Tacite, ibidem
qu'une chose passoit pour grossière, quand elle n'a voit pas son approbation. Cette cour étoit comme une école de voluptés recherchées, où tout se rapportoit à la délicatesse d'un goût si exquis. Je crois même que la politesse de notre auteur devint pernicieuse au public, et qu'il fut un des principaux à ruiner des gens considérables, qui faisoient une profession particulière de sage^eetde vertu. Une prêchoit que la libéralité à un Empereur déjà prodigue , la mollesse à un voluptueux. Tout ce qui avoit une apparence d'austérité,, avoit pour lui un air ridicule.
Selon mes conjectures, Thraséas eut son tour, Helvidius le sien ; et quiconque avoit du mérite sans l'art de plaire, n'étoit pas fâcheux impunément. Dans cette sorte de vie, Néron se corrompoit de plus en plus; et comme la délicatesse des plaisirs vint à céder au désordre de la débauche , il tomba dans l'extravagance de tous les goûts. Alors Tigellin, jaloux des agréments de Pétrone et des avantages qu'il avoit sur lui dans la science des voluptés , entreprit de le ruiner : quasi adversus semulum et scientia voluptatum potiorem * , Ce ne lui fut pas une chose mal aisée , car l'Empereur , abandonné comme il étoit, ne pouvoit plus
i. Tacite, loc, cit.
souffrir un témoin si délicat de ses infamies. Il étoit moins gêné par le remords de ses crimes, que par une honte secrète qu'il sentoit de ses voluptés grossières, quand il se souvenoit de la délicatesse des passées. Pétrone, de son côté, n'avoit pas de moindres dégoûts; et je pense que dans le temps de ses mécontentements cachés , il composa cette Satire ingénieuse , que nous n'avons malheureusement que défigurée.
Nous voyons dans Tacite réclat de sa disgrâce; et qu'ensuite de la conspiration de Pison, l'amitié de Sévinus fut le prétexte de sa perte»
IV. Pétrone est admirable par tout, dans la pureté de son style, dans la délicatesse de ses sentiments ; mais ce qui me surprend davantage, est cette grande facilité à nous donner ingénieusement toute sorte de caractères. Téxence est peut-être l'auteur de l'antiquité qui entre le mieux dans le naturel des personnes . J'y trouve cela à redire, qu'il a trop peu d'étendue: tout son talent est borné à faire bien parler des valets et des vieillards, un père avare, un fils débauché, une esclave, une espèce de Briguelle*. Voilà où s'étend la capacité de Té-
i. Le premier qui fit les intrigues de la comédie italienne, étoit provençal, et s'appelloit Briguelle.il y réus^ sitsi bien, qu'on a donné depuis le nom de Briguelle au yalet fourbe, qui conduit les intrigues. {Des MaUeaux.)
rence. N'attendez de lui ni galanterie, ni passion, ni les sentiments, ni les discours d'un honnête homme. Pétrone, d'un esprit universel, trouve le génie de toutes les professions, et se forme comme il lui plaît à mille naturels différents. S'il introduit un déclamateur, il en prend si bien l'air et le style, qu'on diroit qu'il a déclamé toute sa vie. Rien n'exprime plus naturellement le désordre d'une vie débauchée que les querelles d'Encolpe et d'Ascylte sur le sujet de Giton.
Quartilla ne représente-t-elle pas admirablement ces femmes prostituées, quorum sic aceensa libido^ ut sœpius peterent viros^ quant peterentur? Les noces du petit Giton et de l'innocente Pannychis, ne nous donnent-elles pas l'image d'une impudicité accomplie ?
Tout ce que peut faire un sot. ridiculement magnifique dans un repas, un faux délicat, un impertinent, vous l'avez, sans doute, au festin de Trimalcion.
Eumolpe nous fait voir la folie qu'avoit Néron pour le théâtre, et sa vanité à réciter ses ouvrages ; et vous remarquerez, en passant, par tant de beaux vers dont il fait un méchant usage, qu'un excellent poëte peut être un malhonnête homme. Cependant comme Encolpe, pour représenter Eumolpe, un faiseur de vers fantasques, ne laisse pas de trouver en sa phy-
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sionomie quelque chose de grand, il observe judicieusemeut de ne pas ruiner les idées qu'il nous en donne. Cette maladie qu'il a de composer hors de prop^, même in viciniâ mor^ tis; sa volubilité à dire ses compositions, en tous lieux et en tous temps, répondent à son début ridicule : Ego^ inquit^ poeta sum^ et ut spero, non humillimi spiritus^ si modo coronis aliquid credendum est^ quas etiam ad imperitos déferre gratia solet^. Sa connoissance assez générale, ses actions extraordinaires, ses expédients en de malheureuses rencontres, sa fermeté à soutenir ses compagnons dans le vaisseau de Lycas, cette cour plaisante de chercheurs de successions qu'il s'attire dans Crotone, ont toujours du rapport avec les choses qu'Encolpe s'en étoit'promises : Senax canus^ exercitati i^ultus^ et qui t^ideretur, nescio quid magnum promittere.
Il n'y a rien de si naturel que le personnage de Chrysis : toutes nos confidentes n'en approchent pas; et, sans parler de sa première conversation avec Polyénos, ce iqu'elle lui dit de sa maîtresse, sur l'affront qu'elle a reçu, est d'une naïveté inimitable : Verum enim fatendum est y ex qua hora accepit injuriam^ apud se non est. Quiconque a lu Juvénal con-
\ . Pétrone, Saty^r.^ 83,
noil assez impotentiam matronarum^ et leur méchante humeur : si quando i^ir aut familiaris infelicius cum ipsis rem habuerat. Mais il n'y a que Pétrone qui «ùt pu nous décrire Circé si belle, si voluptueuse et si galante.
OEnothéa, la prétresse de Priape, me i*avit avec les miracles qu'elle promet : avec ses enchantements, ses sacrifices, sa désolation sur la mort de Toie sacrée, et la manière dont elle s'appaise, quand Polyénos lui fait un présent dqnt elle peut acheter une oie et des dieux, si bon lui semble.
Philumène, cette honnête dame, n'est pas moins bonne, qui, après avoir escroqué plusieurs héritages, dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, devenue vieille, et par conséquent inutile à tout plaisir, tâclioit de continuer ce bel art, par le moyen de ses enfants, qu avec mille beaux discours elle introduisoit auprès des vieillards qui n'en avoient point. Enfin, il n'y a naturel, il n'y a profession, dont Pétrone ne suive admirablement le génie. Il est poëte, il est orateur, il est philosophe, quand il lui plaît.
Pour ses vers, j'y trouve une force agréable, une beauté naturelle : naturali pulchritudine Carmen exsurgit; en sorte queDouza^ ne sau-