M. de la Chastre
'nom seul de Monsieur de Beau fort , les peuples se sont trouvés émus, sans le connoître; et, par je ne sais quelle impulsion j tous les cœurs se sont portés à cette furieuse amitié. Il est certain qu'il est devenu leur pôle, sans les avoir servis, sans les avoir pratiqués, sans avoir rien fait qui pût attirer ni leur gratitude , ni leur amitié , ni leur estime. De cette sorte , ils ont fait pour lui ce qu'ils ne se pouvoient empêcher de faire ; et , à parler sainement , il est beaucoup plus obligé au bonheur de sa naissance qu'à leurs bonnes volontés. Cependant, il avoue qu'il leur doit toutes choses, et ne prétend point, par une méconnoissance si exquise , payer de véritables obligations. U ne proteste pas seulement qu'il sera toujours dans le dessein de servir des peuples qui l'ont servi ; il assure qu'il aura pour eux, toute sa vie, des sentiments d'amitié particuliers , une parfaite ressemblance d'humeurs, un secret rapport de pensées , une conformité admirable de langage et de manières, qui doivent maintenir entre eux une liaison éternelle.
Et toutefois , Messieurs de Paris veulent rompre injurieusement ; d'une passion qui alloit jusqu'à k folie, on les voit passer à une haine qui va jusqu'à la fureur ; ce ne sont que reproches d'inconstance et de perfidie. Et du moment qulils l'ont vu moins misérable, ils l'ont traité comme un ingrat, et un corrompu. Souffrez, Messieurs, que je vous parle sans passion. Si j'ai dit quelque chose en sa faveur, ne croyez pas que je sois gagné , ni prévenu , ni que je veuille m'attirer une animosité générale, pour conserver les bonnes grâces d'un particulier. Je fais ici profession d'une sincérité tout entière , et Dieu
m*est témoin si je sois d'autre mouvement que celui de la raison.
Trois choses, si je ne me trompe, ont ruiné Mon» sieur de Beaufort, dans votre esprit ; son accommodement avec Monsieur le cardinal, T Amirauté qu'il a prise, et les sollicitations qu'il a faites dans les dernières assemblées.
Pour son accommodement, à moins que de le traiter avec beaucoup d'injustice, vous ne le sauriez trouver mauvais. S'il s'étoit accommodé, sans considérer vos intérêts, et n'avoir eu soin que des siens, vous auriez sujet de vous plaindre ; mais il est certain que le but de sa réconciliation est de chercher des moyens plus sûrs et plus faciles de perdre le cardinal. Il a vu toutes les provinces soulevées sans fruit; il a vu que la hain« ouverte et déclarée ne servoit de rien ; il a eu recours aux apparences de l'amitié ; et, comme il dit lui-même, il a fait dessein de le perdre par le cabinet.
Son esprit, aussi capable d'intrigue que de guerre, et de dextérité que de hardiesse, lui fournira mille moyens adroits et ingénieux, sans parler de son étoile politique qui le destine au gouvernement de l'Etat, et le met au-dessus de toutes les finesses dltolie.
Si quelque personne, un peu trop délicate sur l'honneur, ne peut approuver que Monsieur de Beau* fort conserve les sentiments de ruiner le cardinal , après en avoir reçu des bienfaits si considérables , je lui réponds qu'il n'a point traité avec lui comme son ami ; mais , au contraire , je me persuade qu'en prenant l'Amirauté, illui a fait le tour du plus cruel ennemi qu'il eût au monde.
Eh! quoi, Messieurs, ne pensez -vous pas que ce prince l'a moins incommode dans la guerre de Paris que dans la paix? Et, à votre avis , le combat de Vitry n'*étoit-il pas plus indifférent à la cour que la négociation de V A mirante ?
Dans cette guerre, il étoit toujours en état de s'enfuiï' ou d'être battu , et jamais son courage et sa sûreté ne s'accordoient ensemble. On n'alloit àla campagne qu'avec frayeur ; on rentroit peu souvent dans Paris sans honte, et les succès les plus heureux étoient de faire venir du pain, sans combattre.
En ce temps-là. Monsieur de Beaufort, réduit avec vous aux dernières nécessités, ne faisoit, pour dire le vrai , ni beaucoup de peur , ni beaucoup de mal aux troupes de Saint-Germain ; mais aujourd'hui qu'il force la cour, qu'il ôte quatre-vingt mille livres de rente à la reine même , vous appelez cela réconciliation et bonne amitié? Non, Messieurs, détrompez-vous, je vous prie, et croyez qu'il- a exercé la plus fine de toutes les vengeances.
Si dans le compliment qu'il fallut faire au cardinal jïour le remercier de cette affaire, il l'assura d'avoir le même attachement à ses intérêts que Champfleury ^ ; il faut croire qu'il ajoutoit la moquerie au premier outrage ; et c'est violer le respect qu'on doit à sa qualité de prince, de s'imaginer qu'il ait été capable de cette bassesse. Ceux qui sont dans le haut rang peuvent bien se dire amis des ministres j mais de descendre à l'attachement de capitaine de leurs gard«»s , cela ne s'est jamais fait; et pour vous ôter tous les soupçons que vous avez injustement pris, je