SUR LES CÀAACTÈRES DES TRAGEDIES
'ai eu dessein autrefois de faire une ! tragédie, et ce qui me faisoit le plus (de peine, c'étoit de me défendre d'un ' sentiment secret d'amour propre, qui nous laisse renoncer difficilement à nos qualités, pour prendre celles des autres. Il me souvient que je fôrmois moû caractère, sans y penser, et que le héros descendoit insensiblement au peu de mérite de Saint-Evremond, au lieu que Saiwt-Evremond devoit s'élever aux grandes vertus de son héros. 11 étoit de mes passions, comme de mon caractère* j'exprimois mes mouvements, voulant exprimer les sien s ; Si j'étois amoureux, je tournois toutes choses sur l'amour ; si je me trouvois pitoyable, je ne manquois pas de fournir des infortunes à ma pitié : je faisois dire ce que je sentois moimême, et pour comprendre tout en peu de mots, je me représentois sous le nom d'autruî. N'accusons pas quelques héros dé nos tragédies de verser des pleurs qui dévoient couler
seulement en quelques endroits ; ce sont les larmes des poëtes, qui, trop sensibles de leur naturel, ne peuvent résister à la tendresse qu'ils se sont formée. S'ils ne faisoient qu'entrer dans le sentiment des héros, leur âme, prêtée seulement à la douleur, pourroit garder quelque mesure dans la passion; mais pour s'en faire une propre à eux-mêmes, ils expriment " avec vérité ce qu'ils dévoient représeiiter dans la vraisemblance. C'est un grand secret de sa- / voir nous exprimer avec justesse, enïce qui regarde les pensées, et beaucoup plus en ce qui touche le sentiment; car l'âme a bien plus de peine à se défaire de ce qu'elle sent, que i'e^ prit à se dégager de ce qu'il pense. .
Véritablement la passion doit être remplie, mais jamais outrée; et si les spectateurs étoient réduits à choisir entre deux vices^ ils souffriroîent le défaut plus aisément que l'excès. Celui qui ne pousse pas assez les mouvements, ne contente pas : c'est ne pas donner sujet de se louer; celui qui les outre blesse l'esprit : c'est donner sujet de se plaindre. Le premier laisse à notre imagination le plaisir d'ajouter d'ellemême ce qu'il n'a su fournir ; le second nous donne la peine de retrancher, toujours difficile et ennuyeuse. Quand le cœur particulièrement s'est senti touché, autant qu'il doit l'être, il cherche à se soulager. Revenus de ces mouve-
ments aux lumières de Tesprit, nous jugeons peu favorablement de la tendresse et des larmes. Celles du plus malheureux doivent être ménagées avec grande discrétion ; car le spec tateur le plus tendre a bientôt séché les siennes : Cito arescit lacrjrma in aliéna miser ia^.
En effet, si on s'afflige trop longtemps sur le théâtre, ou nous nous liioquons de la foiblesse / de celui qui pleure, ou la longue pitié d'un long tourment qui fait passer les maux d'autrui en nous-mêmes, blesse la nature qui a dû être seulement touchée. Toutes les fois que je me trouve à des pièces fort touchantes, les larmes des acteurs attirent les miennes, avec une douceur secrète que je sens à m'attendrir; mais si Taffliction continue, mon âme s'en trouve incommodée, et attend avec impatience quelque changement, qui la délivre d'une impression douloureuse. J'ai vu arriver souvent en de longs discours de tendresse, que l'auteur donne à la fin toute autre idée que celle de l'amant qu'il a dessein de représenter. Cet amant devient quelquefois un philosophe, qui raisonne
1 . Nïhîl est tam mîserabilc, quàm ex heato miser. Et hoc totum quidem moveat, si bond ex fortuné qms cadat, et à quorum caritate divellatur, qu« amittat ^ aut amiserit; in quitus malis sit, futurusve sit exprimat ur breviter, Cito
ENIM ARESCIT LaCRYMA, PRASRRTIM IN ALIENIS MaLIS.
Cic, Part. Orat. § 17. (57, Orelli.)
dans la passion, ou qui nous explique par une espèce de leçon, de quelle manière elle s'est formée. Quelquefois l'esprit du spectateur qui poussoit d'abord son imagination jusqu'à la personne qu'on représente, revient à soi-même, désabusé qu'il est, et ne connoit plus que le poëte, qui, dans une espèce d'élégie, nous veut faire pleurer de la douleur qu'il a feinte, ou qu'il s'est formée ^
Un homme se mécompte auprès de moi, en ces occasions ; il tombe dans le ridicule, quand il prétend me donner de la pitié. Je trouve plus ridicule encore qu'on fasse l'éloquent, à se plaindre de ses malheurs. Celui qui prend la peine d'en discourir, m'épargne celle de l'en consoler. C'est la nature qui souffre, c'est à elle de se plaindre : elle cherche quelquefois à dire ce qu'elle sent, pour se soulager ; non pas à le dire éloquemment , pour se complaire.
Je suis aussi peu persuadé de la violence
<ï'une passion qui est ingénieuse à s'exprimer
/ par la diversité des pensées. Une âme touchée
sensiblement ne laisse pas à l'esprit la liberté
' • de penser beaucoup, et moins encore de se di-
, vertir dans la variété de ses conceptions. C'çst
en quoi je ne puis souffrir la belle imagination
d'Ovide : il est ingénieux dans la douleur; il
se met en peine de faire voû» de l'esprit, quand
VOUS n'attendez que du sentiment. Virgile touche d'une impression 'toute juste, où il n'y a rien de languissant, rien de trop poussé. Comme il ne vous laisse rien à désirer, il n'a aussi rien qui vous blesse ; et c'est là que votre âme se rend avec plaisir à une proportion si aimable.
/Je m'étonne que dans un temps où l'on tourne toutes les pièces de théâtre sur l'amour,
" on en ignore assez et la nature et les mouvements. Quoique l'amour agisse diversement se-
. Ion la diversité des complexions, on peut rapporter à trois mouvements principaux tout ce que nous fait sentir une passion si générale : aimer^ brûler , languir.
Aimer simplement, est le premier état de notre âme, lorsqu'elle s'émeut par l'impression de quelque objet agréable ; là il se forme un sentiment secret de complaisance en celui qui aime, et cette complaisance devient ensuite uij attachement à la personne qui est aimée. Brû^ 1er, est un état violent, sujet aux inquiétudes, . aux peines, aux tourments : quelquefois aux troubles, aux transports, au désespoir, en un mot, à tout ce qui nous inquiète ou qui nous agite. Languir, est le plus beau des mouvements de l'amour ; c'est l'efiet délicat d'une flamme pure qui nous consume doucement; c^est qne maladie chère et tendre qui nous fait
haïr la pensée de notre guérison. On Tentt^etient secrètement, au fond de son cœur; et, si elle vient à se découvrir, les yeux, le silence, un soupir qui nous échappe, une larme qui coule malgré nous, Texpriment mieux que ne pourroit faire toute l'éloquence du discours. )
Pour ces longues conversations de tendresse, ces soupirs poussés incessamment, ces pleurs à tout moment répandus,âls pourront se rapporter à quelque autre cause. Si Ton m'en veut croire, ils tiendront moins de T amour que de la sottise de celui qui aime. La passion m'est trop précieuse, pour la couvrir d'une honte étrangère où elle n'a aucune part. Peu de larmes suffisent aux amants, pour exprimer leur amour; quand ils en ont trop, ils expliquent moins leur passion que leur foiblesse. J'ose dire qu'une dame qui aura pitié de son amant, sur les discrètes et respectueuses expressions du mal qu'elle cause, se moquera de lui comme d'un misérable pleureur, s'il gémit éternellement auprès d'elle.
J'ai observé que Cervantes estime toujours, dans ses chevaliers, le mérite vraisemblable; mais il ne manque jamais à se moquer de leurs combats fabuleux, et de leurs pénitences ridicules. Par cette dernière considération, il faut préférer Don Galaor au bon Amadis de Gaule : Porque ténia condicion muy acomo-
dada para todo; que no era caçallero melindroso^ ni tan lloron como su hermano *.
Un grand défaut des auteurs, dans les tragédies, c'est d'employer une passion pour une ai^tre ; de mettre de la douleur, où il ne faut que de la tendresse; de mettre, au contraire, du désespoir, où il ne faut que de la douleur. Dans les tragédies de Quinault, vous désii*eriez souvent de la douleur, où vous ne voyez que de la tendresse. Dans le Titus de Racine, vous voyez du désespoir, où îl ne faudroit qu'à peine de la douleur. L'histoire nous apprend que Titus, plein d'égards et de circonspection, renvoya Bérénice en Judée, pour ne pas donner le moindre scandale au peuple romain ; et le poëte 6n fait un désespéré qui se veut tuer lui-ménie, plutôt que de consentir à cette séparation.
Corneille n'a pas eu des sentiments plus justes, sm* le sujet de son Titus' ; il nous le représente prêt à quitter Rome, et à laisser le gouvernement de l'empire, pour aller faire l'amour en Judée. Certes, il va contre la vérité et la vraisemblance, ruinant le naturel de Titus et le caractère de l'empereur, pour donner tout
1. Michel Cervantes, dans son Histoesb de T admirable Don Quichotte de la Manche^ t. I, ch. i.