Jean Van der Does, en latin Douza, gentilhomme
DE SAINT-JIVREMOND. 291
roit plus souflFrir la fougue et l'impétuosité de Lucain, quand il a lu la Prise de Troye^ ou ce petit essai de la Guerre civile^ qu'il assure aimer beaucoup mieux
Quant vél trecenta Corduhensis illius Pharsulicorum versuum çolumina.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que Lucrèce n'a pas traité si agréablement la matière des songes que Pétrone :
Somnia, qux mentes ludunt,volitantibus umbris^ Non delubra Deûm^ nec ab sethere numuia mittunV; Sed sibi quisque facit, Nam^ cum prostrata sapote Urget membra quies^ et mens sine pondère lu dit; Quidque luce fuit, tenebris agit. Oppidabello Qui quatit^ et flanwiis miserandas sxwit in urbes , Tela videtyCtc^.
Et que peut-on comparer à cette nuit voluptueuse, dont l'image remplit l'âme de telle sorte, qu'on a besoin d'un peu de vertu, pour s'en tenir aux simples impressions qu'elle fait sur l'esprit?
Qualis nox fuit illa, Di, Dexque !
Quam mollis torus I Hxsimus calentesy Et transfudimus hincet hinclabiilis
hoUaodois et bon philologue du seizième siècle; auteur des Prœcidcmta Petron,^ lib. II, cap, xn. I. Satj'ric, cap, ctv.
Errantes animas. Vulete Curxl Mortalis ego sic perire coepi * •
« Quelle nuit, ô bons dieux ! Quelle chaleur ! Quels baisers ! Quelle haleine ! Quel mélange d'âmes, en ces chaudes et amoureuses respirations ! »
Quoique le style de déclamateuf semble ridicule à Pétrone, il ne laisse pas de montrer, beaucoup d'élç>quence en ses déclamations ; et pour faire voir que les plus débauchés ne sont pas incapables de méditation et de retour, la morale n'a rien de plus sérieux, ni de mieux touché, que les réflexions d'Encolpe sur Tinconstance des choses humaines, et sur l'incertitude de la mort.
Quelque sujet qui se présente, on ne peut ni ' penser plus délicatement, ni s'exprimer avec plus de netteté. Souvent, en ses narrations, il se laisse aller au simple naturel, et se contente des grâces de la naïveté ; quelquefois il met la dernière main à son ouvrage , et il n'y a rien de si poli. Catulle et Martial traitent les mêmes choses grossièrement; et si quelqu'un pouvoit trouver le secret d'envelopper les ordures avec un langage pareil au sien, je réponds pour les
i . Satyric»^ cap, lxxix. Quelques philologues lisent : VaUte curas mortaUs! Voy. ibiy Burmann, et Antonius sur Pétrone, édit. de 1781.
dames, qu elles donneroient des louanges à sa discrétion.
Mais ce que Pétroùe a de plus particulier, c'est qu'à la réserve d'Horace, en quelques odes, il est peut-être le seul de l'antiquité qui ait su parler de galanterie. Virgile est touchant dans les passions : les amours de Didon, les amours d'Orphée et d'Eurydice ont du charme et de la tendresse ', toutefois, il n'a rien de galant,, et la pauvre Didon, tant elle avoit l'âme pitoyable, devint amoureuse du pieux Enée, au récit de ses malheurs. Ovide est spirituel et facile, TibuUe délicat, cependant il falloit que leurs maîtresses fussent plus" savantes que Mlle de Scudéri. Commeiails allèguent les dieux, les fables et des exemples tirés de l'antiquité la plus éloignée, ils promettent toujours des sacrifices ; et je pense que M. Chapelain a pris d'eux la manière de brider les cœurs en holocauste^. Lucien, tout ingénieux qu'il est, devient grossier, sitôt qu'il parle d'amour. Ses courtisanes ont plutôt le langage des lieux pu-
1 . Chapelain fait parler le pomte de Duuois (amou reux de la Pucelle d'Orléans], en ces termes :
Pour ces célestes yeux ^ et ce front magaanime. Je sens un feu subtil, qui surpasse restime : Je n'en souhaite rien ; et si j'en suis amant, D*un amour sans désir je le suis seulement. De ce feu toutefois, que me sert l'innocence, Si tout sage qu'il est, il me fait violence?
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blics, que les discours des ruelles. Pour moi, qui suis grand admirateur des anciens, je ne laisse pas de rendre justice à notre nation, et de croire que nous avons sur eux en ce point un grand avantage. Et sans mentir, après avoir bien examiné cette matière, je ne sache aucun de ces grands génies, qui eût pu faire parler d'amour Massinisse et Sophonisbe, César et Cléopâtre, aussi galamment que nous les avons ouï parler en notre langue*. Autant que les autres nous le cèdent, autant Pétrone l'emporte sur nous. Nous n'avons point de roman qui nous fournisse une histoire si agréable que la Matrone d'Éphese^. Rien de si galant que les poulets de Circé etde Polyénos*; toute leur
Hélas ! Il me dévore, et mon cœur embrasé. Déjà par sa chaleur est de force épuisé. Et soit ! oonsumuns-nous d'une flamme si belle, Brûlons en holocauste an feu de la Pucelle; Laissons-nous pour sa gloire en cendres convertir, ^ Et tenons à bonheur d'en être le martyr.
La Pucelle, Liv. II, à la fin.
1 . Voyez la Sophonisbe ^ et la Mort de Pompée ^ de Pierre Corneille.
2. On trouve, dans les OEuTres de Saint-Evremond, publiées, soit à Paris, soit en Hollande, une traduction en prose de ce conte de la matrohe d*éphèse. Mais cette traduction est fort différente, dans les éditions données d'après Des Maizeaux, et dans les éditions de Barbin, ou on la trouve très-altérée. — L'imitation de la Fontaine otant tout intérêt à cette prose, je me suis abstenu de la reproduire ici.