Voy. Pompée^ act. IV. se. m
I agréable aux personnes indifférentes qui Té-
coutent , il s'en fût passé assurément, à moins que de voir la bataille de Pharsale pleinement gagnée , Pompée mort , et le reste de ses partisans en fuite. Gomme César se croyoit alors le maître de tout, on a pu lui faire offrir une gloire acquise et une puissance apparemment assurée ; mais quand il a découvert la conspiration de Ptolomée, quand il voit ses affaires en mauvais état, et sa propre vie en danger, ce n'est plus un amant qui entretient sa maîtresse de sa passion, c'est le général romain qui parle à la reine du péril qui les regarde, et la quitte avec empressement, pour aller pourvoir à leur sïlreté commune.
Il est donc ridicule d'occuper Porus de son seul amour, sur le point d'un graffd combat qui alloit décider pour lui de toutes choses; il ne Test pfts moins d'en faire sortir Alexandre, quand les ennemis se rallient. On pourroit l'y faire entrer avec empressement, pour chercher Porus, non pas l'en tirer avec précipitation, pour aller revoir Cléophile : lui qui n'eut ja«> mais ces impatiences amoureuses, et à qui la victoire ne paroissoit assez pleine que lorsqu'il avoit ou détruit, ou pardonné. Ce que je trouve pour lui de plus pitoyable, c'est qu'on lui fait perdre beaucoup d'un côté, sans lui faire rien gagner de l'autre. U est aussi peu héros d'à-
mour que de guerre ; l'histoire se trouve défigurée, sans que le roman soit embelli : guerrier dont la gloire n'a rien d'animé qui excite notre ardeur, amant dont la passion ne produit rien qui touche notre tendresse.
Voilà ce que j'avois à dire sur Alexandre et sur Porus. Si je ne me suis pas attaché régulièrement à une critique exacte, c'est que j'ai moins voulu examiner la pièce en détail, que m'étendre sur la bienséance qu'on doit garder à faire parler les héros ; sur le discernement qu'il faut avoir, dans la diflférence de leurs caractères ; sur le bon et le mauvais usage des tendresses de l'amour dans la tragédie, rejetées trop austèrement par ceux qui donnent tout aux mouvements de la crainte et de la pitié ^ et recherchées avec trop de délicatesse par ceux qui n'ont de goût que pour cette sorte de sentiments.
DE SAIMT-EVREMOND.
LETTRE DE M. DE GOENEILL^ A M. DE SAINT-EVREMOND, POUR LE REMERCIER DES LOUANGES QU'iL LUI A VOIT DONNÉES, DANS LA DISSERTATION SUR l'aLEXANDRE DE RACINE.
Monsieur ,
'obligation que je vous ai est d'une nature à ne pouvoir jamais vous en remercier dignement; et dans la confusion où j'en suis, je m'obstinerois encore dans le silence , si je n'avois peur qu'il ne passât auprès de vous pour ingratitude. Bien que les suffrages de l'importance du vôtre nous doivent toujours être très-précieux, il y a des conjonctures qui en augmentent infiniment le prix.. Yous' m'honorez de votre estime , en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez, quand on se persuade qu'on m'a abattu ; et vous me consolez glorieusement de la délicatesse de notre siècle, quand vous daignez m' attribuer le bon goût de l'antiquité. C'est un merveilleux avantage pour un homme qui ne peut douter que la postérité ne veuille bien s'en rapporter à vous : aussi je vous avoue,
après cela, que je pense avoir quelque droit de traiter de ridicules ces vains trophées qu'on établit sur le débris imaginaire des miens, et de regarder avec pitié ces opiniâtres entêtements qu'on avoit pour les anciens héros refondus à notre mode.
Me voulez-vous bien permettre d'ajouter ici que vous m'avez pris par mon foible, et que ma Sophonisbe, pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure part de la mienne? Que vous flattez agréablement mes senti/nents, quand vous confirmez ce que j'ai avancé, touchant la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres, ces caractères de leur temps, de leur nation et de leur humeur! J'ai cru jusques ici que l'amour étoit une passion trop chargée de foiblesse, pour être la dominante, dans une pièce héroïque : j'aime qu elle y serve d'ornement, et non pas de corps; et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles impiessions. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis, mais vous vous déclarez du mien. N'est-ce pas assez pour vous en être i-edevable au dernier point, et me dire toute ma vie ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Corneille.