‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 55 sur 107 · Voy. les Essais de Montaigne, Uv. II, ch. x · texte numérisé non relu

Voy. les Essais de Montaigne, Uv. II, ch. x

dans les plaisirs même. Sébèque ramène tous les plaisirs à la sagesse, et tient le seul philosophe heureux. Plutarque, naturel, et persuadé le premier, persuade aisément les autres. L'esprit de Sénèque se bande et s'anime à la vertu; et comme si ce lui étoit une chose étrangère , il a besoin de se surmonter lui-même. Pour le style de Plutarque,. n'ayant aucune connoissance du grec, je n'en saurois faire un jugement assuré : mais je vous avouerai que parmi les traités de sa morale , il y en a beaucoup où je ne puis rien comprendre , soit par la grande diflTérence des choses et des manières de son temps à celles du nôtre , ou que véritablement ils soient au-dessus de mon peu d'intelligence. Le démon familier de Socrate , la création de Vâme^ le rond de la lune^^ peuvent être admirables à qui les entend. Je vous dirai nettement que je n'en connois pas la beauté; et s'ils sont merveilleux , c'est une merveille qui me passe.

On peut juger par les bons mots des anciens qu'il nous a laissés , par ses dits qu'il ramasse avec tant de soin , par ses longs propos

1. Plutarque a fait trois petits traités, intitulés, selon la tradi^ctiou d'Amyot : Du démon ou esprit familier de Socrate; de la création de Pâme y que Platon décrit dans son TiMJEUS ; de la face qui apparaît dedans le rond de la lune. (Des Maizeaux.)

de table , combien il étoit sensible à la conversation. Cependant, ou il y avoit peu de délicatesse en ces ten\ps-]à , ou son goût n'étoit pas tout à fait exquis. Il soutient les matières graves et sérieuses, avec beaucoup de bon sens et de raison ; aux choses qui sont purement de l'esprit, il n'y a rien d'ingénieux ni de délicat.

A dire vrai , les Vies des Hommes illustres sont le chef-d'œuvre de Plutarque , et , à mon jugement, un des plus beaux ouvrages du inonde. Vous y voyez ces grands homnies exposés en vue , et retirés chez eux-mêmes ; vous les voyez dans la pureté du naturel, et dans toute l'étendue de l'action. On y voit la fermeté de Brutus, et cette réponse fière au mauvais génie qui lui parla : on voit qu'il lui restoit . malgré lui quelque impression de ce fantôme , que le raisonnement de Cassius eut de la peine à bien effacer. Peu de jours après, on lui voit disposer ses troupes, et donner le combat si heureux de son côté, et si funeste par l'erreur de Cassius. On lui voit retenter la fortune , perdre la bataille, faire des reproches à la vertu, et trouver plus de secour^ dans son désespoir, que chez une maîtresse ingrate qu'il avoit si bien servie *.

1 . Vo., dans le Dictionnaire de Bayle, l'article Bbutus; et, duMlsi Biogr. univers, de Michaud, au même mot. II 16

Il y a une force naturelle dans le discours dePlutarque, qui égale les plus grandes actions ; et c'est de lui propreipent qu'on peut dire : facta dictis exsequata sunt. Mais il n'oublie ni les médiocres , ni les communes ; il examine avec soin le train ordinaire de la vie. Pour ses Comparaisons, que Montaigne a trouvées si admirables*, elles me paroissent véritablement fort belles ; mais je pense qu'il pouvoit aller plus avant, et pénétrer davantage dans le fond du naturel. Il y a des replis et des détours en notre âme qui lui sont échappés. U a jugé de l'homme trop en gros : il ne Ta pas cru si différent qu'il est de lui-même : méchant, vertueux , équitable , injuste, humain et cruel; ce qui lui semble se démentir, il . l'attribue à des causes étrangères. Enfin, s'il eût défini Catilina, il nous l'eût donné avare ou prodigue : cet alieni appetensy suiprofusus^ étoit au-dessus de sa connoissance , et il n'eût jamais démêlé ces contrariétés, que Salluste a si bien séparées , et. que Montaigne lui-même a beaucoup mieux entendues.

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