‹ Œuvres mêlées de Saint-EvremondChapitre 62 sur 107 · I. Voyez le Sertoriusde Corneille, act. 111,80. i · texte numérisé non relu

I. Voyez le Sertoriusde Corneille, act. 111,80. i

daspe, si étrange qu'il se laissé à peine concevoir : une grande armée de l'autre côté, avec des chariots terribles et des éléphants alors effroyables ; des éclairs, des foudres, des tempêtes qui mettoient la confusion partout, quand il fallut passer un fleuve si large sur de simples peaux; cent choses étonnantes . qui épouvantèrent les Macédoniens, et qui surent faire dire à Alexandre q\i enfin il avoit trouvé un péril digne de lui; tout cela dèvoit fort élever l'imagination è^ poëte, et dans la peinture de l'appareil, et dans le récit de la bataille.

Cependant on parle à peine des camps des deux rois, à qui l'on ôte leur propre génie pour les asservir à des princesses purement imaginées. Tout ce que l'intérêt a de plus grand et de plus précieux parmi les hommes, la défense d'un pays, la conservation d'un royaume, n'excite point Porus au combat ; il y est animé seulement par les beaux yeux d'Axiane, et l'unique but de sa valeur est de se rendre recommandable auprès d'elle. On dépeint ainsi les chevaliers errants, quand ils entreprennent une aventure ; et le plus bel esprit, à mon avis, de toute l'Espagne, ne fait jamais entrer don Quichotte dans le combat, qu'il ne se recommande à Dulcinée.

Un faiseur de romans peut former ses héros

à sa fantaisie ; il importe peu aussi de donner la ▼éritable idée d'un prince obscur, dont la réputation n'est pas venue jusqu'à nous; mais ces grands personnages de Tantiquité, si célèbres dans leur siècle, et plus connus parmi nous que les vivants même : les Alexandre, les . Scipion , les César , ne doivent jamais perdre leur caractère entre nos mains; car le spectateur le moins délicat sent qu'on le blesse, quand on leur donne des défauts qu'ils n'avoient pas, ou qu'on leur ôte des vertus qui avoient fait sur son esprit une impression agi'éable. Leurs vertus, établies une fois chez nous, intéressent Tamour-propre comme notre vrai mérite : on ne sauroit y apporter la moindre altération, sans nous faire sentir ce changement avec violence. Surtout, il ne faut pas les défigurer dans la guerre, pour les rendre plus illustres dans l'amour. Nous pouvons leur donner des maîtresses de notre invention , nous pouvons mêler de la passion avec leur gloire ; mais gardons -nous de faire un Antoine d'un Alexandre, et ne ruinons pas le héros établi par tant de siècles, en faveur de l'amant que nous formons à notre fantaisie.

Rejeter l'amour de nos tragédies, comipe indigne des héros, c'est ôter ce qui nous fait tenir à eux, par un secret rapport, par je ne sais quelle liaison qui demeure encoie entre leurs

fîmes et les nôtres ; mais pour les vouloir ramener à nous par ce sentiment commun, ne les âqsons pas descendre au-dessous d'eux, ne ruinons pas ce qu'ils ont au-dessus des hommes. Avec cette retenue, j'avouerai qu'il n'y a point de sujets où une passion générale, que la nature a mêlée en tout, ne puisse entrer sans ) peine et sans violence. D'ailleurs, comme Içs » femmes sont aussi nécessaires pour la représentation que les hommes, il est à propos de les faire parler, autant qu'on peut, de ce qui leur est le plus naturel, et dont elles parlent mieux que d'aucune chose. Otez aux unes l'expression des sentiments amoureux, et aux autres l'entretien secret où les fait aller la confidence, vous les réduisez ordinairement à des conversations ennuyeuses. Presque tous leurs mouvements, comme leurs discours, doivent être des efiFetsde leur passion ; leurs joies, leurs tristesses, leurs craintes, leurs désirs dpivent sentir un peu d'amour, pour nous plaire.

Introduisez une mère qui se réjouit du bonheur de son cher fils, ou s'afiBige de l'infortune de sa pauvre fille, sa satisfaction ou sa peine fera peu d'impression sur l'âme des spectateurs. Pour être touchés des larmes et des plaintes de ce sexe, voyons une amante qui pleure la mort d'un amant : non pas une femme qui se désole à la perte d'un mari. La douleur

des maîtresses, tendre et précieuse, nous touche bien plus que Taffliction d'une veuve artificieuse ou intéressée, et qui, toute sincère qu'elle est quelquefois, nous donne toujours une idée noire des enterrements et de leurs cérémonies lugubres.

De toutes les veuves qui ont jamais paru sur le théâtre, je n'aime à voir que la seule Corné- He * , parce qu'au lieu de me faire imaginer des enfants sans père, et une femme sans époux, ses sentiments tout romains rappellent dans mon esprit l'idée de l'ancienne Rome, et du grand Pompée.

Voilà tout ce qu'on peut raisonnablement accorder à l'amour sur nos théâtres; mais qu'on se contente de cet avantage, où la régularité même pourroit être intéressée, et que ses plus grands partisans ne croient pas que le premier but de la tragédie soit d'exciter des tendresses dans nos cœurs. Aux sujets véritablement héroïques, la giandeur d'âme doit être ménagée devant toutes choses. Ce qui seroit doux et tendre, dans la maîtresse d'un homme ordinaire, est souvent faible et honteux, dans l'amante d'un héros. Elle peut s'entretenir, quand elle est seule, des combats intérieurs qu'elle sent en elle-même ; elle peut

i . Voy, le Pompée de Corneille.

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soupirer en secret de son tourment, confier à une chère et sûre confidente ses craintes et ses douleurs; mais, soutenue de sa gloire et fortifiée par sa raison, elle doit toujours demeurer maîtresse de ses sentiments passionnés, et animer son amant aux grandes choses, par sa résolution, au lieu de Ten détourner par sa foiblesse.

En effet, c'est un spectacle indigne de voir le courage d'un héros amolli par des soupirs et des larmes ; et, s'il méprise fièrement les pleurs d'une belle personne qui l'aime, il fait moins paroi tre la fermeté de son cœur que la dureté de son âme.

Pour éviter cet inconvénient-là. Corneille n'a pas moins d'égard au caractère des femmes illustres qu'à celui de ses héros. Emilie anime Ginna à l'exécution de leur dessein*, et va .dans son cœiir ruiner tous les mouvements qui s'opposent à la mort d'Auguste. Cléopâtre a de la passion pour César, et met tout en usage pour sauver Pompée * : elle seroit indigne de César, si elle ne s'oppose à la lâcheté de son frère ; et César indigne d'elle, s'il est capable d'approuver cette infamie. Dircé, dans l'OE- DiPE, conteste de grandeur de courage avec

i. Voy. Cinna, act. I, »c. in.

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