir ses libéralités méprisées le força de songer à ses affaires; et, malgré le dessein qu'il avoit de ne rien prendre, il se vit réduit à cette fâcheuse nécessité de solliciter ses intérêts.
Voilà le premier déplaisir que le duc de Beaufort reçut des gentilhommes, et particulièrement de la cour; voilà les premières marques de leur mépris, qui a passé en fort peu de temps jusqu'aux injures les plus sanglantes. Dans la guerre de Paris , on neparioit que de sa générosité et de sa valeur. Voyez quelle est l'injustice du siècle î On prétend le déshonorer aujourd'hui, par les mêmes actions dont est venue sa réputation.
Chacun sait que tout le monde lui fit des compliments sur la mort de Nerlieu ^ ; et quand véritablement il ne l'eût pas tué , les plus modestes s'y fussent laissé persuader, aussi.bien que lui. Ce même monde, pldnde complaisance et d'agrément, en ce temps-là ; devenant de mauvaise humeur présentement, lui veut ôter la gloire qu'il lui a donnée ; et, par une recherche aussi exacte qu'ingénieuse , trouve , à ce
1. Voy. sur cet éyénement, le card. de Retz, t. I, pag. 277, édit. citée.
qu'on dit, qu'il n* approcha de Nerlieu qu'après sa mort.
Son combat contre Briole étoit allégué comme un combat extraordinaire, qui faisoit trembler tous les héros des romans : aujourd'hui Briole lui arrache son épée* comme à un homme perdu, que l'emportement, ou quelque autre passion, avoit mis hors de lui-même.
Ces Messieurs se figurent-ils qu'il soit près de changer de créance aussi légèrement qu'ils ont fait, et qu'une ])ersonne qui s'est imaginée d'avoir tué Nerlieu , quand on lui en a fait des compliments , soit résolue de n'en rien croire, lorsqu'il leur prend fantaisie de se dédire. Non, non. Messieurs, vous devez avoir plus de fermeté, et jamais on ne lui reprochera une pareille inconstance. Il pouvoit bien être qu'il ne l'avoit pas tué; mais puisque vous l'avez voulu, si à présent vous tenez le contraire, cela n'empêchera pas qu'il n'ait tué Nerlieu,
Des actions particulières on passe aux qualités de sa personne. On le fait être grossier sans franchise , artificieux sans esprit; et, par un mélange bizarre, il possède souverainement, disent-ils, les artifices de Monsieur de Vendôme et la simplicité de Madame sa mère. Si vous les croyez, il promet à tout le monde, et ne tient jamais sa parole ; il envoie trois courriers, dont pas un ne monte à cheval; et se refuse Im-même, delà part de la reine, ce qu'il n'a pas demandé. Que voulez-vous de plus? Il sollicite publiquement pour un homme, et sollicite en particulier contre lui. Je ne sais ce que l'on ne dit point de son
i. Voy. le card. de Retz, loc, cit.
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langage et de son espril. On lui fait écrire des lettres ridicules à Monsieur de Béthune*, où je m'assure qu'il ne pensa jamais. Les incidents des procès sont pour lui des accidents de la vie ; quand on mange de la viande en carême , il y veut mettre la politique : les chambres tendues de noir sont lubriques , et les yeux les. plus lascifs sont lugubres, Laval. est mort d'une confusion à la tête, et le chevalier de Chabot pour avoir été mal timpané^. Il n'y a lâcheté qu'on ne lui fasse faire , il n'y a sottise qu'on ne lui fasse dire ; et cependant il faut croire qu'il est sincère et spirituel , et qu'il ne manque de bonne foi ni d'intelligence.
Peut-on s'imaginer qu'une personne nourrie dans l'innocence des plaisirs des champs, soit devenue capable de tant de fourbes? Peut-on s'imaginer qu'un prince de sa naissance ignore l'usage des termes les plus communs? Pour moi, je vous avoue qu'au lieu de me figurer des choses si étranges et si désavantageuses à Monsieur de Beaufort, j'admire toujours sa générosité, ou sa. patience, à pardonner ou souffrir les injures qu'on lui fait.
Si je ne craignois de passer ici pour déclamatenr, je ûnirois ce chapitre de la noblesse, en l'exhortant de vivre aussi bien avec lui qu'il est résolu de bien